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Auc. AxGELLIER, Burns, vol. II, p

2. Emerson a exprimé celte opinion dans quelques-unes de ces formules frappantes, magistrales et dogmatiques dont il est coutumier.

Ruskin, dont les aphorismes sibyllins et les jugements en apparence si personnels reflètent souvent, dans les premières œuvres, l'inspiration du penseur américain, Ruskin à son lour avait protesté contre l’union étroite de la nature avec les « affaires ou les affections des hommes ». Mais dans .une des curieuses notes d'une édition récente où il critique, discute et corrige ses opinions de jeunèsse, il revient sur ce point pour signaler une modification de ses sentiments : « As I have grown older, the aspects of nature conducive to human life have become hourly more dear to me; and I had rather now see a brown harvest field than the brightest Aurora Borealis ». (Modern Painters, édit. de 1888. Vol. I, p. 84.)

Thomson nous rappelle quelle est l’influence des choses ou des phénomènes qu'il décrit sur la fortune et sur la vie des êtres humains ; mais il nous montre assez rarement, au milieu des divers paysages, l’acteur humain qui y a légitimement sa place. Il reste en cela de son temps. C’est par exemple chose bien moderne que la perception d’une beauté, d’une valeur esthétique dans le paysan, dans la simple noblesse de son travail, dans l’harmonie de sa vie, de ses attitudes et de son être avec la terre à laquelle mille liens l’unissent. Le xvur° siècle n’a eu nison Wordsworth, ni son G. Sand, ni son Millet. — Mais si peu nombreuses que soient chez Thomson les descriptions pittoresques d’êtres humains, c’est dans son poème cependant que l’on pourrait le mieux trouver la promesse de cette inspiration qui devait fournir à l’art de notre siècle quelques-unes de ses œuvres les plus fortes et les plus originales.

Les premiers vers du « Printemps » nous offrent quelques uns des meilleurs exemples que nous ayons à citer :

« Le laboureur impatient voit avec joie la nature s’adoucir. « Il fait sortir de l’étable ses bœufs vigoureux, et les amène au « champ où la charrue polie git dans le sillon que la gelée « n’étreint plus. Docilement ils acceptent le joug que le maître « fixe sur leurs épaules, et ils commencent leur tâche égayée « par la simple chanson de l’alouette qui s’élève. Et le labou- « reur, pesant sur le soc brillant, se penche, enlève la terre « qui s'attache au versoir, dirige tout le travail, et rejette la « glèbe sur le côté du sillon. »

« Dans les champs voisins le semeur blanc s’avance d’un pas « large et régulier, et jette à pleines mains la graine au sein « fidèle de la terre. Puis la herse grinçante suit et termine le Q travail !. »

1. Spring, 34-47. — Un éditeur a cru trouver dans ce tableau du labour, une imitation littéraire des écrivains du Midi, une description faite « de chic ». En réalité l'emploi de bœufs pour le labour durait encore en Écosse à la fin du xvin‘ siècle (voir Burns, The Lea-rig). C’est sur le mot « shoulder » que pourrait plutôt porter le reproche d’inexactitude. Si c’est une métonymie, l'épaule pour la tête, elle est fâcheuse dans un tableau si précis et si juste.

« Le semeur blanc » avait passé longtemps sans remarque. Mr. Keightley a donné dans Notes and Queries une intéressante observation à ce sujet (4 série, vol. IT, p. 319). En Écosse et en Irlande, dit-il, le semeur avait un drap de lit fixé autour du cou pour porter une quantité considérable

de graines.

Un autre correspondant (même vol., p. 410) explique autrement lépi-

Notre paysan est moins exactement observé quand, en termes un peu ambitieux et gonflés, le poète le montre, à l’approche d’une pluie bienfaisante, « parcourant, en maître, la « nature joyeuse; de pieuses louanges dans sa pensée, et dans « ses regards une vive gratitude ‘ ». — Plus loin c’est un villageois de convention, un villageois de trumeaux et de bergerades qui nous est peint stupéfait à la vue de l’arc-en-ciel et courant après l’objet brillant qui fuit devant lui ?, — 11 y à moins de fantaisie dans l'indication du « berger assis au haut de « la montagne, sur l’herbe épaisse », mais le poète ne s'arrête pas à décrire ce personnage, pittoresque cependant en Écosse plus encore qu'ailleurs; il réserve l'effort de sa peinture pour le troupeau ©. |

Méme sobriété dans l’ « Été » quand le berger vient à être mentionné, Les renseignements qui nous sont donnés sur son compte ne sont guère propres à évoquer devant nos yeux une image. « Éveillé par le coq, le berger vite habillé, quitte « la cabane moussue où habite avec lui la paix, et fait sortir un

« à un-du parc la foule des moutons *. » — Cest encore le troupeau qui seul est décrit lorsque le berger le ramène au milieu du jour”, — Le tableau de la fenaison nous met au contraire en présence de travailleurs bien observés. Ici les traits d’une description toute réaliste se mélent à la phraséologie vague et convenue de l’époque : « Maintenant le village entier se répand

