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LE MAJOR GÉNÉRAL

ALEXANDRE BERTHIEH

En Italie, un matin de 1796, en présence de Denniée, l'ordonnateur en chef de l'Armée, Bonaparte s'était mis dans une terrible colère contre son chef d'état-major. Quand il se fut retiré et que Denniée se trouva seul avec Berthier : « Savez-vous bien, lui dit-il, que cet homme a des emportements intolérables? — Vous avez raison, mon cher, répondit Berthier, mais souvenez-vous qu'un jour il sera beau d'être le second de cet homme-là. »

De ce moment, Alexandre Berthier avait pressenti sa vie et tracé sa carrière. Il la suivit si bien que, en 1809, l'Empereur ayant à régler les nouvelles armoiries de l'homme qu'il avait fait trois fois prince, y inscrivit cette devise : Commilitoni Vietor Cœsar. A qui, hors à Berthier, eût-il pu donner ce glorieux nom? D'autres, sans doute, se sont plus tôt attachés à sa fortune et, par le hasard des rencon-

1res, ont été accrochés à lui, mais oui aussi fidèlement, nul aussi étroitement, dans une union aussi intime de sa pensée militaire, ne l'a accompagné, ne l'a assisté, ne l'a servi, et cela depuis le 7 germinal an IV jusqu'aux jours néfastes d'avril 1814. Berthier a su — et c'est là pour l'immortaliser — se contenter d'être le second, d'exécuter strictement les ordres qu'il recevait, de se cantonner étroitement dans son rôle d'agent d'exécution. Il n'a eu ni la prétention d'agir de son chef, ni l'ambition de se mettre en un rang où son esprit eût trahi sa fortune. Il est resté ce qu'il était destiné à être, ce qu'il avait voulu être et, en vérité, n'y at-il pas gagné davantage pour sa renommée que s'il avait tendu à la première place? Cette place, at prise, il s'y fût perdu. Trois fois ensa vie patente de commandement en chef: Mais, nière fois, ce fut en celle campagne de l'ocon de Rome où il n'y eut point même de itre avec les Pontificaux ; la seconde fois, ce rant la campagne de Marengo et ce commanit fut purement nominal puisque le Premier 1 était à l'armée ; la troisième fois, ce fut au de la campagne de 1809, en Autriche, et peu illut qu'il n'en coûtât cher, î ne subsiste donc de cette légende accréditée ;s premières campagnes d'Italie: que Berthier e faiseur de Bonaparte, que c'était à lui que iarle devait les plans de ses victoires. Mais si ■firme la faiblesse de Berthier comme imagina-

teur de plans stratégiques, comme combinateur de forces, raison de plus pour affirmer sa supériorité comme exécutant des pensées d'à côté, pour mettre en la lumière qui con vient l'esprit d'abnégation continuelle, de continuel sacrifice qui le soutient durant ces vingt années où il n'a que des haltes et pas un repos ; raison de plus pour rendre pleine et entière justice à cette faculté d'organisation, à cette faculté de compréhension, à cette faculté de subdivisionnement si Ton peut dire, qui est maîtresse en Berthier, et qui lui fait appliquer exactement à tous les endroits qu'il faut, avec une rigueur mathématique, le coup de cloche qui éveille les volontés, dissipe les incertitudes et supprime les ambiguïtés.

Berthier est, et doit rester le type du chef d'Etat- Major général : d'abord parce que mieux qu'homme au monde il a su son métier etl'arempli ; ensuite parce que, du métier qu'il savait, il n'a pas conclu qu'il sût tous les autres ; enfin, parce que, pas plus que les hautes combinaisons stratégiques, il n'a abordé les hautes combinaisons diplomatiques, qu'il ne s'est jamais établi ni laissé établir en cette position de général invincible et de politique consommé qui semble l'apanage réservé aujourd'hui aux chefs d'état-major, sans qu'ils aient eu pour l'obtenir à donner nulle preuve de leur intelligence, de leur valeur ou même de leur compétence.

