‹ James Thomson, sa vie et ses óeuvresChapitre 235 sur 272 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nous avons dit, dans la biographie de Tljomson, quelle circonstance donna lieu à la production de cette œuvre dramatique. Le l*^' octobre 1740, Frédéric, prince de Galles, célébrait le 4* anniversaire de son mariage et la naissance de sa fille. Une fête magnifique réunissait à Cliefden les amis du prince et de la princesse. On avait fait appfl à tout le savoir-faire des jardiniers et des architectes. On demanda aux poètes de la clientèle de Frédéric une œuvre qui ne fût pas trop grave, qui ne demandât pas une trop longue élaboration, et qui permit rintroduction des allusions et des divertissements propres à charmer sans la fatiguer la noble compagnie. C'est ainsi que Mallet et Thomson écrivirent en commun le Masque d' <K Alfred ».

Cette forme dramatique convenait excellemment à une pareille solennité. C'est aussi pour fournir aux plaisirs de nobles auditeurs que Ben Jonson et que Milton avaient produit dans ce genre de radieux chefs-d'œuvre. Le masque est une forme de la littérature théâtrale plus lyrique encore qu'elle n'est dramatique. Le caractère, le relief et la vérité des personnages, la force des passions, le pathétique des situations ne sont pas les objets visés par le poète. Son œuvre est avant

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tout un prétexte à mise en scène somptueuse *. Son drame peut se contenter d'êtres vagues et pâles, et d'une action toute rudiinentaire. La fantaisie poétique et l'élan lyrique ont ici plus de valeur que la vérité de l'observation et la profondeur psychologique.

On peut se demander si la collaboration de Thomson et de Mallet était propre à assurer le succès d'une œuvre de cette nature. Thomson évidemment n'a pas les qualités du genre, ou il ne les a pas encore à cette époque. Ni ses grands p/>éiûe?. ni ses tragédies ne laissent deviner en lui les qualités de grâce harmonieuse et de rêverie aérienne que révélera plus tanl le a Château d'Indolence ». Il est trop fort, trop sincère et trop solennel pour ce genre où les demi-tons valent plus que \ei franches couleurs, les silhouettes fugitives plus que les figures nettement accusées.

Mallet aurait eu plutôt quelques-unes des qualités requises. Il manquait, il est vrai, de la première de toutes, la vive imagination, le charme magique, le don de poésie. Mais il avait quelques-unes des vertus de second plan : un sentiment artistique curieux et non pas sans finesse, un style malléable qui se prêtait aux adaptations les plus diverses, un instinct de ce i\\ï'\\ peut y avoir de poésie dans la simplicité du ton et dans le surnaturel introduit à dose modérée % enfin un savoir-faire agile et une experte habileté de main. Celui-là du moins n'était |>as dominé par une forme littéraire absolue. Il n'était pas, comme Thomson l'était encore, prisonnier du style qu'il s'était fait, ni contraint de |)rêter le même langage ample, sonore et uniformément majestueux à tous les personnages. Mais aussi il devait, dans leur collaboration, porter la peine de ses qualités un peu négatives. Au contact d'une force et d'un a tempérament », il passe aussitôt au rôle d'imitateur et de comparse. Il lui a toujours fallu s'appuyer sur quelqu'un de plus grand

i. « \Ve moy doiibt if Ihe combim d gcnius of Ben Jonson, Inipo Jonw and Lawes or Ferobroso bas be.en eqiiaJled by Ibe modem «/vc/ar/f of the opéra.... On tbcsc cnterlaiuments Uirce to five thousand pounds wert expanded, and, on more pulilic occasions, ton and Iwenty Ibousand. • (D'IsHAKU, Cfiriosities of Liternlure. Masques^ p. 380-384.)