3 « sur la prairie pleine de gaîté; voici le jeune paysan, bruni

| « par son travail au grand soleil, sain et robuste; puis, épa-

__ « nouie comme Ja rose d'été qui s’ouvre au soleil vainqueur,

3 « la jeune fille aux vives couleurs, demi-nue, laissant voir

« des formes pleines et palpitantes, et dont les joues brülent

« de ses grâces ardentes. Les vieillards courbés sont eux-

7 « mêmes présents; et de leurs petites mains des enfants trai-

« nent le long râteau, ou bien, accablés sous leur charge

« embaumée, il roulent sans danger au milieu du foin trop

« lourd pour eux. L’herbe fauchée laisse échapper au Join ses

poussière de chaux que le vent rejette en partie sur le semeur. L/explica- cation paraît plus simple et l’image ainsi produite est plus satisfaisante à l'œil. En tout cas, il est apparent que le poète a enregistré là lobservation d’un fait bien réel.

1. Spring, 169171. — 2, Ibid., 211-216, — 3. Ibid., 831-840. — 4, Summer, 63, 66. — 5, Ibid., 220.

l thète de Thomson. Le grain chaulé avant les semailles laisse échapper une

« graines; tandis que tous avançant sur une longue ligne, ou « parcourant en tournant la prairie, étalent au soleil leur « moisson parfumée... À un autre moment ils proménent le « râteau sur le sol qui reparaît alors vert, et poussent le long « du champ la vague sombre; derrière eux les meules rousses « s'élèvent nombreuses en gaie succession ; et d’un vallon à « un autre, éveillant la brise, résonnent les voix confondues « du travail heureux, de l’amour, et d’une camaraderie « joyeuse !. »

Quelques traits pourraient être aussi relevés dans le tableau si plein d'éclat, de mouvement et de relief de la baignade et de la tonte des moutons. On y entend les cris des hommes, des jeunes garçons et des chiens qui poussent dans le ruisseau le troupeau effaré. On y voit le paysan impatient saisir un des moutons rebelles et le jeter dans l’eau. On y entend les bergers aiguiser leurs ciseaux sonores. On y voit laménagère attendre le trésor des blanches toisons. Auprès d’elle toutes les jeunes filles en gais costumes entourent le trône de celle qu’elles ont choisie pour reine. Tout le monde est joyeux et la tâche se poursuit activement. Les uns mêlent et agitent le goudron fondu, d’autres se tiennent prêts à imprimer sur le flanc haletant de l’animal la marque du maïître; quelques-uns entraînent un mouton récalcitrant; enfin (et le détail est digne de Théocrite ou d’un bas-relief antique) un jeune garçon tout fier de sa force maintient par ses cornes recourbées le bélier indigné *.

Plusieurs fois encore le berger figure dans les tableaux de l« Été », mais toujours avec la plus brève indication. Ici nous le voyons dormir sans souci au milieu de son troupeau, étendu sur le gazon moelleux, un bras autour de la tête; à côté de lui sa besace garnie de saines provisions, et, de l’autre côté, la houlette, son sceptre, et le chien vigilant *. Plus tard, après avoir sûrement enfermé son troupeau dans le parc, il regagne gaiment sa demeure, et de temps en temps soulage du poids de son seau plein à déborder la laitière aux joues vermeilles. — Enfin à deux reprises le poète mentionne les plaisirs du bain; chaque fois il s’arrête à noter les motifs de nu qui se présentent à son observation. Il voit dans les eaux du Niger « les jeunes filles « d'Afrique aux formes pleines baigner leurs membres de

1. Summer, 351-370, — 2. 1bid., 371-411. — 3, Ibid., 493-497.

FE

€ jais ! ». Il suit sur la surface d’une rivière d'Angleterre les mouvements du nageur; il voit sortir de l’eau ses tresses noires et ses joues vermeilles; il a noté (remarque plus précise) le souffle bref qui s'échappe de ses lèvres à chaque brassée; il a été charmé du reflet de lumière humide que renvoient ses flancs luisants ?.

