Summer
D*autre9 descriptions ont été données depuis de ces forêts vierges de PAmérique, étranges, mystérieuses, redoutables. Aux vers de Thomson on comparera avec intérêt ceux où un poète contemporain peint le spectacle offert par cette terre inconnue au regard étonne du conquistador :
• Elle poussait au ciel des végétaux énormes; Ses nopals, ses cactus et ses bois résineux,
Thomson voit la forêt; il voit rarement les arbres. Cestlà un trait assez général de son observation qui s'attache plus volontiers aux ensembles qu'au détail. Les peintures d'arbres isolés sont clairsemées dans son poème ; et encore conviendrait-il peu d'employer ici le mot de peintures. Lorsqu'il lui arrive de mentionner un arbre d'essence déterminée, l'épithète destinée à placer devant nos yeux l'image de l'objet est souvent vague et banale. L'adjectif a lofty », élevé, attribué tantôt à Torme S tantôt au sapin ', n'éveille guère de représentation précise. C'est un caractère moral qui lui fournit le qualificatif dont il accompagne d'ordinaire la mention du chêne : t le chêne solennel ' », dit-il, et, à plusieurs reprises « le chêne vénérable * ». Parfois cependant une observation plus profonde le fait pénétrer jusqu'à un de ces caractères essentiels dont la seule mention groupe autour du mot toute une série de sensations, et évoque l'image de l'objet lui-même avec sa forme individuelle, avec l'impression qu'il peut communiquer à rame. « Salut, ombrages! sapins élevés, chênes vénérables, frênes « sauvages qui bruissez au-dessus du précipice ^ » Une simple indication presque négative peut avoir cette valeur de suggestion, et deux vers nous rendront éloquemment l'impression émouvante des grandes colonnades de sapins : c Sur le rocher, « le sapin qu'agite à peine une légère ondulation emplit l'ombre <L brune d'une crainte religieuse ®. »
Dans ces exemples même ce que le poète a noté, c'est l'attitude, c'est rhabitat, c'est iniMue la puissance émotive du frêne ou du sapin, ce ne sont pas les caractères particuliers de l'un des individus de l'espèce. Nous n'avons pas à nous en étonner. C'est un tableau de la nature qu'a prétendu nous donner le poète. Son cadre n'a guère de place pour la représentation des
Ses nocturnes forrls, pleines d'étranges formes, Tordaient paisiblement d'inextricables nœuds. •
(Sully-Pridhomme, Stances et Poèmes. L'Amérique.)
1. Par exemple, dans Summer, 766. — 2. Ibid.j 469. — 3. Spring, 9^5. — 4. Ibid., 066; Summer, 46U. —5. lôid., 471.
6. Hi/mn, 43, 4 S. La même impression se retrouvera dans « le CliiUcau d'Indolence ».
« A wood
Of blackening pines aye waNving to and fro Sent forlh a sleepy horror througli the blood. •
(Canlo I, sir. v, 4143.)
LBS OBJETS DÉCRITS. 289
détails individuels. D'autres poètes après lui s'attacheront au contraire à ces peintures d'objets déterminés et précis. Les arbres leur fourniront un des termes favoris de ces descriptions. Ne demandons pas à Thomson l'équivalent des pièces superbes consacrées par Cowper * ou par Wordsworth * à quelques arbres aimés, ni les notations, relevées si complaisamnient par la poésie de notre siècle, d'accidents pittoresques et d'anomalies frappantes '. Mais reconnaissons que par le grand nombre et la sincérité de ces brèves descriptions de forêts, par ^ amour qu'il leur a porté, il mérite le nom que lui a donné Gollins; il est vraiment le poète des vallons et des bois d'Angleterre.
Les Fleurs.
De tous les objets naturels voici sans doute celui qui a le ''us souvent été mis à contribution par les poètes. Lescompa- ^isons empruntées au monde des fleurs sont un des lieux ^mmuns qui alimentent toutes les écoles et tous les genres, homson y a recours comme les autres, et quelques-unes des nages qui lui sont ainsi fournies sont pleines de grâce et de liarme. Rappelons seulement l'héroïne de l'idylle qui occupe
i. Voir enire autres ceUe vigoureuse esquisse, Yavdley Oak^ que le poète *a pas reprise connue taut d'autres de ses pièces pour Tachever au risque «î rémoiisser.
1. YtiU'-trees (Poems of the Imagination), The Thorn (i^id.), et nombre a portraits insérés dans les poèmes.
o. Voyez par exemple combien une description de Shelley, se rapportant u même speclable que vient de nous présenter Thomson, est de préciioQ plus ai^'uë: comment elle éveille Tidce d'un certain arbre et non pns u type de l'espèce :
< A pine
Rock-rooted, stretched athwart tlie vacuncy Its swinging boughs. •
(SiiELLEY, Alastor.)
Tennysou fournirait en grand nombre de pittoresques descriptions
arbres bien individuels. Par exemple :
A troc
Was haïr disrooted from his place and sloop'd
To drcnch his dark locks in the gurgling wave
Mid-channel. »
{The Princess, IV.)
