‹ JalousieChapitre 4 sur 4 · SECONDE ENVELOPPE · texte numérisé non relu

SECONDE ENVELOPPE

« Mon bon ami,

Ton départ pour la campagne m'a laissé seul à Paris. Que ne m'écris-tu? Tu en prends bien à ton aise. Étrange maladie que la tienne ! Tu l'as baptisée du beau nom d'agrapliie ; il me semble que tu aurais beaucoup mieux fait de lui trouver un remède. Dès qu'il s'agit d'une lettre, ta plume est sèche et le sable

se loge dans ton encrier. Que fais-tu donc qui t'absorbe à ce point ? As-tu quelques nouveaux démêlés avec nos bons pédants?

Laisse-les s'exaspérer tout à leur aise. Si tu tiens à les affliger, garde-toi bien de leur répondre.

Et même, si tu veux m'en croire, renonce à toute écriture. Ne passe pas au travail ta plus belle jeunesse. Mon pauvre ami! Tu devrais bien nous planter là pour une bonne fois ton grec et ta linguistique. Veux-tu savoir la vérité? Tout cela ne vaut rien : ce qui vaut seul quelque chose, c'est encore et toujours cette misérable existence. Notre vieil Aristote te le dira mieux que je ne pourrais le faire : sentir que l'on sent et penser que l'on pense, là est la vie. Les douleurs ou les soucis ne sont rien ; souffrir, c'est agir. Qu'est-ce que le bonheur? une énergie, c'est-

à-dire l'âme en action. Ce qui importe, c'est de faire ou de sentir ou de penser quelque chose, et de savoir que l'on pense et que l'on sent : dès lors, on a vécu et tout est dit. En revanche, c'en est fait de la joie, quand l'e'nergie a cessé d'être ; le sommeil de nos facultés n'est jamais heureux. L'absence de toute douleur paraît à première vue réaliser le paradis. Je préférerais l'enfer à ce ciel. Il est malaisé à Tâme, mon ami, de vivre isolée. Comment pourra-t-elle agir dans la soUtude, se mettre en travail, je veux dire aimer ou haïr? N'oubUe pas la parole du vieillard : « La Aie est pénible au sohtaire, l'action continue n'est point facile vis-à-vis do soi-même, elle l'est bien plus avec autrui et sur autrui. » La grande âme d'Aristote avait sans doute connu la mélancohe.

Il faut vivre, mon très cher ! Tu Us trop dans

les livres; cherche à lire dans notre cœur; déchiffre-noiis . Ne t'enferme pas dans ta bibliothèque tout le long du jour. Sors au grand air, dilate-toi les poumons. Nous avons besoin que l'on nous conte les passions des hommes, que l'on vienne causer avec notre âme ; il ne faut pas toujours songer à persuader notre raison. Que nos pédants suivent aussi l'exemple. Qu'ils cessent d'avoir les yeux fixés sur le professeur Kondos : qu'ils les fixent sur l'homme. La vie seule est captivante. Tu sais, hélas ! ce que la vie m'a fait souffrir. Vois pourtant, je ne regrette rien. Les heures de mon passé furent les seules où j'ai vécu.

N'étais-je pas jadis semblable à toi? Tu m'as connu enfant, tu te rappelles cette nature généreuse et prime-sautière, cet amour-propre insensé. Un amour-propre hellène, n'est-ce pas tout dire? Il fallait dépasser tout le monde,

être le premier toujours et partout, courir à la gloire. C'était une vraie marmite que ma tête ; un bouillonnement de toutes les idées ; elles demandaient à sortir à la fois. Et j'allais toujours, je lisais, je travaillais, je noircissais du papier. J'étais une flamme. Pendant des années, je méditais, j'amassais. Et maintenant !

Une maison de campagne, une petite maison aux environs de Paris, voilà le dernier acte. Tout en moi s'est apaisé. Je suis calme. Pendant que je t'écris, ma fenêtre est ouverte et, de temps en temps, je regarde dans mon jardin. L'air léger (pii passe à travers les fleurs et qui s'amuse avec leurs feuilles est aujourd'hui ma seule joie. La brise sent bon. J'ai l'ombre en ce moment et une chaleur fraîche emplit ma chambre. L'herbe verte et les rosiers, l'oiseau qui fait delà branche son

escalier, le soleil et l'été, voilà désormais ce qui me charme . C'est tout cela qui m'a révélé la vie; tout cela, c'est la vie et fut ma xie. Toutes ces choses me rappellent les jours anciens et c'est pourquoi j'aime encore toutes ces choses. Ces biens me sont restés. Je n'en vois plus d'autres. Le monde s'est vidé pour moi d'un seul coup. Par delà le mur de mon jardin se développe la plaine ; le ciel dort comme une grande prairie bleue. Je ne veux pas savoir s'il existe au ciel quelque part une planète plus belle ; je ne veux pas savoir si quelque part il existe des verdures éternelles. La plaine et le ciel sont déserts pour moi; je sais que jamais l'amour n'y dépliera sa corolle.

