‹ James ThomsonChapitre 273 sur 294 · OR 20 | LS · texte numérisé non relu

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Cette opposition dans la carrière fournie par les deux poètes peut du reste être expliquée. Les œuvres de jeunesse de Milton sont la dernière fleur épanouie de la Renaissance anglaise. Si grave que s’y montre déjà le jeune puritain, il a partagé l’enthousiasme des poètes du grand siècle pour la nature et pour l'art. La pureté morale et la noblesse des aspirations s’allient chez lui au plaisir du beau, à la volupté des formes caressantes et des séduisantes couleurs, des sons et des parfums enivrants, comme dans son œuvre les pieuses invocations chrétiennes sont associées aux souvenirs du paganisme. Mais quand, vieilli, vaincu, irrité il écrit le « Paradis Perdu », il méprise les grâces et les sourires de la Muse de sa jeunesse. Il ne fait pas seulement alors œuvre d'artiste, mais autant ou plus œuvre de croyant et de partisan. C’est un chrétien qui célèbre la gloire de Dieu, et c’est un puritain qui proteste, par l’austère sublimité de son sujet, contre l’art profane et corrompu de la cour des Stuarts. Le souci des raffinements prosodiques lui parait indigne d’un pareil labeur. S'il doit parler un langage digne de ses sujets, il en trouvera l'inspiration dans l’ardeur de sa foi et dans le secours de son Dieu. Ses lèvres ont été touchées du charbon ardent, il n’a cure des artifices de la prosodie ni du cliquetis des rimes.

C'est un peu, toutes proportions gardées, dans une disposition d’esprit analogue, que Thomson écrivait les « Saisons ». Il apporte à cette glorification du monde visible quelque chose de l’ardeur avec laquelle le poète chrétien chantait son Dieu. La langue du « Paradis Perdu » n’est pas trop grave pour un pareil sujet. Mais plus tard l’âge et l’expérience de la vie ont diminué cette ferveur un peu solennelle. Son œuvre épique est achevée, il prend pour le sujet de son œuvre dernière un thème léger. Et d’autre part son goût littéraire s’est affiné; il est devenu plus sensible à des beautés qui semblent être de pure forme. Il comprend que le poëte ne doit dédaigner aucune des conditions qui séparent la langue des vers de la prose. Il goûte ce qu’il y a de beauté raffinée et délicate dans la maîtrise d’un poète assez sûr de son instrument pour en tirer des effets difficiles et une exquise mélodie. Voilà comment, après avoir triomphalement restauré le vers blanc, il en vient à adopter la strophe de Spenser avec ses riches combinaisons, avec l’harmonie sonore de ses triples rimes.

Thomson n’eut guère le temps de jouir du succès de son dernier poème. Mais l'avenir a justifié Pambition qui lui inspirait cette œuvre longuement et amoureusement élaborée. Le poème des « Saisons » lui assure une place parmi les poètes les plus populaires de l'Angleterre. Les sujets y sont de ceux que tous comprennent et qui plaisent à tous ‘. La forme est propre à flatter les goûts de la foule presque également par sa beauté et par ses défauts. Mais « le Château d’Indolence » le range aussi parmi les poètes rares et délicats qui plaisent à un public de choix, plus exigeant et plus sensible aux charmes de l’art. Cest le grand honneur de Thomson d’appartenir ainsi au groupe très peu nombreux des poètes complets, de ceux qui s'adressent à la fois à la foule et à l'élite *. Et dans ce groupe nous serons tentés de le placer très haut si nous songeons qu'il a deux fois fait preuve d’une vigoureuse et féconde indépendante de génie. De ses deux chefs-d’œuvre l’un à rétabli, dans un monde à l'horizon artificiellement borné, la connaissance et l’admiration de la nature, l’autre a revendiqué contre un goût étroit et prosaïque les droits de l’art et la beauté de la forme.

1. « I have found the book (les « Saisons ») in the hands of shepherds in :

the most remote solitudes, who never saw another book save their Bible; and heard some of its finest passages repeated by clowns. » (J. More’s Strictures, ch. IV, p. 16.)

Le célèbre Paul Jones était, paraît-il, un admirateur fervent des « Saisons » : (Voir TuckERMAN, Thoughts on the Poels, XI, p. 100). On peut croire qu’il aurait peu goûté le « Château ».

