‹ James ThomsonChapitre 7 sur 294 · Voir en particulier Winter, de 5 à · texte numérisé non relu

Voir en particulier Winter, de 5 à

2. Dryburgh Abbey est, il est vrai, située sur la rive de la Tweed qui appartient au comté de Berwick. Mais le cours seul du fleuve la sépare du

Roxburghshire.

3. « For a long period after Scotland became British, we had no literature... Then came the schisms in our National Church, and the fiercer schisms in our Body Politic : Theologic ink, and Jacobite blood, with gall enough in both cases, seemed to have blolted out the intellect of the country. » (CARLYLE, Essay on Burns.)

eux, ce qui semble bien indiquer qu’on trouvait en lui un parfait presbytérien. Quand il était encore à Ednam, le presbytery, ou conseil des ministres d’un certain nombre de paroisses, l’avait choisi pour clerc, c’est-à-dire pour secrétaire et trésorier. Nous trouvons ce renseignement dans le volumineux mémoire apologétique d'un maître d’école que ce conseil presbytérial avait frappé. L'ouvrage met en scène le digne pasteur et rapporte tout au long des dialogues où il figure comme interlocuteur ‘. Ils sont de bien fastidieuse lecture et n’éclairent pas d’une vive lumière la psychologie des personnages. Mais ils servent à montrer dans quelle atmosphère de soucis étroits, de controverses pédantes et mesquines et d’intolérance inquisitoriale vivait comme bien d’autres le père de James. Ce n’est pas de là évidemment que vint au jeune homme l'impulsion première qui tourna son esprit vers la poésie.

Sa mère au contraire (et la même constatation a été faite pour plus d’un grand écrivain), sa mère était douée de ces qualités de vive sensibilité, d'imagination active et de chaleur enthousiaste qui sont comme les matières premières dont est faite une âme de poëte. «Ses dons naturels, nous dit Murdoch, « étaient exceptionnels; elle possédait toutes les vertus sociales «et domestiques; elle avait une imagination qui par sa viva- « cité et sa chaleur était à peine inférieure à celle de son fils, « et qui élevait ses exercices de dévotion à un diapason voisin « de l’enthousiasme. » Ces qualités, nous le verrons bientôt, n’excluaient pas un sens pratique et une fermeté de conduite tout écossais. Elles n’avaient pas pour effet de transformer Mrs. Thomson en une femme savante ni en une femme lettrée. Il est impossible cependant de ne pas noter, au nombre des influences qui ont pu contribuer à former l'esprit du poète, celle de cette mère aimable, d’esprit enjoué et- de cœur ardent à qui son fils a rendu plus tard un hommage de reconnaissance éloquente.

Comment aussi ne pas signaler, parmi les influences qui, dès les premières années, ont pétri et façonné l’âme de l’enfant, cette Bible où sans douteila appris à lire, et qui fut, jusque bien avant dans les années de l’adolescence, le sujet constant de ses lectures, de ses méditations et de ses études? Il y avait dans le

1, Kirkwoon’s Plea before the Kirk, p. 50, 52, etc.

livre merveilleux un inépuisable trésor de richesses poétiques que toute la sécheresse du culte presbytérien ne parvenait pas à cacher. Et quand, au lieu du froid enseignement de l’Église, la mère de James commentait le texte sacré avec son ardente imagination et sa sensibilité exaltée, la Bible alors donnait à l'enfant, avec de fortes et fécondes émotions, l’éblouissante intuition des beautés d’une poésie grandiose.

A défaut d’anecdotes précises sur les première années de cette vie, un écho nous a été transmis par un critique assez voisin des contemporains du poète pour que ses renseignements méritent d'être recueillis. « L’attachement du poète pour la « simplicité des champs et pour le charme romanesque de la « solitude fut précoce et remarquable. Tandis qu’il était encore « tout enfant, on le voyait souvent s’écarter de ses petits com- « pagnons, et ceux-ci le retrouvaient parfois errant seul parmi « les taillis ou les buissons, sur le bord des ruisseaux ou sur « les pentes des monts... Ces habitudes de flânerie méditative « lui donnèrent une certaine gaucherie de manières qui ne « l’abandonna jamais, mais il leur dut un commerce avec les « choses dans leur essence et dans leurs rapports, qui compen- « sait amplement son manque d’aisance par une rare provision « de sentiment et de savoir ‘. »

IIT

James reçut sans doute à l’école de Southdean les premiers éléments d’une éducation solide, telle qu’en pouvait fournir déjà un village écossais des Basses-Terres. Il semble que, dès ces premières années, il ait montré d’heureuses dispositions. Son père, en effet, ne se contenta pas pour lui de l'instruction de l’école de sa paroisse, et, quand l’enfant eut douze ans, il fut envoyé à Jedburgh pour y recevoir ce que nousappellerions une éducation d’ « ordre secondaire ». Dès ce début du xvrrr° siècle

. 4.3. Morr’s Strictures on Thomson’s Seasons, chap. vi, p. 172. L'ouvrage est publié à Londres en 1771. |

Allan Cunningham donne aussi ce détail précis : « Dans sa jeunesse, il trouvait un grand charme à s’asseoir sur les collines voisines des sources du Jed et à y voir les étoiles apparaître une à une, les nuages s’amasser.… ». ç« Vie de Thomson », p. 44.)

