John Forbes
8. Il mourut en 1791, le dernier survivant des amis du poète. Quelques jours avant sa mort, il recut la visite d’un « reporter » intelligent, à qui il put donner avec une entière lucidité d'esprit, et une grande précision de souvenirs, des renseignements nombreux et inappréciables sur la vie de Thomson, dont il fut Tami pendant vingt-deux ans, le voisin à Richmond, et dont il faillit devenir le beau-frère. « 1 became acquainted with Thomson in the year 1726 when he published his poem of Winter. He lived opposite to me in Lancaster Court, in the Strand.... » (Parke’s Memoranda…, dans Goopuuan's Library…, p. 214.)
AO
d’autres encore recherchent son amitié. Deux mois seulement se sont écoulés depuis la publication du poème, et Thomson peut écrire à Hill : « Vous m'avez donné la gloire ».
Mais cette gloire n’assurait pas au jeune poète des moyens d'existence. L’ « Hiver » avait été dédié à sir Spencer Compton, « Speaker » de la Chambre des Communes. Mallet avait écrit cette dédicace, et l'avait libéralement assaisonnée de l’ingrédient qui devait rendre le plat agréable. Les talents et les vertus de sir Spencer sont pompeusement célébrés et l’auteur lui dit en plein visage : « Comme le berger dans sa cabane « peut sentir et reconnaitre l'influence du soleil, avec une gra- « titude égale à celle des grands dans leurs palais, ainsi peut-il « m'être permis de dire combien j'ai conscience de ces bienfaits, « qui de tant de vertus puissantes tombent sur cette nation « dont ces .vertus sont l’ornement » !. L'auteur était donc en droit d'attendre du patron qu'il avait choisi quelque substantiel témoignage de satisfaction. Le « speaker » était un très puissant personnage ?; la protection de Mrs. Howard, qui le fit un jour premier ministre, lui permettait sans doute d'intervenir dans la distribution des places et des sinécures. Or, c’étaient là les récompenses visées alors par les écrivains. [ls les trouvaient moins humiliantes et moins précaires que les faveurs sollicitées de la cour par les gens de lettres d’un âge antérieur*. Thomson évidemment avait, depuis son arrivée à Londres,
1, « As the shepherd in his cottage may feel and acknowledge the influence of the sun, with as lively a gratitude as the great man in his palace, even I may be allowed to publish my sense of those blessings which, from so many powerful virtues are derived to the nation they adorn. »
2. Ce Wilmington était un personnage politique auquel peut s'appliquer, la spirituelle définition que l’on connait : un imbécile longtemps méconnu. La mère de Pope l’appelait, dit-on, the Proser, et Rob. Walpole résumait son jugement en ces termes : « after all he Was a poor creature ». Maïs la faveur de Mrs. Howard le fit créer en 17217 baron Wilmington, et eomte en 1730. [l ne fallut pas moins que son élévation au poste de premier ministre en 1742, pour que sa nullité devint manifeste.
3. «Ils échangèrent la protection de la Cour pour la protection des hommes d'Etat, et celle-ci fut aussi inévitable que l’autre. Que cette protection nouvelle ait été plus agréable, plus digne que l’autre, cela est de toute évidence. » (ALex. BeLJAme, Le Public et les Hommes de leltres en Angleterre au xvin° siècle, p. 353.) — Depuis l’avènement de Walpole aux affaires, la protection des ministres faisait défaut aux écrivains, aussi bien que celle de la Cour. Cest ce que Thomson et les aventuriers attirés à Londres vers la même époque n’avaient pas encore eu le Llemps de constater. 3 :
espéré pareille aubaine. En choisissant l’homme politique à qui dédier son poème, il avait cru s’arrêter à celui qui pouvait le plus sûrement lui assurer ce rêve de plus d’un poète, otium cum dignitate.
Rien ne vint; et la déception fut très grande. Sir Spencer resta tout à fait insensible à l'honneur qui lui était fait. Il ne répondit même pas aux compliments de l’auteur par l’envoi de quelques guinées. Ceci était une véritable infraction au code des usages qui régissaient alors les relations entre écrivains et grands seigneurs! ; c'était un affront qui demandait vengeance. Hill prit vivement fait et cause pour son jeune protégé. Il lui adressa quelques vers où le manque de goût et de tact du « speaker » était signalé à l’indignation publique. Thomson le remercie, le 24 mai, avec les formules exubérantes qui continuent à remplir cette correspondance. Il exprime en particulier toute l’admiration que lui inspirent les vers les plus frappants de la pièce. L'auteur de l’ « Hiver » devait faire appel à toute sa courtoisie pour s’extasier devant d’aussi médiocres imitations des distiques et des antithèses de Pope :
«Souriez de votre espoir évanoui — convaincu, trop tard, — « que la grandeur ne réside pas toujours chez les grands *.
