‹ James Thomson, sa vie et ses óeuvresChapitre 105 sur 272 · Summer · texte numérisé non relu

Summer

OÙ brille la rosée, dans ce champ où les fleurs se mêlent en liberté, le Printemps aux mains de fée déploie toutes ses beautés. Il sème d'abord le perce-neige et le crocus, lar pâquerette, le coucou, la violette d'un bleu sombre et les teintes infiniment variées de la grande primevère, puis la jaune giroflée aux taches de rouille, et le violier prodigue ([ui parfume tout le jardin. Des douces ailes des brises printanières tombentencore les anémones, les oreilles d'ours dont une poussière brillante recouvre les pétales de velours ; et la renoncule à la rondo corolle d'un rouge éclatant. Puis vient la tribu des tulipes dont la beauté se plaît aux vains caprices : passant d'une famille à une autre, selon le vol du pollen fécondant, les couleurs se répandent variées;... aucune fleur n'est absente de toutes celles qui tour à tour éclosent, depuis le premier bouton du Printemps jusqu'aux fleurs musquées de l'Été. Voici les jacintlies, du plus pur blanc virginal, qui se penchent très bas et dont le sein rougit; les jonquilles au puissant arôme; le beau narcisse qui, comme au temps de la fable, s'incline toujours au-dessus de la fontaine, et les œillets, ceux-ci larges et rouges, ceux-là gaiement mouchetés; et de tous les buissons tombe la rose de Damas. Leur nombre est infini; infinis leurs délicatesses et leurs parfums; les mots ne sauraient peindre leurs teintes superposées; elles sont l'haleine de la Natui'e et son éclat éternel *. d

Quel jugement porter sur cette page? M. Ruskin, je le crains, ipprécierait sévèrement. 11 y trouverait peu de cette imaginaon qui pénètre sous les apparences et va jusqu'à la vie pronde des choses. Ces fleui's sont de bien humble essence si DUS les opposons à ces joyaux vivants de Milton ou de Shake- )eare que le grand critique a comparés avec une ingénieuse ïbtilité '. Elles n'ont pas la noble tristesse, ni l'âme altière et

\.Spfinr/, 488-554.

'2. Ri:sKi!«, Modem Painlcis, part 111, section 2, cliapter m.

Cest une des pages bien connues du célèbre esthéticien. Il prétend y

iposerdeux sortes d'imagination. L'une prête aux choses iugénieuscmeut

:ul-ètre, à coup sûr faussement, des qualités humaines. C'est la fantaisie,

Fancy •, la grande pourvoyeuse de l'ernîur pathétique, ■ Pathetic fal-

cy •. L'autre, ï « Imagination •, voit le - C(i:ur et la nature intime des

loses » ; elle est la plus haute puissance intellectuelle de l'homme. (On

cuvera quelques mots de critique solide et fine de cette théorie, dans

pathétique des fleurs qui jonchent la tombe de Lycidas ou de celles que Perdita voudrait offrir à ses hôtes *. Et cependanl

une noie du beau travail de M. Angellier sur Burns, 2" vol., p. 374. 3*15.) — Le plus important des exemples choisis par Ruskin à Tappoi de sa doctrine, c'est une comparaison de ces deux catalogues de flean que fournissent « Lycidas • et le « Conte d'Hiver •. Le critique y oppose les observations de pure « imagination pénétrative - de Shakespeare, à celles de Millon où se mêlent à doses à peu près égales V • imagination » et la " fantaisie ».

1. Les deux passages avaient été comparés avant Ruskin par Uazlilt et par Leigh Uunt. — Nous pensons qu'il ne sera pas inutile d'en donner ici la traduction. Nous y avons fait allusion déjà dans des pages précédentes. Ils serviront mieux que de longues dissertations à montrer de quelle façon diverse de grands artistes peuvent interpréter les méme^ sujets. Enfin on y trouvera quelques traits dont Thomson s*est protMblement souvenu.

- Apportez la hâtive primevère qui meurt négligée. La renoncule aux touiïes pressées et le pAle jasmin, L'œillet blanc et la pensée tachetée de noir, La violette au sombre éclat,

La rose musquée et le chèvrefeuille à la riche parure, Avec les frêles coucous dont la tète s'incline pensive. Et toutes les fleurs qui portent une triste broderie. Faites répandre à l'amaranthe toute sa beauté, Et que les narcisses emplissent toutes leurs coupes de larmes. Pour joncher le cercueil où Lycidas gît sous les lauriers. -

(MiLTO.N, Lf/cùlas, li2-15i.}

• pEKDiTA. — Doiine-nioi ces fleurs, Dorcas. Dignes seigneurs. Voici pour vous du roscmarin et de la rue; ce sont des fleurs Oui conscrvcnl tout l'hiver leur forme et 'eur parfum.

Mofisieur, l'année se fait vieille, [nais>ainv

L'Eté n'est pas encore mort, nous n'en sommes pas encore a li De l'Hiver tremblant, les plus belles fleurs de la saison Sont nos œillets, et les giroflées mi-parties.

Voici des fleurs pour vous ;

La chaude lavande, la menthe, la saui;e. la marjolaiue.

Le souci, qui se couche avec le soleil.

Et avec lui se lève pleurant : ce sont les fleurs

Du plein Été, celles, je pense, qui .se donnent

Aux hommes d'Age moyen.