ïv

Bien qu'il ne fût pointdes plus jeunes au moment de la Révolution; qu'il eût, étant né à Versailles le 20 novembre 1753, dépassé la quarantaine au moment des campagnes d'Italie, Berthier conserva, durant la plus grande partie de sa carrière, une activité rare, première qualité d'un chef d'étatmajor. Il était d'une race à part « une race où, comme le lui écrivait l'Empereur, on vivait quatrevingts ans ». Il n'avait nulle infirmité physique, avait toujours été sobre, était constamment entraîné à la vie la plus fatigante. Si, à partir de 1812, ses facultés de travail baissent, chez combien d'hommes pourrait-on dire qu'elles se soient prolongées si longtemps ? Qui donc peut oublier que l'Empereur lui-même a déclaré que « à quarante ans, on est trop vieux pour faire la guerre? » Qui ignore à ce point l'histoire militaire de tous les temps qu'il ose, de parti pris, méconnaître une vérité d'expérience, consacrée hélas ! parles désastres de tous les peuples qui ont prétendu s'y soustraire? Berthier est inférieur à lui-même à partir de 1812, parce qu'il a cinquante-neuf ans. Bien folles les nations qui, pour ramener la fortune, confient la conduite de leurs armées à des généraux septuagénaires !

Les fonctions de chef d'état-major telles qu'elles étaient remplies par Berthier, telles qu'elles doivent forcément être entendues, même sous un comman-

dant en chef tel qu'était Napoléon, comportent un détail infini et rien de ce détail n'est inutile ni oiseux. Il ne suffit point que Berthier, avec le personnel très restreint, mais de toute confiance, qu'il emmène avec lui, expédie les ordres de l'Empereur — quoique chacun de ces ordres exige huit, dix, douze copies, tant pour l'enregistrement que pour les avis et les renseignements aux intéressés — il faut que, personnellement, il avise aux ordres découlant de ceux du général en chef pour les mouvements et l'administration; il faut qu'il réclame, qu'il centralise et qu'il fournisse les états de situation, d'organisation et de personnel, les propositions et les promotions, et qu'il veille à la transmission de chacune des dé-i poches. Il remet lui-même les plis à l'officier d'étatmajor dont c'est le tour de marcher, il lui fait luimême ses recommandations, il lui indique la meilleure route, celle où il y a le moins de chance d'être pris. Ce n'est pas un officier qu'il expédie ainsi ; ce sont six, sept, huit officiers porteurs du même ordre. Au moment où l'Empereur manœuvre sur Eylau en 1807, Berthier dépêche successivement et par des routes différentes huit officiers au maréchal Bernadotte. Un seul arrive à sa destination, le dernier parti du Grand quartier général : Les sept autres ont été pris. Au surplus, on sait ce qu'a dit Napoléon : Lorsque à Waterloo, il demande à Soult, major général de sa dernière armée, pourquoi Grouchy n'arrive point et si des officiers lui ont été envoyés. « J'en ai envoyé un, dit Soult. —

Ah ! Monsieur répond l'Empereur, Berthier en aurait envoyé cent. »

Ces ordres qu'il transmet ainsi, Berthier ne les invente pas : ce n'est point son métier et il a assez à faire. D'ordinaire, il reçoit la première minute du cabinet de l'Empereur et se contente de changer les formules et la salutation qui lui est personnelle. On ne jugeait point alors que la victoire, si pressée fut-elle, dispensât de la politesse et des égards et que la hiérarchie fût chose si inutile qu'on dût en abolir dans la correspondance toutes les marques extérieures.

Lç jour, étant constamment aux côtés de l'Empereur, il recevait les ordres de sa bouche et les écrivait ou les faisait écrire sous la dictée par un secrétaire. La nuit — sans parler des ordres que transmettait le Cabinet — cinq ou six fois, l'Empereur le faisait personnellement demander. Chaque fois qu'un officier porteur de dépêches arrivait au quartier général, c'était lui qu'on éveillait d'abord. Il se levait aussitôt, et se rendait chez l'Empereur, suivi de l'officier, pour que Napoléon pût au besoin l'interroger lui-même. De cette façon, quel sommeil? quel repos? Que l'on pense que dans une seule nuit, à Varsovie, du 7 au 8 janvier 1807, l'Empereur fit appeler dix-sept fois le major général!

