Viclor Hugo, chap. 1, p
3. Dans un petit nombre de pages de la Légende des Siècles, la pièce qui a pour titre La Comête nous fournirait à elle seule ces exemples :
« Ne questionnez point sur son itinéraire Ce fantôme de nuit et de clarté vêtu. »
« Laissez ces yeux de flanime à ce masque de l’ombre: Ne fixez pas sur eux vos yeux; et ce manteau
De lueur où s’abrite un sombre incognito,
Ne le soulevez pas, » etc.
« ……. Donnant aux algèbres L'ordre de prendre un peu de lumière aux ténèbres. »
« Les yeux d’une lumière invisible noyés. »
« Soudain, un soir, on vit la nuit notre et superbe A l’heure où sous le grand suaire tout se tait, Blêmir confusément, puis blanchir. »
production richement variée d’un peintre tel que Rembrandt. Mais la langue ne peut même tenter de rendre ces subtils phénomènes ; elle ne fournit qu’un petit nombre de mots correspondant aux notes extrêmes et brutales de cette gamme aux mille valeurs. C’est une des causes pour lesquelles, en dépit de l’admirable habileté avec laquelle le rythme est soutenu ou varié, la poésie de Victor Hugo comporte pour certains lecteurs une impression de monotonie et de fatigue. Du reste, et c'est là ce que nous avons à retenir, là même où cette opposition d’une tache sombre et d’un éclat brillant produit l'effet le plus heureux, c’est, chez le poète français, la lumière et non pas la couleur qui nous frappe et nous éblouit.
Il n’en est pas ainsi de Thomson. Le développement de son poème l'appelle sans doute plus d’une fois à enregistrer des apparences de pure intensité lumineuse. Nous avons dit combien ses descriptions de levers et de couchers de soleil sont justes et sont belles; nous avons remarqué son aptitude à noter les effets les plus puissants ou les plus délicats des phénomènes de lumière, Il est épris de cette beauté éclatante ou subtile. [Il s’abandonne à un enthousiasme lyrique lorsqu'il apostrophe la « lumière, source de toute joie... émanation « divine; robe radieuse de la nature », ou le « soleil, âme des « mondes, dont l'éclat révèle le Créateur ! ». Mais dans ces descriptions même son mode d’observation se distingue en deux points de celui du poète français que nous avons pris pour terme de comparaison. Il note la valeur d’une lumière en la distinguant d’un degré différent de lumière, plutôt que par le contraste tranchant de l’ombre; et il ne sépare guère l’observation des phénomènes lumineux de celle des oppositions de couleurs. Dans les autres passages, c’est-à-dire dans les plus nombreuses de ses descriptions, il note de préférence la coloration des objets. L? «Été », par exemple (et nous choisissons cet exemple comme le plus significatif), P « Été » renferme quinze notations d'effets purement lumineux, contre vingt-sept indications de couleurs ?
1. Suminer, 90-96. Le mouvement se prolonge jusqu’au vers 174.
2. On peut comparer à cette proportion les chiffres suivants :
Dans Le Satyre (Légende des Siècles) 78 effets de lumière, pour 27 effets de couleur (dont moitié, portant sur la notation de blanc et de noir, devraient peut-être plus justement figurer dans le premier groupe).
Dans Les Pauvres Gens, 36 effets de lumière, et 71 notations de cou-
Les couleurs, par elles-mêmes et indépendamment des surfaces qu’elles recouvrent, ont pour notre poète un charme, une beauté, une expression particulière à chacune. Lorsqu'il mentionne, dans son poème « sur la Mort de Newton », les teintes diverses produites par la décomposition du prisme, les épithètes qu'il attache à la plupart des nuances suggèrent une impression de plaisir ou d'émotion sympathique : « le rouge ardent, l’orangé fauve, le jaune délicieux, le vert qui repose et rafraichit, le pur bleu, le sombre indigo de teinte plus triste, le violet peu distinct ‘ ». D'ailleurs ce sont les tons francs de la gamme qui, dans ses descriptions, apparaissent presque seuls. Peu de notations de nuances exceptionnelles, pas de termes recherchés et curieux. Mais seulement quelques mots très simples correspondant aux trois ou quatre couleurs les plus généralement répandues dans la nature : le bleu du ciel et des eaux; le jaune des champs müris, des feuillages d’automne et des surfaces que dore le soleil; le rouge dont s’empourprent les nuages du couchant, et le vert qui revêt le sol. C’est avec ce clavier peu étendu que le poète devra lutter contre la merveilleuse magie des couleurs de la nature. Aussi ne vise-t-il pas à faire traduire par sa plume l’exacte nuance des objets. Ici encore, comme lorsqu'il s’agit de peindre l’ensemble d’une scène, il évoque en nous une impression analogue à celle qu’il a ressentie. Notre esprit se chargera d'imaginer la coloration spéciale qui a donné à l’objet son caractère et à l’âme du poète son émotion. Nous avons vu combien sont nombreuses et variées les descriptions du ciel dans les « Saisons ». Toute la couleur en est fournie par trois mots : blue, azure, cerulean. Encore l'emploi qui en est fait ne correspond-il pas à des nuances distinguées l’une de l’autre avec précision. Et cependant qui ne sent, grâce à la diversité de l’impression qui accompagne chaque peinture, les tonalités différentes de ce ciel de printemps, léger, lumineux, tout baigné des blancheurs des nuées ?; de ce ciel d’été embrasé, tout rempli d’or fluide, qui fond et absorbe les nuages, et étend l’azur sans tache de son dôme jusqu'aux bords extrêmes
leurs. Dans les 340 premiers vers de Jocelyn, 16 notations de lumière et 11 de couleurs. il è