€ Les patrons sont les grands de la nature, non pas ceux de « l'État; — et le génie est un titre que ne crée pas le grand « sceau. — Les rois, de la générosité de qui découlent les prin- « cipaux courants de la richesse, — sont pauvres en puissance, « quand ils veulent conférer des âmes . »
Une fois de plus il fallut accepter pour vivre un modeste emploi. Thomson quitta son logement de Lancaster Court, et, dans les derniers jours de mai, entra dans l’ € Académie » de Mr. Watts, Little Tower Street. Il y était précepteur d’un jeune homme que l’on suppose avoir été lord George Graham, le
4. « Tickell affirms that (with Halifax) no dedication went unrewarded. » (Jonxsox, Life of Halifax.) Voir aussi A. BeLIAME, Le Public et les Hommes de lettres, p. 357.
2, Smile at your vanished hope — convinced, too late, That greatness dwells not, always, with the great.
8. Patrons are nature’s nobles, not the state’s; And wits à title no broad seal creates.
Kings, from whose bounty wealth's chief currents flow, Are poor in power, when they would souls beslow.
second fils du duc de Montrose, et jusqu'alors un des élèves de Mallet. D’après sa correspondance avec Hill, nous pouvons conjecturer que ses fonctions lui laissaient beaucoup de loisirs, pendant les six mois passés à Little Tower Street. D'ailleurs il ne voyait là qu’une situation toute provisoire. La première édition de | « Hiver » était épuisée, et déjà l’heureux poète s’occupait d’en préparer une seconde.
Les vers de Hill avaient, s’il faut en croire Johnson, été reproduits par quelques journaux. Sir Spencer Compton s’'émut de la publicité donnée à cette affaire. Le poème et le poète auxquels il avait attaché si peu d'importance étaient en voie de devenir célèbres; il était temps de faire preuve de discernement et de générosité. On apprit donc à Thomson que le « speaker » le recevrait volontiers. L’entrevue eut lieu dans la matinée du # juin, et le poète la raconte aussitôt à Hill avec une bonhomie malicieuse. Le grand homme l’a reçu de façon civile — sans doute en dissimulant de son mieux son embarras, — lui à fait quelques questions banales, et lui à donné vingt guinées !. C'était, parait-il, le taux ordinaire auquel se payaient les dédicaces. Le « speaker » n’avait donc pas réparé ses torts par un don vraiment libéral, et Thomson ne conservait pas de cette largesse tardive une très chaude reconnaissance.
Il se trouva cependant fort embarrassé. La seconde édition allait paraître dans peu de jours. Les vers de Hill devaient y figurer, avec ceux que Mallet avait écrits sous la même inspiration. Il était pourtant difficile de flétrir publiquement l’absence de goût et l’avarice de Compton après avoir accepté son présent. Plusieurs lettres de Thomson à ses deux amis nous font assister aux péripéties d’une amusante comédie. Il voudrait bien conserver ces épiîtres où de chaleureux éloges consacrent son succès; il s'efforce de décider ses deux alliés à atténuer leurs critiques, et à en effacer des reproches qui n’ont plus de raison d’être. Mais les deux poètes n’entendent pas renoncer aux vers les plus mordants de leurs satires; ce sont les mieux
venus et ceux auxquels ils tiennent le plus. Toute la diplo-
matie de Thomson menaçait de rester impuissante dans cette
affaire délicate. Quand il croyait avoir décidé Mallet à des atté-
nuations nécessaires et faisait valoir cet exemple pour peser
1; Lettres à Hill du 4et du Tjuin.
sur Hill !, il apprenait au contraire que Mallet tenait mordicus à ses apostrophes indignées, et, plutôt que d'y renoncer, proposait, au grand émoi de notre poète, de supprimer le tout, éloges à l’auteur et reproches au patron. Puis, c'était Hill qui tour à tour consentait et refusait, si bien que le malheureux Thomson lui adressait une dernière et pressante demande trois jours avant le tirage de l'édition ?.