Tout ce que je vois, mon ami, tout ce que je fais moi-même me paraît un rêve. Que le ciel et les plaines disparaissent dès aujour-

d'hui ou que le moude dure encore des siècles, cela ne revient-il pas au même, en fm de compte ? Il faudra bien qu"un jour tout s'anéantisse. Rien ne vaut un effort. Remuer la main, faire un pas, écrire sur le papier, ce sont autant de rêves. Ne sommes-nous pas tous des rêves eu marche?

Je me blottis dans mon nid et je songe. II me suffit de songer. Nul bruit ici ne me trouble. Je n'entends que le chant des arbres. Quel silence charmant, à une demi-heure de la fournaise où Paris s'agite et bouillonne. J'y vais quelquefois, je m'agite et cours avec les autres, puis, le jAus tôt possible, je prends l'hirondelle qui descend la Seine et je regagne mon gîte. Telle fut aussi ma vie. Je viens des panégyries, j'arrive du fond de toutes les joies, et, du jour au lendemain, je me trouve seul dans mon trou.

J'habitais un palais splendide. Je l'avais élevé de mes mains. J'y avais enfermé des trésors; j'avais tiré le loquet d'or sm^ l'or de mes espérances. Il y avait là tout ce que je possédais. Le palais n'était pas en marbre; il n'était ni en fer ni en bois précieux. Les chambres, les escaliers et les murs étaient faits avec une âme. Pour construire mon beau palais, j'avais pris son âme. Puis, brusquement, le palais s'est écroulé et la sohtude autour de moi fut infinie. Me plaindrai-je? Hélas ! je ne me plains point. Qu'ai-je à craindre maintenant? Quelque désastre plus affreux? Il ne peut plus rien m'arriver. J'ai connu le malheur le plus grand. Je n'ai plus d'inquiétude : je suis calme et désespéré.

Il le fallait, puisque je l'aimais.

Mais à présent que c'est fait, que moi-même je l'ai voulu, ne me dis pas que je m'en repens

et que cela t'explique mon désespoir. J'ai prononcé le mot de désespéré et j'ai eu tort. Il m'en faudrait un autre pour me faire comprendre et je ne le trouve pas. Un cœur désespéré est celui dont la passion, une passion folle et violente, a fait sa proie. C'est la flamme qui couve et qui cherche une issue. C'est le feu qui ronge en dedans la montagne jusqu'au moment où il se fraye un passage de tous côtés. Le désespéré, lui aussi, ne voit qu'une issue : c'est de semer la ruine autour de lui, car i] nourrit dans le gouffre de son âme l'enfer qui, s'il n'éclate, l'étoufTera. Moi aussi, je suis sans espoir, mais ne me compare pas à la montagne au moment où ses flancs se déchirent. Viens la voir plus tard, après des siècles et des siècles, alors que tout s'est apaisé. Le volcan s'est éteint, le sol s'est consolidé et refroidi. La terre s'est reformée au

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fond du trou béant qui flambait et qui tonnait. Tout s'est tu. Du haut des nues tombent les grandes pluies. Les eaux montent et s'étendent, lentes et calmes. Ma tristesse ressemble au lac qui repose au fond du cratère, loin de tout, dans la solitude, abandonné, au lac que ne troublent ni les vents ni les tourbillons. Les fleurs ne poussent pas sur ses bords. Tout autour, se fermant en couronne, jusqu'au sommet évasé, les cyprès croissent en cercle et cachent le ciel. Le lac est immobile toujours. 11 est noir et glacé. Ses flots n"ont point d'écume et un deuil infini séjourne dans l'ombre qui le pénètre. Jamais le soleil, de ses caresses, ne consolera l'eau silencieuse. Ma vie n'attend pas de consolation. Mais je ne suis pas aff'olé par la douleur; je ne meurtris pas ma poitrine, je ne vis pas dans une tempête. Une seconde, un quart de seconde

peut-être, j'ai cru, moi aussi, que ma tête s'égarait. Ce moment fut très court. J'ai toujours mieux compris le lac morne que la montagne embrasée. Je ne connais ni désespoir ni désespérance. Comment te dirai-je? Mon mal est plus grand encore et n'a pas de remède. C'est l'inespérance.

