PHYSIONOMIE ET CARACTÈRE
Photo P. Becker, Bruxelles.
Coll. A. Lambotte, Esneux.
Ceux qui croient connaître James Ensor pour l'avoir rencontré, même de nombreuses fois, soit à Ostende, soit à l’un ou l’autre de nos salons d’art, vous donneront avec empressement la clef de son énigmatique caractère ; ceux qui l'ont fréquenté avec constance auront plus de mal à en déterminer la psychologie.
C'est qu'en effet, s’il est accueillant, il ne se livre pas. Il écoute et contredit rarement. Ses traits d’une immobilité totale, ne laissent rien deviner de ses impressions. Son regard fixé droit dans le vague se détourne rarement vers son interlocuteur ; à part le petit éclair tremblotant que le rire, toujours contenu, fait jaillir de sa paupière, l'œil demeure pensif et lointain. L'ensemble du visage est plutôt l’image d’un doux ennui ou de l'indifférence, que des yeux, très beaux et merveilleusement dessinés, avec la ligne d'ombre des cils abaissés, alourdissent de pensée errante et un peu triste.
Ce visage, autrefois allongé, aux plans anguleux, encadré de cheveux noirs et bouclés, énergique et volontaire, comme on le voit sur ses portraits de jeunesse, s'est adouci en s’arrondissant. La tonalité des chairs s’est atténuée de toute la clarté argentée dont l'entourent la barbe frisée et les cheveux ondoyants, d’une blancheur éclatante,
Le corps qui était maigre, élancé, bien que resté droit, a pris de
l'ampleur. Pourtant de l'attitude de bataille d'autrefois, Ensor a conservé un air de domination, d'autorité et de suprématie qu'accentue la tête légèrement rejetée en arrière et sur le côté.
Ces deux aspects de sa personne ne sont pas sans analogie avec les phases de son évolution morale.
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L’Assassinat (1886).
Eau-forte.
Ils répondent également à l'idée que nous nous faisons des événements de sa vie intérieure.
Au commencement, amour de la lutte, ardeur au combat, penchant pour l'offensive, défis à l'opinion ; ensuite, les déconvenues tenaces, les contretemps répétés qui émoussent cette humeur agressive. Néanmoins le doute qui, à certains jours, s'est furtivement.et sournoisement
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Photo P. Becker, Bruxelles.
PorTRAIT DU PEINTRE Wiczy Fincx (1882).
faufilé dans son âme, n’est point parvenu à le terrasser. Si la lassitude tend à lui faire pencher le front devant le sort, de la comparaison de son œuvre avec celles des autres, de la conscience qu'il a d’avoir étendu le domaine de la beauté, il tire quelque assurance et relève la tête non sans fierté. La philosophie de l’âge et certains renoncements l'ont
Les Peupliers (1889).
Eau-forte.
peut-être enrichi de leur sagesse amère, mais la reconnaissance enfin
venue de son génie en tempère la déprimante influence.
Du moins on est en droit d’en soutenir l'hypothèse; elle est plausible, logique et la vraisemblance paraît la confirmer. Tenter de la vérifier, c'est une autre affaire. Car vouloir pénétrer plus à fond, dans l'âme d’Ensor, serait en vain. On trouverait la route barrée par un mutisme implacable.
Ensor, aujourd’hui, est prudent, circonspect, plein de finesse et de
savoir humain. A peine une parole rare et courte éclaire-t-elle, de temps à autre, l'accès mystérieux de sa' pensée. Encore ne laisse-t-elle deviner que tout juste ce qu'il a voulu qu’on sache. S’il émet une idée, on ne la voit que du côté qu'il veut montrer, de profil pour ainsi dire, laissant inaperçus la face et l'ensemble, comme s’il craignait qu’en l'exposant tout entière on en puisse tirer telles déductions qui seraient de nature à révéler le fond de son cœur.
La pensée ou le jugement qu'il émet sont par conséquent sujets à caution quant à leur entière sincérité. Son habitude de l'humour et de l'ironie le pousse au paradoxe et l’on ne sait jamais si, en se confessant, il ne confesse pas tout simplement son confesseur.
Que de fois n'ai-je pas entendu dire, aussi bien à propos de certaines de ses œuvres que de ses mots ou de ses écrits: Ensor nese moque-t-1l pas de nous ?
