LES DEBUTS D'UN ROI
En cette exposition de la République et de l'Empire qui, durant des mois, a attiré et passionné la foule, où, grâce à l'intelligente activité des organisateurs, Ton a vu sortir de l'ombre tant de trésors familiaux, inconnus jusqu'à présent du public et ignorés de l'histoire, il n'a point été d'antithèse plus vive, plus frappante et plus sensible que celle offerte aux yeux par les objets provenant de Murât et que, pour la première fois, avaient bien voulu montrer ses descendants.
On touchait du doigt le point de départ et le point d'arrivée. On avait aux mains son livret de soldat et les insignes de sa royauté. On était contraint de mesurer cette fortune et elle en apparaissait d'autant plus surprenante que les bornes posées, les dates fixées par des objets matériels empêchaient l'imagination de s'égarer et forçaient l'esprit à se
restreindre. En vingt-un ans, roi, de chasseur à cheval et, sept ans après, la fusillade du Pizzo. Tout est étonnement en cette vie et, peut-on dire, tout y est miracle. Supposez que sur ce Livret appartenant à Murât pour servir à l'enregistrement de son linge et chaussure, le fourier du régiment de Chasseurs des Ardennes eût continué à inscrire les états de services et les mutations ; que, après les nom et prénoms, vînt tout simplement, en style militaire, l'indication des grades obtenus, quelle déclamation vaudrait cette histoire !
Les gloires accumulées, les titres que l'Empereur a prodigués, on les sait à peu pires, mais le point de départ, les premiers échelons gravis, on les sait moins. Les historiens, celui même qui en ces derniers temps avait pris à tâche de raconter les grands Cavaliers, ont comme négligé ou ignoré ces débuts, ont rapidement passé sur des faits qui, en Murât comme en plusieurs autres, prouvent avec quelle rapidité se forme à la guerre qui a reçu les dons de nature. Peut-être est-ce là ce qui est le plus utile à connaître et à dire.
Joachim Murât est né à la Bastide-Fortunières le 25 mars 1767, le sixième enfant de Pierre Murat- Jordy et de Jeanne Loubières. Le père est maître de poste, tient auberge et administre comme une sorte d'intendant, une partie des biens des Talley-
rand. La mère a, sous son bonnet de paysanne, une figure pleine d'intelligence et de vivacité. On sent en elle la maitresse-femmo à qui son fils portera jusqu'à sa mort, le II mars 1806, le plus affectueux respect; la vieille paysanne catholique qui, à tout le luxe qu'elle pourra tenir de son dernier né, préféra ce modeste chapelet que, pour elle, le pape Pie VII a remis au général commandant en chef l'Armée de Naples.
Ce sont des gens aisés, ces Murât, qui dotent leurs filles et donnent de l'instruction à leurs garçons. Les fdles Jaquette, Antoinette et Madeleine se marient dans le pays; l'aînée, à un M. Samat de Soulomès, la deuxième à Jean Bonafous, la troisième à un M. Molinié. Joachim, dernier né de trois garçons, est destiné à l'Eglise; son avenir est assuré par quelque bénéfice que lui assure la protection des Talleyrand; il a une bourse au collège de Cahors, puis au séminaire de Toulouse, mais ce grand beau gars de cinq pieds six lignes, se sent une médiocre vocatîc ecclésiastique. Est-ce pour échappei d'une fredaine de jeunesse ou par un Cible pour le métier que, au passage d des Ardennes, traversant Toulousi d'Auch à Carcassonne leur nouve Murât s'engage dans la compagnie d Niel sera plus tard, en pleine Terrei régiment, qui a pour chef en cemomer Marnésia, de ceux qui devront, dix a
de faveurs à leur vague alliance avec les enfants de Joséphine de Beauharnais. Murât suit le régiment de Carcassonne à Schelestadt et s'y trouve en 1789. A ce moment, on dit que sa mauvaise tête lui vaut une affaire et qu'il se trouve heureux d'obtenir, par M. de Niel, son congé absolu. Cela peut être, mais il n'en est point trace en ses états de services. En 1791 pourtant, on doit penser qu'il est revenu dans son pays en congé provisoire ou absolu, puisque, en même temps que Bessières, il est choisi par le directoire du département pour être l'un des trois sujets que le Lot doit fournir à la Garde constitutionnelle du Roi. Il est admis dans cette garde le 8 février 1792 et n'y reste pas un mois, car il est congédié le 4 mars. Sans doute il s'est lui-même senti déplacé dans ce milieu réactionnaire; il a voulu donner sa démission; mais, alors, son lieutenant-colonel a tenté de l'embaucher pour l'Armée des Princes, a fait sonner à ses oreilles quarante beaux louis d'or s'il rejoignait les émigrés de Coblentz. Murât qui tient à justifier sa retraite devant le directoire du Lot dénonce le fait, et sa dénonciation, revenue aux mains du Comité de surveillance de la Législative, constitue un des principaux griefs que Bazire invoque contre la Garde constitutionnelle et sur lesquels il obtient sa dissolution.