Toi que nos maîtres d'école ont accoutumé aux lourdes brochures, tu n'entends rien sans doute à mes subtilités. Tu ne connais guère ni la désespérance ni l'inespérance ; aussi tu t'étonnes parfois du ton de mes lettres et tu prêtes à mes paroles un sons qu'elles n'ont pas, qu'elles ne peuvent avoir. Ma douleur est autre que tu ne semblés le croire. Je souffre, cela est vrai. Depuis son mariage je n'ai cessé de souffrir, je le sais. Il me semble parfois que mon âme est devenue comme moite de mes larmes. Mais ne me dis pas que je suis

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jaloux. La jalousie, cher ami, c'est comme un brouillard où nous nous débattons, sans plus nous rendre compte de ce qui se passe en nous ; on tremble de savoir et l'on cherche à savoir toujours; on ne veut pas qu'un regard tombe sur la bien-aimée, qu'un souffle d'air la touche; on frémit à l'idée qu'elle puisse oublier, même une seconde, et c'en est fait de tout repos, parce que nous savons que la vie est brève et que le désir de l'âme est infini, parce que l'amour est insatiable et toujours menacé, parce que tout perpétuellement nous dit adieu, alors que nous voudrions en tout l'éternité. C'est pourquoi, dès qu'une femme t'a donné son amour et que tu l'aimes avec le battement de ton cœur, le grand trouble est commencé , les soupçons naissent sous tes pas, tout te porte ombrage, même le détail le plus futile ; tu ne peux plus t'arracher ii ton souci,

et ce n est pas qu'elle te trompe, ce n'est même pas que tu la croies infidèle, c'est que tu l'adores et que tu demandes un amour impossible sur la planète où nous vivons. Tout change avec les saisons mobiles : l'hiver succède à l'été et cela seul déjà suffît à nous distraire : l'intégrité de l'amour est entamée. Voilà toute la jalousie. La vie même trahit ton désir, la vie dans la variété de ses surprises. Et tu souffres alors de rêver un amour qui ne finit pas, que rien n'amoindrit ou n'effleure, un amour que le nuage ne connaît pas, un amour toujours égal à lui-même, un amour où l'on rapporte tout au seul aimé, où chaque pensée doit être pour lai, un amour si complet que ni la beauté du ciel ni les caresses du printemps ne sont capables de charmer l'unique amie, de faire germer, fût-ce pour une minute, une autre pensée dans son esprit,

une autre joie, une joie étrangère dans son cœur, un amour tel qu'elle ne puisse pas te tromper même avecla feuille qui joue, même avec la lumière qui lui baigne le visage, un amour à toi, à toi tout seul, que tu presseras contre toi toujours, que tu garderas comme l'avare cache son or, pour ne pas le laisser flétrir parle soleil lui-même.

Je possédais un trésor, je l'ai perdu et ne dois plus le retrouver. Je n'ai donc pas à l'ensevelir avec soin; je n'ai pas à me montrer jaloux. Oui ! moi aussi j'ai rêvé d'un amour unique, éternel et complet. Je sais qu'il ne m'était point promis. Elle ne m'a pas trompé. Elle ne m'a pas dit, le soir suprême du dernier aveu, elle ne m'a pas dit qu'elle m'aimait. Qu'ai-jo à craindre maintenant ? Pour craindre, ne faut-il pas être aimé ou, tout au moins, croire qu'on nous aime? Je ne connais pas ce

bonheur; jamais, hélas! le mensonge n'est sorti de sa bouche. Je suis seul à pleurer. Oui ! ma douleur est amère ; la blessure a touché l'âme. Mais je n'ai jamais songé ni à me venger ni à tuer personne. Rassure-toi : je ne suis point un Othello. Je ne le serai jamais. Un Othello ! Pourquoi viens-tu toujours me parler d'Othello ? Te semble-t-il donc jaloux à ce point? Pour être franc, ce n'est pas tout à fait l'impression qu'il me laisse. Le jaloux se révèle au moindre mot. Il se reconnaîtra, je présume, dès l'enfance, tandis que lui, il n'agit guère en jaloux au commencement, et, à la fin toute sa jalousie s'en va. Il ne lui reste même pas un soupçon. Son mal fut court, en vérité. Et pour qu'il en fût piqué, il a fallu encore qu'un tiers s'en mêlât. Que te dirai-je enfin? Cet homme est marié. Tremble-t-il pour son amour ou pour son honneur? S'il

