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trop. Je n'en puis plus. Voici Lcla qui sort encore ; me voici toujours seul. Léla, ma Léla, ton mon est ineffable de douceur. Quand fuirons-nous ensemble , quand nous en ironsnous loin, ])ien loin, tous les deux? Le ciel déploiera h;ur nous ses immenses solitudes. ?v'existe-t-il pas un endroit quelque part où le cœur ne souffre pas, où l'âme respire? N'y a-t-il pas sur la terre un lieu de tranquillité, un lieu de sérénité, un lieu de soleil, où le martyre est inconnu? Le bonheur n*habite-t-il pas quelque part? Dis s'il n'a pas quelque part une maison, pour ([uo nous allions, nous aussi, lui faire notre visite? Ma Léla, ne me laisse pas seul. Que je reste une seconde sans te Aoir, et c'en est fait de moi. C'est la nuit.
Je sens, je sais qu'elle ne m'aime pas. Quand elle rentre, quand je lui prends la
main, elle y répond à idoine par une étreinte. Quand je la rencontre sur l'escalier, elle me jette un regard à peine. Elle sait bien appuyer languissamment sa tête d'or sur ma poitrine, là-haut, chez elle, quand nous sommes tout seuls. Mais jamais elle ne m'a rendu avec la même ardeur les baisers fous que je lui donne. Il me semble à chaque baiser que mon âme va entrer dans la sienne. Hélas ! la flamme qui brûle en moi ne l'a jamais touchée. Léla, Léla, je suis ivre de toi. J'ai soif de toi, pourquoi te dérober? T'aurais-je effarouchée, mon cher petit oiseau? Reviens près de moi. Il fait nuit; tu aimes le mystère; viens donc, puisque nul ne peut nous voir... De qui donc as-tu peur? As-tu peur de quelqu'un? Tu tiens h te cacher, même la nuit? Oui, oui, je me rappelle tes précautions infinies. « Ne nous pressons point. Nous avons le temps. Ne va
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le dire à personne. » Car, si je le disais, cet homme apprendrait tout !
Tais-toi! Tais-toi! Que je n'entende pas ta voix; si j'entendais ta voix, je pourrais te croire encore. Et je ne veux pas te croire. Il ne faut pas que je te croie.
<( Suis-jeseulemeutdigned'ètre ta femme? » Tu l'avouais toi-même! En es-tu digne, en effet? Maintenant je sais tout, j'ai tout vu. Qui donc a toujours raison? C'est Carli, c'est lui seul. Moi ou un autre, cela lui est tout un. Elle, elle sait ce qu'elle fait. Elle n'en a pas de regret, ni de repentir. C'est tout simple. Cela ne lui coûte rien. Et de là vient cette froideur glacée. C'est un marbre, et ce sont des neiges, des montagnes de neige qui ne fondent pas sous mon baiser. Tout d'un coup.
j"ai compris, j'ai su. J'eus un transport d'amour pour cette lettre qui m'éclairait dans la nuit comme une lanterne, et me faisait voir la vérité. Je monte dans sa chambre et j'attrape les petits morceaux, les petits morceaux de papier. Éparpillés à terre, déchirés en mille pièces. Je me baisse, je les ramasse un ù un. Sur l'un d'eux il y avait : « mon cher amour. » Je connais cette écriture. Oh! les petits morceaux, les petits morceaux! Un seul, rien qu'un seul était noirci; des blancs, il y en avait bien par terre une dizaine; elle avait eu soin de jeter au feu tout le reste ! J'attends qu'elle vienne, pour voir; que va-t- elle trouver maintenant à me dire? Sang et malheur! Oh ! lesi)etits morceaux, les petits morceaux ! Oui, c'est bien vrai! Nous en avons fait des loques, de notre vie! Nous l'avons déchirée en mille iiièces !