Enfin le poème fut publié vers la fin de juin *, avec les deux pièces. Nous ne savons pas si Mallet avait changé quelquechose à la sienne ‘; il semble que Hill ait consenti à quelques retouches *. Une troisième pièce élogieuse s’ajoutait aux deux autres. Elle était signée du nom de Mira. C'était le pseudonyme nou-
1. «.… As the case now is, one of your infinite delicacy will be the best judge, whether it will be proper to print these two inimitable copies of verses I have from you and from Mr. Mallet, without such little alterations as shall clear sir Spencer of the best salire I ever read... » (Lettre à Hill, du 7 juin 1726.)
2. Lettres à Hill des 4, 7, 11 et 17 juin, et à Mallet du 13 juin.
3. En un format in-octavo, tandis que la première édition élait inquarto. Le nom de l’auteur n’y est plus suivi des lettres A. M. qui se voient au titre de l’édition du mois de mars, bien que, nous le savons, Thomson n’y eût point de droit. Cette édition fut l’objet, dans la même année, de nouveaux tirages qui portent, comme seule différence, des pages de titre modifiées et indiquant la 3° et la 4° édition.
4. To Mr. Thomson on his publishing the second edition of his poem called Winter, by Davin MarLocu. Il semble que ce soit la dernière occasion où l’ami de Thomsou ait conservé son nom patronymique. Il figure la même année (sept. 1126) sous le nom de Mallet, dans la liste des souscripteurs au Miscellany publié par Savage. Mais, dans ses relalions avec ses amis, le nom de Mallet était depuis quelque temps adopté. La lettre de Thomson, du 10 juillet 1125, commence par ces mots : « Dear Mallet », et se lermine par ceux-ci :
Nor by a morlal seen, save he A Mallet or a Murdoch be.
Mr. P. Cunningham (édit. des « Vies de Johnson ») indique à tort ce changement comme ayantété brusquement effectué vers ce moment. Dans une lettre à Ker, de septembre 1724, Malloch dit : « My cousin Paton would have me write my name Mallet, for there is not an Englishman that can pronounce it». — Ilest une autre raison qu'il ne mentionne pas : Malloch se prêtait à une-transformation en Moloch, qui déplaisait à notre Écossais.
5. To Mr. Thomson doubling lo what patron he should address his poem called Winter, by Aaron Hizc. La pièce se trouve dans le Recueil des poésies de Hill (The English Poels in 100 vol , 1822, vol. LX, p. 40).
6. To Mr. Thomson on his blooming Winter, by Mira. — « ..… I believe you could with a liltle trouble, make Clio’s verses very pretty — lovely. » (Thomson à Mallet, 13 juin 1726.) — « Her name (Clio) has of late been so abused and scandalised, that I am informed she has lately changed it for t'iat of Myra... » — (The British Journal, Saturday, 24 september 1726.)
Nan LM bd, de
vellement adopté, sur le conseil de Mallet, par Martha Fowkes dont le premier nom de plume, Clio, était devenu trop célèbre. Cest Mallet aussi qui avait demandé à l'obligeant bas-bleu cette contribution à la gloire de Thomson. Il avait revu et amélioré les vers.
Cette deuxième édition conserve du reste la dédicace de Mallet ", et les lecteurs devaient être surpris du contraste que présentait l’adresse en prose au speaker et les épîtres de Hill et de Mallet où il était question de lui. Thomson n'avait pas ajouté de vers à sa première production ?; mais il l’avait fait précéder d’une préface en prose qui est en heureuse opposition avec le ton et le style de la dédicace. C’est une sorte de manifeste poétique où l’auteur fait sa profession de foi avec fierté, avec indépendance, avec une véritable élévation de pensée. Il revendique les droits de la poésie : on n’y veut voir souvent qu’un amusement frivole, il y montre les plus nobles plaisirs qui aient charmé les hommes «depuis Moïse jusqu’à Milton ». Il s'élève du reste contre l’emploi vil, mercenaire ou puéril qui est trop généralement fait alors de la langue des vers. La poésie ne restera pas dans son état présent. Le retour aux sujets grands et graves la sauvera. Rien n’y contribuera plus que l’étude de la nature trop longtemps négligée. Et, après quelques compliments aux trois confrères qui lui ont donné un témoignage poétique de leur sympathie et de leur estime, il termine cette page de noble et haute critique, en annonçant son projet de traiter les autres « Saisons » *.