la société écossaise montrait, à tous ses degrés, un zèle ardent pour l'instruction populaire ‘. C’était alors un trait spécial à ce pays. Nous y voyons aujourd’hui un de ses plus nobles titres d'honneur, et l’une des causes principales du merveilleux épanouissement intellectuel qui à fait à l’Ecosse une si grande part dans l’histoire de la pensée anglaise depuis deux siècles. En dehors de la région des Hautes-Terres, l’instruction primaire était largement assurée aux enfants du peuple; l’enseignement secondaire était accessible à ceux d’entre eux que leur intelligence et leurs aptitudes désignaient pour une première sélection; plus tard, et dans les mêmes conditions, l'accès des universités leur était ouvert. Mais il fallait aux parents et aux élèves payer parfois de beaucoup de résolution et d'énergie les avantages offerts par cette libérale et démocratique organisation de l’enseignement. Jedburgh était situé à environ huit milles de Southdean. Son « école de grammaire » n'avait pas d’internat. Si pittoresque et si variée que pût être la route, qui suivait le cours du Jed et passait au pied des ruines de Ferniehirst Castle, nous avons peine à imaginer le studieux bambin parcourant une si longue distance pour aller étudier son rudiment. Nous devons supposer qu’il recevait l’hospitalité de parents ou d’amis qui habitaient à une moindre distance de Jedburgh. Nous savons en effet qu'il fit souvent séjour à Minto, où son oncle était jardinier, à Chesters, à Ancrum, à Marlefield. Cette grammar-school de Jedburgh avait obtenu une haute réputation dès le début du xvrr° siècle ?. A l’époque où Thomson y vint commencer l’étude des langues anciennes, elle était dirigée, dit Murdoch, par un maïtre de talent. Quant à l'installation matérielle, elle était des plus simples. L'école n’avait même pas de bâtiment particulier. C'était un des bas-côtés de l’église qui recevait pendant les heures de classe maitre et élèves *. — Le peu que nous savons

1. Dès le temps de John Knox les réformateurs voulaient consacrer à l'instruction populaire une partie des revenus confisqués au clergé catholique. (W. Scorr, « Hist. d’Ecosse », 2° série, p. 71, 8.)

2, The New Statistical Account of Scotland, part. I : Jedburgh.

3. Au dire du Dr. Somerville qui, nommé en 17175 ministre de Je dburgh, y retrouva d’anciens camarades du poète. — Mr. Logie Robertson précise davantage et indique, comme consacrée à l’école, la seule chapelle de Saint-Mary. Cela est d'autant plus vraisemblable que le sit vaisseau de Jedburgh Abbey a 130 pieds de longueur. à

de cette période de la vie du jeune Thomson ne nous montre pas chez lui un goût très vif pour l'étude des langues mortes. «€ Maudite soit la Tour de Babel! » disait-il un jour à demivoix. Le maiïtre l’entendit et lui demanda ce qu’il entendait par là. « Sans la Tour de Babel, répondit-il, on n'aurait pas Q à apprendre de langues !! »

C'était donner de lui une fâcheuse idée au digne professeur; et nous savons qu’en effet celui-ci ne voyait en James qu’un élève fort ordinaire. Mais cette opinion n’était pas celle de tous les hommes qui connaissaient l’enfant. Mr. Robert Riccaltoun, un des amis de Thomas Thomson, exploitait une ferme à Earlshaugh, dans la paroisse de Hobkirk, très voisine de Southdean. C'était un homme jeune (il n’avait que neuf ans de plus ne que James), qui venait de recevoir l’éducation de l’Université,

et qui du reste, renonçant à sa première carrière, entra plus tard dans le ministère ecclésiastique ?. Riccaltoun avait de bonne heure deviné chez le jeune James une intelligence d'élite. I1 s'était offert à surveiller et à diriger ses études dès le jour où l’enfant fut envoyé à cette école de Jedburgh où lui-même avait étéélève. Le premier en date des biographes de Thomson, Shiels, insiste sur ce fait que Riccaltoun (il l'appelle Rickerton) appréciait le talent poétique de son jeune ami et croyait pour lui à un brillant avenir, alors que le maître de l’école ne : voyait en son élève qu’un esprit au-dessous de la moyenne. L’intelligent et serviable fermier de Earlshaugh fit partager à L- d’autres la bonne opinion qu’il avait du médiocre écolier. Quelques-uns des personnages marquants du pays, sir Gilbert

Elliot ‘, de Minto, chez qui l’oncle et le cousin de James étaient __ jardiniers, Mr. Haliburton, de New-Mains, qui habitait Dry- __-burghÿ, et sir William Bennet, de Chesters dans le voisinage

1. Cité par Robert Bell d’après les manuscrits laissés par le Dr. Somer- Pasvile, 2, Il devint, en 1725, l’année même où Thomson quitta l'Écosse, ministre de la parosse de Hobkirk où se trouvait sa ferme d'Earlshaugh. à 3. Monthly Review, vol. IX, p. 481.

