‹ James Thomson, sa vie et ses óeuvresChapitre 248 sur 272 · XXU · texte numérisé non relu

XXU

« remplissez ainsi nos cœurs d'un pieux émoi, d'une douleur « mêlée de joie ' ! » — Tliomson n'a pas oublié ces difficultés de la vie d'un homme de lettres que sa jeunesse a connues. Jusqu'à la fin même il a éprouvé combien sont précaires les avantages assurés aux écrivains par la faveur des grands. Pour son compte il est prêt à recevoir, comme Horatio, « avec une c égale gratitude les horions et les aubaines de la fortune ' ^. Car rien ne peut lui ravir ni la grâce et la beauté de la nature, ni les pures joies de l'imagination, de la raison et de la vertu *. Mais il déplore, pour les lettres, et pour l'honneur de TAngleterre, la condition misérable ou servile qui est faite au plus grand nombre des écrivains, a Les arts... se développent lente- € ment à moins que... de puissants patrons ne viennent appeler € les Muses timides au chaud soleil d'une aisance sans tour- € ments, où nul souci grossier n'enchaîne le génie prêt à € s'élancer, où les aimables sœurs n'aient d'autre occupation que « de plaire.... Mais aujourd'hui... nos patrons marchandent ce « modeste salaire à tous, sauf à ceux qui leur polissent des vers « pleins de flatterie. . . . Courage ! . . . toujours nous reste cet éternel « patron, la Liberté *.... » — Il est vrai qu'à vouloir s'affranchir de l'humiliante dépendance des patrons l'auteur peut rencontrer un autre ennemi, a Tout labeur obtient sa récom- « pense.... Mais une race odieuse pille la ruche d'Aonie comme € les guêpes sauvages volent l'abeille laborieuse *. »

Les gens de loi paraissent être pour Thomson un objet de haine plus sincère et plus constante. 11 les avait déjà malmenés dans « l'Automne » et dans « l'Hiver » ®; il exprime de nouveau son mépris ou sa rancune dans ce le Château ^, Parmi les carrières viles qu'énumère Archimago une place est faite à celle des gens qui « rôdent par les cours de justice en quête de proie « humaine ^ ». Et, dans la liste des aigrefins qui ruinent le prodigue, les robins figurent dans la plus fâcheuse compagnie : « entremetteurs, hommes de loi, intendants, courtisans et sycoc phantes ^ d.

Enfin de toutes ces indications où se révèle la personnalité de l'écrivain, il en est une que nous ne saurions négliger. Toute une moitié du poème est une apologie de l'indolence, et

i. I, XLVii. — 2. Uamlely ni,ii, 12. — 3. Canlo II, str. m.— 4. CasUe, 11, XXII, xxiii. — 5. Canlo II, sir. ii. — 6. Autumn, 1287-1289; 1291-1294. Winter, 384-388. — 7. Canto 1, sir. xiii. — 8. Canlo I, str. li.

614 JâMBS THOMSON*

rindolence fut le péché favori du poète. Sans doute il a, dans une seconde partie, voulu mettre ses lecteurs en garde contre des séductions dont il parle en homme qui les a connues. lia porté reffort consciencieux de son talent sur une apothéose de Tactivité et du travail. Mais il est trop évident que la peinture du mal Ta mieux inspiré que Téloge du remède. Les sa|^ leçons du deuxième chant ne suffisent pas à faire oublier les délicieuses peintures du premier; les chants de Philomelas restent inférieurs à ceux d'Archimago. Dans cette allégorie qui se propose de flétrir l'indolence, le poète a dû ses meilleures inspirations au souvenir des joies de l'indolence '. Il lui sera beaucoup pardonné parce que sa nonchalance n'a jamais fait tort qu'à lui-même, parce que son oisiveté n'a été ni égoïste ni maussade % parce qu'il a vaillamment condamné son défout, enfin parce que à ce défaut même nous devons plusieurs pages exquises du poème.