2. Ce sont bien les deux Iraiis à noter dans la célèbre ballade àt William and Mart/aret, Elle conservait des superstitieuses légendes populaires leur forme familière et leur mystérieuse poésie. Elle a mérité à f « titre de figurer dans le « Recueil • de Porcy.

et de plus robuste que lui. C'est à rimitation du génie populaire qu'il a dû son meilleur succès. Sa satire On Verbal Criticism montre en lui un des meilleurs élrves de Pope. Les di^itiques y abondent que l'on pourrait introduire dans la marqueterie de VEssay on Cnticism sans que la fraude fût aisée à découvrir. Il suit Tétoile de Thomson dés que celle-ci monte audessus de l'horizon ; VEixursion montre avec quel talent d'imitateur il sait prendre le ton deson modèle. Thomson encore et Milton sont sans cesse rappelés parles \ers d'Amifutor and Theodora; et, à lire un de ses prologues burlesques, on peut st^ demander s'il en est l'auteur, tant il sait re|>roduire l'esprit enjoué, la plaisanterie facile et tous les procédés de Oarrick, le maître du genre *. Il imite encore loi*squ'il aborde le genre licencieux; il s'exerce à copier Prier dans les badinages grivois de The Discovcry, The lieward, ou The ^tratagem. En somme il s'est toujours montré habile imitateur, et n a jamais su être lui-même. Rien d'étonnant si dans le travail qu'ils durent faire en commun, linlluence de Thomson se retrouve bien plutôt que celle de Mallel.

Le « Masque » n'a donc rien de la vaporeuse fantaisie que les maîtres du genre ont mise dans les leurs, i>arce que le talent de Thomson ne s'y prêtait point. Ce n'est pas une tragédie puisque la pièce n'a (pie deux actes, et qu'elle fait une place à d'autres a machines » que celles qui avaient droit de cité dans le théâtre classitpie -. Mais au fond le ton est bien le même, et les personnages sont identiques à ceux que nous rencontrons dans les autres drames de Thomson ou de M.iUet. Alfred et Kllruda, le comte de Devon et rKrmite ont tous le langage retentissant et pompeux et les hauts cothurnes des

1. Tous deux s'associeront p'»s tani pour le l»roloj:uc de IhiUtnnia (!*.".*■.), ndaplalion remaniée kV Alfred.

2. Non «en le ment on y voit évoquée la longue [«roccssion des rois successeurs du héros, mais à plusieurs reprises des • esprits » vieillies mi invi^ijbles se mêlent à l'action pour faire entendre la musi(iue ajoutée par lecom])ositeur aux vers des deux amis.

héros tragiques. A côté d'eux, il est vrai, quelques pa^-sans jouent un rôle dont Timportance serait malséante dans une vraie tragédie. Ils sont là sans doute pour marquer la différence des genres. Peut-être aussi pour fournir l'occasion de tirades patriotiques et libérales en associant le menu peuple à la gloire de la couronne et de la patrie. Mais leur ton, plus tempéré d'abord, ne tarde pas à s'élever au niveau de celui de leurs interlocuteurs. — Bref, malgré de trop rares passages où se reconnaît la main du poète de la nature, le « Masque d'Alfred » n'échappe pas aux reproches que méritent alors toutes les tragédies : langueur de l'action, pauvreté de la psychologie, enflure et monotonie de la déclamation.

Ce sont là défauts, nous le savons, qui ne choquaient point les spectateurs auxquels ces pièces étaient destinées. Ils pouvaient goûter sans arrière- pensée les artifices ingénieux des poètes et des machinistes, les eflfets heureux de la musique dont le rôle était fort important, les nombreuses allusions au royal amphitryon, à ses ancêtres, à sa famille, à ses vertus, les quelques vers descriptifs où Thomson a mis sa trace indéniable \ ou encore les détails d'archéologie pittoresque introduits dans le drame, comme cette description qui nous montre Tétendard magique des envahisseurs a tissé par les sœurs du a roi danois, du cruel Ivar, au milieu de la nuit : alors que la a lune livide, enveloppée de la pâle tempête, poursuivait fiéni- (i blement, tandis qu'elles chantaient leur chant magique, sa a course à travers les nues. Alors, dit-on, tous les démons

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