__ 4. Le grand-père de lord Minto.

- 5. Cest là, d’après lord Buchan qui fut le propriétaire du domaine, que É Thomson aurait écrit ses premiers vers. Ainsi s’expliqueraient à la lettre — les mots du poète:

7 « The Tweed (pure parent stream Whose pastoral banks first heard my Doric reed). » < (Autumn, v. 889, 890.)

Ai

18 JAMES TIIOMSON.

immédiat de Southdean, encourageaient les efforts du jeune poète, et le recevaient chez eux avec une gracieuse affabilité. Quelques-uns d’entre eux cultivaient aussi la poésie. Sir William Bennet faisait des vers et recherchait à Edimbourg la société de ces gens d’esprit et de ces poètes dont Allan Ramsay était le plus en vue '. Quant à Riccaltoun, ses talents poétiques étaient d'ordre vraiment élevé ?. Il a eu le grand honneur de fournir à Thomson, non seulement des avis et des encouragements précieux, mais même le modèle ou au moins l'exemple qui a décidé le poète à entreprendre son œuvre capitale.

Nous pouvons donc assez bien imaginer quels furent les occupations, les plaisirs et les travaux de James pendant ces trois années. D’une part cette routine de l’école à laquelle il apportait peu de zèle et où il ne réussissait guère; et, d’autre part, de nombreuses heures données avec enthousiasme à la production de poésies variées. Ses camarades et son maitre le jugeaient peu intelligent puisqu'il s’acquittait moins bien que beaucoup d’autres des exercices où s’alimentait le travail de l’école. Il prenait son parti sans mauvaise humeur de ces opinions défavorables, et jouissait à plein cœur des plaisirs que lui offrait la vie. C’était en première ligne le charme des lieux, de toutes ces parties du Roxburghshire qu’il parcourait successivement dans ses visites à ses patrons et à ses amis, de ce

1. Sir Gilbert Elliot fit au moins souche de poètes. Le troisième baronet, un autre sir Gilbert Elliot (1722-1717), est l’auteur d’une charmante chanson pastorale, et sa sœur, miss Jane Elliot, a laissé une ballade patriotique, The Flowers of the Forest, qui n’est pas oubliée. (Voir Chamber’s Cyclopædia, 1, 713.) 4

2. Robert Riccaltoun (dont le nom se rencontre sous bien des formes variées, Rickleton, Rickerton, etc.), né en 1691, mourut le 47 septembre 1769. Deux ans après, ses œuvres furent publiées à Edimbourg en 3 vol. in-8. Ce recueil ne renferme pas de poésies; c’eût été donner un caractère trop léger aux productions d’un ministre de l’Église presbytérienne.

La pièce de vers qui inspira à Thomson l’idée de son premier poème a pour titre À Winter's Day. Klle parut d’abord anonymement dans un Miscellany de Savage en 1726, et fut attribuée à Mallet. Elle fut reproduite dans le Gentleman’s Magazine en 1140 (p. 256) sous ce titre : «A Winter’s Day written by a Scotch clergyman, corrected by an eminent Hand ». Dans un numéro de mai 1853 du Gentleman’s Magazine, P. Cunningham reprend pour son compte l'attribution à Mallet. Mais l'autorité de Thomson luimême résout la question sans laisser de doute : « Mr. Riccaltoun’s Poem on Winter, which I stili have, first put the design into my head. In it are some masterly strokes that awakened me ». (Lettre au Dr. Cranstoun, de

septembre 1725.)

district du Teviotdale si riche en bois, en eaux et en rochers, de cette vieille et pittoresque petite ville de Jedburgh avec ses ruines dont l’une remonte au x° siècle, avec son imposante abbaye et son château, avec les souvenirs évoqués par cette maison restée intacte depuis le temps où Marie Stuart malade y séjourna ‘; de ce Jedburgh qui plus tard faisait sur un autre grand poète une si frappante impression : « Situation char- « mante et romantique; des jardins et des vergers mêlés aux « maisons — de vieilles et nobles ruines — une cathédrale autre- « fois magnifique, et un château fort. Toutes les villes ont dans « cette région un air de grandeur antique et rude... Le Jed est « une petite rivière pittoresque... Nousen avons, avec quelques « dames, suivi la rive en amont pour voir Love-lane, et Black- « burn, deux sites féeriques ?. » C’étaient aussi les joies de la famille. Il les goûtait vivement, et nous verrons avec quelle peine il put se décider un peu plus tard à s’éloigner des siens ÿ. C'étaient enfin les satisfactions de sa jeune ambition poétique, et les encouragements flatteurs des patrons auxquels il montrait ses vers. De ces premiers essais un certain nombre nous sont parvenus. On les trouvera étudiés à leur place dans l’œuvre du poète. Ils sont intéressants si nous y cherchons, sous les inexpériences d’un écrivain de quatorze ans, et sous les réminiscences classiques, le germe des qualités que manifestera plus tard l’auteur. En eux-mêmes, ils sont de peu de valeur. On eût pu craindre que l’indulgente approbation de patrons trop bienveillants ne développât chez le jeune homme une vanité dangereuse pour son talent même. Heureusement il montrait, dès ce moment, une sûreté de goût plus rare que le don précoce de mettre sur pieds quelques vers. Il était pour lui-même plus sévère qu’on ne l'était autour de lui, et, le premier jour de chaque année nouvelle, il brûlait les productions de l’année écoulée. La cérémonie s’accomplissait avec

1. The New Statistical Account of Scotland, part I : Jedburgh. 2. Burns, The Border Tour, May 1187 (The Works of Rob. Burns, with his

| Life, by Allan Cunningham, in 8 volumes, London, 1834, vol. VII).

