‹ James EnsorChapitre 17 sur 62 · DA A AR · texte numérisé non relu

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fraternel ou filial ; on y pouvait discerner les premiers signes d'un culte naissant qui, d’ailleurs, n'a fait que grandir en foi et en adeptes. Si le scepticisme qui lui faisait dire un jour : «on me loue aujourd’hui, mais que dira-t-on de moi dans cinquante ans ? » lui laissait, ce soir-là encore, quelque doute, il doit avoir été rassuré, en voyant, parmi les convives, presque tous ceux qui l'avaient compris dès la première heure et, fidèlement — n'étaient-ils pas là pour le prouver ? — lui conservaient, après quarante ans, la même et profonde admiration.

Quant à l'enthousiasme des plus jeunes il fut si grand que, trois jours après, la fête durait encore.

James Ensor bâti au physique, comme son passé de lutte prouvait qu’il l'était au moral, tenait tête aux plus endurants. Comme un bouddha impassible et silencieux, il continuait à laisser monter vers lui, sans sourciller mais non sans quelque narquoïserie, les fumées capiteuses des coupes et l’encens des louanges.

Peut-être, à part lui, réfléchissait-il avec une joie quelque peu cruelle, aux gloires éphémères de certains noms prêts à s’éteindre, noms qui avaient si totalement éclipsé le sien autrefois et dont, pour rappeler ses mots, «la suffisance matamoresque appelait la finale crevaison grenouillère ».

Depuis lors la vie de James Ensor est celle d’un homme illustre. S'il y trouve agrément, il peut savourer toutes les douceurs de la gloire.

Car amende honorable est faite. Les musées s'ouvrent ; ses œuvres — qu'il a vendues à des prix dérisoires, presque données — sont acquises par l'Etat au taux des chefs-d'œuvre.

Sa maison est devenue un lieu de pèlerinage où ses fervents viennent écouter sa parole extraordinairement sobre et énigmatique et serrer avec piété cette main qui fit tant de belles choses. Les visiteurs, à la belle saison, affluent, désireux et fiers de connaître cet homme glorieux et

étrange dont ils ne comprennent peut-être pas très bien l’art compliqué,

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mais qu'ils n'oseraient plus ne pas admirer. Pour achever de les dérouter, Ensor leur montre ses œuvres récentes, ces dessins qu'il trace d'une main si légère qu'à peine elle effleure le papier et qu'ils semblent immatériels. Ce n'est plus qu'une poussière de rêve qui flotte entre la plastique et la poésie. Le grotesque y voisine avec le divin, le naïf avec le suprême raffinement technique. On y trouve pour ainsi dire quintessencié le James Ensor instinctif, fantaisiste et inexplicable que nous aimons passionnément sans que nul puisse dire pourquoi.

Chaque jour ainsi sort de sa main une page à l'aspect précieux et presque aérien ; elle naît pour ainsi dire à son insu, on dirait d'un rêve, d’une vision sans objet précis, qui se transcrivent d'eux-mêmes en traits menus et hésitants comme ceux d’une apparition fugitive.

L'œuvre qui demande l'effort physique lui répugne; elle est trop directe, trop matérielle et exige une énergie et une constance auxquelles son indolence désabusée se refuse (1). Il ne /ravarlle plus; il ne veut plus se sacrifier à son art ; il ne consent plus qu'à distraire son incompressible besoin de créer, à condition toutefois que ce soit un jeu, que cet art qui tant lui coûta de désenchantements, aujourd'hui l'amuse. L'appel de la gloire qui fait bondir les hommes le laisse sourd et indifférent et l'on serait tenté de se demander, à voir son mutisme et son impassibilité, si, dans son scepticisme de tout et de soi, il ne serait pas tenté de fouler dédaigneusement cette admiration publique qui, finalement et trop tard, est venue se coucher à ses pieds.

(x) Il est permis d'espérer que l’avenir nous détrompera. Le 31 décembre 1921, Ensor

quittait Bruxelles, emportant toiles et couleurs. Rien ne dit, caril en possède encore tous les moyens, qu’une nouvelle série d'œuvres peintes ne sortira pas sous peu de sa main.

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