‹ James Thomson, sa vie et ses óeuvresChapitre 204 sur 272 · II, 381 et suiv · texte numérisé non relu

II, 381 et suiv

5. «« The sweet en forcer of Ibe poel's strain, Thine Avas the meaning music of the heart,

Aussi bien que renlhousiasme du dilettante, Fardeur patriotique dicte à Tliomson plus d'une belle page. Nous avons eu à rappeler quelques passages où ce sentiment donne seulement naissance aux développements ampoulés et confus d'um? rhétorique déclamatoire. Mais il en est d'autres aussi où, malgré le défaut persistant d'une affabulation fâcheuse, le poète trouve de retentissants et fiers accents. Telle est la i>age, d'un mouvement soutenu et d'un bel élan, où il célèbre la condition de ces rois constitutionnels de l'Angleterre qui, c impuissants pour le mal, ont, pour faire le bien, un pouvoir sans limites ' ». Dans toutes les parties du poème se rencontrent de ces vers sonores, pleins, heureusement balancés^, un se reconnaît la main du maître ouvrier :

Though Conquesl o'er them clapped lier eaglc wings. lier laurels wrealhed, and voked her snowv stceds To Ihe triuniphal car *.

The Forum and comilia horrid grew

A scène of bartcrcd power, or reeking gore '.

Tout ce tableau rapide de THistoire de l'Angleterre que contient le Vr chant mérite aussi d'être signalé. C'est un horsd'œuvre sans doute, et une amplification de rhétorique, mais où ne manquent ni l'ardeur intime du sentiment, ni la fermet<^ de la forme. Il y aurait intérêt à comparer ce morceau aux passages analogues de La IlenHadr. C'est le même ton et « la même marche d'idées * » avec plus de souplesse et d'élégance dans la langue de l'écrivain français, plus de feu et d'enthousiasme chez le poète anglais.

Nous ne mentionnerons que pour mémoire d'autres morceaux où Thomson peut soutenir la comparaison avec plus d'un écrivain fameux de son temps. La dernière partie de l'oHivre nous le montre sous un aspect nouveau, celui du

Nol (hc vain trill, Ihal, void of passiou, riins In giddy mazos, lickUiig idle cars; But ihat deep-searching voice, and artfui hand To wliich respondenl shakes tlie varied soûl. »

!. IV, 1147-1116. — ± ni, 1;)3-155. — 3. 111, 30", 398. 4. L*exprc98ion est de Urugiëre de Baranle {Thédtres étrangens), l. X, Vif lie Thomson.

<( LA LIBERTÉ. » Sâ7

poète satirique. Sans doute il ne s'y trouve pas de méritt^s qui mettent ces pages hors de pair. Ces attaques contre la richesse oisive, contre le luxe insolent et sans goût; cette exposition des plaisirs vains ou coupables où se dissipe Ja vie des heureux de la fortune, le théâtre, le bal, le jeu; puis le tableau de la ruine qui suit et venge ces desordres; l'abandon des flatteurs et des parasites qui a la mlale venant secouer leur patron, « s'enfuient comme une pluie de feuilles flétries et le laissent « dépouillé * »; tout cela, comnje les déclamations sur la vénalité des gouvernants *, est le bien commun dont vivent les nombreux satiriques de cette époque. Mais il faut aussi reconnaître que, dans cette voie qui n'est pas la sienne, Thomson apporte une énergie, un élan qui le font Tégal non pas sans doute de Pope dont il n'a pas l'esprit scintillant ni la mordante concision, mais au moins de Young.

Dans cette œuvre de prédilection où il voulait mettre le meilleur de sa pensée, Thomson, on peut le croire, réservait une place à ses doctrines philosophiques. Quand il passe en revue les divers établissements des peuples gi-ecs et les foyers de civilisation créés par la liberté, il s'arrête au nom de Crotone, pour rappeler Pythagore et son enseignement. C'est l'occasion d'un exposé nouveau de cette doctrine de la mélem- |)sychose à laquelle notre poète montre un fervent attachement. 11 l'accepte, nous le savons, avec son corollaire nécessaire, le végétarianisme '; et il la complète par sa conception d'un mouvement sans cesse progressif. Ailleurs encore, il fait honneur aux anciens Bretons d'une crovance à la transmission perpétuelle d'une vie individuelle*. Il voit même dans cette croyance ki fondement de leur courage, sans s'arrêter à cette considération que la même doctrine religieuse n'a pas fait naître l'héroïsme chez les peuples de l'Indoustan qui l'ont conçue '.