Une faculté rare, celle de pouvoir ainsi se priver de sommeil. Un jour, un officier général en félicitait le comte Daru, celui dont l'Empereur disait

qu'il était « un bœuf au travail » : « Le prince de Neuchatel est bien plus fort que moi, répondit Daru. Je n'ai encore passé que neuf jours et neuf nuits sans sommeil, et le prince en a passé treize à cheval ou à travailler sans se coucher. »Et toujours parfaitement égal, parfaitement poli, avec un réveil riant, facile et sans humeur. Jamais un mot blessant contre les subalternes; des façons toujours courtoises, seulement un air d'embarras qui lui venait de sa perpétuelle habitude de se ronger les ongles.

Cette extrême politesse tenait à l'éducation. Berthier était un homme fait lorsque éclata la Révolution. Il ne pouvait plus, comme il est arrivé à d'autres, mieux nés pourtant qu'il ne l'était lui-même, se déformer et prendre l'habitude des jurons militaires et d'une grossièreté soldatesque. C'était à la vérité un noble tout frais, car son père, capitaine réformé à la suite du régiment Royal-Comtois, surtout ingénieur géographe des camps et marches des armées, avait été anobli tout juste en 1763. Mais ce père, Jean-Baptiste Berthier, avait à un degré singulier, outre une habileté technique fort rare, le sentiment de la discipline et la vocation d'éducateur. Pour ses talents, il suffirait de citer cette Carte des chasses dont il est l'auteur et qui demeure le chef-d'œuvre de la gravure cartographique en

356 LE MAJOR GENERAL ALEXANDRE BERTHiElt France, et cet Hôtel des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine à Versailles, dont il fut l'architecte et le décorateur, un des monuments les mieux conçus et les mieux appropriés pour l'usage auquel il était destiné. Pour son esprit de discipline, il n'est besoin que de renvoyer aux divers règlements qu'il fit, étant gouverneur de cet hôtel, pour en assurer la police. L'ambition ne lui manquait point pour ses trois fils et il n'est qu'à voir les prénoms qu'il leur donna : Alexandre, César, Léopold. Il les éleva lui-même etfitinscrire l'aîné, dès l'âge de douze ans et demi, dans le corps des ingénieurs géographes (I er janvier 1766). Quatre ans après, il lui obtint une place de lieutenant réformé d'infanterie, puis, en 1772, une lîeutenance en pied dans la Légion de Flandre. Capitaine de dragons en 1771, passé aux Chasseurs à cheval deux ans après, puis au régiment de Soissonnais-infanterie, Alexandre reçut en 1780, la survivance du gouvernement de l : Hôtel des Affaires étrangères. En 1781 , il partit pour la campagne d'Amérique qu'il fit comme sous-aide maréchal général des logis à l'armée de Kochambeau; il revint adjoint à l'état major général et passa aide maréchal général des logis le 2 décembre 1787. II a rang de major en 1788 et de lieutenant-colonelle 11 juillet 1789: Carrièred'étatmajor comme on voit, avec une base d'études techniques qui fut singulièrement précieuse au Major Général, car, de fait, quoique figurant dans divers corps de 1770 à 1780, il n'a pas cessé de travailler

comme ingénieur géographe. « Son esprit a acquis une telle rectitude dans les travaux géométriques que plus tard, comme Ta dit un de ses aides de camp, ses écrits et ses ordres seront rédigés et réduits à leur plus simple expression avec une lucidité, une clarté mathématiques qui expliqueront en peu de mots les mouvements les plus composés d'une armée. » De ce long apprentissage, de cet apprentissage pratique minutieux, qui ne visait point au grand et ne prétendait point former des généraux, mais se restreignait à lever une carte, à récrire et même à la lire, c'est-à-dire à se la représenter, Berthier avait conservé pour les travaux graphiques un goût et un talent remarquables dont il donna souvent des preuves aux ingénieurs de son état-major.

DoncThomme était formé au moment oiilaRévolution éclata : il avait acquis tout le bagage qu'il porterait dans la vie. A ces travaux de paix, indispensables pour former un ingénieur militaire, il avait joint une certaine pratique de la guerre faite à la vérité dans des conditions d'exception alors, mais qui allaient se reproduire singulièrement dans la lutte de la France contre l'Europe.