ne s'émeut que par amour-propre, je reste froid. Lui-même nous apprend qu'il est sans haine et qu'il a voulu mourir honorablement. Tu me diras, je le sais, qu'il s'anime par endroits et qu'il jette à la face de Desdémona quelques mots malpropres (et c'est encore heureux que, dans nos traductions, les puristes y aient passé ! Partout où Shakespeare parle anglais, ils ont mis le plus beau grec). Tu me diras aussi qu'Othello a le teint cuivré. Croismoi, tout cela prouve peu. Othello n'est pas un vrai Maure; c'est un Anglais qui, avant de se mettre en colère, a besoin d'y réfléchir; c'est un noble lord, mon ami; il ne saurait souffrir que milady distribue à des godelureaux les mouchoirs qu'elle tient de Sa Grâce. Ce malheureux mouchoir! S'il n'y avait pas de mouchoir, il n'y aurait pas de jalousie. Entre elle et lui, tout est malentendu matériel; ce

n'est jamais le malentendu moral, le seul irréparable. Quelle illusion que l'influence d'un monde extérieur qui n'a de réalité qu'en nousmêmes! Nous imprimons toujours aux faits notre propre caractère. Seuls, nous donnons aux événements leur valeur vraie. Notre âme, à nous, ressemble peu à l'âme d'un Othello. Va! ne cherche pas une goutte de sang grec dans ses veines . Je serais désolé de te déplaire, puisque, un beau jour, tu nous as présenté, sur l'Acropole, Shakespeare et nos classiques se promenant la main dans la main ; mais j'estime, au bout du compte, que Shakespeare n'est pour nous qu'un étranger. Qu'est-ce que nous pouvons bien faire de Shakespeare? Je veux bien qu'à Londres les choses se passent ainsi et que les jaloux aient besoin d'avoir un lago k leurs trousses. Pourtant, que t'en semble? Quel que soit notre cœur à nous, faible

OU fort, mauvais ou bon, ne crois-tu pas qu'il vau t mieux traduire ce cœur dans notre langue que d'y traduire le cœur des autres? Nous savons bien être jaloux par nous-mêmes. Nous n'avons que faire d'un lago. Que cette conception de la jalousie m'a toujours paru enfantine! Si quelque lago venait jamais rôder autour de nous, nous commencerions par le soupçonner, lui, tout le premier. Notre seul lago, c'est notre amour même.

Mon âme n'est agitée par aucune tempête ; aucun tumulte ne la trouble; la haine n'a pas moissonné mon cœur. Une tristesse inconsolable habite en moi et je pleure à me souvenir. Comme je l'aime! Te rappelles-tu ma Mirita, avec ses cheveux noirs, ses yeux calmes, son visage si sérieux et si doux, ses lèvres naïves, te rappelles-lu la brune jeune fille aux pas mesurés et lents? Une divine

bonté vivait en elle; elle était sans détour et sans malice. Même à l'heure désolée où j'ai tout appris, elle savait encore adoucir mon mal et le bercer; elle savait prendre avec caresses ma douleur entre ses mains. Toujours je la vois, l'île heureuse, notre chère île là-bas, que parfument les gazies et qui resplendit, au soleil. Est-ce bien vrai? Jamais plus le bateau du Ghirket ne me mènera donc à Prinkipo? Ne monterai -je jamais plus au monastère de Saint- George? Hélas! mon ami, voici bientôt cinq ans que je ne l'ai vue, ma Mirita. Ne dois-je plus jamais la revoir? Peut-être, qu'après tout cela vaut mieux de vivre; j'ai peut-être bien fait de ne pas mourir. J'ai du moins quelque chance un jour de la rencontrer.

La douce, la chère bien-aimée! Elle s'assied à mes côtés, lorsque je m'assieds. Elle marche avec moi, quand je marche, Mirita,

Ti JALOUSIi:.

toujours Milita. Parfois il me semble que je n'existe pins par moi-même, que je ne suis rien; elle est toute en moi, elle s'est faite mon sang, mon cerveau, ma chair et mon âme. Si je parle, c'est sa voix; si je remue, c'est son geste; si je me retourne, c'est avec ses yeux que je vois. L'oublier, ce serait m'oublier moi-même. Quelquefois le jour se passe sans que je puisse me rappeler autre chose que le moment triste où je lui dis adieu ; elle part et je ne puis plus m'arracher du cœur le souvenir précis de cette minute; je crois qu'elle me quitte encore et soudain le monde se fait trouble autour de moi. Je sens que je l'aime comme je l'ai toujours aimée ; je sens que je ne peux plus vivre sans elle.

