ENSOR INTIME
Je dois à Ensor ma première sensation musicale.
Je me souviens. C'était un soir d'hiver où nous dînions chez un de mes oncles. Je me souviens qu'il faisait froid dans une ténèbre opaque, et que j'avais eu un éblouissement en entrant dans la salle à manger à cause des grandes lumières mille fois reflétées dans les cristaux.
Ensor était là, derrière les lumières. . .
L'ai-je vu ce soir-là pour la première fois P.. . Probablement non, mais tel que je le vis alors l'image est restée gravée dans mon souvenir, si nette que je l'évoque dans ses moindres détails rien qu'en fermant les yeux.
Debout dans un coin obscur, je revois cette grande figure blême et noire, le geste hésitant d'une main élégan te
à demi tendue vers nous, — et surtout, surtout le regard rapide et inquisiteur des yeux agiles, des yeux extraordinaires, timides, provocants, doux, sarcastiques et fuyants, vite levés et baissés tandis que s'inclinait gauchement le grand corps raide. Il avait comme aujourd'hui les cheveux longs divisés au milieu, noirs, bouclés et lustrés, — une blanche figure de Christ moqueur ou de Satan nostalgique. Il parlait du diable à voix basse. Je me souviens. ..
J'étais une enfant encore; cette évocation du