ÀHlwnn, 1222-1230. — 3. Winter, r)17-r,2H
Il est toute une série de personnages humains que nous avons lassés sous silence. Ce sont les acteurs des petits drames que 3 poète mêle, sous forme d'épisodes narratifs, à ses descriplons du monde. Cette partie de l'œuvre fera pour nous l'objet 'une étude spéciale. Les personnages qui y figurent n'ont que lire ici. Ce sont villageois et bergères aux costumes de satin, ux gestes et aux attitudes élégamment maniérés, comme ceux es scènes rustiques de Boucher ou de Lancret *. Mais au conraire les passages que avons rencontrés au cours de ce chapitre nous ont plus d'une fois mis en présence de vrais paysans, us dans la justesse de leurs mouvements, dans leur harmonie vec le milieu naturel, intéressants par eux-mêmes, et peints idèlement. C'était là, on le reconnaîtra, une donnée bien nouelle alors et dont l'art pas plus que la littérature ne fournirait ^ère d'exemples dans ces premières années du xviir siècle.
1. Voir par exemple les Quatre Saisons de ce peintre (Musée du Louvre, i" 462, 463, 464, 465). Les personnages de quelques-unes de ces jolies cènes sont peut-être gens de ville ou de châteaux. Mais la diiïérence est pas facile à tracer entre les citadins et les campagnards.
CIl.VrMTKE IV
m: I'Okik i)i:scuii>iiF. — sa tkchmqle
Apivs ce résumé de l'œuvre descriptive de Thomson, nous pouvons abordei' les deux, questions que comporte pareiU<î élude. Nous rechercherons d'abord les procédés de son arl. Nous nous d(in](uiderons ensuite quelle conception le poètf s'est faite de ce monde extérieur dont il a été Tinterprèle. (Test donc la technique du poème des a Saisons », et sa philosophie' ([ue nous nous proposons d'étudier successivement. i
l'nt; i)remière conslatalion s'impose. Elle ressort du pl**^ même et du sujet du poème. L'auteur a voulu peindre ^^ nature sous lous ses aspects, en tous les lieux et par toutes i^^ saisons. 11 s'est dès lors interdit le choix entre les scènes ^^ rélimination de celles ([ui pourraient paraître moins intér^^' santés ou moins artistiques. Il n'est pas de ces peintres dont ^^ cadre enserre une combinaison soigneusement agencée d'é^^' menls pittoresques; il n'est pas de c€ux non plus qui s'adO^' nent à lobservalion et à la reproduction de certains aspe^ du monde à l'exclusion des autres. C'est toute la nature (g ^* son poème doit passer en revue. A peine peut-il s'arrêter p^ ^*r longuement à certaines scènes parce qu'elles sont agréable^^ *
contempler; mais il n'omettra pas un spectacle parce qu'il atrreux, ou triste ou monotone. Et en effet, au même ti^''"^
il décrit les grâces du printemps ou les splendeurs de ilonine, il dépeint les terreurs de la tempête, les mornes tcsses des solitudes glacées ou des déserts brûlés, et jusaux effets qui paraissent le moins se prêter à une interpréuii artistique : la chute persistante et monotone d'une rse de pluie ou de neige, ou la vision confuse d'un paysage i noient les brouillards. — Est-ce là pour le poème une idilion de force ou de faiblesse? C'est en tout cas une néces- ''■ qui s'imposait. Et si parfois l'intérêt faiblit devant telle ou e description, ce parti pris de tout voir et de tout peindre leux avantages notables. Il fait l'unité du poème; il l'em- :lie de se désagréger en une série de petits tableaux indéidants et disparates; il établit, sous la diversité des aspects, »ennanence de celte force toujoui*s renouvelée, la « Nature », 1 est le héros mémo du poème. Et d'autre part il est la uve d'une sympathie profonde pour ce monde des choses ibies, où d'autres peintres ont pu choisir des tableaux jIcs ou riants, mais dont toutes les manifestations paraisit à l'auteur des a Saisons » dignes d'intérêt. Or, et c'est là point sur lequel nous aurons à revenir, c€tte sympathie est condition même du pouvoir d'interprétation de l'artiste, .e degré de beauté que nous pouvons observer dans les hoses visibles est en raison de l'amour que nous pouvons ?ur porter '. »
I y a lieu de distinguer entre cette- apparente indifférence Thomson au choix des sujets, et l'incapacité de certains rits à s'élever au delà de la sèche reproduction de scènes ourvues de vie et de beauté. L'observation de Crabbe, par rnple, s'arrête, avec une préférence niarquée, à des choses tes et ternes qu'il reproduit d'un crayon admirablement L-t et sur, mais dur et sans souplesse. Thomson au contraire •orte dans ses descriptions des scènes les plus nues ou des nomènes les moins pittoresques une largeur de touche et î sincère symjmthie qui sauvent ces parties de son œuvre de échoFesse et de la monotonie. Une averse de pluie n'est pas ir lui un accident banal qui voile le paysage et l'attriste; l un épisode du long drame que déroule la vie de la nature.