<i La Liberté » nous donne encore l'indication d'une doctrine métaphysique grandiose sur laquelle le poète fonde toute une théorie scientifique et morale de la plus haute importance. A propos de l'enseignement do Pythagore, il signale la première

1. V. «51-105. — 2. V, 20il-220. — 3. III, 32-70. — i. IV. 030-646.

:i. Sur rhypollièse que celle doclrine ail été enseif^nce par les druides, et sur ses liens avec les doctrines du hralimnnisme, on connatl les pa^es de Henri Martin (Histoire de France, t. I, p. 46, 47).

apparition de l'hypothèse de l'attraction, et avec une hardiesse qui ne messied pas à un poète, 1 voit dans Famour le principe essentiel de la mystérieuse force *. Il n'y a là qu'une indication très sommaire. Mais dans la dernière partie du poème. il reprend la même conception pour lui donner encore plus d'ampleur. L'amour, répandu et diffus dans l'immensité de l'univers, pénètre toutes les créatures; il les associe dans sa tendance à la vie; puis condensé et épuré il fait naître les f>assions humaines successivement graduées dans l'ordre de leur noblesse jusqu'à celle qui l'emporte sur toutes les autres : le dévouement au bien public. £t unissant dans son audacieuse hypothèse l'explication du monde physique et les phénomènes les plus complexes de la morale et de la sociologie, il déclare indispensable à rétablissement et à la prospérité d'une communauté libre cette a gravitation morale * »,cet amour mutuel des citoyens qui se confond avec l'amour de la chose publique.

Tout cela reste de la métaphysique de poète, plus encore, il faut le dire, par le vague de la conception et la gratuité des assertions que par la richesse et la beauté du langage. Mais au moins l'exposé des théories scientifiques, astronomie de Pythagore ou gravitation newtonienne, est-il fait de la main d'un maître écrivain. Et pour le reste, si la philosophie de Thomson est un très pâle reflet de quelques grands systèmes métaphysiques, encore faut-il porter au crédit de notre ïX)ète l'ambition d'avoir voulu donner à ces hautes spéculations une expression littéraire et la parure des vers.

C'est cependant un mérite dont la postérité ne lui a |)as su plus de gré que les contemporains. Il faut que le malheureux poème ait tenté bien peu de lecteurs pour qu'à une époque où Ton note avec tant d'intérêt tous les antécédents scientifiques ou littéraires de la théorie de l'évolution, on n'ait pas signalé la conception embryonnaire qu'en donnait l'œuvre de Thomson. On n'a pas davantage observé que le faiseur de vers avait, comme les grands philosophes-poètes de l'antiquité, et comme les penseurs les plus hardis de l'idéalisme moderne, proposé de voir l'amour au fond de toutes les manifestations de cette force universelle qui unit les molécules et qui cimente les sociétés. Il est bien probable que ni Darwin ni Swedenboi^

l. ni, 43-47. — 2. V, 257.

OU Mr. Ravaisson n'ont soupçonné en l'auteur des a Saisons » un ancêtre intellectuel *. Et néanmoins notre poète a droit à plus et mieux que l'expression d'une surprise amusée. S'il n'a pas fait preuve de puissance métaphysique pour s'être a[)proprié quelques idées émises par le génie de l'antiquité', il a montré du moins une vigoureuse indépendance d'esprit, quand, très loin de Locke et de la philosophie à courtes vues que Voltaire admirait tant dans l'Angleterre de ce temps, il allait demander aux plus hardis penseurs de la Grèce les éléments d'une doctrine digne de la nature et de la poésie, et digne aussi des grandes vertus civiques célébrées dans son poème.