L'homme demeure donc, dans cette œuvre dernière, tel, à tout prendre, que nous l'ont montré les œuvres du début. Au contraire Je poète a subi une transformation profonde. On le pourrait conclure déjà des contrastes que nous avons notés dans l'appareil extérieur des deux poèmes, les « Saisons i et le « Château ». Un examen plus pénétrant de celui-ci nous fera constater, dans le génie de l'écrivain, à côté d'un certain fond

1. L'excentrique philosophe lord Monboddo a remarqué avec quelte supériorité Thomson parle du repos, du sommeil et des songes dans celle œuvre, « Ihe finesl allegorical pocm in any language, and most coroplele. according to my judgment, both in style and versification, and particularly bcautiful upon Ihe subject of dreams •. (Aniient Melaphysics, vol. H» chap. v : On Dreams, p. 273.)

2. Wordsworth, ce lutteur et cet infatigable ouvrier, lui a rendu celte justice, et c'est sous le patronage de notre poète qu'il a placé le souveair des quelques heures de nonchalance de sa laborieuse existence.

<( To lime thus spent add multitudes of hours Pilfered away, by what the Bard who sang Of the Enchanter Indolence hath called • Good-natured lounging. •

{The Prélude, Bk. VI, p. 384.

« LE CHATEAU D'INDOLBNCE. » 615

permanent, une diversité d'aspects, une modification ou un développement du génie poétique qui méritent de nous arrêter.

Et d abord l'auteur du a Château dlndolence d reste un grand poète descriptif. Dans cette œuvre de rêves flottants et de chimériques visions les exemples de peintures vraies, précises, aux couleurs arrêtées, aux traits nettement accusés ne sont pas absents. Elles prouveraient, s'il en était besoin, que cette puissance d'évocation du monde extérieur est bien le fond ift comme le cœur du génie du poète.

Dès le début, avec la deuxième strophe, commence une description du château et du paysage qui l'entoure. Les <r Saisons » ne renferment pas une peinture plus exacte du dessin ni plus riche de tons. Elles ne nous donnent même nulle part un tableau aussi précis, aussi individuel. Les grandes scènes de la vie de la nature ne pouvaient en effet être rendues qu'en de larges peintures de caractère général. Mais ici le poète imagine avec une netteté de vision parfaite le lieu où va se dérouler son poème et il le décrit avec une précision rigoureuse :

« Tout prés d'une rivière, dans un vallon profond qu'enfer- « maient de toutes parts des collines boisées s'èlcvant les unes tt au-dessus des autres, un puissant magicien vivait.... C'était, a en vérité, un coin de terre délicieux. 11 y régnait une saison « comme celle qui dure de mai à juin, à d(»mi parée par le prin- « temps, à demi bronzée par l'été. Si bien qu'avec l'air on y « respirait une langueur qui ne laissait à personne la force de « travailler, ni même le désir de jouer.

<i Rien alentour que des images de repos : des bosquets pro- « pices au sommeil séparés par de calmes pelouses; des para terres de fleurs où les pavots répandaient une influence endoru mante, et des tapis de riante verdure où jamais on ne vit « créature rampante. Et toujours d'innombrables et brillants a ruisselets se jouaient et de tous côtés précipitaient leurs a eaux étincelantes; et ces eaux coulant et frémissant dans les « clairières ensoleillées faisaient entendre, bien qu'elles-mêmes a fussent toujours en mouvement, un murmure qui portait ne au sommeil.

« En même temps que le bruit léger des ruisseaux babillards, tt on entendait les troupeaux mugir dans la vallée, et des cola lines lointaines arrivait le bêlement bruyant des moutons, et « le son des flûtes des bergers oisifs; de temps en temps s'éle-

« vait le doux et le triste chant de Philomèle ou la plainte des a tourterelles dans la forêt profonde qui^ elle-même endormie, n bruissait lorsque le vent passait en soupirant; la cigale a chantait sans se lasser; et tous ces bruits confondus invia taient tous les êtres à dormir.

d Au-dessus, occupant tout l'accès du vallon, une forêt se « dressait noire, silencieuse, auguste. On n'y voyait passer « que des formes vagues telles qu'en imaginent les rêves de <t Toisiveté. Et, s'élevant sur les collines des deux côtés de la a vallée, un bois de pins jetait une ombre épaisse; agité d un « mouvement incessant, il faisait passer dans les veinés une c crainte assoupie. Enfin, plus bas, là où la vallée serpentait et « s'ouvrait, on entendait, on entendait à peine, le murmure des « flots de la mer.

a Tel était le paysage... où Indolence (c'était le nom du « magicien) habitait un château caché parmi les arbres qui « Tentouraient de près et lui faisaient un berceau. Ils arrêtaient « à moitié les rayons brillants de Phébus, et mêlaient en « quelque sorte la nuit à la lumière du jour '.... i»

l. Canlo I, str. ii à v, et sir. vu.