- The «logree or heaiily we eau sec, in visible things, dépends on Uie wc can bear them. • iKuski.n, Modem Pointers, vol. Il, spolion lU. Of lieauty. note de la p. 230 dans l'édition de 1888).
II nr la dri'i'it pas, sans [)lacer (Fabord devant nous les presiij4('S qui raunouceiit; il nous montre dans la nature et chez les êtres humains cette attenle joyeuse qui précède une pluie de printemps, ou cette angoisse inquiète que font naître les menaces d'un orage d'été. La vue du phénomène ne va pas non plus sans une indication de ses suites heureuses ou néfastes. Derrière la pluie qui tombe le poète nous fait entrevoir la terre fécondée, réjouie, parée de teintes brillantes, ou au contraire les ravages et les tristesses de Tinondation. Cette sympathie est bien, comme le dit lluskin, une condition de fidélité chez Tartiste; et Grabbe, malgré la précision aiguë de son obser\'ation, est moins vrai que Thomson. L'air, en effet, ne circule pas dans ses tableaux sèchement exacts. Sous la touche impeccablement sincère et juste de son pinceau, on ne sent pas battre la vie profonde des choses. Il y a, entre son art et celui du poète des « Saisons », la différence d'une image photographique à une esquisse colorée et vibrante. Sa description n'oublie rien de ce qui s'est trouvé devant Tobjectif et elle n'altère aucune forme. Mais elle les présente toutes comme autant de silhouettes découpées et sans relief. Elle ne rend pas cette harmonie des tons dans l'air ambiant qui fait Tunité et qui fait la beauté d'un paysage. Elle ne nous fait pas pénétrer jusqu'à cette force que les formes révèlent et dont notre àme s'émeut*- C'est ce quelque chose de caché que voit surtout Thomson; sa desci'iption large et un peu vague nous en donne l'impression toujours présente.
1. Qu'on lise, par exemple, la description d'AIdborough {The VillaH^' Bk. I, V. 03-78; ou The Ihrough, Letlcr I). Nous en détacherons quatre vers très caractéristique? ^ notre avis de la force et de l'insuftisance u^ Crabbe. U parle des rives de TAld :
• Hère samphirc-banks and sallwort bound Ihc flood, There slakes and sea-weeds >vithering on the mud; And liigher up a ridge of ail things base, Which some strong tide bas rolled upon the place. »
Tout cela est d'une extrême justesse do notation, mais ce n'est pas ^" par l'œil d'un artiste. L'observateur a regardé de trop près cette accujn»iation de débris jetés sur le sable par la marée; il n'y a trouvé que d'iuutiics et répugnantes épaves. Un peintre y aurait vu surtout une note pl"^ vive, une ligue de tons intéressants au milieu des surfaces grises et décolorées de la plage. Un poète plus vibrant y aurait senti l'action de l« "\^' lointaine, mais rappelée par ces témoins de ses agitations et de sa p^'^' aance.
