AQUAFORTISTE
appris le nom de M. James Ensor en 1893. Je revenais de feuilleter, en compagnie d'Emile Verhaeren, une collection de Rops dans le magasin de l'éditeur Edmond Deman, qui se trouvait alors rue d'Arenberg, à Bruxelles, et nous remontions vers Sainte- Gudule, lorsqu'une gravure, à une vitrine, retint mon regard. Perdue parmi des estampes et un pêle-mêle d'affiches bariolées, elle n'eût point attiré l'attention si précisément sa discrète tonalité d'ambre pâle, sa transparence singulière ne lui eussent conféré ce quelque chose d'indéfinissable qui arrête de loin l'amateur et l'assure qu'une œuvre d'artiste est toute proche de lui.
C'était une eau-forte représentant une cathédrale, au pied de laquelle se pressait une foule grimaçante et houleuse, repoussée par le défilé rigide de régiments en parade. La minutie affolante des détails et l'incroyable finesse des morsures du cuivre ne gênaient en rien le grand style, le sens des silhouettes et le goût à la fois riche et caricatural de cette planche étonnamment aérée, d'une coloration sobre et forte dans le blanc et le noir. La blondeur un peu fauve du tirage était faite pour charmer.
— Ceci n'est pas de Rops, dis-je avec surprise à Verhaeren, mais c'est aussi remarquable dans une autre manière. Je ne pensais pas, en quittant l'admirable série que nous a montrée Deman, pouvoir rencontrer une pièce qui supportât la comparaison. Quel est donc cet artiste d'ici que je ne connais pas encore et qui est aussi sûr de son style et de sa vision?
— Je suis enchanté, me répondit Verhaeren, d'être le premier à te faire connaître James Ensor et son œuvre. Il a bien du talent en effet, je te le raconterai.
Il me le « raconta » de suite. Mais je ne connus l'artiste que plus tard. Dans un séjour ultérieur, je fus mis en relation avec un grand garçon pâle et brun, à la tête pensive, aux yeux veloutés et
tristes, dont l'allure distinguée, dédaigneusement douce et taciturne, ne peut, je crois, que gagner tout homme de véritable éducation intellectuelle. M. James Ensor a l'ironie voilée et courtoise d'un gentleman, et une sorte de silence élégant que je n'ai jamais rencontré chez personne et où il y a tout ensemble de la fierté espagnole, du flegme anglais, et de ce détachement que donne l'habitude des songes. Ses amis m'apprirent qu'il vivait plutôt à l'écart, à Ostende, se confiait peu, et laissait deviner une nature tout à fait digne d'estime plutôt qu'il ne cédait à la dévoiler. Je confrontai dès l'abord ces caractères à cette physionomie aquiline, nerveuse et mate, où la sensibilité et la retenue se combattent muettement avec une violence pareille.
Entre temps, j'avais vu d'autres œuvres de M. Ensor dans une maison amie. C'étaient quelques peintures à l'huile d'un caractère fort bizarre et d'une exécution à la fois très lourde et très massive dans l'emploi de l'empâtement, et très légère par la finesse extrême des valeurs. L'en-