Murât est rentré à son ancien régiment devenu 12 e chasseurs, et il y est nommé brigadier le 29 avril, maréchal des logis le 15 mai, sous-lieutenant à
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l'escadron franc le 15 octobre et lieutenant le 31 du même mois. Il doit ce rapide avancement à la laveur personnelle de son colonel M. d'LJrre de Molans, lequel, lorsqu'il est nommé général de brigade, remmène comme aide de camp et le fait nommer capitaine à titre provisoire par le général Dampierre le 14 avril 1793.
Murât a fait avec son régiment la première campagne de l'Armée du Nord. On sait que le 12° chasseurs s'est trouvé au combat de Grandpré, au siège de Landrecies, à la bataille de Jemmapes et au combat de Saint-Trond, et qu'il s'y est distingué ; on ne sait rien de particulier sur Murât, mais son rapide avancement et la faveur de son colonel parlent pour lui.
A ce moment, uu personnage bizarre, nommé Landrieux, auquel on ne peut refuser ni l'adresse ni l'esprit d'intrigue, s'occupe de former sur la frontière un corps franc à cheval auquel il a donné le nom de Hussards braconniers. Elevé dans la domesticité lointaine du comte de Provence, n'ayant jamais servi que dans une vaaruc carda nationale de village, Landrieux a b eso»
régiment, pour lui donner une apparenc de quelques officiers sachant le métier.
Murât à Arras et lui propose la deux vacante de chef d'escadron; en même écrit pour le demander : « Il est aussi p moi » dit-il. Murât accepte et, le 8 ma par Landrieux qu'il est nommé provi
Il rejoint à Hesdin et, pendant que Landrieux court le département de la Somme à la suite des repré sentants en mission, il s'occupe fort activement de former le 2* et le 3 e escadrons de guerre, est chargé de l'administration entière du régiment et rend, paraît-il, de réels services, car il est confirmé, le 14 août 1793, dans son grade provisoire.
Mais alors, Landrieux et Murât se brouillent. Sans doute Murât ne veut point lâcher le commandement du régiment qu'il a formé et Landrieux ne veut point perdre la ferme que la République lui a donnée. Outre sa vanité satisfaite, c'est une source de profits qu'il s'entend à exploiter ; c'est une entreprise dont il a eu l'invention, qu'il a mise en valeur par des commis et qui doit lui rendre des bénéfices; non qu'il entende pour cela risquer sa peau; un régiment travaillant à l'intérieur, par petit paquets, aux perquisitions, réquisitions, arrestations, cela est de bien meilleur rapport que la guerre. Murât prétend-il pour les Hussards braconniers à de plus glorieuses besognes ou est-ce l'intérêt personnel qui le guidait uniquement, en tous cas, c'est lui qui engage la lutte. Alors, dénonciations sur dénonciations, Landrieux, dit Murât, est un aristocrate, un suppôt du ci-devant comte de Provence. Murât, dit Landrieux, porte partout le trouble par son inconduite et son indiscipline. Chacun renchérit sur l'autre, prétend paraître meilleur citoyen, exagère son jacobinisme pour en avoir certificat et terrasser l'adversaire; si bien