3. Bien des années plus tard, quand lui-même était très proche de sa fin,

“ voici comment il parlait d'eux : « Puisque nos bons, nos tendres parents

n’ont pas assez longtemps vécu pour recevoir les témoignages de cette extrême reconnaissance que je leur devais (et rien n'aurait pu me causer

- un plaisir égal à celui-là), le seul retour que je puisse aujourd’hui leur

donner, c’est l'affection envers ceux qu’ils ont laissés derrière eux... » (Lettre à sa sœur, Mrs. Thomson de Lanark, du # oct. 1747.)

une certaine solennité. Les pièces étaient détruites dans l’ordre où elles avaient été composées; et, pour faire aux poésies sacrifiées de poétiques funérailles, l’auteur consignait le souvenir de chacune d’elles dans une pièce humoristique où il énonçait les motifs qui justifiaient l’exécution ‘.

Le moment vint où d’autres études appelaient le jeune écolier. Le révérend Thomas Thomson destinait son fils à la carrière qu'il avait embrassée lui-même. C'était, de fait, la seule qui fût ouverte à James, s’il ne voulait pas redescendre à ces métiers manuels où se trouvaient confinés tant d’autres membres de sa famille. Il fallait donc dire adieu à ses parents, à Southdean et à Jedburgh, aux amis et aux lieux où son cœur s'était attaché pour aller faire à Edimbourg le long apprentissage du ministère ecclésiastique. En 1715 ?, il partait pour l’université. Une tradition, qui nous a été rapportée par un successeur de Thomas Thomson à Southdean *, témoigne du

1. Quelques-unes de ces pièces ont échappé à l’autodafé annuel parce que leurs destinataires les ont conservées. La plupart ont été rappelées à la vie dans la circonstance suivante : après 1726, Thomson, lié d'amitié avec le jeune lord George Graham, fut prié par lui d'écrire et de lui donner ceux de ces poèmes de son enfance dont il avait pu conserver le souvenir. Il s'exécuta avec bonne humeur et avec cette ténacité de mémoire dont un poète fait preuve même envers les plus dédaignées de ses productions. Une petite-fille de ce premier possesseur, miss Graham, fit don du recueil à lord Buchan; celui-ci le communiqua à Mr. William Goodhugh qui inséra plusieurs de ces pièces dans The English Gentleman’s Library Manual.

2. Au mois de mars, dit sir Harris Nicolas; vers la fin de l’année, dit Mr. Logie Robertson. — Il est probable cependant que la date ne fut pas postérieure à la fin d'août. Dès le début de septembre (1715) l'insurrection jacobite est devenue inquiétante. La chasse de Braemar, la tentative sur le château d’'Edimbourg ont eu lieu déjà. Le Teviotdale s’occupe d’organiser la résistance; sir William Bennet s’unit au duc de Roxburgh pour lever et organiser quatre compagnies. — On peut croire que c’est avant ces troubles que le jeune Thomson fut envoyé à la capitale. (Voir WALTER Scott, « Hist. d'Écosse », 2e série, p. 84-103.)

3. Mr. Richmond, L’anecdote figure d’abord dans le « Dictionnaire biographique des Ecossais éminents » de Chambers. (Nous devons à la vérité de dire que cette origine ne lui constilue pas un titre indiscutable d’authenticité.) Cest là que l'a recueillie Howir (Homes and Haunts) qui la cite, p. 215. "

chagrin causé à l’enfant par cette séparation. Il s’était mis en route, voyageant en croupe derrière un homme du pays en qui le père avait toute confiance, et, dans cet équipage, il était arrivé à la ville. Mais bientôt, incapable de se faire à l’idée de cette vie nouvelle, il avait repris la route récemment parcourue. Il était bon marcheur, et le cavalier sans doute avait prolongé son séjour dans la ville, si bien que l’enfant reparut le premier au village, protestant qu'il pourrait aussi bien étudier «sur les coteaux de Southdean ‘ » qu’à Edimbourg.

Son instinct de poète ne le trompait pas entièrement. Quels instructeurs pouvaient valoir mieux que ces maîtres muets auxquels un autre grand poète formé par eux a rendu un reconnaissant hommage !

« Pour le jeune homme grandissant, quelle âme se for- « mait, quand du sommet nu de quelque hardi promon- « toire, il voyait le soleil se lever, et baigner le monde de « lumière. Il regardait; l'océan et la terre, la solide structure « de la terre, et la masse liquide de l’océan, s’étendaient au- « dessous de lui dans l’allégresse et la joie profonde. Les « nuages étaient touchés, et dans leurs faces silencieuses il € lisait un amour inexprimable. Il n’était pas besoin de son, « ni de voix pour cette joie; son esprit buvait le spec- « tacle ?. »

Mais ces maîtres et leur enseignement, admirablement propres sans doute à former l’âme et le cœur d’un ministre de l'Évangile, ne fournissaient pas ces connaissances exactes qu'exigeaient les examens de l’université. Thomas Thomson passa outre à l’aftectueuse et poétique protestation de son fils,

1. « On the braes of Soud’en », dit une version, « on the haughs of Sudan », dit une autre.