Plus d’un enfant du peuple aura dû à Thomson une initiation aux beautés de la nature et à celles de la poésie, comme la Maria d'Aurora Leigh.

« Often Loo The pedlar stopped and.

te NOouId toss her down A Thomson’ s Seasons mulcted of the Spring. » (Aurora Leigh. Third Book.)

2. Un groupe dans lequel il faudrait placer Chaucer, Spenser qui revêt des pures beautés de ses vers d’adorables contes, Shakespeare partout, Milton selon les œuvres considérées, Gray pour son élégie, Wordsworth pour les portions définitives de son œuvre, et Burns pour toute sa production littéraire; mais où ne prendraient place ni Young dont l'emphase verbeuse reste toujours un peu vulgaire, ni Goldsmith, Cowper ou Crabbe qui n’ont pas eu l’amour des beaux rythmes, ni Byron qui vaut plus par le mouvement et l’éloquence que par l’art achevé du vers, ni le grand Shelley qui ne parle pas à la foule.

Nous avons terminél’examen de cette œuvre considérable où, durant vingt années, se sont accumulées, entre le puissant poème du début et l’exquise fantaisie de la fin, tant d’autres productions submergées depuis dans l’oubli.

Quelle que soit la valeur de ce bijou de prix, le Château d’Indolence », les « Saisons » demeurent cependant l’œuvre capitale de Thomson. C’est de là qu'a jailli, non seulement pour la littérature de l'Angleterre, mais pour toutes celles de l'Europe, une source nouvelle et généreuse de sensations, d'émotions et d’inspirations. Le culte ainsi restauré de la beauté de la nature a fait naître depuis bien des travaux subtils ou profonds. Mais le poème des « Saisons-» reste le tableau le plus fidèle et le plus riche où jamais aient été fixés les mouvants aspects des choses, en même temps qu’il en est le plus simple et, en un sens, le plus classique par ses grands partis et sa large exécution.

Si donc nous pouvions dire, en commençant cette étude, que l’œuvre se détache comme un des points de repère dans l’histoire des lettres anglaises, nous pouvons maintenant aller plus loin et conclure qu’il n’est pas dans cette histoire d’événement plus important, plus fécond en conséquences heureuses. L'apparition des « Saisons » marque la fin d’une époque et l’avènement d’une ère nouvelle. Sans doute le cours du siècle verra naître encore — et mourir — plus d'un poème en imitation de Pope, mais l’école d’où relèvent de pareilles

œuvres, cette école qui semblait être alors en pleine gloire et en pleine puissance, est désormais condamnée. Elle est mortellement atteinte parce que l’élément nouveau qu’introduit le poème de Thomson dans la littérature : l’influence directe, franche et vivifiante de la nature, fait violemment apparaître le caractère artificiel et mesquin d’une poésie qui vit seulement de raisonnements et d’esprit et de souvenirs livresques. Elle est en Angleterre plus gravement frappée qu'ailleurs parce que le retour à la nature y est en même temps le retour à la tradition nationale. C’est pour avoir, malgré le goût alors dominant, malgré toutes les influences adverses, renoué cette tradition que Thomson mérite d’être considéré comme un des représentants éminents du génie de sa patrie.

Nous disons de sa patrie et non pas de sa race, et c’est peutêtre à la distinction de ces mots qu’il faut demander la solution de questions souvent agitées. II semble bien que cette idée de race, dont un grand écrivain voulait faire le pivot d’une histoire de la littérature anglaise, ne se prête pas là mieux qu'ailleurs à une explication des faits ni à la justification d’un système qui s’appuierait sur elle. Y a-t-il une race anglaise”? Non, sans doute, puisqu'il n’est pas de peuple qui se soit formédu mélange de plus d'éléments divers. De ces éléments en est-il un qui ait dominé au point d’imposer ses caractères à la masse? Rien à cela d’impossible, mais rien de plus incertain. L'ancienne opinion qui supposait les Celtes de la Bretagne annihilés ou refoulés par les envahisseurs Saxons est, on le sait, fortement battue en brèche aujourd’hui. Les historiens penchent à ne voir dans les conquérants venus du continent qu'une colonie superposée à l’élément autochtone, et qui, loin de le détruire, n’a pas réussi à le modifier radicalement !. Mais d’ailleurs, sans nous attarder à ces obscures hypothèses, quel profit pourrions-nous tirer de

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