que, fouetté par la jactance méridionale et ne sachant plus quoi inventer pour se faire bien venir, Murât s'imagine que son nom, par le simple changement d'une lettre, peut devenir pareil à celui d'un des dieux du Panthéon républicain. Cela emporte tout en effet ; après ce coup d'audace, un examen épuratoire a lieu à Fiers le 6 frimaire an II, Landrieux est chassé du régiment et bientôt incarcéré. Mais Murât — ou Marat — n'est pas pour cela chef du régiment, devenu le 21" chasseurs. De sa prison, Landrieux se défend, emploie ses amis, fait agir ses complices, ceux qui ont pris leur part de ses spéculations militaires. Bref, après une étrange guerre d'écrits, Mural est arrêté à son tour à Amiens le 28 floréal an II ; et comme, deux mois après, c'est le 9 thermidor, Landrieux prend sa revanche; il se présente comme une victime des Décemvirs, il accuse Murât d'être un terroriste et pour cette nouvelle campagne il citoyen Duprès, nommé comm le ministre Bouchotte le 18 qui ne se soucie point de retoun Une année se passe pendant 1 trop quelle est au juste la posil il rentré à son régiment ou est-i il à Paris l'occasion et la fortu multitude d'officiers venus de te tous les corps francs, de toutes I( de la République, auxquels les ci conférer des grades et qui, m;
corps sont licenciés ou dispersés, que les besoins sont moindres et les périls moins urgents, sollicitent vainement pour être replacés. Ce sont ces officiers réformés ou inemployés qui, réunis en un bataillon des bommes de 89, feront le gros de la besogne au 13 vendémiaire.
Murât est-il avec eux. Ou bien comme le donnent à croire les états de service qui ne marquent point d'interruption, sa détention a-t-elle été brève, est-il rentré avec son grade à son régiment, s'y trouvet-il en titre? On pourrait être en droit de le penser : d'après M. de Brémond d'Ars, vers la lin de l'année 1794, le chef d'escadrons Murât aurait, à Dunkerque, pris le commandement du 21 e Chasseurs, par ordre du colonel Dupré qui en aurait été nommé colonel par décret de la Convention du 20 frimaire an III (un colonel nommé par décret c'est peu habituel, mais passons !) Le régiment serait entré en campagne au commencement de Tan III et aurait débuté, à Poperinghe, par une affaire brillante où le chef d'escadrons Murât, entouré par quatre ou cinq cavaliers autrichiens, et sur le point de succomber, aurait été sauvé par un chasseur nommé Vauquelin. Le régiment aurait pris part au siège d'Ypres, à celui de Nieuport, et aurait eu, en avant de cette ville, une affaire où il aurait culbuté, sabré et jeté à la mer quatre ou cinq cents fantassins ennemis; il aurait ensuite marché sur Bruges ; de là sur Clèves et la Gueldre prussienne, et après la paix de Baie, il aurait pris
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garnison à Paris le 2 prairial an IV. Or, il est certain que, dès la fin de l'an III, le 21 e chasseurs se trouvait à Paris et d'autres dates fournies par M. de Brémond d'Ars sont autant que celles-ci sujettes à caution. Ainsi Duprés, nommé le 18 novembre 1793. a tenu le régiment depuis cette époque et M. de Brémard d'Ars fait erreur d'une année ; ainsi, on ne peut contester que Murât ne fût le 25 floréal an III, à Paris, d'où il adresse une lettre justificative au Comité de salut public et il ne peut être en même temps à l'armée. De même est-il à Paris à la fin de l'an III, à l'époque où le 21 e chasseurs y prend garnison. Cela donne à penser, mais de cette coïncidence il est difficile pourtant de tirer une certitude.