Dire que l'auteur d'Alaslor se soit proposé d'imiter Thomson, ce sertit if^norer quel flot de poésie jaillissait intarissable de l'dme de Sbelly. Mais peut-être quand il décrivait la forêt et le ruisseau d'Alastor, quelques ver» du « Château d'Indolence » chantaient-ils au fond de sa mémoire; ceux-ci par exemple :

• Â sable, silent, solemn forest stood,

Whcrc nought but shadowy forms were seen to move As Idiess fancied in her dreaming mood.

Meantime, unnumbered glittering streamlets played, And hurled cveryvvhere their waters sheen; That, as they bickered through the sunny glade. Though restless slill thcmselves a lulling murmur madc.

u Mid cmbowering trees

That haïr shut out the benms of Phœbus brigbt. And made a kind of checkered day and night. •

Et d'autre part le début du noble poème de Keats, Hyperion^ ne sonnet-ll pas comme un écho des vers de Thomson?

• Deep in the shady sadness of a vale

Par sunken from the healthy breath of morn,

Far from the fiery noon....

Sat gray-hair'd Saturn....

Forest on forest hung about his head. •

« LE CHATEAU O'iNDOLENGE. » 617

Il n'y a pas dans les tableaux si vrais et si précis de Ciowper ou de Wordsworth un paysage qui nous apparaisse plus nettement déterminé que ce vallon entouré de forêts où se blottit le Château. Mais ce n'est pas le seul caractère auquel nous reconnaissions ici le grand poète paysagiste. Cette description si nette ne forme pas un dessin en grisaille. Comme dans les « Saisons », la notation des couleurs vient compléter et enrichir le tableau *. Et surtout ce paysage a une âme et une puissance d'action sur nos âmes. Le poète pouvait se dispenser de nous dire que c'est « une terre de somnolence ». Vingt traits de sa description nous donnent cette impression. Elle résulte et du silence solennel de la foret prochaine, et des bruits divers qui se mêlent en une harmonie vague et pleine de langueur : murmures des ruisseaux, bêlements des troupeaux lointains, chant du rossignol et de la tourterelle, gémissement monotone des grands sapins noirs qui se balancent et, au loin, grondement assourdi de la mer. Il y a là, en quelques vers, treize notations de sons qui tous concourent à un même effet '.

Une autre fois encore ce vallon nous est montré, mais le point de vue est difîérent. Le poète le décrit au chant II tel qu'il apparaît du haut des collines qui l'enserrent.

a Enfin elle apparut cette fatale vallée de joie au-dessus de <t laquelle de hautes montagnes couronnées de bois élèvent « leurs sommets.... Elle s'étendait large au-dessous des deux « voyageurs comme une île verdoyante, partout égayée de jar- « dins et de ruisseaux vagabonds et de bosquets touffus pour € ombrager les pelouses '. »

En dehore de ces deux passages l'œuvre nous offre un certain nombre d'heureux et parfois d'admirables passages descriptifs. Ils ont un caractère de sobriété et de puissance suggestive qui se rencontre plus rarement (toules proportions gardées) dans les « Saisons ». C'est souvent un seul mot qui suffit, ici pour faire ressortir le trait dominant de l'objet ou de la scène, là pour évoquer tout un paysage ou un aspect de la nature avec le cortège d'impressions et d'émotions qui suit la perception vive d'un pareil tableau. Dans le domaine d'Archimago les hommes ne sèment ni ne labourent ; m quand elles sont bonnes à sou-

1. Voir Canto I, str. ii, v. 16; sir. m, v. 22 et 25; str. v, v. 39 et 42.

Page 1