‹ James EnsorChapitre 31 sur 62 · LE THÉATRE DES MASQUES · texte numérisé non relu

LE THÉATRE DES MASQUES

Emile Verhaeren ne craint pas d'affirmer que « c'est de 1880 à 1885 que James Ensor produisit ses toiles les plus belles ». Peut-être ! Mais à condition d’attacher une importance capitale à l’art qu'inspire plus directement la nature. Encore est-ce faire bon marché des Enfants à la lorletle, une des pages les plus ensoriennes, des Basques échouées, de la Raïe, de ce pur chef-d'œuvre : Mariakerke, et de ses meilleurs tableaux de masques. Tout cela est-il si loin de la peinture telle

qu'on l'entend habituelle-

ment ? Peut-on faire ab-

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en cet art? N'est-ce pas resserrer trop étroitement les limites du jugement, lorsqu'il est question d'une

personnalité aussi variée

Croquis.

d’aspects ?

L'œuvre de James Ensor forme un tout dont la diversité même n’est pas le moindre élément d'intérêt et de grandeur.

On peut à la rigueur admettre que s'il se fût cantonné, comme il en eût eu le droit, dans l’une ou l’autre de ses visions, les toiles qui en sont l'expression auraient été plus nombreuses ; mais auraient-elles ajouté à la valeur de ses recherches ?

S'il était resté fidèle à sa première manière, nous n’aurions pas

connu ses claires et vibrantes natures-mortes, ses compositions lyriques, ses tentatives de stylisation. Nous eussions sans doute aussi ignoré la page formidable, presque inégalée, qui s'appelle le Christ montré au peuple, et la plus grande partie de son œuvre satirique n'eût pas vu le jour. Que l'on fasse abstraction de l’un ou l'autre de ses modes d'expression, et l'on verra de combien on diminue l'envergure du

génie d'Ensor.

Nous avons vu que l’âpreté des jours, les déboires, la mésintelligence tenace entre le public et lui, les doutes et les rancunes qui en sont résultés, ont été les grandes raisons de cette diversité d'aspects. Mais s'il est légitime d'en tenir compte dans l'appréciation générale et pour la place qu'on lui assigne, autre chose est de prétendre qu'il ne doit la valeur et l'étendue de ses recherches qu'à l'incompréhension dont il a souffert.

On sait ce qu'il a donné et il est juste qu'on le juge sur l'œuvre qu'il a réalisée; mais on ignore ce qu'il eût donné s’il avait été soutenu, | | s'il avait échappé aux dépressions du doute, s’il avait pu s'appuyer sur :]l la confiance en soi que procure à l'artiste l'attention de ses contempo- L (| rains. Les dénis de justice ne sont pas excusés parce qu'ils ne sont pas parvenus à l’abattre; s'il est resté debout et vainqueur, on ignore | h cependant le sang qu'il a perdu par les plaies aujourd'hui cicatrisées. bi} Tel quel James Ensor occupe, dans l’art contemporain, une place

exceptionnellement grande et enviable. On ne saurait la mieux définir

— de grande et large critique — que voici :

| 4 que ne le fit Verhaeren dans la page éloquente et pleine de sens critique | | « La place de James Ensor dans l'art de son temps apparaît belle et

» nette. Le recul nécessaire pour la fixer se fait et ce jugement émis par

lil . : on . e d|! » ses admirateurs n’est déjà plus un jugement horaire. » Un fait esthétique notoire domine la peinture du xx° siècle :

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» [a découverte de la lumière. D'où la recherche d’harmonies nouvelles, » de relations autres, de valeurs et de juxtapositions de tons insoupçon- » nées jadis. D'où encore un renouveau du sentiment pictural lui-même, » la joie et la vie intronisées à la place de la morosité et de la routine, » l'œil éduqué non plus à l'atelier mais dans les jardins, les bois et les » plaines, les pratiques anciennes abandonnées au profit de la surprise » et de la découverte rencontrées à chaque coin de route, à chaque » angle de carrefour. C'est la nature, bien plus que les musées, qui » forma les peintres novateurs. Elle leur imposa directement leur vision » et modifia leur technique. Même elle renouvela toute leur palette. Ils » n'ont consulté qu’elle : c’est d’après ses leçons ingénues et profondes » qu'ils se sont formés, se sont découverts et se sont exaltés à l'heure » des chefs-d'œuvre.

» Dans cette conquête de la clarté, l'effort et la vaillance de » James Ensor compteront. Son geste demeurera insigne, non seule- » ment dans l'école de son pays, maïs, un jour, dans l’art occidental » tout entier.

» .….Ensor plus dominateur en son art, avec une vision plus aiguë » et plus fine, avec un instinct magnifiquement développé, avec une » invention plus large et plus abondante, cultiva le même champ que » Pantazis et Vogels, mais il y suscita des fleurs de lumière d’une beauté » plus rare, plus rayonnante et plus subtile. Lui ne ressemble à per- » sonne. Ses premières œuvres contiennent déjà en puissance toute sa » force future. On ne les confond avec nulles autres. Elles s'imposent » d’elles-mêmes. Elles sont indépendantes, fières, libres.

» Au temps où elles éclatèrent, avec soudaineté et presque avec » insolence, Manet occupait activement la critique d'avant-garde. Aux » salons triennaux de Bruxelles, d'Anvers et de Gand, la toile intitulée » Au Père Lathuille avait ameuté autour d'elle toute l'ignorance et la » raillerie publiques. Il était séant qu’on s'en scandalisât. Le rire et le

» sarcasme étaient exigés comme un gage d’honnêteté bourgeoise et de » bon goût provincial...

» Les fureurs grinçant des dents contre Manet se tournèrent à point

» nommé contre James Ensor. Autant que le peintre des Batignolles il

Croquis au crayon noir (1880).