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La voici, la magicienne, voici la Néréide des froides eaux, voici la menteuse, oh! voici la chienne qui entre. Elle n'a pas ouvert la houche que je l'empoigne par la main. — « Ici! ici de suite ! Tomhe h terre, demande pardon, rampe à mes pieds. Supplie-moi de ne pas te tuer, et crie, mais crie fort pour que cette fois-ci je puisse hien l'entendre, crie donc que tu m'as trompé, que ta houche infâme n'a jamais craché que le mensonge. Où courais-tu ? Oh ! la traînée ! » Je lui serre les hras à les lui meurtrir avec mes ongles. Je la lance sur son ht, je lui prends le cou dans mes doigts. La frapper, la souffleter, l'étrangler! Oh! quelque chose ! Il faut qu'elle me sente !
— Cette lettre ! cette lettre ! De qui est-elle? Regarde-la! — Mais la voici qui parle. Voici que j'entends encore sa voix.
— Carli, mon Garli, un instant seulement: fais-moi ce que tu voudras. Mais auparavant que je te dise : cette lettre n'est pas pour moi ; c'est ce matin, ce matin même que je l'ai reçue. Je vais tout t'expliquer.
Elle commence alors àm'entasserfables sur fables. Sa voix, sa voix est si douce! Elle parle et je la crois. Comment aussi ne pas la croire dès qu'elle parle, dès qu'on la A'oit, dès qu'on la tient? Ne sais-je pas qu'elle est à moi maintenant, puisqu'elle est là? Elle a des mots qu'elle fait avec du miel. Je me jette à genoux, je baise, dans un transport, ses pieds et ses mains. — Tue-moi, Léla, je t'en prie. Vois, je pleure comme un abandonné. N'as-tu donc pas encore compris combien je t'aimais? Non, ce n'est pas ta faute à toi si je souffre; c'est l'amour qui souffre en moi. Aie pitié, ma Léla. Ne sens-tu pas comme je suis lassé? Regarde-
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moi. Je veux me blottir contre toi. Tes yeux, donne-moi tes yeux pour que je les emporte. Alors, je ne souffrirai plus; ils me suivront partout et je serai dans la lumière.
— Je devrais te haïr, Carli, et je ne peux pas. Moi-môme je ne sais plus ce qui se passe en moi. Je suis encore une enfant. Je n'ai point d'expérience. Toi, tu sais, tu es un homme. Oui, j'ai bien compris que ce n'était pas un jeu pour toi que ton amour. Peut-être as-tu raison de te plaindre. Si tu ne veux pas que je rie, je ne rirai plus. Je ne plaisanterai plus, si tu ne veux pas que je plaisante. Comment pourrais-je, mon bien-aimé, connaître l'amour comme tu le connais? Je tremble encore rien qu'à me souvenir. Comme tu m'as saisie, comme tu m'as jetée sur le Ut! oh! tu m'as presque battue! Tes cheveux étaient droits sur ta lôte, tes regards étaient
des flammes. Carli, je devrais te haïr et je ne peux pas. Je ne sais plus ce qui se passe en moi. C'est mou amour cpie tu veux? Eh bien! tu l'as maintenant tout entier; tu l'as, il est aussi grand que le tien même. Mon aimé, mon doux aimé, dis-moi au moins que c'est bien vrai que tu m'aimes !
Je la presse passionnément sur ma poitrine, et dans la sienne, à cette minute, il me semble que je sens le feu, le même feu qui me détruit.
