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PORTRAIT DE JAMES ENSOR

nous à la légende, c'est encore elle qui nous renseignera le mieux.

Un bon gros Flamand, dont nous tenons cette histoire, appelons-le Flander si vous le voulez bien, un ami des arts et de la bonne chère, s'en allait le lendemain des festins promener sa torpeur dans les vieilles rues pour arriver au marché aux poissons, près du canal couvert de petits bateaux. Il y venait manger des moules crues avec une goutte de citron ou un filet de vinaigre pour se remettre l'estomac d'aplomb avant d'aller boire une bouteille de gueuze à la Porte-Rouge ou à Saint-Pierre.

Une émotion lui venait en voyant les écailles des poissons en tas accrocher la claire lumière du matin, s'argenter, se dorer et chatouiller son regard de rayons bleu d'acier, rose tendre ou vert d'émeraude. La tache jaune des citrons parmi/ les autres teintes lui faisait l'effet d'une caresse. Il admirait aussi les grosses marchandes en tablier blanc, aux bras rouges, découpant la marée et la distribuant aux acheteurs.

C'est là qu'il avait fait la connaissance de notre héros. Lui aussi venait réjouir ses regards de la séduisante variété de couleurs qui fait de ce lieu l'endroit le plus pittoresque de la ville, et des jeux de la lumière sur les raies éventrées saumâtres et sanguinolentes, les saumons découpés, les harengs bleutés et argentés, les truites grises ticquetées de vermillon. Flander l'avait vu maintes fois marchander la marée en la dépréciant, pour le seul plaisir de mettre les commères en fureur, de se faire injurier par elles en expressions pittoresques et croustillantes, et, mieux encore, d'en être poursuivi et menacé de coups

de balai. Il fuyait prestement, et quand il était hors de leurs atteintes, se retournait, tirait de sa poche un flageolet. Il en mettait l'embouchure aussi bien dans son nez qu'en sa bouche, et jouait des airs fous, aux trilles moqueurs, aux trilles aigus, aux trilles endiablés, si bien que ces poissonnières décoléraient bien vite pour se mettre à rire, moins cruelles que les femmes de la Thrace qui, dans le temps sacré des orgies, à la faveur des mystères nocturnes de Bàcchus, irritées des mépris d'Orphée, se jetèrent sur lui, le mirent en pièces et dispersèrent ses membres dans les campagnes après avoir fait rouler, dans les gouffres de l'Hèbre OEagrius, sa tête séparée de son cou d'albâtre.

Un mauvais charcutier et sa digne épouse étaient seuls restés insensibles aux contorsions musicales de notre ami. La flûte n'était point parvenue à les adoucir, preuve évidente de leur mauvais caractère. Aussi ne manquait-il jamais d'exciter leur courroux. Souvent ce n'était que grâce à la rapidité de ses jambes qu'il échappait

CROQUIS

au peu endurant marchand de tripes. Celui-ci avait un aspect solennel et terrible : gros, la figure boursouflée, les yeux rouges et chassieux, aux paupières alourdies, le ventre proéminent recouvert d'un tablier blanc, sur lequel se voyaient des empreintes de mains ensanglantées, et un couteau énorme pendant au côté, à la ceinture. Le fantastique musicien se tenait à une distance respectueuse, lui parlant avec une politesse pleine d'insolence. Il était accompagné souvent d'un

cha par-dessus le tréteau pour embrasser la commère. Le charcutier terrible les avait vus venir et les guettait. Il était arrivé doucement derrière eux, les avait saisis au collet et déjà les cognait l'un contre l'autre, hurlants, quand Flander était intervenu pour les délivrer d'une friction trop prolongée. Leur ennemi, en les lâchant, se contenta de leur administrer à chacun un coup de pied dans le derrière qui les fit partir en couvrant de leurs mains cet endroit endolori.

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