Seulement, voici la Révolution : Comment Alexan dre Berthier y échappera-t-il ? Sans doute il n'est point un privilégié, mais il est un favorisé. Lui,

358 LE MAJOR GENERAL ALEXANDRE BERTHIER fils d'anobli, il est chevalier de Saint-Louis îi trente-quatre ans, lieutenant-colonel à trente-six. 11 est survivancier d'un gouvernement qui peut à bon droit passer pour une sinécure et qui rapporte 6.000 francs l'an. Il doit sans doute une partie de sa fortune à son mérite, mais ce mérite eût-il été découvert si sa mère, M"" LhuîUier de la Serre n'avait pas été attachée au service de Monsieur, comte de Provence, dans sa prime enfance. A la Cour, on le tient si bien pour un ami du premier degré que, dès que la garde nationale de Versailles est constituée, on s'applaudit de l'y vqîr entrer comme major général pour contrebalancer l'influence des Révolutionnaires et en particulier du chef de bataillon Lecointre. Ses premiers actes le montrent royaliste décidé, faisant rejeter la proposition d'exiger des Gardes du corps, le serment civique et le port de la cocarde nationale. Il ne tient pas à lui que, aux 5 et 6 Octobre, l'attitude de la milice versaillaise arrête les émeutiers elles assassins. Lorsque Lafayette, ce Lamartine à cheval, croit que l'on peut impunément « conspirer avec la foudre » et réprimer les insurrections en marchant à leur tète, Berthier est bien contraint de s'incliner devant les ordres supérieurs, mais, après le massacre des Gardes du corps, après la piteuse rentrée du Roi à Paris, La Fayette paraît comprendre que les mesures de vigueur peuvent avoir du bon et adjoint Alexandre Berthier à son état-major.

Encc séjour à Paris, très nettement, très ouver-

tement, Berthier est du parti de Tordre. 11 n'hésite point à se mettre en avant pour demander qu'on érige un monument funèbre aux soldats massacrés à Nancy; il prend une part active au départ de Mesdames; il marche avec la garde nationale soldée pour réprimer l'émeute du Champde-Mars ; il est chaque jour en butte aux insultes et aux dénonciations de Marat et des folliculaires à la suite. Comment échappe-t-il, par quel privilège, par quelle protection, quand tous ses camarades de la guerre d'Amérique sont proscrits, emprisonnés, guillotinés ou obligés de fuir, c'est ce qu'il est impossible de comprendre. Il a dit, que, au moment de ce triste voyage du Roi à Varennes, « il s'est prononcé en loyal et vrai patriote » ; que, employé à l'armée, il avait organisé, instruit et commandé pendant six mois dix mille hommes de gardes nationales cantonnés entre la Somme et la Marne ; qu'il avait ensuite formé le 3 e bataillon des volontaires de Seine-et- Oise; que, employé au dépôt de la Guerre, au moment de l'ouverture des hostilités, il avait demandé à aller à l'armée; mais ne sont-ce point là des titres comme Biron, Custine, Beauharnais, La Fayette, Montesquiou et tant d'autres en auraient pu faire valoir et qui ne les ont pas préservés du décret d'accusation ?

A la chute du Roi, Berthier est déjà à ce point suspect que, le 20 août, il est suspendu de ses fonctions de chef d'état-major de l'armée de Luck-

ner; on a besoin de lui, il est vrai, et huit jours plus tard on le rétablit, mais c'est pour le destituer d'une façon définitive un mois après (20 septembre) .

Il quitte l'armée, revient à Versailles : huit mois se passent. On peut les vivre encore ces mois-là. Après les massacres de Septembre, qui par la terreur ont fait les élections à la Convention, il y a une sorte d'accalmie. On n'en veut à ce moment qu'à une tête — et c'est une tête royale : celte tête tombée, les vainqueurs commencent à s'entredéchirer. La lutte s'ouvre entre la Gironde et laMontagne. Les gens comme Berthier peuvent un temps se reprendre. Mais, voici que les coups se précipitent et qu'on peut, aux mesures révolutionnaires, juger que la partie est perdue pour les modérés et que leur chute entraînera fatalement la ruine et la mort de tous ceux qui, de fait ou de droit, sont de leur parti. Un seul refuge : l'armée. Mais Berthier en a été chassé comme officier général ! Il y rentre comme volontaire; obtient une autorisation du Comité de Salut public, encore à ce moment composé de demi modérés, et part le il mai 1793 pour l'Armée de la Vendée. Dès qu'il arrive à Saumur, le 14, les représentants en mission, Goupilleau de Fontenay et Garnier de Saintes, trop heureux de rencontrer un homme du métier, lui enjoignent d'accompagner le général Ronsin et les Commissaires du pouvoir exécutif pour opérer une reconnaisssance dans le pays insurgé. Après l'attaque