Tu me dis à tort, clierami, que je suis l'artisan de mon infortune, que j'aurais dû rester, que j'aurais mieux fait de l'épouser. Je sais

bien pourquoi tu me grondes. Mon état te fait peine et te porte à supposer que je n'aurais jamais pu être plus misérable que je ne le suis. Hélas! ma triste gaieté, mes plaisanteries même ne t'ont point donné le change; quand je t'écris que j'aime encore l'été, parce qu'il me rappelle le passé, ou que j'aime encore les fleurs parce qu'elles me rappellent les parfums anciens, tu sais voir au fond de mes paroles et tu as compris que ma joie n'était pas une vraie joie, que ma vie était morte à jamais. Je t'assure Lien cependant que je devais partir, que je ne pouvais faire autrement, même si mon pauvre cœur m'avait conseillé la faiblesse. A ma place, toi ou tout autre, vous auriez agi de même.

IN'e lui garde pas de rancune. Il n'y a point de sa faute. Ne l'accuse pas d'infidéUté. L'amitié que tu me portes te rend injuste pour Mi-

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rita; tu as peine à lui pardonner. Tu changerais d'idée, si tu avais pu la voir et l'entendre. Non ! mon très cher, pas plus que moi tu n'aurais eu le courage de la voir souffrir, hélas ! et de souffrir toi-même avec elle toute une vie. Un instant, moi-même, je fus troublé. Je m'émus. Je croyais alors qu'elle m'aimait et qu'elle me cachait quelque chose. C'était à Saint-George, devant le vieux cloîtce. De loin, je l'avais aperçue; elle était assise sur l'herbe, tenait un papier et parfois s'essuyait les yeux. J'eus un pressentiment subit. Elle me parut bouleversée, toute changée. Je ne lui avais jan^ais vu ce visage. Je fus pris d'une inquiétude jalouse et déjà j'étais sur le point de courir à elle, de m'inf ormer. Je m'applaudis aujourd'hui de mon calme à cette minute. Hélas ! pourquoi la soupçonner? Pourquoi penser qu'elle cherchait à

me cacher quoi que ce fût au monde? La chère Mirita! La tête mclinée, elle regardait à terre et ne m'avait point au venir. Dès que je fus près d'elle, elle se leva.

— Ah! c'est enfin toi, cher Palmo? Viens! Comme j'ai hâte de te voir! J'avais à le parler. Tu as bien fait de venir. J'ai à te montrer cette lettre. C'est ce matin, ce matin même, que je l'ai reçue. Je ne sais ce qui m'arrive. Je suis tout étourdie. Je n'aurais point du la lire. J'ai mal fait. Gronde-moi. Hclas ! hélas ! mon très cher, aie pitié de ta malheureuse Mirita.

Elle parlait et le son de sa voix me fend le cœur rien qu'à me rappeler. Ses joues de nouveau commençaient à se mouiller. Comment supporter sa tristesse? Mon plus grand chagrin au monde, c'était le sien. Je voulais que sa vie fût semblable à la tranquilhté des

[liages endormies au fond des baies. J'aurais voulu aplanir le sable etamolbr le sol même. Pouvais-je lui voir ainsi l'âme amère et ne point chercher à l'adoucir par quelque parole? Sans doute il fallait que la dijuleur fût bien forte pour qu'elle se prît à pleurer, elle si calme toujours, si paisible et si concentrée. Qu'arrivait-il donc à mon enfant, pour qu'elle ne me montrât plus comme autrefois son visage doucement sévère qui souriait ? J 'eus peur et mon cœur se mit h battre. Elle me tendit lalettre et je refusai de la lire, pour qu'elle ne crût pas à quelque méfiance; je lui laissai le soin de m'en dire le contenu. Elle me regarda, puis me prit la main ; nous montâmes quelques pas et nous fûmes nous asseoir un peu plus haut, devant la mer.

Nous fûmes nous asseoir à la même place où je lui avais pris mon premier baiser. L'après-

midi s'avançait. Le soir déjà pensait à venir et tardait encore à se montrer. L'été splendide fulgurait.Du haut de Saint-George, nous apercevions sous nos pieds la colline boisée de pins jusqu'au rivage et, par delà, les flots dont chaque cime portait un éclair. Le soleil se jetait sur les Ilots, s'y répandait, les emplissait de mille flammes ; U en faisait une flambée; on eût dit qu'il s'étalait, s'écrasait tout le long de la mer, et que la mer devenait à son tour un soleil démesuré. Alors, comme maintenant, les eaux rutilaient. Elle était déjà ma fiancée. Petite encore, je l'aimais; tu te souviens comme je te parlais de Mirita. Dès que ce fut possible, je demandai samain. Une année entière, — quelle année ce fût là pour moi! — j'ai vécu... non, je ne vivais point, je revivais chaque jour et ma vie se transformait. S'épanouissant à toute heure,