L’« Automne » à son tour offre quelques descriptions des travaux et des plaisirs rustiques. « Aussitôt que le matin tremble € au ciel... devant le champ mûri la troupe des moissonneurs « se déploie en bon ordre. Chacun s’est placé auprès de la € jeune fille qu’il aime, pour se charger des plus dures fati- € gues, et pour adoucir par mille services affectueux le labeur « de l’amie. Les travailleurs se baissent et les gerbes épaisses « se forment, et dans les rangs courent les causeries, les « médisances, les plaisanteries du village, distraction inoffen- « sive qui trompe la longue tâche, et fait passer sans souf- « france les heures brûülantes. Le maître s’avance derrière « eux, dresse les meules, et, embrassant toute la scène d’un « regard satisfait, sent la joie gonfler son cœur. Plus loin les « glaneuses se répandent, et ramassent çà et là, épi par épi, « leur pauvre moisson *. »

La chasse n’est pas au poète une occasion de nous décrire le chasseur comme les chiens ou le gibier. Mais il s’est amusé à placer devant nous avec de copieux détails la scène du repas qui termine la journée. Nous entendons les récits des chasseurs; la modestie n’en est pas le trait caractéristique. Nous voyons même les provisions énormes sous lesquelles gémit la table; les jeux auxquels on se livre, une fois l’appétit satisfait, et la galanterie robuste avec laquelle on arrête au passage la servante peu farouche. Nous voyons surtout, au dernier acte de la pièce, les convives un à un vaincus roulant sous la table jusqu’à ce que, resté seul en face des bouteilles vides, « le « ministre à la panse énorme, grave et profond, dont la redin- « gote noire recouvre un goufre que la boisson ne peut remplir, « se retire, laissant là ses ouailles qui gisent à terre, et, rumi- « nant de tristes réflexions, déplore la faiblesse d’un siècle « dégénéré “ ».

1. Summer, 823, 824. — 9, Ibid., 1244-1256, — 3. Aulumn, 151-166. — 4. lbid., 498-569.

La récolte des noisettes, celle des fruits du verger, la vendange sont énumérées sans aucun trait descriptif qui nous montre les villageois occupés à ces tâches. Mais le poète a conservé le souvenir d’une vision qui l’a frappé sur les collines de Southdean; et quand il énumère les effets produits par un épais brouillard d'automne, il n’oublie pas « le berger qui, « perdu sur la lande, marche à grands pas et paraît gigan- « tesque ‘ ». — Enfin toute la population du village nous est montrée à l’occasion des fêtes qui célèbrent l’achèvement des travaux de l’année. Nous voyons le jeune homme danser, et, sous les circonlocutions du narrateur, nous reconnaissons le « reel » écossais; la & belle » du village est là « déployant « tous ses charmes, jeune, accorte et vive, riche d’une simple « beauté; elle lance à tel ou tel un regard significatif; et quand « le sourire de ses yeux porte un encouragement, les bâtons « s’entrechoquent, ou les lutteurs s’étreignent avec une force « redoublée ? ».

Ce sontaussi dans l’ (Hiver » les jeux des paysans, qui fournissent à Thomson l’occasion de quelques vers de description. Auprès du feu les gens € se répètent quelque histoire bien « connue de lutin, jusqu’à ce que tous sentent courir en eux « un frisson de terreur: ou bien dans la salle sonore ils se” « livrent à leurs rustiques ébats ; une simple gaité les anime; « on entend les éclats bruyants d’un rire sincère, le baiser « furtivement dérobé à la jeune fille qui, observant le galant « du coin de l’œil, a eu soin de se laisser surprendre, ou a « feint de dormir; puis ce sont les sauts, les claques, les « bousculades, et la danse qui suit la mesure d’une simple « musique Ÿ ».

[A D ET a . . . |. « Beyond the life Objects appear ; and wildered o’er the waste The shepherd stalks gigantic », etc.

(Autumn, 725-121.)

Wordsworth a vu cette même apparition. On peut se demander si Jorsqu'il l’a décrite, il ne s’est pas aussi souvenu des vers de Thomson :

« Angling I went, or trod the trackless hills By mists bewildered, suddenly mine eyes Have glanced upon him distant a few steps, In size a giant, slalking through thick fog. » : (The Prelude, Bk. VIH.)

2, Aulumn, 1222-1230. — 3. Winter, 611-698.

Il est toute une série de personnages humains que nous avons passés sous silence. Ce sont les acteurs des petits drames que le poète mêle, sous forme d'épisodes narratifs, à ses descriptions du monde. Cette partie de l’œuvre fera pour nous l’objet d’une étude spéciale. Les personnages qui y figurent n’ont que faire ici. Ce sont villageois et bergères aux costumes de satin, aux gestes et aux attitudes élégamment maniérés, comme ceux des scènes rustiques de Boucher ou de Lancret ‘. Mais au coniraire les passages que avons rencontrés au cours de ce chapitre nous ont plus d’une fois mis en présence de vrais paysans, vus dans la justesse de leurs mouvements, dans leur harmonie avec le milieu naturel, intéressants par eux-mêmes, et peints fidèlement. C'était là, on le reconnaîtra, une donnée bien nouvelle-alors et dont l’art pas plus que la littérature ne fournirait guère d'exemples dans ces premières années du xvrrI° siècle.

1. Voir par exemple les Quatre Saisons de ce peintre (Musée du Louvre, n° 462, 463, 464, 465). Les personnages de quelques-unes de ces jolies scènes sont peut-être gens de ville ou de châteaux. Mais la différence n’est pas facile à tracer entre les citadins et les campagnards.

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