‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 15 sur 81 · SQUELETTE · texte numérisé non relu

SQUELETTE

vont droit devant eux sans égard aux traîtrises du chemin, seuls, indifférents au rire ou au silence,

— les vrais artistes, enfin, qui illuminent la route de quelque vérité nouvelle ou éclairent une face encore obscure de la beauté, ceux-là risquent fort de rester ignorés toute leur vie et pauvres, — comme le grand Charles de Goster; à moins, toutefois, que la consécration de leur talent par l'étranger ou que des succès remportés au dehors ne viennent révéler aux Belges l'existence d'une nouvelle « gloire nationale » . Ainsi advint à notre admirable Constantin Meunier qui peut se reposer d'une âpre vie de lutte. Mais Erasme Raway, le plus grand musicien de notre temps, reste injoué, et Georges Minne, ce jeune sculpteur d'un si rare génie, n'a jamais vu aucune commande officielle le secourir dans sa détresse.

James Ensor, pas davantage, ne connut les gâteries du succès, et son nom, dans les besognes des critiques, s'est rarement accouplé aux épithètes laudatives. Sa notoriété n'eut jamais qu'une cause, le scandale , — soit que le public s'effarât de l'ingénuité outrancière de sa vision,

— soit que, plus tard, l'artiste suscitât volontairement la réprobation des (( honnêtes gens >) par des œuvres attentatoires à la morale ou à la di-

gnité bourgeoises. En trop violente contradiction avec les usages reçus et les idées permises, il se fit remarquer dans les Salons, parmi les peintres de bonne compagnie, tel un intrus, mal élevé et turbulent, incongru et indisciplinable. Les jurys graves, respectueux des traditions et soucieux du maintien de l'ordre, eurent tôt fait de réfréner cette indépendance dangereuse et d'éviter toute contagion en fermant au novateur la porte des expositions.

C'est dans les cercles privés, dans les cercles jeunes que n'effarouchait pas trop l'affirmation brutale d'une originalité aussi entière, que le talent d'Ensor put se manifester sans contrainte; et pendant dix ans se succédèrent à la Chrysalide, à l'Essor, aux XX, à Bruxelles, à Y Association pour l'Art, à Anvers, ces œuvres fortes et de réalité saine qui suscitèrent les colères avec les rires et valurent à leur auteur d'être dès ses débuts conspué.

Venu après les beaux peintres que furent Artan, Boulanger et Louis Dubois, James Ensor témoignait d'une personnalité peut-être plus nette, et dans tous les cas d'une incomparable sensibilité de coloriste. Faut-il rappeler l'époque déjà lointaine où ses premières œuvres soulevaient l'indignation d'un public révolté, épanchant à flots

Page 1