22: …. For the growing youth, What soul was his, when from the naked top Of some bold headland, he beheld the sun Rise up, and bathe the worldin light. He looked — Ocean and earth, the solid frame of earth, And Ocean's liquid mass, beneath him Jay In gladness and deep joy. The clouds were touched, And in their silent faces did he read Unutterable love. Sound necded none, Nor any voice of joy; his spirit drank The spectacle... ‘ (WoRrDSWOR1TH.)

et James dut retourner à l’Université avec l’assurance qu’il y faudrait rester.

Edimbourg, qui paraît au touriste une des villes les plus pittoresques de l’Europe, frappait l’enfant d’une tout autre façon. Ce qu’il y voyait d’abord, c’étaient ces accumulations pressées de maisons monstrueuses, ces « lands » où les habitations s’élevaient jusqu’à une hauteur de douze étages; c’étaient les ruelles étroites, ces &« wynds » et « closes » obscurs, qui tournaient et dévalaient entre les bâtisses énormes. Pour cet enfant des grands horizons et des campagnes baignées de lumière, le séjour de « auld Reekie », la Vieille Enfumée, devait paraître oppressant et lugubre, comme une cage sombre à une libre alouette. — Les descriptions détaillées de la vieille capitale écossaise ne manquent pas. Un récent ouvrage français ! a consacré plusieurs pages brillamment colorées à l’aspect général de la ville, et aux nombreux monuments qui bordent la rue fameuse de High Street, comme autant de tombeaux d’une « Via sacra» dont chacun enferme un fragment du passé. On peut se reporter à ce tableau fait de main de maître, pour se figurer l’Édimbourg de 1715. Il faudrait seulement imaginer la ville un peu plus étroite et plus obstruée qu’elle n’était à la fin du siècle. La longue voie formée par High Street et la Canongate était encore coupée en deux par la « Netherbow Port » qui fut démolie en 1764. C’était une porte monumentale qu’avaient élevée en 1606 les partisans de la reine Marie-Stuart. Avec ses deux étages, ses tours, son faite crénelé, sa flèche centrale, au-dessus d’une porte aux vantaux ouvragés, elle occupait toute la largeur de la voie, immédiatement au-dessus de « Leith Wynd » et de « St-Mary’s Wynd ». Un guichet de la tour du Sud donnait passage aux piétons ?.

Le jeune Thomson était moins sensible au charme de toutes ces lignes et de toutes ces couleurs combinées de façon capricieuse et hardie qu’à l’incommodité de tous ces legs du passé. Il ne soupconnait pas qu’à un de ses parents incomberait un jour la tâche de faire tomber les murs entre lesquels étouffait Édimbourg, et l'honneur de créer autour de

1. AuG. ANGELLIER, Robert Burns, t. 1, chap. 1v, p. 174-180. 2. H. Arnor, The History of Edinburgh, p. 236, 238.

la vieille et pittoresque forteresse une ville nouvelle largement ouverte à l’air et à la lumière !

Il commençait donc à suivre les études de l’Université, souffrant de la nostalgie de ses chères campagnes du Teviotdale. Mais il oublia bientôt ces premières amertumes de la vie : il n'allait pas tarder à en connaitre les douloureuses blessures. Quelques mois après son arrivée à Édimbourg, en février 1716, il perdait son père dans des circonstances singulières et tragiques. Nous reproduisons le récit de l'événement tel que l’a donné le Dr. Somerville, parce qu’elles n’ont pas été sans influer sur la destinée de James Thomson. Elles jettent d’ailleurs une lumière imprévue sur certain état d’esprit des contemporains écossais de ces Anglais dont Montesquieu et Voltaire admiraient si vivement la saine et libre raison.

« La croyance aux fantômes, aux sorcières, aux fées était si générale au commencement de ce siècle qu’on eût considéré comme hérétique un prêtre qui aurait mis en doute l'existence de ces êtres, on même leur intervention directe ?. Une des dernières apparitions de ces agents redoutables eut lieu à Woolie, dans la paroisse de Southdean.…. Mr. Thomson, le père du poète, consentit à essayer de conjurer l'esprit mauvais... Mais à peine avait-il commencé les prières qu’une boule de feu vint le frapper à la tête. Saisi de frayeur, il ne put prononcer un mot de plus. On le transporta chez lui où il languit quelque temps et enfin expira. »

Il avait cinquante ans, et apparemment, une vigoureuse santé. L'attaque d’apoplexie qui l’a terrassé semble à notre curiosité sceptique pouvoir s'expliquer par l’émotion et la

frayeur *. L’honnête pasteur fut enterré dans le cimetière de

sa paroisse où des soins pieux ont restauré, il y a vingt-cinq

1. Mary, la plus jeune sœur de Thomson, avait épousé en premières noces William Craig, négociant à Édimbourg, et ensuite un certain Mr. Thomson. Son fils, James Craig, fut architecte et ingénieur. C’est lui qui arrêta le projet d’agrandissement et d'assainissement d'Édimbourg, et qui donna les plans de la Ville Neuve.