de Saumur, où Berthier a deux chevaux tués sous lui et où il reçoit plusieurs blessures, les Représentants le requièrent pour faire fonction de chef d'état-major de l'Armée des côtes de La Rochelle (12 juin) sous les ordres des généraux Duhoux et Menou et obtiennent à ces mesures l'acquiescement du Comité de Salut public. Mais, le 12 juillet, ils l'envoient à Paris pour réclamer des renforts et là, le Comité de Salut public arrête qu'il ne retournera pas à son poste.

C'est le moment où la Terreur commence et ces douze mois — de la lin de juillet 1793 où Berthier arrive à Paris, au 27 juillet 1794 (le 9 thermidor) — où les passe-t-il? Comment? Par quel artifice échappe-t-il, lui trois fois déclaré suspect, à la loi des suspects ? C'est vrai qu'il a en mains, dit-il, « quatrevingt-quatorze titres honorables et approbatifs attestant sa conduite révolutionnaire » et délivrés par les autorités constituées, les gardes nationales, les représentants du peuple, le général Santerre, des colonels, des capitaines, tout un monde. Mais qu'est-ce que cela pèse ? Beauharnais en a bien d'autres et cela ne l'empêche point d'aller aux Carmes, à la Conciergerie, à la guillotine. Et de plus, Berthier veut à tout prix se défendre, faire sa propre apologie, imprimer ses réclamations : Il en publie au moins quatre en une seule année : des pétitions, des adresses, des réponses — mauvais système! Pour obtenir de vivre, il n'est qu'un moyen, c'est de se faire oublier, et Berthier prétend qu'on

se souvienne de lui, des services qu'il a rendus et qu'il peut rendre. Est-il en prison? Cela semble au titre d'une de ses brochures, mais les biographies si incomplètes, si erronées en ce qui le concerne, sont muettes i . On le perd en juillet 1793, on ne le retrouve qu'en mars 1795, lorsque, sur la demande formelle du général Kellermann, il est désigné comme chef d'état-major de l'Armée des Alpes et de l'Italie. Les notes qui, à ce moment, lui sont données par Dubois-Crancé, montrent l'intention formelle de l'innocenter , intention marquée plus encore par le brevet de général de division qui lui a été adressé le 13 juin : « Les talents de cet officier général, spécialement pour Fétat-major, dit Dubois- Crancé, sont très recommandables. Sa destitution manquait de motifs puisqu'il fut employé avec succès dans la Vendée après le 20 juin (1792), époque à laquelle on prétendit avoir des reproches à lui faire. Il a été demandé par le général Kellermann, appuyé par Richard et plusieurs autres députés. » C'est là que la destinée de Berthier va se décider, là que, un an plus tard, il rencontrera Celui dont il aura le talent de deviner la fortune et de concevoir le génie, l'Homme qui, à sa suite, l'entraînera par l'Europe et le monde comme son second, son

* En fait, il s'était retiré à Prccy-sur-Oise dans la terre d'un de ses beaux-frères, M. d'Avrange d'ilaugéranville, et j'aurai probablement occasion de revenir sur ce séjour qui fut peut-être plus onéreux qu'on ne pourrait le penser aux habitants de Précv et surtout à ceux des communes voisines.

aide nécessaire et le mènera de victoire en victoire à l'immortalité.

Si Ton veut bien y regarder, à ce moment où il arrive à l'Armée des Alpes, Berthier n'a fait sérieusement qu'une campagne, celle d'Amérique, et comme sous-ordre. La campagne sous Luckner ne peut compter, non plus que ce mois en Vendée. Or, du premier jour qu'il est chef d'état-major de Kellermann, Berthier organise son service exactement de la façon et selon les formules qu'il conservera durant tout l'Empire. Ce sont des registres numérotés de un à onze, qui doivent suffire à tous les besoins et selon lesquels se trouvent réparties, selon un ordre méthodique qui n'a point varié, toutes les matières utiles pour l'organisation, la conduite, la comptabilité, l'historique et même les anecdotes de l'armée.