Le monde est petit. Comme le monde est exigu! Ce brouillard noie tout dans sa vapeur. Il me semble que plus rien n'existe, ni le ciel, ni la mer, avec ses navires. Un rayon de soleil me serait si bon. Maintenant qu'elle n'est plus là devant moi, l'angoisse mortelle recommence et je la cherche par-
tout. Je pense i\ elle, l'esprit tendu comme im ressort qui va se rompre. Moi, je sais bien. Un morceau par-ci, un morceau par-là. Ils sont éparpillés à terre, comme la vérité. Vous les ramassez, vous les mettez bout à bout; tout (l'un coup vous tenez le sens. Vous tenez la vérité. Nous la décliirons en mille morceaux pour ne pas la voir. Mais il suffit de se baisser à terre; on met la main dessus. Si vraiment il y avait quelque chose, il eût été beaucoup plus raisonnable de me le dire une bonne fois, que je le sache. Je ne me serais point fâché. Je n'aurais pas eu un reproche h la bouche. Oh! si je pouvais du moins l'enfermer, pour que nul au monde ne puisse plus lui écrire ! Des histoires ! des histoires! Elle ne m'a raconté que des histoires! Puiscpie cet homme aimait ma sœur, que ne s'adressait-il à moi? Léla m'appar-
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tient. Je ne veux pas qu'on touche à elle. Que de vains prétextes! Parce qu'il est, comme elle, étranger à Constantinople, parce qu'il se prétend timide et qu'il est pauvre, parce qu'il sait que nous avons beaucoup d'estime pour Léla, est-ce une raison pour songer à lui écrire? C'est à Léla qu'il va confier ses intérêts? C'est elle qui doit plaider pour lui et s'informer de nos dispositions? Comme cela est vraisemblable! Ainsi donc, c'est Léla maintenant qui devra aller trouver mon père et lui dire : Cet inconnu veut épouser Hélène? Cela n'a pas de sens. Ou bien a-t-il pensé qu'elle en causerait tout d'abord avec moi? Mais comment peut-il savoir que nous causons ensemble? Des histoires ! des histoires ! D'ailleurs, comment pareille folie a-t-elle pu germer dans son cerveau ? Il s'éprend d'Hélène. Pourquoi? A propos de quoi ! Parce
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qu'il vient lui donner des le(;ons de piano? Devant moi, qui donc se vante d'aimer? C'est moi qui ai introduit cet honmie à la maison ; c'est moi qui le chasserai. Il faut qu'Hélène change de maître aussitôt. Il n'est pas possible que Léla assiste toujours à ces leçons.
Que je ne voie plus cet homme devant moi. Qu'il parte à l'instant. Je veux jouir en paix de mon amour. J'aspire au repos d'aimer. Je veux que sa vie ressemble à la tranquillité des plages endormies au fond des baies. Je veux aplanir le sable et amollir le sol même. Que nous faut-il au monde, puisque je l'aime? Non! je ne puis vivre dans cet enfer, dans cette poix qui me mange. Léla, quand donc te baiserai-je sur la bouche, sans penser à autre chose? Quand donc ne sou(îrirai-je plus? 0 mon amour, pourquoi me tuer ainsi? Que
t'ai-je fait, ma Léla? N'as-tu point quelque pitié de ton ami?
Oh! les petits morceaux! les petits morceaux !
J'ai des yeux et je sais voir. Voir, c'est être jaloux. Ramasser à terre deux idées qui traînent, les mettre bout à bout, les coudre avec un fil, raisonner, avoir un peu de logique, c'est encore être jaloux. Ils distinguent entre la jalousie et l'amour! Est-ce donc jalousie que de rêver la possession complète d'une âme, que rien ne doit distraire de l'amour? Non! je ne suis pas un jaloux. J'aime et je la veux toute à moi ; je veux sa pensée entière. Jamais nul autre ne l'aura que moi; c'est pourquoi je veille et j'épie. Elle me l'a bien promis. Sous aucun prétexte, jamais! elle ne le reverra ; il ne lui écrira jamais plus ; ils n'échangeront jamais plus une parole.
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Peu à peu tous les voiles se lèvent. Tous les trous s'illuminent. Le mur s'écroule enfin ! Je sais où je suis : là-bas, à Constantinople, dans notre vieDlc maison. J'ai des yeux et je sais voir.
