‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 33 sur 81 · FEMME DORMANT · texte numérisé non relu

FEMME DORMANT

Telle est la dualité d'éléments d'où jaillit, sans rien d'allégorique ni d'en apparence voulue, l'unité de Fœuvre et du symbole. Ce n'est pas telle ou telle idée d'art que l'artiste a transposée ici, c'est la vie elle-même, concentrique, toute pleine de soi et profonde : ainsi dans une eau pourrie par l'immobilité des ans, le distrait qui

entre les deux éléments qui composent son sujet. Cette transition, cette fusion plutôt, était nécessaire à l'unité d'une œuvre où la juxtaposition des éléments du sujet eût pu sembler fortuite. La facile allégorie de deux pendants n'est point ici. De même que dans le roman des Cervantes, Sancho n'est point le simple pendant de don

PEINTRE ET GRAVEUR

Quichotte; de même qu'au contraire il apparaît comme une partie intégrante et nécessaire de son maître, auquel il est cepenndant si antithétique ; — de même dans la composition d'Ensor la foule fait en quelque sorte partie de la cathédrale en fête. De la cathédrale à une maison dont on devine seulement la silhouette, sont tendues de vagues bannières qui pavoisent la place publique. La joie qu'elles veulent donner apparaît déjà populacière.

le jeu des noirs est très puissant. Cette disposition, et celle des bannières que j'ai mentionnées plus haut, suffisent à fondre merveilleusement la foule et la Cathédrale, dans les lignes autant que dans l'expression.

Cependant qu'ainsi s'avère une vraie science de composition, les visages de cette foule expriment tout ce qu'il y .a du sauvage dans l'âme du taciturne Ensor. On raconte que l'épouvanté

L AUTODAFE.

Cette invention d'un art très sûr constitue un rappel à la fois de la cathérale et de la foule. A l'avant-plan, la foule houleuse forme une ligne courbe d'un grand effet, malgré le peu de place qu'elle occupe dans la composition; cette ligne courbe, largement ondulée, est soutenue avec beaucoup de vigueur par une parallèle ligne droite qui la sépare de celle de la cathédrale : un régiment de soldats. Comme la perspective le justifie, ces soldats, dont la présence est naturelle dans une fête publique, sont dessinés avec beaucoup moins de précision que les visages de la foule proprement dite ; le coloris aussi est moins appuyé et plus uniforme qu'au premier plan, où

Hieronymus Bosch affirmait sa piété ennemie en peignant les bizarres démons que l'on sait. Les gueules du populaire, au contraire, plaisent visiblement à Ensor ; comme le vieux Breughel, il comprend sans doute la grandeur tragique qu'il y a dans cette bouffonnerie et dans cette férocité basses, mais c'est sans éloignement qu'il voit la foule, car elle réjouit son œil de peintre. La bouffonnerie n'est point chez lui un effort de vie pour masquer le pessimisme ; et son pessimisme n'est pas né de l'orgueil : car Ensor regarde la vie avec l'obscur instinct du sauvage. — Laissons, dit Plutarque en réponse à une accusation d'un poète contre Périclès, laissons le poète Ion, qui

veut que dans la vertu, comme dans les tragédies, il y ait toujours une part destinée à la satire. — Il n'y a point de satire dans l'œuvre d'Ensor et dans la mystérieuse conception de ses sujets : au contraire du poète Ion, il semble vouloir que, même dans la laideur, il y ait place au déchaînement d'une fête. Il n'a point d'ailleurs le sens de la beauté grecque, malgré sa science profonde du dessin, c'est un coloriste. Cependant, par une

ENSOR

profond et de religieux, une joie grave jusqu'à avoir l'apparence d'une douce tristesse, émane des deux visages. C'est ce quelque chose, non moins que l'harmonie des lignes, qui fait l'unité de l'œuvre.

Je l'ai dit, la Cathédrale n'est point un de ces concepts à pendant où triomphe un parallèle.

Il y a deux sortes de procédés de composition dualiste. Les concepts à pendant, on les trouve

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