Quoi qu'il en soit, Murât est sous la main lorsque dans la nuit du 12 au 13 vendémiaire, Barras, nommé tout à l'heure général en chef de l'Armée de l'Intérieur, apprend, de son prédécesseur Menou. qui vient d'être destitué, que quarante pièces de canon sont aux Sablons sous la garde de quinze hommes et peuvent d'un moment à l'autre être enlevés par les insurgés. Si cela arrive, la Convention est perdue. Barras dit à Bonaparte, qui commande sous ses ordres : « Tu vois s'il y a un moment à perdre... qu'on coure à l'instant me chercher cette artillerie et qu'on me la ramène en toute diligence aux Tuileries. » Il est minuit. Bonaparte expédie aussitôt Tordre à Murât qui part avec trois cents chevaux, et qui, à deux heures du matin.
arrive . aux Sablons où il trouve la tête d'une colonne de sectionnaires qui venaient saisir le parc. Il est à cheval; on est en plaine, les sectionnaires se retirent et, à six heures du matin, les quarante pièces de canon sont aux Tuileries. Dispersées sur tous les points nécessaires à la défense de la Convention, elles jouent dans la défaite des Parisiens le rôle majeur.
Pour Murât, la récompense ne se fait pas attendre : le 13 pluviôse an IV (2 février 1796) il est nommé chef de brigade pour prendre rang, du 18 novembre 1793, et, quelques jours plus tard, Bonaparte appelé à commander en chef l'Armée d'Italie, organise son état-major en vue de la campagne, et, sur les témoignages de Junot et de Marmont qui se sont liés avec Murât, l'appelle à lui comme aide de camp (10 ventôse an IV-29 février).
Ainsi, c'est ici réellement son début : de 1787 à 1796, en dehors d'une campagne qu'il a peut-être faite à l'Armée du Nord, on ne peut constater officiellement sa présense à aucune action de guerre. Il a sans doute gardé de son passage au 12° Chasseurs un semblant d'éducation militaire, mais d'une éducation telle qu'il l'a pu recevoir en une année, puisque, c'est d'avril 1792 à avril 1793 qu'il a franchi les grades de brigadier à capitaine. Et pourtant, dès l'ouverture de la campagne d'Italie, à Mondovi, lorsque Stengel, dans la charge qu'il exécute contre les débris de l'armée piémontaise, a été blessé d'un coup de pistolet et de plusieurs coups.
de sabre et qu'il est tombé sur le champ de bataille au pouvoir de l'ennemi, c'est Murât qui prend la direction du mouvement, exécute à la tête du 20 e Dragons une poussée décisive, reprend Stengel et force l'ennemi à la retraite. Il est cité à cette occasion dans le rapport du général en chef et, après l'armistice de Chérasco, il est envoyé à Paris pour y porter au Directoire l'instrument qui vient d'être signé. Une telle nouvelle mérite qu'on accueille favorablement le messager : Murât est nommé général de brigade le 21 floréal an IV (10 mai 1796).
A son retour en Italie, sa fortune hésite quelque temps. Il n'a pu se tenir de faire la cour à la femme du général en chef ; eh une action f Bonaparte a trouvé qu'il manquait d'énergie. Ce n'est pas pourtant qu'il ne se soit prodigué, qu'il n'ait été superbe d'audace à Valeggio où, menant la charge, il a pris neuf pièces de canon, deux étendards et deux mille hommes; qu'il n'ait été habile dans la marche sur Livourne, intrépide dans l'attaque du camp retranché de Mantoue; que, à Roveredo, à Bassano, à Cerca, à Saint-Georges où il a été blessé, à Rivoli où il a mené au feu une brigade d'infanterie et contribué puissamment à la victoire, il n'ait donné des marques d'une intelligence militaire singulière. Attaché ensuite à la division Bernadotte, il a eu mission comme d'y maintenir, en face des vétérans de Sambre-et-Meuse, la gloire de l'Armée d'Italie et c'est ce qu'il a fait dans l'auda-
deuse marche surGradisca, sur Goritz et sur Lay- Itîich.
Néanmoins, l'opinion de Bonaparte sur lui n'est point assise encore. Dans les notes que Clarke envoie sur les généraux au Directoire, il est question de sa légèreté et de son besoin de se former. Bonaparte paraît se remettre avec lui durant le séjour à Mombelîo et il lui confie même une mission de confiance dans la Yaltelinc, mais cette mission n'a-t-ellc pas aussi pour objet de l'écarter de son entourage immédiat? Ce qui est sûr, c'est qu'il ne l'emmène point ensuite, à Rastadt, ni à Paris; que Murât, resté à l'Armée d'Italie, employé ensuite à l'Armée de Borne, ne parvient qu'à gr'and'peine, et peut-être contre le gré de Napoléon, à se faire attacher à l'armée d'Egypte. Il faut qu'il emprunte 12.000 francs à Duveyrier pour rejoindre à Toulon, et dès que la flotte est arrivée à Malte, il écrit à Barras pour solliciter son rappel, il veut être employé ailleurs, parce que Berthier est son « enémi » et qu'il voit tous les jours l'amitié du général Bonaparte diminuer à son égard.
