LES SACRIPANTS
PEINTRE ET GRAVEUR
Si
férencie, répètons-le, ses compositions de celles des gothiques dont nous parlions tantôt.
Jamais il ne nous a été donné de contempler l'une de ses œuvres sans ouïr son petit rire sec qui donne froid dans le dos, — le rêve d'un incroyant ou, si l'on veut, d'un observateur ironique. — Oh! ce petit rire, mais il fait frissonner. Ce petit rire, mais il érode tout espoir! Ce petit rire, mais il navre profondément! L'ironie, du reste, le plus souvent cache de l'amertume, et c'est une arme tuant la foi aux mains de celui qui sait s'en servir. Faut-il rappeler les noms de ceux qui l'ont maniée en maîtres ? Ce serait oiseux, n'est-il pas vrai? Cependant le cœur de tous ceux-là était presque toujours gonflé d'amertume ou de haine. Au fond de leur moi, ils célaient des tristesses sans fin ou des colères insondables. Et nous nous imaginions autrefois James Ensor en guerre ouverte avec la société, prenant un malin plaisir a cracher sa bile, peut-être même, par surcroît de férocité, voulant en imposer au monde ! Mais voyez notre erreur, erreur que nous avouons! — ce grand garçon, joli, de fine complexion, que toutes les femmes reluquent, n'est pas un révolté, plutôt un homme qui
s'amuse et qui rit de tout ce qu'il observe autour de lui, choses utiles à l'expression de ses pensées et à l'invention de ses imaginations, bien actuelles, puisque, à l'encontre de celles de ses prédécesseurs flamands, elles ne revêtent aucunement la forme synthétique qui leur était chère.
Un jour, après avoir constaté l'ahurissement général à la vue de ses tableaux impressionnistes, le maître inscrivit compatieusement dans un coin de l'un de ceux-ci : « Ensor est fou ! » L'autre soir, nous le rencontrions dans un petit théâtre bruxellois. Sur la scène, des clowns quelconques se livraient à des ébats écœurants : « Que c'est bête! » dit un tiers qui, sur ces entrefaites, nous avait rejoints, croyant vraiment que le peintre devait être navré du spectacle de pareille stupidité : u Pas du tout, répondit Ensor ; je trouve cela, quant à moi, très drôle! » L'hiver dernier, il s'agissait pour lui de dessiner le portrait du poète Paul Gérardy. Cette besogne se faisait dans le cabinet de travail de celui-ci. Là se trouvaient des poteries flamandes, notamment un petit cochon vert, des moulages antiques, entre autres la Vénus de Milo. Eh bien! figurez-vous que ce désir des agencements drôles fit dessiner par
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