‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 52 sur 81 · VIEUX AUGURES · texte numérisé non relu

VIEUX AUGURES

garçon presque aussi étrange que lui, à tête de bouc, qui imitait, à s'y méprendre, le grognement du cochon en fourrant son nez au-dessus des côtelettes, des saucisses et des boudins étalés. Le boucher proférait des menaces de mort d'un air tragique qui le faisait ressembler à un assassin de caricature.

Un jour que ce gros homme était éloigné de son échoppe et que sa femme y siégeait seule, matronesque et digne en ses nombreux mentons, notre ami s'approcha d'elle et lui dit cérémonieusement : (( \oulez-vous me passer une langue, madame. »

Et aussitôt, le compagnon à tête de bouc se mit à imiter le cri du porc amoureux et se pen-

I] s étaient partis se rafraîchir et leur amitié avait été scellée entre de nombreuses rasades.

Notre héros était peintre. Flander, étant allé visiter son atelier, retrouva, dans ses tableaux, ce ravissement dans lequel le plongeaient les fastes de la couleur et de la lumière. Cette vie des choses inanimées, ce charme profond de quelques fruits, oranges, citrons ou tomates auprès d'un quartier de viande saignante et d'un saumon coupé en son milieu sur une nappe blanche ou sur un étal, dans une atmosphère ambrée, qui exaltaient son âme, cette poésie intime qui l'emplissait d'extase, le peintre l'avait rendue en des toiles nombreuses avec une prodigalité géniale. Partout où cet être bizarre avait promené son pinceau, c'était le

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