‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 55 sur 81 · SQUELETTES VOULANT SE CHAUFFER · texte numérisé non relu

SQUELETTES VOULANT SE CHAUFFER

pas ce que je viens de vous avouer, dit-il dans ce rire, c'est de la farce, je me suis moqué de vous, vous êtes bien naïf d'avoir pu me prendre au sérieux un instant. » Et les démons gigottent, grincent comme dans un théâtre de marionnettes, et s'enfuient dans une dernière sarabande, en un rire lointain.

Le clavecin, la flûte et les pinceaux de cet homme étrange manifestent son âme.

L'audition terminée, le fantastique musicienpeintre passa ses deux mains longues et maigres dans ses cheveux d'ébène et reprit son air de Don Quichotte, de Méphistophélès, de vieux soudard bretteur et de dieu assyrien.

Un peu gêné par son nouveau compagnon, un peu méfiant même, car la méfiance ne l'abandonne jamais, il répondit d'une voix sourde, manquant d'haleine et saccadée aux compliments de Flander et sans oser le regarder : « Je suis très flatté, monsieur, enchanté, monsieur, que cela vous plaise, car c'est très bizarre, monsieur, très embrouillé et très difficile à comprendre parfois.

Mais vous avez l'esprit critique très développé, monsieur. »

Bref, c'est un être absolument instinctif, sincère et original.

Ils s'en furent se désaltérer, après cette débauche de musique. Dans une taverne où ils étaient assis l'un en face de l'autre, plongés dans un silence plein de sympathie, un petit bossu se trouvait à côté du peintre. Il pérorait à tort et à travers en gesticulant beaucoup.

(( Ce Quasimodo, dit notre ami à Flander, est d'une suffisance matamoresque. Regardez sa bosse, monsieur, il enfle sa bosse comme une outre en débitant des balivernes, et son œil est comme une huître terne braquée vers le zénith. »

Il avait à peine exprimé cette réflexion que le bossu, en discourant, renversait, d'un geste brusque sa pinte 'de bière. Un flot d'ambre écumeux se précipita sur la table, et de là sur la jambe du compagnon de Flander. Il ne put se retirer à temps et en fut aspergé. Le bossu, sans se préoccuper de cet incident qui ne l'avait pas atteint, continua de bavarder sans même s'excuser de son inadvertance.

Flander, après avoir aidé son camarade à s'essuyer, essaya de lui parler. Mais il n'obtint pour réponse que quelques monosyllabes, un vague grognement; le peintre semblait réfléchir, son œil seul, d'une mobilité extrême, indiquait la rapidité avec laquelle les impressions se succédaient en son esprit. Tout à coup, après un long intervalle, il prit son verre en main et, se tournant vers son importun voisin, plus intarissable que jamais, l'interpella en ces termes :

« A propos, monsieur, vous avez tout à l'heure renversé votre bière sur ma tunique... » Et ce disant, il lui vida sur la tête tout ce qui restait de liquide dans sa pinte d'étain.

Garabosse en fut recouvert. Sa chevelure en broussaille s'aplatit aussitôt sur son crâne tortueux et s'y colla, l'aie ruissela de ses oreilles sur sa veste.

Le bossu se fâcha, hurla, provoqua le peintre, mais celui-ci resta calme, imperturbable, laissant seulement percevoir quelques gu-gu-gu-gu de

PEINTRE ET GRAVEUR

satisfaction et dissimulant un sourire sarcastique dans sa barbe frisée.

Flander, qui ne pouvait retenir plus longtemps son rire, l'entraîna au dehors, tandis que le peintre lui disait, d'une voix étouffée et saccadée :

(( Vous le voyez, monsieur, les suffisances matamoresques appellent la finale crevaison grenouillère. »

Le peintre et Flander devinrent d'inséparables compagnons. Ensemble ils faisaient le tour des bons vieux cabarets de Bruxelles. La Tourette, si attirante par sa grande salle aux solives noires, au comptoir de chêne brun, mystérieux et discret comme une alcôve nuptiale, son poêle aux ornements luisants de cuivre rouge; la Porte- Rouge, à l'odeur d'écurie très prononcée ; Saint- Pierre, célèbre pour sa belle collection de plats et de potsd'étain qui ornaient les rayons du comptoir : les Trois Perdrix au bout d'un coupe-gorge, le Cheval-Blanc, la Girafe, la Grosse-Tour, et le Vieux-Roi-d'Espagne, avec son allure d'ancienne ferme et ses tonnelles.

Lorsqu'ils s'ennuyaient à la ville, ils partaient vers les banlieues. Us vagabondaient dans les riches campagnes flamandes, se laissant aller, pleins d'indolence et de paresse, à de douces rêveries. L'âme du pays songeant parmi les arbres, les clochers pointus et les toits de chaume, les imprégnait de tendresse. Ils goûtaient le simple et ineffable bonheur d'être.

Vers la fin du jour, tandis qu'à l'horizon les moulins à vent faisaient tourner leurs ailes noires sur le ciel enflammé de l'Occident, le peintre jouait sur son flageolet des airs tellement joyeux et entraînants que les paysans sortaient de leurs demeures, se mettaient à danser. Des valses frénétiques, des galops exaspérés, des ruées furieuses sortaient de la flûte magique, et les gars et les garces se

saisissaient à plein corps, tournoyaient, sautaient, gesticulaient en des danses désordonnées jusqu'au moment des culbutes dans les coins et au bord des fossés.

Puis on découpait des jambons roses fraîchement cuits, on faisait rôtir des volailles, on emplissait force cruchons de bière et l'on offrait un festin au musicien et à son compagnon.

Ces nuits-là, l'âme des vieux peintres flamands et des petits maîtres hollandais visitait notre héros, et il rêvait de peindre un paradis cocasse : dans une salle grande comme un pays que font trembler cent mille clarinettes, violons, grosses caissés, bombardons, saxophones, ophicléides, et aux instruments aux formes plus bizarres encore, où tous les habitués des cours de miracle font un

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