son âmo et sa beauté se révélaient à moi davantage, et, comme une aube dans mon cœur, je sentais chaque jour l'amour nouveau se lever. Mirita était mon bien. Que n'aurais-je point entrepris pour elle? Pour elle seule, je voulais la grandeur et la gloire. Elle était mon but, ma destinée, mon énergie, ma raison d'être. Mirita m'écoutait attentive. Désireuse dem'entendre, elle voulait toujours rester à causer ensemble. Elle me disait de lui parler de mon amour, elle prenait plaisir à nos entretiens infinis, à mes longues explications. L'infortunée Mirita! Elle croyait m'aimer aussi. Ahl quel mystère n'est-ce pas là? Sans qu'elle le sût elle-même, sans qu'elle en pût rien soupçonner, c'est un autre qu'elle aimait. Pour nous ouvrir les yeux, et nous l'apprendre à tous deux, il fallait qu'un message inattendu vînt nous porter soudain la

vérité. La nuit, assis à ta table, quand ta plume court sur le papier, les heures passent et tu oublies les heures; tu jouis en paix du silence et tu penses terminer ton travail bien avant le jour. Tout d'un coup, dans la solitude, le chant grêle des oiseaux commence et tu vois Tombre blancliir. Il en est souvent ainsi d'une parole. Gela vient comme un petit oiseau et la lumière se fait en toi. De mêmCj ce soir-là, j'ai tout compris d'un seul mot, j'ai compris, avant que Mirita comprit elle-même, j'ai tout compris à la place heureuse où ma vie s'était d'abord épanouie.

Nous parUons doucement et nous contemplions le rivage. Elle ne pleurait plus. Son doux et sérieux visage me charmait à la contempler, me calmait l'àme. Nous disions, nou& répétions toujours les mêmes choses :

— « Non, non, mon Palmo, il ne faut pas-

prononcer un mot pareil. Ne me dis pas que je l'aime. Je ne veux pas l'aimer. Puis-je l'aimer, puisque je ne le dois pas? C'est toi qui as ma promesse, c'est toi seul que je veux épouser. J'ai du regret d'avoir lu cette lettre. Maintenant, j'ai honte. Hélas ! pourquoi te l'avoir montrée? Mais aussi puis-je te cacher quelque chose, à toi, mon meilleur, mon seul ami? Oui, c'est toi l'unique ami. Je te connais et je t'aime depuis mon enfance. Avec toi, j'ai confiance, j'ai hon courage. Aussi j'ai couru bien vile te donner cette lettre. Je t'ai même laissé voir mes larmes. Je ne sais pourquoi j'ai pleuré. Je me suis trouvée mal un moment. J'étais tout étourdie. Mais je ne veux pas que tu me dises que je l'aime, que je viens de le comprendre moi-même maintenant, après cette lettre. Tu sais bien que je le voyais à peine ; il ne me parlait presque jamais ; il

venait peu et je ne pouvais croire qu'il pût m'aimer... Non, Palmo, je ne veux pas. Une faut plus y songer. Mirita est à toi. Je voudrais ne plus même entendre son nom. J'ai pleuré, parce qu'il se dit malheureux, et j'ai craint qu'il n'y ait de ma faute; si je lui en avais jamais donné quelque raison, ce n'eût pas été convenable et c'est là ce qui me chagrinait. Mais comment serait-ce moi la cause, puisque je ne l'ai jamais regardé, puisque je ne lui ai jamais adressé, je crois, deux paroles? Non ! il est impossible qu'il souffre pour moi, qu'il en meure ! Je ne veux même pas le supposer. Oublions tout, mon très cher ; oublie comme j'oublie. Ne me supplie pas de te quitter. Comment te quitterai-je? C'est lui qui nous quitte ; il s'en va, il me l'écrit lui-même. Que nous faut-il de plus? Tout est ainsi pour le mieux. Nous allons reprendre notre tran-

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quillité. Vois comme je suis calme. N'y pensons plus. Je parle avec toi comme si je parlais avec moi-même. Je me trouvais mal tout à l'heure. Un étourdissement. Ce n'est rien. Palmo, n'aie plus de crainte. Épouse-moi, aime-moi, oui, aime-moi comme un enfant! Tandis qu'elle parlait, une douleur infinie, lentement, très lentement, comme une eau s'infiltrant goutte à goutte, me remplissait, m'étouffait le cœur. Non! certainement. Je n'avais plus aucune crainte. Qu'aurais-jo pu craindre maintenant? L'innocente, la candide amicl C'était pourtant vrai! Elle m'avait donné la lettre, il ne lui était pas venu à l'esprit de me rien cacher. Elle n'avait point réfléchi qu'à tort ou à raison, l'amour s'effarouche du moindre incident; elle ne s'était point demandé en recevant cette lettre : « Cela lui fera-t-il de la peine ou non que je la lui mon-