N'aie pas peur. Je suis très calme maintenant. Je n'aurai plus de colères. Il faut ici du sang-froid, de la réflexion. J'épie et je prends note. L'affaire demande quelque patience et quelque ruse aussi. N'aie pas peur : je n'agis point à l'étourdie. Entends-tu? Je te dis qu'il ne faut pas avoir pour. Je t'ai fait peur l'autre jour et tu n"as pas osé me dire la vérité. Tu tremblais de mourir et tu me parlais humblement. Puis, pour mieux cacher son jeu, elle feint l'amour; elle jette feu et flamme dans mes bras. Cette flamme, en vérité, est bien prompte à jaillir! J'ai des yeux et je sais voir. Je ne dis rien, je veille et j'épie. Je fini-
rai bien par les surprendre. Il faut que je les surprenne ; je veux enfin lui montrer qu'elle me trompe; cette angoisse ne peut plus durer. Il est temps que je respire. Je balaierai ce brouillard aux quatre coins de l'horizon. Oui! J'ai fait mon plan, j'ai réfléchi, je suis tranquille maintenant. J'attends, je vais tout saA'oir.
N'avais-je pas raison? Qui soutiendra que j'ai tort? Je l'ai vu. C'était lui. Trois jours à peine après la promesse qu'elle m'avait faite ! C'est que lui, il ne sait pas attendre. Chassé, mis à la porte, il faut qu'il revienne aussitôt. Cette fois-ci ce n'était pas un rêve ; je l'ai bien vu. Brusquement il sort du fond de son trou. La vérité débouche avec lui. Là-haut, de la fenêtre où je passe mes heures, je l'aperçois dans la petite rue, il se hâte, il rase le mur. Il vient de là-bas, derrière la maison, il sort à point
nommé du renfoncement où donne la porte basse du jardin. La porte maudite 1 Ne diraiton pas qu'elle a grincé? Si seulement, do ma fenêtre, je pouvais voir cette porte! Tout serait dit. Ce serait l'évidence. Mais où donc est Léla? Est-elle dans le jardin? Je saute dans sa chambre. Personne. Je redescends. Je la vois au même instant qui gravit les marches du perron. Maintenant n'est-ce pas clair? Elle était avec lui dans le jardin! Je lui fais signe violemment, U faut qu'elle monte là-haut, chez elle, à la minute. — « Cette fois-ci, tu vas me dire enfin la vérité. Je vous ai vus ; tu étais avec lui dans le jardin. La honte ne te tuera donc pas? Tu vas tout avouer ou je reconmence. »
— Carh,je ne puis te dire ce qui n'est pas. J'étais seule. Je n'ai vu personne. Demandelui, il te le dira lui-même. Rappelle-toi, Carh,
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ce que je t'ai répondu l'autre jour : la dernière fois, l'unique fois où il m'ait écrit, je l'ai prié de cesser; j'ai déclaré que tout cela ne saurait me regarder...
J'ai eu tort de me mettre en colère ; j'aurais dû la prier gentiment de me suivre. Je lui ai fait encore peur, et elle a menti de nouveau. Si elle avait parlé, qui sait? J'aurais pu l'étrangler. Non, plus de rage maintenant; ils en auraient trop de joie. C'est bon, c'est bon I nous verrons plus tard. Je ne dis rien ; je redescends.