Sur un autre point au contraire, il est permis de croire que son influence directe s'est exercée, non sans puissance, sur l'une des doctrines les plus célèbres du xviii" siècle. « La Liberté » nous fournit avec plus de précision encore que les a Saisons », un exposé de cette opinion que les premiers âges de l'humanité correspondent à une période de pureté des mœurs, de justice sociale et de paisible fraternité. A cet état d'innocence des jeunes sociétés humaines correspond une ère de parfaite liberté; avec le développement du bien-être et des

1. Faut-il noter cependant qu'Krasmiis Darwin, Taîeul du grand savant, était poète; qu'il a formulé avec une singulière netteté la théorie ù laquelle devait rester attaché ce nom de Darwin, et qu'il était admirateur convaincu de Thomson? Il a dû remarquer Tanalogio de la doctrine ontologique exposée par Lucrèce au II» chant du De Satura Herum, et des vues exprimées à plusieurs reprises pur Thomson. Le jeune Charles a-t-il aurrsi connu cette similitude? Peut-on supposer que, grâce à l'auteur de Zoonomia, le futur naturaliste ait re^-u du poète des « Saisons '> et de « La Liberté » le germe d*idées qui auraient dormi dans son esprit jusqu'au jour où l'étude des fails leur donna une puissance et une fécondité merveilleuses? Peut-on croire enfin que Thomson ait été, pour une part très modeste, un des collaborateurs de Darwin dans l'édification de la grande théorie à laquelle aboutit la science du xix" siècle?

2. On sait que l'idée de révolution se rencontre dans Âristote (« Métaphysique », liv. I, chap. iv), et dans le poème de Lucrèce. Quant & la doctrine de l'amour, force universelle, cause de tout mouvement et de toute vie, Thomson la tenait certainement de la philosophie antique. Empédocle, disciple de Pythagore, Tavait formulée en expliquant par le jeu de deux éléments hostiles toute activité des créatures : cpro;, principe de vie et d*union, eptÇ, principe de désunion, de destruction et de mort. Notre poète conserve le premier, et rejette le second. 11 écarte la conception d'une création perpétuellement détruite et renouvelée, d'une évolution circulaire. Il croit à un mouvement progressif, et grelTe ainsi sur la vieille doctrine pythagoricienne une des théories chères au xviif siècle.

désirs viennent les vices, les crimes et la tyrannie *. On reconnaît ici ramère théorie du Discoui^s de J.-J. Rousseau sur les efîeU de la civilisation. Rousseau ne l'a |>as créée de toutes pièces; elle circule dans Tatmosphère intellectuelle du XV m' siècle aussi bien que la théorie opposée de la perfectibilité indéfinie de Tespèce humaine. Mais parmi les expressions de cette doctrine qu'a pu rencontrer l'éloquent rhéteur, il est permis de croire que celle que fournissent les poèmes de Thomson ne lui est pas i-estée inconnue.

Enfin le peintre de la nature ne saurait abdiquer entièrement dans aucune des œuvres de Thomson. Dans ce poème patriotique, moral et philosophique se trouvent disi)ers« d'heureux morceaux descriptifs qui valent d'être relevés et signales, et qui méritent de n'être pas perdus dans le naufrage de l'ensemble. Tels sont, en dépit d'allitérations déplaisantes, ces quatre vers du premier chant :

(1 .... Dans les vallons étroits de TOmbrie, ou sur le sommet « de ses brunes collines qui respirent la brise parfumée : sur a la côte de Baies bordée de vignes; où une mer paisible, sur « laquelle soufflent de doux zéphyrs, caresse le rivage d'un « perpétuel baiser*.... »

Comme contraste avec cette riante évocation d'un i^aysage ensoleillé et radieux, voici au deuxième chant le tableau vigoureux, dans ses teintes monotones, d'un pays de brumes et de frimas :

<( La Samartie, qu'arrosent mille cours d'eau, terre morose « de lacs et d'immenses marécages, de rochers, de torrents « sonores, de sombres bruyères et de déserts farouches tout « noirs de sapins bruyants. La nature y porte un front mena- « çant. Et cependant [)arfois elle s'adoucit jusqu'à sourire; et

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