tre? » Elle l'a lue sans la déchirer, elle l'a gardée jusqu'au soir. Cette lettre ne lui était point indiflérente. Hélas 1 hélas 1 Cela seul ne suffisait-il pas? Moi qui l'aimais, qui la voulais toute à moi, qui rêvais d'un amour sans bornes, d'un abandon de l'âme complet, comment aurais-je pu jamais goûter à demi le bonheur auprès d'elle? La bonne, la triste Mirita 1 Ce n'était point sa faute certainement ; le hasard avait tout fait. Pavli l'aimait depuis des années. Il était sans fortune et n'avait jamais osé la demander en mariage ; ses parents n'y auraient jamais consenti. Tu vois que ce sont toujours les mêmes histoires. Lorsqu'il sut qu'elle se mariait, il ne revint plus à la maison. Seul, il se consumait, le malheureux, et dévorait un chagrin qu'il ne laissait deviner à personne. Il avait pris la résolution de s'expatrier. « Je sais, écrivait-il.

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que vous l'aimez. Chaque jour on le répète autour de moi. Vous m'avez du moins donné la satisfaction suprême de votre joie; vivez de longues années avec lui. Jouissez de votre jeunesse splendidc. 11 a grand cœur et je l'aime de vous avoir choisie, de veiller sur vous toujours, d'être toujours avec vous. Moi, je pars, je m'en vais bien loin, à l'étranger. Je ne puis plus garder ce secret à l'heure où je vous quitte pour toujours. Qu'est-ce que cela vous fait maintenant que je vous le dise, puisque nous n'étions pas destinés l'un à l'autre? Il faut que vous l'appreniez aujourd'hui pour l'oublier demain. Il y a quelqu'un sur la terre que votre amour a rendu fou. Dieu sait ce que je m'en vais devenir. »

Le soleil se couchait et les flots, dans une blessure, reflétaient son disque rouge à l'horizon. La mer était triste ; la nuit peu à peu

renvahissait. Le ciel semblait souffrir et mon cœur dans l'ombre agonisait. Je tombai devant elle à genoux, je lui pris la main et je lui dis :

— Mirita, ob ! ma vie bien-aimée, ne te tourmente pas de ton ami. Ce n'est pas ta faute à toi si je souffre; c'est l'amour qui souffre en moi. Mirita, mon enfant, oui, tu dis vrai, je t'aimerai comme mon enfant.

Et de ses yeux noirs et doux, sur ma main, une larme coula. Et je bus cette larme qui me noie toujours l'âme.

Cette larme parlait, cette larme disait : « Il n'y a plus de soleil. Il n'y a plus aucun espoir. «

Nous redescendîmes ensemble. Nous marchâmes côte à côte comme deux amis ; elle allait de son pas mesure et lent. Nous arrivâmes à la maison avec la nuit. Le lendemain

88 JALOUSIH.

malin, je pris le bateau el me rendis à la ville; je courus aussitôt à Péra,chez Pavli. 11 était déjà parti. Je fus vite à Galata, où il allait s'embarquer ; je le ramenai chez lui. « Ne partez pas. 11 faut rester. » Et nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre. Je fus moi-même parler à la mère de Milita. Tout s'arrangea par mes soins. Et il l'épousa et elle l'épousa. Écris-moi. J'ai besoin de tes lettres. J'ai fait métier de fossoyeur. J'ai enseveli ma joie. Je me suis enseveli moi-même avec elle. Il me semble qu'à mon âge on est jeune encore, et pourtant je crois toujours que j'ai plusieurs siècles sur les épaules. Ne va pas toutefois l'imaginer que j'ai l'intention d'en finir. Je voudrais, au contraire, qu'il y eût, par delà, encore une autre vie, pour penser à elle plus longtemps. Ma consolation, c'est son souvenir. Il me semble parfois que je descends

dans une profondeur, je ne sais où, et que je ne puis plus m'arrêter ; la pente est douce infiniment, molle comme un velours. Je nage dans un océan splendide de rayons. J'oublie tout, je ne vois plus devant moi que Mirita et j'ai la sensation mystérieuse de m'enfoncer délicieusement dans un abîme lumineux. C'est comme si devant mes yeux apparaissait enfin un lieu de tranquillité, un lieu de sérénité, un lieu de soleil, oii la douleur est inconnue. Dans ces moments-là, je ne pense plus, je ne sens plus, je ne vis plus. Je me remplis d'elle. Peut-être viendrai-je te voir quelque jour à la campagne. Je voudrais un peu de mer à mon horizon. J'en suis privé depuis si longtemps! Mais tu sais que je n"aime pas beaucoup à me remuer, et c'est tout un A'oyage. Mieux vaut encore rester ici où j'ai formé ma stalactite. Ecris-moi, parle-moi, si tu veux,