Je redescends. Quel triomphe! Ce fut là mon seul moment de joie. Mon cœur pour la première fois s'épanouissait; je voyais clair. Qu'il fasse nuit désormais, que m'importe? J'aurai du moins pour une heure éprouvé le soulagement infini de la certitude; j'aurai goûté quelque paix dans la détresse : main-
tenant j'étais sûr. Léla, ma Léla, tu me tues, mais au moins je sais tout. A peine redescendu, on me remet la lettre. M'entendez-vous rire aux éclats ? Tenez-vous la vérité ? Dites, ne vous éblouit-elle pas? moi, elle m'aveugle ; elle m'a brûlé les yeux. Que j'étais insensé de n'avoir point encore deviné? Je lis cette lettre. On venait de l'apporter à l'instant. A l'instant même, vous comprenez bien? Une lettre de lui. Je revois l'écriture qui m'a torturé. C'est à moi qu'il s'adresse, u II est amoureux fou d'Hélène. Pourquoi lui avoir interdit la maison ? Il désire passionnément la main de ma petite sœur; il n'ose pas se déclarer; il a passé des heures à réflécliir ; enfin sa résolution est prise, très arrêtée ; il a tout pesé, tout bien examiné, il m'écrit. Il avait compté d'abord sur le concours de Léla, il s'ouvrait h elle, implorait son conseil; il avait tort;
mais il connaît ma bonté, il me supplie, il ne peut plus vivre sans la revoir. » Et la lettre n'en finissait plus. « Il ne peut plus vivre sans la revoir. » C'est bien ça. C'était bien ce qu'elle m'avait annoncé. « Demande-lui, il te le dira lui-même. » Est-ce assez clair? Elle a eu le temps, dans le jardin, de lui glisser vite deux mots à l'oreille. « Prends garde, Carli se doute ; invente, écris-lui n'importe quoi; il faut absolument le dépister. » Elle savait donc qu'il m'écrirait, qu'il me le dirait lui-même! Lui, pour la revoir, consent à écrire tout ce qu'on voudra. Il tente l'impossible. Ils ont à eux deux tout combiné, tout arrangé là-bas, au fond du jardin. Et pour que Carli n'ait plus l'ombre d'un soupçon, on lui ressasse les vieilles histoires ! Oh 1 les petits morceaux! les petits morceaux! Carli a des yeux et Carli sait voir; il ramasse ce
qui traîne à terre. Lo stratagème est dos plus simples, en A'érité. Hélène est riche. On épouse Hélène ; on a ses entrées nuit ot jour à la maison; on a Léla. Léla! Triple malédiction! Non ! personne au monde n'a Léla ! Ni lui, ni aucun autre. Il faut supprimer jusqu'à la possibilité de la chose.
C'est bon, c'est bon. Je veille et j'épie. H se fait tard. Voici la nuit, la nuit noire. La petite lampe, suspendue au plafond, brille et tremble, à demi étehite. Je descends l'escalier. Tout est sombre. Hélas! c'en est fait! La joie des fleurs n'est pas pour nous, ni les chansons des arbres ni les rires. Adieu, adieu, cher été ; adieu les figuiers noirs et les platanes, et les feuilles qui causaient doucement avec elle. Un deuil infini s'est fait en moi; je me sens mourir de détresse. Mon cœur est noyé de ses larmes. Non! non, il ne faut pas. Je
descends l'escalier. « Ksl-ce toi, ma Léla? » C'est Léla, c'est sa voix qui me répond. Gomme autrefois, elle monte dans sa chambre. C'est elle, la plus douce entre toutes les femmes. Le monde n'a jamais vu créature plus aimée. C'est sa bouche et ce sont ses cheveux; c'est l'ange au corps blond dont l'odeur est une ivresse.
— Bonne nuit ! bonne nuit 1
Et je lui prends un long baiser. Je l'ai toujours sur la bouche.
— Personne au monde, ô ma Léla, jamais persoiuie ne t'a aimée comme moi !
Elle défaille, elle appuie un instant la tête sur mon épaule.
— Ma vie, c'est toi! me dit-elle.
— Un baiser, donne-moi un baiser, ma Léla, un baiser, je t'en supplie !
— Vite, vite, on pourrait venir. Carh, mon cher CarU, c'est toi cpie j'aime!
Elle part, elle est déjà loin. Il fait nuit sombre. Cette solitude n'en finit plus. Je me retire dans ma chambre. Quel désert ! Je me couche. Le sommeil m'a fermé les yeux. Elle s'est sauvée à la hâte. Pourquoi me quitter ainsi? Où va-t-elle? Aurait-elle encore peur?
Et si, par hasard, cela n'avait été qu'un rêve !