Dès lors, il pose cette règle à laquelle il demeura constamment et absolument fidèle : « Personne ne peut rien envoyer en son propre et privé nom. Tout doit émaner du chef de l'état-major qui est le point central des opérations. Toute la correspondance lui est directe. Il signe tout ». Estce son bon sens, est-ce son éducation mathématique, est-ce la force des circonstances qui lui a enseigné ces principes d'un métier en ce temps encore tout de tradition et d'expérience, sur lequel il n'existe aucun traité, aucun manuel doctrinal, et pour lequel il n'y a nulle école où l'on prétende instruire les jeunes officiers de ce qu'on

ignore ? En tous cas, sans maître, il y est maître du premier coup. L'on peut même dire qu'il y est le maître. Et la conviction qui s'imposera à tout esprit non prévenu est celle qu'exprimait un de ses aides de camp. « Napoléon enfantait les conceptions, créait, improvisait les moyens, enflammait les cœurs, rendait tout possible. Berthier divisait, subdivisait les ordres, s'identifiait sans modification à la pensée du clief, traçait à chacun ce qu'il avait à faire pour coopérer à l'ensemble, aplanissait les difficultés, pourvoyait aux détails ».

Ainsi Napoléon avait trouvé l'homme qui le complétait, l'agent d'exécution sur qui il pouvait se reposer : non que, pour cela, il abandonnât un *

instant les renés et ne continuât pas sa continuelle surveillance; non qu'il cessât au moment opportun d'entrer lui-même dans le détail, mais, jusqu'en 1812 au moins, Ton peut dire que V ordre-souche <> si Ton peut ainsi parler, une fois lancé par lui, tous les dérivés, toutes les branches, tous les rameaux, toutes les ramilles en sont tirés par Berthier, sans qu'il ait, lui, à s'en occuper.

Quel labeur ! Et que Ton songe que, durant vingt années, la machine ne cesse pas d'être en pression ! Qu'on en juge : 1795, 1796, 1797 ce sont les campagnes d'Italie, puis la marche sur Rome ; 1798, c'est l'expédition d'Egypte; 1799, la campagne de Syrie, ^tour en France, et, à partir de brumaire, isation de l'armée; 1800, c'est la campa- ™engo et ensuite une ambassade extraor-

dinaire en Espagne où il y a aussi bien du militaire; au retour, le ministère de la Guerre; en 1803, et 1804, c'est le camp de Boulogne, les préparatifs de la descente ; en 1805, la campagne d'Austerlitz, puis le commandement de l'Armée d'occupa-. tion et, presque sans revenir en France, la campagne de Prusse, les deux campagnes de Pologne ; cela prend 1806 et 1807; en 1808, l'Espagne; en 1809, F Autriche ; en 1810, la grande ambassade à Vienne pour demander la main de Marie-Louise; et puis, de 1$1 2, sans arrêt, jusqu'en 1814, la guerre, toujours la guerre, et toujours, pour Berthier, du travail, des écritures, des états, des ordres, cela jour et nuit, nuit et jour. Il est le forçat attaché à son bureau comme à un boulet. Mais, et c'est là un côté tout à part sur lequel il convient d'insister, jamais, tout cet effroyable labeur ne lui fait abandonner « le service actif de guerre » auprès de l'Empereur, « service, écrit-il en 18 J 3, auquel je suis accoutumé depuis vingt ans et que je ne veux cesser de remplir que quand je ne pourrai plus suivre Votre Majesté ».

Or, ce service de guerre, Berthier le comprenait de telle sorte que c'était toujours à l'endroit le plus périlleux qu'il allait se placer pour mieux voir. Il ne s'agit point ici des premières campagnes d'Italie où chacun, Bonaparte même, devait tour à tour se faire « grenadier, hussard, artilleur »,où, se jetant les premiers à l'ennemi, sabre ou drapeau en main, les généraux présentaient leurs poitrines comme

