‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 7 sur 81 · SQUELETTES SE DISPUTANT UN HARENG SAUR · texte numérisé non relu

SQUELETTES SE DISPUTANT UN HARENG SAUR

sables que M. Ensor accumule d'un trait vif et surprenant de continuité dans l'embrouillement des personnages. Le Triomphe de la Mort, à ce point de vue, est remarquable. Parfois aussi passe un souvenir des Japonais, et tout spécialement d'Hokusaï : les Sorciers emportés par un coup de vent, et surtout le Mauvais Rêve, dont les quelques traits hardis, jetés avec une maîtrise fiévreuse d'un bout à l'autre de l'épreuve, expriment si mystérieusement l'inexprimable des formes vues dans le coma, au-dessus d'un croquis de bourgeois dormant et convulsé qui est d'un synthétiste admirable. Là, dans la planche des Joueurs, si poignante, et dans *une prestigieuse ébauche intitulée Luxure, M. James Ensor montre un

combinaisons d'ellipses et d'horizontales aussi ingénieuses que simplifiées. J'ajouterai la petite esquisse de Jésus tenté à ce groupes d'œuvres imaginatives que je tire hors de pair parmi celles qu'a composées M. Ensor.

Mais quelque prix qu'on y attache, on pourrait en trouver d'analogues dans la modernité. Je me demande par contre si l'on rencontrerait ailleurs des paysages et des marines de la même originalité de style et d'exécution. Je ne crois pas affirmer a la légère, mais par l'effet d'une étude réfléchie, que s'il en existe de semblables je n'en ai pas encore rencontré chez aucun aquafortiste de l'art contemporain. Il y a quelques maîtres prestigieux de cette technique : M. Besnard, Féli-

LES JOUEURS (Croquis),

cien Rops, M. Hellcu, M. Zorn, M. Max Klinger, M. Legros y ont exprimé leur impétueux ou subtil tempérament. Et en dehors de ces créateurs, continuant à créer dans l'eau-forte et en assouplissant ]e métier à leurs désirs, il existe des praticiens, des traducteurs prodigieusement adroits de la couleur dans le blanc et noir, des Lepère, des Buhot, des Abel Mignon, des Champollion, auteurs de planches qui sont des résumés parfaits de toutes les gammes de valeurs. Or les eaux-fortes de M. Ensor ne ressemblent à rien de tout cela. Elles possèdent une tonalité singulière, elles parlent un langage individuel.

Etablies avec une sûreté absolue de plans, une solidité simple et classique, elles expriment à un point rare la transparence des zones successives de lumière, la netteté des silhouettes dans l'air libre, l'ordonnance des détails et la qualité de chaque objet. La consistance et la transparence

s'y constatent avec une précision continue : M. Ensor a le sens des valeurs autant qu'il est donné à un peintre de l'avoir, et il a, de plus, une distinction extrême dans l'usage de ces valeurs. Nombre d'artistes se croient quittes pour les avoir gardées justes, qui négligent de les sentir finement : la distinction, le style, l'élégance que recèle un certain noir juxtaposé à un certain gris leur échappe complètement. M. Ensor est un amoureux de la tonalité des eaux-fortes. On dirait d'un coloriste à qui l'usage des couleurs serait interdit, et qui, réduit à un crayon pour tout moyen d'expression, s'efforcerait quand même de satisfaire son penchant. De là cette minutie étrange dans la différenciation des encrages, du degré de morsure, du sens des hachures, ces couches de lumières contrariées, ces réductions de toute l'estampe à un seul ton d'ambre ou d'ivoire; de là ces luminosités égales,

PEINTRE ET GRAVEUR

fluides, ces oppositions légères, ces linéaments toujours nets, jamais chargés de noirceurs inutiles, ces effets du gris au blanc, ces ombre moites et diffuses, ces jours septentrionaux tamisés et changeants, qui baignent les objet, sans les cerner et qui mettent dans les eaux-fortes de M. James Ensor une vibra tilité constante de la clarté. La mise en cadre n'est pas moins faite pour, plaire. Il y a dans cette série nombre de petites plaques que l'artiste a certainement em-

main d'artiste y frissonne encore. Un dessin souple et vrai y souligne toutes choses, y construit les cabanes, les ossatures d'arbres, les panaches de feuilles, et, sans être une servile copie, par le mirage savant d'une foule de petits traits nerveux reconstruit l'illusion de la nature. À cet égard, la grande eau-forte de Y Orage, où la pluie cingle les futaies éclaircies, est un chef-d'œuvre de facture et de sentiment, et encore le Pont à la lisière d'un bois, et la Vue générale de Mariakerke

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