CHAPITRE VI
LES HORS-D CEUVne MfiLËS AU POËHE DESCRIPTIF
lies Épisode B.
L'admiration que mérile le génie descriptif de Tlioinson ne doit pas fermer nos yeux aux défauts du poème. Le premier et le plus grave est l'abus même de la description. Si variés que soient les tableaux qui se succèdent au coure de ces quatre chants, l'intérêt se fatigue un peu à suivre le panorama longuement déroulé devant nous. 11 y manque le sujet principal auquel se puissent prendre notre émotion et notre sympathie : l'être humain. Il y a bien quelque part de vérité dans les jugements sévères qu'ont portés Pope sur une poésie purement descriptive i semblable k un repas où l'on ne servirait que des sauces ' », et Switt sur les n Saisons » a dont il ne raffole pas,
t. Le mol est rapporté par Warlon dans eod Esiay on Ihe Geniu Wrilingt of Popt (1156.1783).
Comparez ces autres expressioni ds l'opinioD de Pope :
■ Who could lake oITence, While pore descriplion held the place ot aenseî -
{EpislU lo Arbuihnot, 147, ItS.) • Be OQe poeL'g praise Thnt nol in faney's maie lie wandered Iodr, But stoopeil to (ruih nod momllzed hia sang. ■
(»irf., 33W*0.)
« parce que tout y est description et qu'il n'y a pas d'action * i. — Thomson paraît avoir eu le sentiment de ce défaut. Il n'a pas mêlé intimement l'intérêt humain au poème; c'eût été en détruire Toriginalité profonde; et du reste son génie, nous aurons à le prouver, n'était ni lyrique ni dramatique. Mais il a juxtaposé à ses tableaux de la nature un grand nombre de hors-d'œuvre divers : épisodes narratifs , développements philosophiques, historiques, scientifiques ou moraux. C'est une partie de son œuvre qui compte aujourd'hui pour bien peu dans l'estime que nous nous faisons de son talent. Elle occupe cependant une portion importante du poème, et les contemix)rains ne Tont pas considérée comme moins intéressante ni moins belle que le reste. Nous ne croirons pas avec Wordsworth que ce soit là, et surtout dans les Épisodes, que le public du temps ait vu le principal mérite des <( Saisons » *. Mais il est vrai que le poète, qui imposait aux goûts de ce public une si étrange violence par le choix et par le traitement de son sujet principal, dut rechercher les moyens de satisfaire, dans les passages accessoires, les habitudes d'esprit et les préférences consacrées de ses lecteurs.
Un de ces moyens était l'introduction, au milieu des descriptions, de petits récits romanesques insérés, avec plus ou moins de bonheur, dans la trame du poème. Nous verrons qu'ils ont été une des choses qui ont le plus charmé les admirateurs et les imitateurs français des « Saisons i>. La répartition dans le poème en est fort irrégulière. Ni le printemps ni l'hiver n'en contiennent; Télé en fournit deux, et l'automne un seul '.
1. « Ouc Thomson, a Scolcliman, lias succeeded the best in that way (l)Iank verse), in Tour poems he lias writ on Uic four seasons : yet I ani not ovur fond of thew, becnuse they are ail description, and nolhing is doinj:. • (Leller io Sir Ch. Wogan. Jiily 1132.)
'2. Woniiswoimi, Essuf/ supplemetitari/ io the Préface lo Ihc Second Edition of the Lyrivat Bnllnds.
'A. Cette répartition parait à Saint-Lauiberl manquer d'équilibre. Chacune de SL'S Saison<^ a un épisode. Pour le Printemps ce sont les amour» de Lindor et Glict>re; soixante-cinq vers nous racontent comment un Jeune homme au^'Uiente les richesses de son jardin pour plaire à • uuo jeune beauté ». S'il fallait choisir un titre à ce récit d'une sinj<ulière puérilité, ce stM-ait • Lindor et Tilicère, ou le jardinier par amour -.
Dans riliver le récit est moins simple. Cent vers nous disent Taveuture extravagante d'un chasseur de chamois qui voit une avalanche recouvrir la maison où sa femme l'attend. Fou de douleur, il veut de sa bêclio percer ramoncellemcnt des neiges et des glaces :
LES iiOHS-[)'(i:rv[it: mêlks au porme desckii'tik. în5
Le |)reiiiier de ceux qui li;^ui't;iil dans VvAr re[)roduit en cin- (luanle V(U\s une aiieedole ijien comme poui' avoir été eiiregisti'ée dans la correspondance de I*ope *. Klle paraît avoir été d'abord traitée par (lay dans une de ses lettres -. — Deux jeunes gens se réfugient sous un arbre pendant un orage, et la jeune lille est foudroyée entre les bras de son auiant. — Ni Pope lïi Thomson n'ont conservé la parfaite simplicité du récit de Gay. Le début du poète a bien quelques vers élégants et gracieux :
« Elle avait la douce beauté de l'aurore en sa (leur Et lui réolat radieux du jour épanoui ^. »
L'amour des deux jeunes gens est peint en quelques traits parfois délicats, et non pas toujours sans énergie :
€ Chacuu voyait dans sou «unie un autre et plus cher soi-même Et trouvait le suprême bonheur dans un pouvoir nouveau De donner de la joie *. >
« Leur vie se passait au milieu Des champs, et tout le jour leur cœur s'épanchait eu causeries.
[sauraient faire entendre 5. »
Ou bien ils soupiraient et leurs reganls disaient ce que les mots ne
• Courbé sur les glaçons qu'il baigne de ses pleurs,
Le malheureux époux fatigué, harassé, Poursuit un mois entier son ouvrage insensé. »
Il a perdu tout espoir quand le retour de la belle saison, faisant fondre « les glaçons entassés », lui rend sa maison et sa femme intactes l*une et Tautre.
1. Lettre de Pope ù lady Mary Monlagu, i*' sept. 1717. Mr. Logie Hohertson suppo:<e que c est là que Tliomaon a trouvé Panecdote, et rappelle qu'une partie des lettres de Pope fui publiée eu 172G. Mais cette édition de Curll de 1726 ne contenait que les lettres de jeunesse de Pope â Cromwcll.
2. La partie de la lettre de Gay qui contient ce récit a été publiée par Thackeray dans ses Englhh Humourhts ; Prior^ Gay and Pope.
'A. « Ilers the mild lustre of the blooming morn.
And his llie radiance of the risen day. ••
(Summer, H7o, 1176.)
4. • Each was to eacli a dearer self, Supremely happy in the awaUencd power Of givjng joy. -'
[Sum., 1183-1185.1