2. «In 4678 his Majesty’s advocate could prosecute, fifteen impartial jurymen convict, and the supreme judges of the nation condemn to the flames, ten women in one day, for having had carnal copulation with Lee devil. » (ARNOT, The History of Edinburgh, p. 194.)

3. On a même mis en doute le fait qui aurait donné naissance à la légende. Cependant l'affirmation de Somerville est péremptoire, et trouve quelque confirmation dans ce fait qu’on démolit à Woolie (ou Wolflea) une maison parce qu’elle était hantée.

ans, sa tombe modeste, et remplacé par une plaque de bronze l'inscription devenue illisible *.

James arriva trop tard pour recevoir le dernier soupir de ce père auquel l’attachait une affection profonde. Il ressentit un chagrin violent et un ébranlement nerveux qui laissa des traces prolongées. C’est depuis ce temps-là qu’il manifesta, au dire de son intime ami Cranstoun, une crainte superstitieuse des êtres surnaturels. Il ne pouvait rester la nuit seul et sans lumière; et son camarade de chambre nous rapporte comment cette faiblesse, pour nous très explicable, offrait à ses compagnons une occasion de cruelles moqueries ?

James reprit donc avec une tristesse nouvelle sa vie d’études, etsa chambre dans une sombre ruelle de la capitale. Sa mère ne l’y laissa pas longtemps isolé. Elle hypothéqua ses droits à la propriété de Widehope, réalisa ainsi une certaine somme, et vint avec toute sa famille s'établir à Édimbourg. Elle savait que les difficultés * de la vie y seraient plus grandes qu’à la campagne, mais elle ne voulait pas que les études de son fils favori fussent suspendues. Elle réussit en effet, à force d'activité et d'économie, à faire vivre les siens avec ses modiques ressources. Quelques amis de son mari l’aidèrent de leurs avis, peut-être aussi de secours plus directs. Murdoch a signalé en particulier le dévoument actif de Mr. Gusthart, et nous savons par des lettres de Thomson lui-même que, dix ans après la mort de leur mère, deux sœurs du poète trouvaient encore chez ce vieil ami une affectueuse hospitalité ‘

Quant aux études de la Faculté des Arts, qui étaient la

© 4, Goodhugh constatait en 1827 que l'inscription était à demi effacée. En 1867, les Heritors (propriétaires) de la paroisse ont recouvert le monument d’une plaque de cuivre rappelant que Th. Thomson fut le père de l’auteur des « Saisons ».

. 2. Le fait est rapporté par le Dr. Somerville qui le tenait de John Cranstoun, le frère du Dr. Wil. Cranstoun, l'intime ami du poète. John avait vécu quelque temps à Edimbourg, partageant avec Thomson la même chambre.

3. Les conditions de la vie passaient pour être onéreuses à Édimbourg. Les documents du temps nous apprennent cependant que la viande s'y payait en moyenne 2 pence 2 farthings la livre; qu’on y pouvait acheter une poule pour 9 pence et une paire de pigeons pour 2 pence 2 farthings. (Voir H. Annor, The History ef Edinburgh.'Tableau des prix des provisions de 4665 à 1715.)

: &. Lettre à Mr. Ross, du 6 nov. 1136. Lettre à Mr. Gavin Hamilton, fév. 1731. PARIS ;

PASSE à 4 g 4

préface obligée des études religieuses, elles plaisaient au jeune homme aussi peu que l’enseignement de la « grammar school » auquel elles faisaient suite. Le latin restait la partie principale des programmes. Le grec y occupait aussi une place importante; mais la langue nationale n’y était guère considérée comme un objet d'étude. Les humanités classiques avaient autrefois été cultivées en Écosse avec un grand éclat. Mais au commencement du xvirr siècle « les Écossais, nous «dit le Dr. Aikin, avaient perdu leur supériorité en latinité et «n'avaient pas encore appris l’anglais ! ». Thomson suivait donc le cours d’études de la Faculté, avec une assiduité dont le résultat est apparent dans sa sûre connaissance des langues et des littératures anciennes, mais sans ombre d'enthousiasme. Ici-comme à Jedburgh il fait à ses maîtres et à ses camarades l'effet d’un élève médiocre et d'intelligence assez terne. Il semble se porter avec plus de goût vers l’étude des sciences naturelles qui commence à ce moment même à prendre une place importante dans l’université. Tandis que l’enseignement littéraire y demeurait exclusivement et étroitement attaché aux langues anciennes, Edimbourg s’ouvrait plus facilement que les universités anglaises à l’influence de la science telle que Newton la renouvelait et la vivifiait. On s’y livrait avec ardeur à l’étude des mathématiques et des sciences naturelles. Le programme de la 4° année du « curriculum » de la Faculté des Arts leur est presque entièrement consacré. Une école de médecine est ajoutée aux Facultés en 1719. La correspondance de Thomson pendant ces années, mais surtout son œuvre poétique, attestent l’intérêt qu’il trouvait aux grandes spéculations scientifiques appuyées sur l’observation de la nature ?.

Le travail ordonné et contrôlé à la Faculté n’absorbait pas en entier, ni même pour la meilleure partie, l’activité de son esprit. Il lisait assidûment ces grands écrivains auxquels

4. Voir aussi ALLAN CUNNINGHAM, « Vie de Thomson », et JeFFREY dans un . article de la Revue d'Édimbourg, t. . XVIII, p. 80, 82.