des questions brûlantes qui nous agitent. Mais ne me pousse pas toujours à prendre part à la lutte. J'avais jadis deux ou trois idées sur notre jeune littérature ; peut-être en aurais-je tiré quelque parti. Cela ne me dit plus rien maintenant. Tu peux juger du triste état où je me trouve, puisque même les débats qui passionnent nos petits savants ne sont plus capables de m'émouvoir. N'est-ce pas tout dire pour un Grec ? L'envie me prend quelquefois de taquiner un peu ces bons amis. Puis ces querelles m'ennuient. Aussi bien sont-elles superflues. Ce ne sont pas les vieux traités de grammaire, ce sont les romans et le théâtre qui fonderont une littérature nationale. Les pédants qui n'ont pas assez de mépris pour notre parler maternel, ont-ils donc jusqu'ici produit dans leur grec pompeux une seule œuvre d'imagination pas-

sionnée et vivante? Ce serait, il me semble, la meilleure réponse à nous faire.

Va, mon ami, dis-leur qu'il vaut mieux songer aux actes qu'aux vaines disputes. Mais ne m'entraîne plus avec toi. Rêver sans agir, tel est mon lot désormais. Tu veux que j'oublie et tu cherches à ranimer l'antique ardeur. Non! cher ami, je n'oublie pas. J'ai trop de douceur au souvenir! Pour moi, c'est la joie.

Adieu, mon très cher, je te remercie de m'aimer.

Ton vieux Palmo. »

Après avoir lu cette lettre, je courus prendre le train. Le malheureux! il me parlait de mille choses pour ne pas avoir l'air de ne s'intéresser qu'à lui. Mais le ton ne me plut guère. J'avais remarqué surtout le passage

OÙ il me disait qu'il valait mieux vivre et qu'U avait bien fait de ne pas mourir. Le lendemain, j'étais à Paris; je mo précipitai chez Palmo. La bonne vint à la hâte au-devant de moi et m'apprit ce qui venait de se passer. Le matin, il était allé se baigner dans la Seine. Il paraît qu'il tomba sur un courant. Il essaya d'abord de se dégager. Puis, il étendit les deux mains, sans mouvement. Quand on rapporta son cadavre, on eût dit qu'il dormait. Personne ne sut jamais s'il s'était noyé volontairement ou non. Il était très bon nageur. On pensa qu'il avait eu une syncope ; le soleil donnait en plein sur l'endroit où il se débattait et l'on prétendait qu'un éblouissement subit l'avait privé de ses moyens. Moi, je crois plutôt que la mort est pour les malheureux un délice non pareil et que Palmo n'eut pas le cœur de dire : Passe! à Cliaron

alors que Charon de liu-même venait le prendre dans ses bras.

Tel fut le sort de mes deux amis. Leur triste fin m'inpressionna vivement. CarU et Palmo ont aimé avec la même intensité ; un désir égal les possédait tous deux : ils cherchaient l'amour incorruptible, éternel et complet. L'un tuait, l'autre se tuait. La jalousie, à ce qu'il semble, est une crainte ;nous avons peur de perdre ce que nous croyons être à nous ou ce qui est à nous réellement. Quand nous l'avons perdu, quand nous croyons qu'il faut y renoncer, la jalousie cesse, un autre mal commence. On est jaloux de ce que Ton craint, on n'est jamais jaloux do ce que l'on sait. Du moment que l'on sait, la douleur change de nom; vous pouvez l'appeler, à votre guise, tantôt désespoir, tantôt inespérance, tantôt colère, tantôt ressentiment. Il faut, de toutes

façons, qu'un g-rand amour se paye de la vie. Plaignons les femmes surtout, car la bonté est en elles ; nous leur demandons ce qu'elles ne peuvent pas nous donner ; elles sentent par moments leur impuissance, et de là vient aussi leur tristesse. Ce n'est pas leur faute si nous souffrons, c'est l'Amour qui souffre en nous. Il semble que la femme soit un être plus jeune dans l'humanité : nos âges n'ont pas encore pu se rejoindre. Mais l'Amour est un dieu sans pitii;. L'amour, partout où il passe, sème ou prend la vie. Telle est la loi qui le gouverne et, toujours à ses flancs, d'un douloureux compagnonnage, court le rapide Charon.

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