LE RÉVERBÈRE
ENSOR
semble dénonçait un coloriste porté à l'hallucination du beau ton. C'étaient des groupes de masques hideusement expressifs, vêtus d'orangé, de vert nil, de grenat et de safran avec une audace de juxtaposition toujours heureuse, — ou l'esquisse en gris, fauve et noir d'un intérieur, très belle, ou des natures mortes d'un brio magnifique, et un portrait de l'artiste au fusain avec des lavages de bistre et de terre de Sienne, s'il m'en souvient. J'avais vu aussi chez Emile Yerhaeren un curieux, sec et tourmenté petit portrait. On m'a parlé d'autres toiles de M. Ensor éparses chez des amateurs de Bruxelles, mais il ne m'a pas encore été loisible de les voir. C'est pourquoi je me borne ici à résumer quelques impressions sur une série d'eaux-fortes qu'on me fit passer sous les yeux à cette époque ; elles ont suffi à me donner du talent de M. James Ensor une opinion que je serais heureux de voir~partager du public averti qui trouvera ci-après leurs fac-similés.
Les sujets qui ont occupé l'esprit de l'artiste en composant cette quantité déjà considérable de planches se peuvent aisément diviser en deux catégories : l'une de visions fantastiques et fantaisistes, l'autre de paysages et de marines. Je noterai tout d'abord, touchant la première, sa fréquence chez les aquafortistes. Ils ont tous quelque velléité de bizarrerie et de caprice. On dirait que leur art de griffe et de morsure nette leur donne l'envie de jouer un peu perversement comme des chats, ou de décrire sur la plaque polie les arabesques badines et hasardeuses du patineur, et le trait infaillible de l'eau-forte a quelque chose d'acerbe par lui-même. Expliqué-je mal ici, par cette subtilité que je ne donne à valoir qu'à titre d'impression, ce penchant de tous les graveurs? Le fait est qu'il est général, et M. Ensor n'en est point exempt. Il a, de plus, la caractéristique de l'art flamand de la vraie race : . un mélange de burlesque et de macabre s'alliant à un réalisme patiemment minutieux. Il y a dans ses planches humoristiques un peu trop de crânes à mon gré, aussi de squelettes, et un comique un peu trop moliéresque touchant ce qu'on pourrait appeler « l'excrément considéré comme élément
PEINTRE ET GRAVEUR
de drôlerie » . Non que je m'en scandalise, mais telle planche de M. Ensor pourrait ainsi faire le délice des badauds, qui ne comprendraient point quelle relève en tout cas de l'art véritable par une exécution originale, et je contreviendrai toujours à ce genre d'humour, auquel M. Ensor est très supérieur : mais il faut constater la facture (( amusante » de ces planches. Un souvenir de Jérôme Bosch s'impose à l'esprit devant ces pêle-mêle de monstres, de démons, de bêtes inclas-
sens caricatural dont l'acidité semble corroder les faces des personnages grotesques comme l'eauforte fait de la plaque. Le tohu-bohu de la scène inspirée du conte Hop-Frog de Poe démasque aussi des légions de figurines d'une laideur significative. Et il faut mentionner comme une des plus amusantes estampes la minuscule Bataille des Éperons d'or, où le comique des innombrables groupes, si pleins de vie et de mouvement, s'inscrit dans un vaste paysage aux plans précis, aux
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