2. Voir plus loin sur la science dans le poème des « Saisons », one partie; Jiv-el; Chap. VI. ; :

l’Académie ne reconnaissait point un rang parmi les classiques, et c'est de ces années que date sa familiarité intime avec les œuvres de Spenser, de Shakespeare et de Milton. Il n’était pas le seul qui éprouvât le besoin d'élargir ainsi le programme étriqué de l’Université. Parmi les camarades qui, comme lui, se destinaient au ministère ecclésiastique, il s’en trouvait plusieurs que les scrupules de l’église presbytérienne n’arrêtaient pas, et qui cherchaient, dans les œuvres des grands poètes anglais, un aliment à ce besoin d’admiration et d’enthousiasme qui agite des cœurs de vingt ans.

La sévère discipline de l’Église ne suffisait plus d’ailleurs à réprimer ces aspirations vers le beau, vers le mouvement et . vers les séductions de l’art. Des sociétés. se formaient parmi les jeunes gens d’Édimbourg pour professer en commun ce goût nouveau de la poésie. Les poètes commençaient à se montrer, chaque jour plus nombreux, et, parmi eux, un au moins, Allan Ramsay, a mérité de conserver une place élevée dans l’histoire de la littérature écossaisse. La contagion se répand en ce moment parmi les élèves de l’Université, parmi les candidats au sacerdoce, parmi les ministres même, en dépit des anathèmes de l’Église. En 1719, cinq jeunes gens publient ensemble à Édimbourg cinq traductions de l’Épitre à Néron d'Horace ‘. Leurs maîtres durent trouver que c'était faire un fâcheux emploi de leur talent de latinistes. D’autres productions, de nature plus variée, font leur apparition à ce moment. Plusieurs ont pour auteurs des étudiants de la Faculté de Théologie. Nous savons déjà par l'exemple de Riccaltoun, nous verrons encore par celui d’autres amis de James : Cranstoun, Wilson, Murdoch, etc., que chaque jour se glissent dans les rangs du clergé presbytérien, des hommes qui prétendent allier à la foi religieuse l’amour des lettres.

Lejeune Thomson, on le croira sans peine, se joignit avec ardeur à ce mouvement nouveau. Il était arrivé à Édimbourg précédé de quelque réputation ?. M. William Bennet avait sans doute parlé déjà à ses amis du précoce poète dont s’enorgueillissait la vallée du Jed. James trouva donc facilement accès à ces clubs où l’on faisait métier de poésie, et nous savons qu'il.

1. J. Ramsay, Scotland and Scotsmen in the XVIII century, p. A. 2. ALLAN CUNNINGHAM, « Vie de Thomson », p. xIv.

fit partie du « Grotesque Club » et de l « Athenian Society ». Nous sommes tentés de croire que la première de ces sociétés n’était pas composée des adeptes les plus fervents de la muse. On devait s’y occuper autant de « charges » et de bruyantes gaités que de strophes et de rimes, et J. Mitchell nous rapporte que Thomson y passait pour un lourdaud !. Le témoignage est suspect, venant, comme nous le verrons plus tard, d’un adversaire assez violent. Le jeune poète avait dans le caractère un fonds de bonne humeur et de gaîté communicative qu’attestent les lettres et les poésies de cette période de sa vie; il est possible cependant qu’il n’ait pas fait preuve du genre d’humour qui était en vogue au Club des Grotesques. La Société Athénienne a laissé plus de traces de son activité poétique. Elle publia sous ce titre : « The Edinburgh Miscellany », un recueil de pièces dues à ses membres. Les principaux collaborateurs semblent avoir été J. Mitchell, Callander, Symmer, David Malloch (Mallet), Hamilton of Bangour, Patrick Murdoch ?, le futur biographe de notre poète, et Thomson luimême. Le recueil parut vers 1718 *. La deuxième édition, qui est de 1720, renferme trois pièces, signées T., que nous devons attribuer à Thomson. Elles ont pour titres : « On a Country Life by a Student of the University »; — « Upon Happiness »; — « Verses on receiving a flower from his Mistress » ‘“. Les deux dernières offrent peu d'intérêt. L'une est un madrigal assez lourd, et l’autre une froide épiître pleine de lieux communs religieux et moraux. Mais la première et la plus importante nous apprend quelle place continuaient à occuper dans l'esprit du jeune poète, après plusieurs années de séjour à la ville, les tableaux pittoresques de la campagne, les travaux et les scènes de la vie des champs.

James cependant était arrivé au terme des études de la Faculté des Arts. Il ne prit pas, comme l’avait fait son père, le

4. « À dull fellow », dit-il dans une lettre à Kerr que cite J. Ramsay, Scotland and Scotsmen.…, p. 24. é

2. Nous retrouverons la plupart de ces compagnons de jeunesse. Rob. Symmer est devenu plus tard F. R. S.; il meurt en 1763. Nous rencontrons son nom dans la dernière lettre qu’ait écrite Thomson (à Paterson, avril 1748). Le poète s’y félicite de voir Symmer renoncer aux dissipations, et venir s'établir à Hammersmilh, à mi-chemin entre Londres et Richmond.