290 J\MES TUÛMSON.
une partie de V m Automne » : c Plus fraîche était sa beauté que
a la rose matinale aux pétales mouillés de rosée ; elle étaitpureet
<( sans tache comme le lis ou comme la neige des montagnes....
c De même que dans un creux vallon de l'Apennin, à Tabri
c d'un cercle de montagnes, un myrte croit, loin des yeux des
41 hommes, et, dans la solitude, exhale ses parfums délicieux.
« ainsi fleurissait épanouie, sans que nul œil la vit, la douc^^
« Lavinia *. )> Et lorsque Palémon, le jeune seigneur, déclarp
son amour à Thumble glaneuse, rien de plus attendu qu'une
nouvelle comparaison du même genre. Si elle peut paraître
longue et trop complaisamment soutenue, n'oublions pas que
cette rhétorique fleurie n'est pas sans convenance dans la bouche
du galant Palémon, amoureux et agriculteur : « Seule fleur qui
« survives de la plante où s'est nourrie ma fortune, où, dis-le-
« moi, dans quel désert caché as-tu bu la splendeur du ciel
a ravi, pour t'épanouir en une telle beauté, malgré le vent
a glacé, malgré la pluie meurtrière de la pauvreté qui àpre-
a ment et cruellement ont battu tes jeunes années? oh ! laisse-
(L moi te transplanter dans un sol plus riche, où le soleil el
a les ondées du printemps répandent leur plus chaude, leur
a plus généreuse influence; et sois de mon jardin l'orgueil et
a la joie ' ! »
Mais ce n'est pas le poète descriptif que nous montrent ces comparaisons. Quelle place fait Thomson aux fleurs dans ses tableaux du monde extérieur? 11 a observé l'exquise richesse dont se pare la terre quand le printemps a répandu à pleines mains les couleurs délicates ou brillantes : <( Partant de la
1. Autumiiy 192-21 4. Notons que les huit vers où se trouve la coniparaisou avec le myrle, « As in the hoUow... she went », sont dus à Pops* Us sont proposés par lui et acceptés par Thomson pour remplacer ces quatre vers de Tcditioa de 1738 :
« Recluse auiong the Woods; if City-Dames
Will deign their Faith. Aud Ihus she went compcird
By stroDg Necessity, wilh as serene,
And pleas'd a Look as Patience can put on. •
La seule modification apportée par Thomson aux vers proposés par Pope a été de remplacer le • far from Human Eyes » de la note manuscrite par un singulier.
Pope s'est-il souvenu, en écrivant ces vers, de ceux de Racine:
« Tel en un secret vallon •, etc.?
(Atfialie, acte 11) 2. Autumn, 271-281.
LES OBJKTS DÉCHUS. 1>9I
»< prairit* IniTiiido |iuiii" s"(''l('V(.'i' JLi.s(|irâ la nioiilaf^ne llétrie, " <ou.s If souille (le la brist», court la vive verdure ', et Tn'il •' charmé la voit «grandir et devenir i)lus intense. Puis l'aubé- « piiie blanchit; et, sur les bosquets où regorge la sève, les « bourgeons éclatent, et peu à peu s'épanouissent.... Bientôt, •< paré de toutes les riches couleurs du printemps,... le jardin « brille, et emplit lair entier de ses parfums prodigués;... le « promeneur qui monte parmi les haies de chèvrefeuille... H voit au loin la plaine immense épanouie comme sous une « pluie de fleurs mêlées blanches et rouges *. »
Les fleurs ne sont jamais absentes des coins de paysages
dans lesquels notre poète promène sa rêverie nonchalante ou
cherche un repos voluptueux, a Quand le soleil, du zénith où
« il trône, frappe et disperse les nuages, et verse jusqu'au
^ fond des abîmes une langueur indolente, alors cherche une
** retraite où se pressent les sureaux en fleur, où sans culture
^ le muguet abonde et répande son haleine embaumée, où les
*' coucous penchent leur tète humide de rosée, où les violettes
*' d'un bleu sombre se cachent avec tous les humbles enfants
^ des ombrages ^ » — Et de même les retraites qu'il rêve
r>our fuir en été Tardeur du soleil sont des cavernes tapissées
*le chèvrefeuille*, ou bien, « sur le bord d'un ruisseau, une
** ample couche garnie de mousse sous un ombrage fleuri, où
^^ pénètre rabeillc diligente pour faire son butin du nectar
*« pris au chèvrefeuille embaumé ' ».
Il lui arrive du reste d'aller plus loin que cette observation ^superficielle et toute égoïste. 11 voit alors dans les fleurs autre «;hose que des notes brillantes dans Torchestre des couleurs, ou qu'une des sources de plaisir qui charment ses sens. Quand la chaleur de Tété accable la nature, il a une compassion atten- «Irie pour ces créatures exquises et frêles, et il distingue dans len^iemble de la scène le rôle joué par un des personnages de