MASQUES SCANDALISES
lite et barbare; elle n'est souvent aussi, pour rester adéquate à l'esprit de la composition, qu'un coloriage aigre et cruel, volontairement discord et canaille. Ou bien, comme dans la grande toile que j'ai citée plus haut, elle déploie, — fanfare tumultueuse, — la richesse d'un plumage d'ara en un éclatant placage de jaunes citron, de verts de cuivre, d'outremers,
de vermillons tonitruants.
D'autres fois encore, dans des panneaux de dimension plus restreinte, elle n'intervient que pour accentuer de quelques vifs rehauts un dessin jovial, incisif et nerveux. Ce procédé, dans la main d'Ensor, sert merveilleusement sa verve satirique. Rappelons, comme exemple , cette extraordinaire Bataille des Eperons d'or, où, dans le fourmillement deja lutte, les chevaliers se livrent aux plus scatologiques ébats, à d'inénarrables et furieux assauts. Ou bien encore les Soudards Kès etPruta entrant dans la ville de Bise, — une citébizarre, toute blanche de givre, envahie par des hordes de mercenaires, rappelant, en leurs légions burlesques, les défilés de nos milices bourgeoises.
Si, comme nous l'avons vu, une certaine indécision, dans ce passage du réel au fantastique, marqua un moment les œuvres peintes d'Ensor, il n'en fut pas de même de sa production d'aquafortiste, à laquelle il se consacra, durant ces der-
PEINTRE ET GRAVEUR
nières années, d'une façon quasi-exclusive ; et c'est surtout clans son très varié et très nombreux œuvre gravé que s'affirma dès l'abord sa prédilection du comique. Ces estampes, en effet, décèlent un esprit profondément imprégné d'humour, d'un humour dont le cynisme et la férocité s'expliqueraient peut-être par l'ascendance anglosaxonne de l'artiste.
Car pour découvrir quelque parenté à ces
œuvres, 1
1 faut
remon-
ter aux charges désordonnées, à la gaieté débordante du joyeux Rowlandson, — ou, mieux encore, aux impitoyables caricatures que suggéraient au fielleux et maigre Gillray les faits politiques du règne de George III.
Sous l'égratignure de sa pointe naissent d'étranges déformations, des fantaisies bizarres, des diableries grimaçantes qui décèlent surtout un irrésistible penchant à mêler l'ignoble au burlesque.
Dans le Combat des Pouilleux Désir et Rissolé, des ivrognes se crèvent la face à grands
coups de poing, écrasent dans leur chute des nouveau-nés perdus dans la bagarre, mettent en danger les ventres de femmes grosses, tandis que, vautrés dans les coins, des rustres s'allègent l'estomac ou se débarrassent du superflu de la boisson. Ici, devant un tribunal où les magistrats exhibent l'ignominie de têtes scélérates, où les pièces à conviction étalent l'horreur de débris humains, des gendarmes, gourmés sous l'énorme bonnet à poil, font comparaître devant les Bons Juges un affreux gredin, birsute, la roupie au
nez. Là, les Mauvais Médecins s'acharnent sur leur patient, lui charcutent les membres, lui ouvrent le ventre, lui dévident les boyaux, et, forcenés, hurlants, frénétiques, brandissant des scalpels, dansent un pas triomphal autour de la victime,
pendant que, — prétexte de l'opération, un
monstrueux ténia se déroule !
Outre sa propre image, que l'on retrouve souvent dans maintes de ces scènes grotesques, l'artiste malicieux fait intervenir aussi des personnages connus, célébrités de la science ou de l'art, facilement reconnaissables sous la déformation hideuse des traits; ses musiciens, ses gardes civiques, ses médecins, ses avocats ou ses juges, —
ses éléments essentiels de comique, — sont des portraits parfois d'une monstrueuse véracité.