t en Egypte, à la nportante mission jue de droite àl'atiou, et son arrivée lie sur le Caire, il -garde, poste d'exte du 3 8 Dragons à r le premier entre
les braves, mais ensuite sa mauvaise tète l'emporte encore et il faut que pour arrêter ses propos Bonaparte le menace « de lui faire mettre du plomb dans la cervelle ».
Les combats de Dyndeyt, de Myt-Ghamar, dr Damanhour, où il montre qu'il sait manier l'infanterie ; celui de Gazah où, avec quelques escadrons, il écrase les 6.000 cavaliers arnautes, arabes et mamelucks de Djezzar; la jolie reconnaissance sur Safed et Yacoub, et, après, le merveilleux combat du pont de Yacoub avec l'étonnant butin sur les Damascènes, toute cette campagne de Syrie où Murât, non content de ses voltiges au dehors du camp, prétend encore monter la tranchée devant Saint-Jean-d'Acre, ne peut encore le rétablir entièrement dans les bonnes grâces de Bonaparte. Il faut Aboukir et l'ingénieuse etmanœuvrière audace de Murât, l'armée ottomane jetée à la mer, le camp ennemi emporté et, de la main même du général de la cavalerie, le séraskier, Mustapha pacha, blessé et fait prisonnier.
Murât qui a la mâchoire brisée du coup de pistolet que le Séraskier lui a tiré d'abord, est, sur le champ de bataille, nommé général de division et, par une de ces récompenses dont Napoléon a le secret, par lesquelles il sait, à chaque instant, par une trouvaille nouvelle, fouetter le courage, reconnaître le dévouement et satisfaire l'ambition : le général en chef donne à la brigade de cavalerie que Murât a commandé à Aboukir, « deux pièces
(le canon anglaises qui avaient été envoyées parla cour de Londres en présent à Constantinople et qui ont été prises à la bataille : sur chaque canon seront gravés les noms des régiments qui composaient la brigade : 7 e Hussards bis, 3" et 14 e Dragons, le nom du général Murât et celui de l'adjudant général Roze, et sur la volée, ces mots . Bataille d'Àboukir.
Tout le monde a dans les yeux cet admirable tableau de Gros qui montre Murât, pareil à un demi-dieu antique, sublime de beauté, de jeunesse et de force, étreignant de ses cuisses nerveuses un cheval d'un blanc d'argent, chassant vers la mer la foule épeurée des Osinanlis et frappant de son cimeterre les derniers coups. Tel il faut voir Mural et le retenir : une selle au dos d'un cheval qui se cabre sur l'ennemi, voilà son vrai trône, un sabre, voilà son sceptre, la bataille, voilà l'atmosphère qui lui convient,
Comment tenir rancune au victorieux d'Aboukir? Bonaparte, repartant en France, le tire de l'hôpital d'Alexandrie, l'embarque sur la Carrère, conserve de la Muiron sur laquelle il monte lui-même, el, deux mois après, on est à Paris. C'est le 26 vendémiaire an VIII.
On a dit que, là, en vue du coup d'État que Bonaparte méditait, Murât avait été chargé de pratiquer les ofQciers de cavalerie, tandis que Lannes s'occupait des fantassins et Marmonl des artilleurs. En vérité, il n'était pas besoin de travailler l'armée
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ni la nation. Bonaparte à Fréjus, en France, à Paris, c'était le coup d'État fait. Tout le monde y aspirait, tout le monde le voulait, tout le monde d'avance le tenait accompli. Encore fallait-il le réaliser et il n'est point douteux que, après Lucien Bonaparte, ce furent Murât et Leclerc qui y eurent la plus grande part. Cet ordre jeté par Murât aux grenadiers à l'entrée de l'Orangerie de Saint-Cloud : « Tambours, la charge! Grenadiers, en avant! » c'est le plus éloquent des discours, et depuis que la France jouit du gouvernement parlementaire, jamais orateur ne mérita mieux son triomphe.