se souvienne de lui, des services qu'il a rendus et qu'il peut rendre. Est-il en prison? Cela semble au titre d'une de ses brochures, mais les biographies si incomplètes, si erronées en ce qui le concerne, sont muettes l . On le perd en juillet 1793, on ne le retrouve qu'en mars 1795, lorsque, sur la demande formelle du général Kellermann, il est désigné comme chef d'état-major de l'Armée des Alpes et de l'Italie. Les notes qui, à ce moment, lui sont données par Dubois-Crancé, montrent l'intention formelle de Tinnocenter , intention marquée plus encore par le brevet de général de division qui lui a été adressé le 13 juin : « Les talents de cet officier général, spécialement pour Fétat-major, dit Dubois- Crancé, sont très recommandables. Sa destitution manquait de motifs puisqu'il fut employé avec succès dans la Vendée après le 20 juin (1792), époque à laquelle on prétendit avoir des reproches à lui faire. Il a été demandé par le général Kellermann, appuyé par Richard et plusieurs autres députés. » C'est là que la destinée de Berthier va se décider, là que, un an plus tard, il rencontrera Celui dont il aura le talent de deviner la fortune et de concevoir le génie, l'Homme qui, à sa suite, l'entraînera par l'Europe et le monde comme son second, son

1 En fait, il s'était retire à Préey-sur-Oise dans la terre d'un de ses beaux-iïères, M. d'Avrange dllaugéranville, et j'aurai probablement occasion de revenir sur ce séjour qui fut peut-être plus onéreux qu'on ne pourrait le penser aux habitants de Précy et surtout à ceux des communes voisines.

de Tordre de la Couronne de Fer, il est Grand officier de la Couronne, et tient la charge de Grand Veneur, il est trois fois prince : prince souverain de Neuchatel et de Valengin, prince grand-dignitaire et vice-connétable de l'Empire, . prince de Wagram ; il est Colonel général des Suisses, Président à vie du Collège électoral du département du Pô. 11 a quatorze cent mille francs de traitement, 1 .254.945 francs par an de dotations. Il a pour châteaux Grosbois que le Premier Consul a acheté un million à Moreau pour le lui donner et Chambord où une seule coupe de bois rapporte 200.000 francs. A Paris, il a pour palais l'ancien hôtel Bertin, au coin de la rue Neuve-des-Capucines et du Boulevard, où s'installera jusqu'en 1848 1e Ministère des Affaires étrangères. Sa femme est de maison royale, princesse de Bavière et porte de ce sang dans la race de l'ingénieur géographe et de la femme de chambre de Monsieur. Il a son équipage de chasse, plus brillant, presque plus complet, mieux gorgé et plus courant que celui du Souverain ; il est Altesse sérénissime et on l'appelle Monseigneur. Autour de lui, un peuple de chambellans et de laquais tous vêtus de jaune, — car c'est sa couleur de prédilection — et son armée qui est d'un bataillon, est vêtue de citron comme sa maison et on nomme ses soldats « les serins du Prince de Neuchatel. »

Oui, des grandeurs, des grandeurs qui passent son esprit, l'emplissent, en débordent. Le propre

de l'homme tel que Napoléon, c'est que toute grandeur qu'il atteint soit inférieure à son rêve, qu'elle soit une marche de l'escalier sans fin qu'il gravit, non un palier où il s'arrête. A chaque marche, au contraire, Berthier préférerait s'arrêter,^ s'asseoir, jouir de l'acquis, et il trouve dur et pénible l'effort pour atteindre la marche supérieure. Que lui im-, porte? Il a soixante ans, et user de ses deux millions de rente, s'entendre appeler prince par son monde, figurer en bonne place aux cérémonies, cela lui suffirait. Et souvent, dès la Russie, quand on entre dans sa chambre, une misérable chambre d'une misérable cabane, on le trouve la tête entre ses mains, pleurant ce luxe dont il ne jouit pas, ces palais, ce train, cette fortune qui sont là^bas à l'attendre, ce nouveau Tantale, pendant que, entraîné par l'ouragan, il souffre de la misère, du froid, de la vermine en travaillant toujours, toujours!

Il ne faut point sans doute et quoiqu'en dise Fauche-Borel, chercher d'autres causes aux défaillances de 1814. Aussi bien, le châtiment vient vite, c'est le mystérieux drame de Bamberg — suicide,assassinat, accident, que sait-On? — puis cette sorte d'étrange oubli étendu sur l'homme qui ,a été à coup sûr un des plus robustes ouvriers de la gloire nationale, et qui, dans l'histoire, aurait eu le droit de figurer aux côtés de l'Empereur comme le confident de ses desseins et l'exécuteur de ses volontés militaires.

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