Nul ne le sait et probablement ne le saura-t-on jamais; maïs il n’y a aucune honte, aucune humiliation à se tromper, car s'il nous attrape, il met dans ses pièges de si riches appâts, une telle habileté, une telle adresse, une telle perfection dans la dissimulation, que nous avons le droit de le croire, avec nous, le jouet de sa propre fantaisie.
En somme les misères de l'existence lui ont fait une âme forte et adroite. Le jour où il apprit à masquer l’aversion qu'il éprouve pour certaines gens, il remporta une grande victoire sur lui-même. Depuis lors il avance dans la vie d’un pas mesuré ; il marche avec ménagement et sans gestes trop violents; il sait ce qu’elles lui ont coûté les vitres qu'il cassait autrefois.
Qu'un changement radical se soit opéré dans son caractère, au long des heures adverses de son existence, son œuvre — quoiqu'elle ne puisse servir que de renseignement indirect — et surtout ses écrits, malgré leur verbosité fantasque, leur ton outré, leur style contourné
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et tarabiscoté — bien mieux que ses paradoxales paroles, sont là pour
le prouver.
On pourrait retourner ces mots de Verhaeren : « le caractère n'explique évidemment pas toute une œuvre, mais le caractère de l'homme influence l’œuvre », et dire que l’œuvre n’explique pas tout
le caractère, mais qu’elle en peut révéler indirectement les traits les
plus saillants.
Tant qu'il est jeune ettéméraire, il ne met aucune mesure à la violence
de ses écrits. Il attaque à fond, directement, sans aucun ménagement.
« Ensor écrit assez volontiers », dit Verhaeren. « On sait que la plume est entre ses mains une arme — certes contournée, fantasque, chimérique mais qu’elle est toutefois aiguë et pointée comme un couteau et qu’elle blesse souvent.
» [1 s’est plu, dans le Coq Rouge, à la diriger —malencontreusement à mon avis — contre Alfred Stevens; dernièrement encore dans l'Echo d'Ostende, il égratigna maint critique. Il agit alors comme s'il tenait entre les mains une molle pelotte, qu'il traverse d’épingles et qu'il jette, dès qu'elle en est pleine, comme un espiègle vers le public. Les traits portent, les allusions sont transparentes, ceux qui sont au courant de la vie d'Ensor comprennent. Les autres s’étonnent. Lui, dès son geste fait, redoute qu’on se fâche, s'excuse presque d’avoir aussi abondamment garni sa pelotte, d’avoir effilé trop vivement ses pointes, mais quoiqu'il en ait, il n’a pu s'empêcher de la lancer. Sa phrase est surabondante d’adjectifs pittoresques et cocasses, de substantifs soudains et inventés ; elle est folle, amusante, superlificoquentieuse ; elle écume et bouillonne ; elle monte et s'écoule en cataracte. Lorsqu'une bouteille d’ardent champagne se débouche et que le fourmillement des bulles gazeuses s'élève myriadaire et pétille vers le goulot pour se répandre et se résoudre en mousse, je songe au style fermenté de James Ensor. »
Avec l’âge, comme on pourra s'en rendre compte, à la lecture des Ecrits de James Ensor, l'esprit et le coup de pointe émoussé par la drôlerie remplacent la cruauté et le coup droit. Ensor ne se bat plus qu’au fleuret moucheté. La satire est ornée de fleurs et ce n’est plus que dans l’outrance de l'éloge, dans l’exagération du compliment, que se trouvent dissimulés le grain de critique ou la petite méchanceté ; la drogue amère, roulée en boule, est copieusement tournée dans l’édulcorante poudre des mots louangeurs et excessifs.
Le père de James Ensor était Anglais, c’est-à-dire d'une race où l'individualisme est plus accentué que chez nous. On y craint moins de laisser voir ce que le voisin appelle égoïsme. Malgré le respect de soi et une politesse sociale qui vont quelquefois jusqu'à l'hypocrisie, le tempérament personnel s’y affirme plus ouvertement. Que de fois ne traitonsnous pas d’excentricité chez l'Anglais, ce qui n'est que le fait de conformer logiquement sa conduite à son intérêt ? C’est cet individualisme qui est le fond même du caractère de James Ensor. Il est à la base de son instinct; il le tient par atavisme. Le développement de ses qualités naturelles, de ses vertus spontanées, ne se fera si complètement que grâce à cet individualisme qui le met à l'abri des influences étrangères.
