‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 23 sur 81 · LA RUE DE BON-SECOURS A BRUXELLES · texte numérisé non relu

LA RUE DE BON-SECOURS A BRUXELLES

diable m 'inquiétait. Inconsciemment penchée vers lui, j'entendais que le diable l'avait suivi dans des rues obscures, et que c'était un petit bonhomme louche dont un œil vous regarde toujours. Si violente fut pour moi l'émotion du récit qu'aujourd'hui encore je ne peux pas imaginer le diable autrement... et que dans maints soirs j'ai eu

l'obsession de ce petit homme louche, à l'œil fixe et inquisiteur, dressé muettement et invisible à tous derrière la pâle figure d'Ensor.

Celui qui parlait ainsi m'intéressait vivement, et quand , à la fin du dîner, à la demande d'un peu de musique, il se dirigea vers le salon dont la porte ouverte à deux battants ne laissait voir qu'un grand trou d'ombre, — quand

il se fut assis dans l'ombre, refusant les lumières, et qu'il eut fait frémir deux ou trois notes seulement au fond de l'obscurité, la petite fille que j'étais se leva de sa place, se glissa derrière lui et, le cœur battant, avec le plaisir excessif d'être seule dans le noir avec « le Monsieur pâle » s'assit, en fermant les yeux...

J e ressens encore ce frisson !

L'étrange musique!... Elle ne ressemblait à aucune autre ; elle ne ressemblait à rien au monde. Elle était sourde et voilée, — rapide comme un souffle, aussi légère, — ou bruyante soudain, dure, heurtée, diabolique... Les sons couraient, agiles, ailés, s'égouttaient en jet d'eau ou s'écrou-

PEINTRE ET GRAVEUR

ffE m hWM

laienten foudre... Ils se relevaient, s'envolaient en soupirs vers les nues idéales et retombaient à terre avec des grimaces et des contorsions. C'était pour moi, petite fille, des troupeaux d'anges et de démons tournoyant entre ciel et terre, des chutes et des essors, et les merveilleuses ascensions d'un mélange bizarre de figures dont prédominaient tour à tour les unes, sublimes, ou les autres , grimaçantes et horribles.. . Et quand., brisant soudain une mélodie, Ensor entonna le Miserere d'une voix vacillante, effrayante dans l'ombre, la voix exacte d'un curé cynique et rapace devant un cercueil entouré de cierges, — tandis qu'on riait dans la chambre éclai-

ree

mon cœur

I Us ç AU

Si-

ripft

se glaça d'horreur, et je me crus vieille à treize ans.

Depuis j'ai souvent entendu Ensor... La musique me paraît d'abord nostalgique et mélancolique; elle me remplit d'extase, de désir et de douleur et d'une sensation humaine qu'aucune autre ne me donna jamais. Elle me donne toujours, quelle qu'elle soit, le frisson du génie.

A ce propos je me souviens d'un incident de l'autre hiver.

A un dîner de noces où se trouvaient un grand nombre de bourgeois, Ensor, pâle et muet, se

Page 1