Je voudrais avoir quelques-unes des fleurs du printemps

Convenables à votre heure de la vie, et à la vôtre, et à la y^^^'*^'

Vous qui portez encore sur vos rameaux inviolés

La fleur de votre virginité : 0 Proserpiue î

Il me faudrait ces fleurs que ta main elTrayée

Laissa tomber du char de Pluton : les narcisses,

Qui nous viennent avant que n'ose Thirondelle

S'aventurer, et qui charment de leur beauté

Les vents de Mar.^: les violettes sombres,

LES OBJETS DÉCRITS. 2v)S

ir qu'elles n'ont pas la même richesse de vie ni la même ce émotive, ce n'est pas les condamner. L'ami de voit la nature à travers le trouble et les larmes d'une douleur. L'émotion qu'il prête à ses fleurs est celle qui )0n cœur. Et de môme Perdita, nommant les fleurs desservir de symboles à quelques destinées humaines, les ['une vie analogue à la nôtre. Il y a dans les deux cas oureuse vérité dramatique, mais non pas cette vérité Live qui seule préoccupe Thomson. Ne demandons pas îurs une psychologie ambitieuse qui n'y serait point de ais notons dans son riche tableau un chatoyant éclat 3ur, une exquise fidélité d'observation, une admiration et chaleureuse. Un jeune botaniste voulut, après avoir I les vei's de Thomson où sont mentionnées la primevère eu la y comparer les fleurs vivantes. 11 fut alors à tel larmé qu'il s'adonna lui-même à la poésie, débuta par tation d'un passage du maître, et eut son jour d'écla- Dtoriété. Voilà un témoignage qui en vaut bien un Ce n'est pas un mince honneur pour les fleurs de m que d'avoir éveillé une vocation poétique K

Les Animaux.

bien que les plantes, les animaux ont leur rôle dans Ts spectacles de la nature. Thomson n'a 'garde d'ouiis ces humbles enfants de la terre dont la vie demeure

Inis plus douces que les paupières des yeux de Junon.

Mus douces que l'haleine de Vénus; les pdles coucous

»ui meurent sans hymen avant de conlcmjiler

*h«>bu'* radieux et puissant — mal trop fréquent

kux jeunes lilk-s; les hautes et hardies primevères, et

.a couronne impériale; les lis de toutes sortes

it avec eux le glaïeul! Que ne les ai-je

*our vous en faire des Ruirinndes, et vous, mon doux ami,

*our vous en couvrir et vous en joncher ! »

{Winlers Taie, acle IV, se iv, 13-129.)

oèle est Kbenezer Eiiioll. le Poêle Libre-Echangiste, « thc Cornmer ". L'anecdote nous est fournie par Iîe.nhy .Mobi.ry, Of Englhh p ifi the Reiffti of Victoria, p. 2.)M.

liée étroitement à elle et en reflète toutes les modifications. Nombreux sont les vers qui mettent en scène ces acteurs modestes que le poète connaît familièrement, et qu'il étudie avec amour : les oiseaux d'abord ; puis tous les hôtes domestiques ou sauvages de la ferme, des champs et des bois; les habitants des eaux; et jusqu'aux insectes, même les plus repoussants. — Quelquefois, entraîné par sa sympathie pour ces frères muets, il s'abandonne à de longs développemente; ce sont alors des sortes de monographies poétiques qu'il nous présente. Mais le plus souvent il associe toutes ces existences aux manifestations des grandes forces de la nature. Il nous en entretient parce qu'elles ont leur place dans le concert des valeurs qui font l'harmonie caractéristique de chaque saison et de chaque région. Il voit encore en eux des a témoins» intéressants et pittoresques des changements effectués dans l'apparence visible des choses par les phases successives de la vie de la terre. — On peut ainsi diviser en trois groupes ses observations et ses descriptions des êtres animés, autres que l'homme.

Dans le premier groupe se rangent les développements célèbres sur les amours des oiseaux ', leurs nids*, leurs mœurs'; sur le touchant héroïsme que savent montrer les mères pour protéger leurs petits * ; sur la douleur du rossignol dont le nid a été pillé % sur la leçon de vol ®. Ce sont des pages entières du poème qu'il faudrait traduire pour faire connaître — bien imparfaitement — ces tableaux gracieux ou touchants. C'est encore un épisode fameux, trop long et trop familièrement connu pour que nous le rapportions ici, que celui du rouge-gorge venant avec un mélange de timidité mutine et de hardie confiance chercher jusque auprès des tables les miettes du repas \ Après les descriptions des « mariages » des oiseaux ', vient dans le a Printemps » un développement sur les amours des brutes et même des monstres marins; et celui-ci, par contraste avec les tableaux précédents, fait valoir la souplesse et

1. Spring, 613-633. — 2. ïhid., 635-660. — 3. Ibid., 661-685. — 4. /'A r,87-700. — î). Ihid., 116-726. — 6. Ihid., 728-753.

7. Winlcr, 245-256. — On peut s'otonner qu'un autre poète, un aulre umi des oiseaux, Michelet, qui savait Tanglais, ait écrit ces mots : • Comment se fait-il qu'aucun poète n'ait chanté le rouge-gorge? • (L'Oiseau-)

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