Non ! il n'y a pas de rêves pareils. Il ne faut pas que cela soit un rêve. Je ne veux pas avoir rêvé.
Je me couche. Est-ce que je dors? Est-ce que je ne dors pas? Qu'en sais-je moi-môme? La nuit et le jour, la veille et le sommeil, n'est-ce pas au fond la même chose?
Je me tourne et me retourne de tous côtés. Je me jette sur mon lit; je me roule dans
mes draps. Il fait nuit sombre. Je suis seul. Je suis affreusement seul. Elle me quitte, elle s'enfuit à la hâte.
« Prends garde ! on pourrait venir! »
Léla, Léla, oîi donc es-tu, ma chère âme?
Non, sûrement non, ce n'était pas un rêve. Ce ne pouvait pas être un rêve.
Je la vois tout à coup de mes yeux, aussi vrai que je la vois encore maintenant, aussi vrai que je vois autour de moi ces murailles maudites, je vois son corps, son corps d'or, étendu, et je le vois aussi, lui, là-haut, avec elle !
Je bondis dans sa chambre, d'un élan. — La nuit, c'est chose plus aisée ; la besogne est bien plus facile, parce que la nuit je n'entendrai pas sa voix, parce que la nuit je ne verrai rien de son visage. Elle ne mentira plus. Courons vite. Personne au monde n'aura ja-
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mais Léla, ni lui, ni aucun antre. Allons! c'est là dedans qu'est pour moi le salut. Faisons vite! Pourvu qu'elle n'aille pas se réveiller. Serre, Carli, serre fort ; les doigts sur son cou ! Serre à l'étrangler. C'est ça. Encore plus fort, hâte-toi. Adieu ! c'est flni. C'est bien fini. Qu'elle meure! Elle rend l'âme. J'ai tué ma vie. Elle est morte sans se réveiller, sans prononcer une parole. 0 mon adorée, laisse-moi te donner sur la bouche un baiser qui ne peut plus mourir. Maintenant, tu es à moi pour toujours. Je sais bien ce que je dis; je sais de quoi je me plains. Car, je me le rappelle avec précision, ce fut juste à cette minute qu'autour de moi s'est répandu ce brouillard que rien ne perce et qui m'étoufTe.
Ah! les petits morceaux! les petits morceaux !
Léla, ma Léla bien-aimée, où donc es-tu maintenant? Où pensez-vous qu'elle soit allée ? Est-ce qu'elle est dedans sa tombe ? Dans la terre noire, là-bas? Sous le lourd couvercle? Je veux savoir ce qu'on a fait de l'enfant d'or, de l'enfant de soleil? Serait-elle partie vers le ciel, quelque part parmi les étoiles ! Apprenezmoi s'il existe un autre monde. Menez-moi vers la tombe, menez-moi vers les étoiles, menez-moi vers l'autre monde, car il fait sombre ici et je ne reconnais pas mon chemin. Je veux courir, je veux lui dire : — Ma Léla, toi mon amour unique, Léla, maintenant que nous sommes morts tous les deux, maintenant que je ne te fais plus peur, ma Léla, dis-moi maintenant la vérité? »
Carli m'avait légué tous ses papiers. Il obéis-
sait sans doute, en écrivant ces pages, au désir obscur de se justifier devant lui-môme. Après le grand désastre à Constantinople, ses amis réussirent à le faire échapper. Quand il vint à Paris, il était déjà fou. Il est resté nialade deux ans. A mon départ pour la campagne, je l'avais laissé à la maison de santé. Personne ne pouvait plus l'approcher. Un jour, on crut le calmer en lui disant que sa sœur avait épousé le jeune homme qui l'aimait. Il ne voulut rien entendre. Il se fâcha en nous déclarant que c'étaient là de tristes mensonges, que lui seul savait la vérité. Le malheureux craignait de s'avouer qu'il avait tué Léla innocente. Carli est bien connu à Constantinople. Carli est bien connu de par le monde.