Ce projet de peindre toutes les scènes de la vie du monde entraine encore une autre conséquence. Le poète se trouve conduit à supprimer presque entièrement toute part faite à la description de scènes particulières, de tableaux déterminés, localisés, individuels. Ce n'est pas tel rocher, telle forêt ou tel coin de paysage qu'il se propose de placer devant nos yeux; c'est le rocher, la forêt, le champ de blé ou le vallon. Sans doute les images générales qu'il trace sont faites du souvenir d'observations précises; mais sa préoccupation est d'atténuer ce qu'il pourrait y avoir de personnel et d' « égotiste d dans ces visions . Nous retrouvons bien , en particulier dans 1' < Hiver », un certain nombre de notations de détails où se révèle le souvenir des paysages écossais et de la vallée du Jed. Mais rien dans le poème ne souligne ce caractère de reproduction exacte; et en dehors de ces détails clairsemés, le poème ne nous présente jamais l'image de quelque scène entrée tout d'un bloc dans l'esprit de l'auteur et reparaissant dans ses des- ^i*iptions. Le panorama de la Terrace de Uichmond peut à P^ine être considéré comme un paysage *. En tout cas les '^rsqui le rappellent produisent une impression totale d'im- '^ensité par une énumération de noms propres et de détails du ^bleau plus que par des traits descriptifs. La mention des hàteaux de Dodington ' ou de Lyttelton ' appelle quelques Pithètes de louange banale, mais non pas une description.
Rien ne fait mieux ressortir ce caractère du poème de homson qu'une comparaison avec l'œuvre de Cowper. Les ^intures de celui-ci ont une physionomie de choses vues avec récision, et reproduites avec l'exactitude minutieuse de por- :*aits. Ce qu'il nous montre ce n'est pas une des grandes appaences du monde; c'est tel coin de paysage familier que sa lurae retrace amoureusement. Ce sont les champs au milieu esquels s'écoule sa vie, les rives de l'Ouse avec les chauliêres, les haies, la tour carrée, les bosquets et les villages ui forment les traits du simple tableau tous les jours déployé evant lui * ; c'est le jardin auquel il consacre un labeur plein e charme % ou le pont qui, sous sa fenêtre, franchit la rivière ;onflée •. Rien dans son œuvre descriptive ne dépasse en
1. Summer, 1408-1441. — 2. Aulumti, G54-G82. — 3. Ihid., 10iM033. — ^ Lelter lo Lady Hesketh, April 17, 1786; The Task, Bks. I, VI. — 5. The rask, Bk. III. — 6. Ihid., Uk. IV.
valeur poétique les vers consacrés à quelque détail mille fois I vu par lui comme ces maisons de paysans si heureusement I décrites au premier livre de <( la Tâche * », ou ce chêne de I Yardley auquel il doit une de ses plus Hères et de ses pi us puis- i santés inspirations.
Pour bien des lecteurs et pour plus d'un critique, il y a là une limitation fâcheuse du génie de Thomson. Il n'a pas moins | de puissance descriptive queCowper; il a une intelligence plus large, un sentiment plus profond de la force intérieure qui anime l'univers. Mais son œuvre n'a que dans de rares passages ce caractère de charme intime qui s'associe au souvenir des petits tableaux si précis et si achevés de Cowper. C'est que, dans sa tendance à généraliser, il ne conserve des scènes particulières que l'impression produite par elles, et c'est cette seule impression qu'il s'attache à traduire. C'est bien l'idéal classique qui l'inspire ici. Cette élimination de l'individuel, du particulier, cette généralisation noble et froide sont également les préoccupations du paysage classique en peinture. U sobriété laborieuse, la noblesse conventionnelle que recommande l'enseignement de l'école, n'étaient pas alors près de disparaître. Nombre d'années après la mort de Thomson, sir .loshua lleynolds, un génie tout fait de sincérité et d'exacte observation, [)rèchera aux étudiants de l'Académie Royale les mêmes doctrines esthétiques que son ami le docteur Johnson aurait pu enseigner aux écrivains *.
La doctrine est d'ailleurs, pour ce qui concerne la description de la nature, moins funeste à la littérature qu'à la peinture. Si généraux que soient les éléments du tableau dans l'esprit de l'artiste, il faut bien que l'exécution les précise. Kt ici, la recherche d'une grandeur et d'une noblesse ambitieuses