Il était encore enfant que ses condisciples avaient remarqué son penchant à ne pas se plier à la règle de conduite ordinaire. Il ne semblait pas, comme les autres, sortir d'un moule unique; il ne jugeait pas toujours comme eux, ne sentait pas comme ils sentaient et se conformait avec peine à leurs usages enfantins.
Comme il ne resta que fort peu de temps à l’école, il sauvegarda plus aisément ce penchant à ne se laisser guider que par ses aspirations instinctives. |
Très tôt, on l’a vu, il connut la solitude ; il ne fut pas exposé au
Photo P. Becker, Bruxelles. We A
Porrraïr DE THÉO HanNon (1882). É
Musée Royal des Beaux-Arts, Anvers.
coudoiement, au frottement de l'éducation commune, où s’émousse la personnalité, où s'usent ses aspérités, ses rugosités. Aussi, et le plus naturellement du monde, se rebiffa-t-il lorsque ses professeurs voulurent entreprendre sur sa compréhension personnelle des choses.
Cette inclination à se laisser conduire par l'instinct, il la conserva entière. Elle explique certaines anomalies dans le rythme de son évolution qui fut motivée par les faits et la vie plutôt que par une froide déduction.
« La mobilité, l'inquiétude, la vacillation de sa nature expliquent à » a fois, dit Verhaeren, les recherches fiévreuses, les pas en avant, les » pas en arrière, les brusques progrès et les soudains reculs, en un mot » tous les changements et aussi toutes les irrégularités de son art. »
Qu'on le veuille ou non, toujours les questions esthétiques viennent s’immiscer dans tout ce qu'on entreprend d'écrire sur l'homme. C'est que l’homme et le créateur se fmêlent si intimement chez Ensor, qu'on se demande si toute sa vie passionnelle ne s’est pas limitée aux choses de l’art et s’il a connu l'amour, la haine, la colère autrement que dans sa vie d'artiste. Son œuvre si pleine, si nourrie, Si passionnée n’est que le reflet des passions allumées par les événements; l'histoire de ses jours serait vide et nulle plus que celle du dernier venu, si on la dépouillait des raisons d’agir et de sentir qu'il ne doit qu’à l'art.
Il est certain qu’au début la grande vitalité de son tempérament s'extériorisait par l'amour de peindre; c'est même l'explication de l'extraordinaire fécondité des premiers temps. Ensor n'ayant point encore souffert, son humeur n'a pas tourné au noir. S'il est entier, absolu, franc et combatif, s’il s'affirme avec violence et ténacité, il le fait sans fiel ni rancœur. S'il rêve de batailles, c'est contre les poncifs et les routiniers, non contre ses frères d'armes. Il part au combat, le sourire aux lèvres et surtout aux yeux, qui brillent de goguenardise et de
fière malice.
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Mais voilà que dans l’escouade même dont il fait partie, monte une irritation contre ses allures d'indépendance qu'on juge excessives. Lui croit à une cabale et, enveloppant dans une même colère bourgeois et artistes, il se retire dans une solitude morale, qui n’est pas sans susceptibilité outrée, sans penchant aux soupçons. Il se méfie de ses meilleurs amis et lance des flèches, un peu au hasard, contre ceux-là mêmes qui l’aiment et l’admirent le plus.
Il ignore la concession, l’armistice;même la défensive; il attaque, attaque toujours. Son art n’est plus que l'illustration de ses coups de pointe et de griffes. Pourtant si, dans ses opinions, il est indépen-
dant, même de l'amitié, il se bat plutôt avec esprit qu'avec rage ou méchanceté. Quelque mauvais qu'il trouve le monde à son égard, il n’a pu dépouiller encore son penchant
au rire et à l'ironie.
Bouteille et sculpture (1882).
SE Parfois pourtant la colère ou roquis.
l’indignation le mettent hors de lui.
C'est qu'il s’agit d’adversaires considérables et considérés, armés de gloire et d’honneurs, jusqu’à l’invulnérabilité. Chose curieuse, dans ces cas-là il délaisse burin et crayon et prend la plume.
Dans les extraits de ses écrits qu’on trouvera à la fin de ce volume, on pourra se faire une idée de la violence de ses coups de patte littéraire. Bien que le style drôlatique — Rabelais n'en eût pas dédaigné la saveur — mette comme une sorte de: baume immédiat, fait de rire et d'humour, sur les plaies qu’il ouvre, il n’en reste pas
moins l'impression que l’auteur s’est laissé entraîner au-delà de la
uxelles.
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Photo P. Becker,