» fut accusé d'instaurer en art une sorte de Commune et d'inscrire sa

doctrine esthétique aux plis d’un drapeau rouge. Bien plus : sans » égard pour les dates d'antériorilé qui marquaient les loiles du

peintre d'Ostende, on les proclamait dépendantes et vassales de

» celles de Manet, on leur refusait tout mérite jusqu'à celui d’être

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» des sujets de scandale inédits. L'erreur persista longtemps et persiste » encore ».

Cette dernière constatation est une des plus douloureuses à noter dans la carrière pourtant si abreuvée de fiel de James Ensor. Est-ce

impuissance d'un petit peuple ou manque de retentissement de son

Cortège d'éléphants.

Dessin réhaussé.

activité ? Est-ce manque de courage à défendre les nôtres ? Ne serait-ce pas plutôt ignorance et mauvaise volonté de ceux qui, chez nous, détenaient les moyens de le faire valoir et qui furent plus tenaces contre Ensor, que la France officielle ne l'avait été pour Manet ?

« On s’entêta et l'on s’entête », ajoute encore Verhaeren, « à ranger » James Ensor parmi les élèves de Manet. Rien n'est plus faux. Les

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deux maîtres n'ont qu'un point de contact : tous les deux peignent à larges touches et tous les deux étudient la lumière frappant mais surtout modifiant le dessin et le ton local des objets.

» Mais que de différences immédiatement s'accusent ! Manet reste, somme toute, un peintre de tradition et d'enseignement... Manet compose ses toiles... la mise en page est faite d'après des recettes connues. Bien qu'il soit un peintre admirable, encore n'évite-t-il pas les sécheresses et les duretés. Il ignore l'abondance et la richesse prodiguées. La réflexion et le raisonnement le guident plus que l'instinct ne le pousse. Il a une main très experte, très habile. Il fait preuve d'esprit, parfois de virtuosité. Son intelligence surveille son art et le raffine. Il pense autant et plus encore qu'il ne voit.

» James Ensor, lui, n'est purement qu'un peintre. Il voit d’abord, il combine, arrange, réfléchit et pense après. Il ne doit rien ou presque rien aux maîtres du passé. Il est venu en son temps pour ne recevoir que les leçons des choses. Certes, sa mise en page le préoccupe, mais ses compositions évitent de rappeler celles que les musées enseignent. L'esprit qu'il met dans ses toiles et ses dessins est plutôt grossier et populaire. Son trait de pinceau est appuyé ; il ne glisse pas. Il n'est pas adroit. Toutefois sa couleur n'est jamais commune. En chaque œuvre le ton rare est riche, violent et doux, prismatique et soudain, installe sa surprise et son harmonie. On dirait qu'Ensor écoute la couleur tellement il la développe comme une symphonie.

» Jamais ne s'y mêle la moindre fausse note. Il a l'œil juste comme est juste l'oreille d’un musicien. A le voir peindre, comme au hasard, on craint qu'à chaque instant la gamme profonde et rayonnante des couleurs ne se fausse. Or, jamais aucun accroc n’a lieu. L'instinct, le guide le plus sûr des artistes, bien qu'il paraisse un conducteur

aveugle, l’assiste sans qu'il s'en doute et le décide, quand à peine il

prend le temps de le consulter. Avant de poser un ton, il est sûr que

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» ce ton sera d'accord avec les autres. Il le sent tel, à travers tout son » être. À quoi bon examiner, discuter, raisonner, si l'examen, la discus- » sion et le raisonnement se sont faits préalablement, sans qu'on le » sache, avec la promptitude que met un éclair à traverser le ciel. » L'aptitude en art n'est jamais un acquis, mais un don. Elle est » subconsciente et sourde. Celui qui naît sans qu'elle habite en lui à » l'instant même qu'il voit, entend, flaire, goûte et touche, ne sera » jamais un artiste authentique. Aucune étude ne la lui apportera ».

«… James Ensor est plus purement un peintre que Manet», dit encore Verhaeren, mais il ajoute, voulant grandir celui-ci, « qu'il est » un chef d'école magnifique, définitif et complet et qu’il commande à » un des carrefours de l'art où les routes bifurquent et gagnent des » contrées vierges et inconnues ».

Cette critique large et fouillée, ce parallèle entre deux artistes également grands, est bien le plus beau chant de triomphe qu'on puisse faire entendre en l'honneur d'Ensor. Encore, dans cette joûte, ce dernier n'intervient-il qu'avec une partie de ses moyens. L'unité de vision, ou du moins l'évolution dans l'unité de Manet excluait de la lutte toute la partie imaginative et fantaisiste de James Ensor.

« Manet », proclame Emile Verhaeren, «est un chef d'école magni- » fique, définitif et complet ».

Est-il bien nécessaire pour atteindre au sommet où trônent ces maîtres souverains de l'art d’être un chef d'école ? Rembrandt et Turner sont de grands isolés, sans famille ni disciples. Leur œuvre étrange, imprévue, libre de tous liens quelconques, qui s'inscrit en marge de toutes les traditions, leur œuvre d'exception en un mot, n'est-elle pas au nombre de celles qui sollicitent le plus vivement, le plus durablement l'intérêt, la curiosité et l'admiration des hommes ?

Les chefs d'écoles sont des semeurs de froment ; des générations

se nourrissent de leur labeur, tandis que Rembrandt a refermé derrière

lui les portes sublimes qui ouvraient sur son empire de beauté ; mais

combien d'artistes, par la suite, n'ont pas trouvé leur voie, grâce à la

Li lueur projetée par un seul des mille divins rayons qui s'en échappent

inépuisablement ?

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