Dès avant le 18 brumaire, on peut croire que le général Bonaparte avait promis à son lieutenant la main de sa jeune sœur Caroline. Au moment du coup d'Etat, elle était en pension à Saint-Germain et ne se doutait point des événements, mais, dans la nuit, Murât, en vrai chevalier amoureux, expédia de Saint-Cloud quatre grenadiers de la garde du ci-devant Directoire qui, tapant vigoureusement à la porte de la maison de M mc Campan, se firent ouvrir d'autorité pour raconter Bonaparte consul. M me Campan fut furieuse et Caroline ravie.
Deux mois après, le 28 nivôse, le contrat : la future si jolie, si fraîche, avec son teint éblouissant, sa physionomie si pleine d'expression et de vivacité, cette peau qui semblait du satin glacé de rose, ces dents riantes, cette taille encore mince et souple, — car ce fut par là, par les épaules rondes, le buste trop court et qui s'engonça vite, par les
hanches trop fortes et la disproportion de la tête trop grosse qu'elle pécha — la future apportait en dot 40.000 livres que lui donnaient ses frères et 12.000 livres de bardes et bijoux : mais est-ce que cela comptait, la dot, quand on avait cet avenir, celui de la France régénérée, ayant trouvé son homme, son héros, celui en qui elle s'incarnait et se fondait en tendresse, comme une maîtresse à l'amant?
Et, pour Murât, voici d'abord la confirmation du grade du général de division ; vingt jours après, le commandement en chef de la Garde des Consuls; puis le commandement, comme lieutenant du général en chef, de la cavalerie de l'Armée de réserve; puis le commandement en chef de l'Armée d'observation du Midi, le commandement en chef dans la République italienne avec mission de mettre le Roi de Naples à la raison ; et c'est là qu'il passe à Rome, qu'il dine en tête-à-tete avec le Pape, lequel, tout de suite, avec cette finesse italienne et cet instinct clérical, pense que ce soldat a une vieille ,.,;,..« m i„ conquiert en donnant un chapelet pour
du collège électoral du Lot, gouverneur .réchal d'Empire, grand amiral et prince en l'an XIV, lieutenant de l'Empereur, ouverain de Berg et Clèves en 1806, cnéral du royaume d'Espagne, roi des ;, allons, fourier, inscris au livret: cela jioe et il faudra bien des siècles et bien nt que sur un livret de soldat, les petits-
(ils de tes arrière-neveux aient à calligraphier un tel avancement.
Et comme si rien ne devait manquer à la fortune de cet homme, qu'on regarde entourant la jeune et ravissante mère ces quatre mignons enfants : le premier, c'est Napoléon- Achille, filleul du premier Consul et d'Hortense, né à Paris le 22 janvier 1801 — cet Achille qui, devenu citoyen des États-Unis, marqua dans plusieurs ouvrages une si vive et si brillante intelligence ; cette charmante petite fille aux longs cheveux bouclés, dont la tête rappelle si curieusement celle de Murât, c'est la préférée de son père : Letitia-Joséphine . Il faut lire les lettres que Murât lui écrit pour juger la tendresse avec laquelle il la couve : ces lettres que mon ami Guido Biagi a publiées selon le j\>li usage italien pour les Nozze Benzoni-Martini. Elle épousera le marquis Pepoli de Bologne, et elle a laissé de nombreux descendants. Après, c'est Napoléon- Lucien-Charles, ce rieur joli en son habit de velours rouge, celui dont les petits-fils représentent aujourd'hui le nom de Murât. Enfin la dernière qui s'empresse des deux mains à porter cette gerbe de fleurs, c'est Louise- Julie-Caroline, qui sera la comtesse Rasponi.
C'est ici le point culminant de la vie de Murât : si vivace et si puissante que fut son imagination, comment eût-il rêvé semblable fortune. Il devait payer plus tard — et combien ! — ces jours de rêve, mais n'était-ce pas assez de les avoir vécus?