3. Voir The Gentleman’s Magazine, New series, vol. 16, p. 563 et suiv. (article de Mitford).

4, Edinburgh Miscellany, 2e éd., vol. I, p. 193 à 197.

titre de M. A. (Magister Artium). Depuis plusieurs années la Faculté avait négligé ses réunions régulières; les grades n'étaient plus accordés que comme une pure formalité; ils avaient dès lors perdu tout prestige. Le nombre des étudiants consacrés M. A. à Édimbourg, qui était en 1705 de 105, diminuera peu à peu, à partir des changements introduits en 1708 dans l’organisation de la Faculté des Arts, pour tomber enfin au chiffre de 3 en 1749. Ainsi s'explique cette absence du titre dans laquelle Johnson paraît voir une preuve de l’indolence ou de l’incapacité du jeune étudiant. Devenu en 1719 élève de la Faculté de Théologie, Thomson continua le genre de vie qu'il menait depuis plusieurs années, partagé entre des trayaux académiques où il n’apportait qu’un zèle fort tiède, et des occupations irrégulières qui s’emparaient chaque jour plus complètement de lui. Un certain nombre des pièces fugitives qui datent de cette époque nous sont conservées; on les trouvera étudiées à leur place dans l’œuvre du poète. Elles traduisent bien la diversité des influences qui se partagent l'esprit du jeune homme. A côté d’une pièce religieuse : A Paraphrase of Psalm CIV, c’est une pièce sentimentale sur la douleur de l’amant séparé de sa maîtresse : An Elegy on Parting; à côté d’un morceau inspiré par l’amour de la campagne : The Morning in the Country, c’est une adresse à La Beauté ou au Vertugadin.

La première lettre de Thomson qui nous soit restée est du 11 décembre 1720, I] l'envoie d'Édimbourg à son ami Cranstoun qui, ses études de médecine terminées, s’est établi à Ancrum. Ces franches effusions avec un camarade de la veille confirment exactement les suppositions que d’autres renseignements pouvaient suggérer sur le caractère et sur les goûts de notre étudiant. Son amitié s’y exprime en accents chaleureux. Il constate qu’il fréquente peu «le beau monde » d’Édimbourg. Il se plaint avec bonne humeur de manquer d’élégance, de galanterie et d'argent; mais il trouve compensation à tout dans l'affection de son ami. Il apostrophe les femmes avec l’ardeur d’un jouvenceau et d’un poète, et leur reproche de ne pas réserver toute leur admiration au génie. Il cite Shakespeare

4 « Wit and beauty thus joined would be, as Shakespeare hasit, making honey a sauce to sugar. » — C'est une adaptation ingénieuse du mot de Touchstone : « For honesty coupled to beauty is to have honey à sauce to sugar ». (All is Well that Ends Well, acte Ii, sc. 11.)

mad vos

pour expliquer l’aveuglement des belles, et termine sur la promesse d'envoyer bientôt à son correspondant un poème manuscrit.

Cranstoun, parait-il, lui avait reproché de trop tarder à lui communiquer de nouveaux travaux littéraires; et Thomson s'excuse en disant : « Comment pouvez-vous attendre mieux « de l’amphithéâtre de théologie ou d’une Cave à deux pence? » — € What can you expect from the Divinity Hall, or a Tipenny « Cell? » Et plus loin, dans la même lettre, il parle des gens de sa condition comme des « humbles fils de Tipenny ». Il y a là, en même temps qu’un souvenir curieux du vieil Édimbourg, un détail intéressant sur la vie de notre étudiant.

Les plaisirs offerts aux jeunes gens n’étaient pas nombreux dans la capitale écossaise. La liste de ceux qui restaient accessibles aux futurs ministres presbytériens était fort réduite. Les combats de coq, introduits en 1702, les bals publics dont le premier datait de 1710 !, le théâtre qu’alimentaient surtout les tours de force d’une acrobate italienne, la signora Violante, n'étaient pas des distractions abordables aux étudiants en théologie. Les jeux de golf, de tennis. le tir à l’arc étaient passe-temps de « gentlemen ». Pas de concerts; là première société musicale fut fondée en 1728 ?. Restaient les tavernes, et nos théologiens les fréquentaient comme tout le monde. On y allait pour traiter d’affaires, pour boire et pour jouer. Celles qui avaient le plus de vogue nous paraîtraient aujourd’hui fort misérables. « Elles étaient en général sales et lugubres*. » Quant

aux établissements ouverts aux bourses modestes, c'étaient

ces Tipenny-Cells où se débitait, au prix de deux pence la pinte écossaise, une bière médiocre. Nous aimons à croire que Thomson n’y cherchait pas les plaisirs du jeu; nous pouvons penser qu’il n’en sortait pas pour se livrer aux scènes de désordre et de tapage nocturne qui indignaient les pieux magistrats du Conseil *. Mais nous sommes bien obligés d'admettre que le lieu

1. Ils étaient soumis, on peut le croire, à une étroite surveillance. Un arrêté du Conseil de 11721 interdit l’enseignement public ou privé de la danse, à moins de licence spéciale accordée par le Conseil.

2. Huco Arvor, The History of Edinburgh, p. 195, 366, 319, 381.

Page 1