Lettre de Pope à Carye, du 25 décembre
4. Owen RufThead, le premier biographe de Pope, dit que celui-ci retint à dîner son illustre visiteur, et que la conversation de Voltaire fut à ce point inconvenante que la mère de son hôte dut quitter la table (Ruffhbad, Life of Pope, in-4, p. 156). C'est la version qu'a adoptée et répandue Johnson dans sa vie de Pope.
Goldsmith rapporte qu'à la vue de Pope, si chétif et malingre, Voltaire éprouva un sentiment de compassion, qui se changea en admiration quand le poète anglais se mit à parler.
Enfin un troisième historiographe, Duvernet, nous dit que les deux grands hommes n'arrivaient guère à se comprendre. (Cité par M. Ghurton Collins.) C'est à coup sûr le plus vraisemblable des trois récits. Voltaire tout nouvellement arrivé en Angleterre n'en pouvait encore parler la langue que très imparraitemenl; et quant à Pope, c'est Voltaire lui-même qui nous dit « qu'il pouvait à peine lire le français, et n'en parlait pas un mot u. (Cité par Mr. Churton Collins.)
5. Faisant de Thospiialité reçue le plus odieux usage, s'il faut croire, comme le rapporte RulThead, qu'il rendait compte au parti whig des renseignements que pouvait lui laisser surpendre l'amitié confiante de Bolingbroke et de Pope.
et pour qui Thomson a poétiquement exprimé une vive admiration ; chez Mrs. Conduitl * , cette nièce du grand Newton, de qui Voltaire apprit l'anecdote, devenue grâce à lui fiimeuse, de la pomme tombant d'un arbre et faisant jaillir dans l'esprit du savant la pensée de son immortelle hypothèse; dans les théâtres où Voltaire fréquentait assidûment, parce qu'il y trouvait une excellente façon d'étudier la langue *; dans presque tous les lieux où l'infatigable Français portait sa curiosité, son avidité d'apprendre, son esprit étincelant et ses audacieuses galanteries, il fut exposé à rencontrer le jeune poète dont les productions successives appelaient et retenaient l'attention de toute la société élégante et lettrée '.
Cette lettre de décembre 1730 nous montre qu'au milieu des plaisirs de Paris, Thomson mûrit le projet de nouveaux travaux poétiques. Il entretient Dodington du plan d'un poème où 11 décrirait les pays qu'il allait visiter, en y ajoutant des
1. Elle a prouvé son iniérôl et son eslime pour Thomson en souscrivant poor dix exemplaires à la publication des v. Saisons ».
2. • This noted author (Voltaire), about twenty years past, resided in
London. His acquainlance wilh Ihe Lauréate brouglit him frequcnlly to
Ibe Théâtre, where (he confess'd) he improved in the English ortho-
grapby more in a week, than he sbould otherwise hâve done by labour'd
stndy in a montli. 1 furnish'd him every evening with the Play oT the
Night, vehich be took with him inlo the Orchestra (his accustomed seat) :
in four or five months, he not only convers'd in élégant Elnglish, but
wrote it with exact propriety. » (Chetwood, A gênerai histoty of the stage,
London, 1149, p. 46.)
Ses progrès furent en effet singulièrement rapides : il publiait dans l'hiver de 1127 deux « Essays » en anglais : An Essay upon the civil wai^s in France. An Essay upon Epie Poetry. — Il devint même poêle anglais, témoin cette petite pièce adressée à Molly Lepei, femme de lord Harvey :
Harvey, would you know the passsion
You hâve kindied in my breasi?
Trifling is the inclination
That by words can be express'd.
In my silence see the lover
True love is best by silence known ; In my eyes youMl best discover
Ail the power of your own.
Vingt ans plus tard, il avait conservé de cette langue une connaissance assez sûre pour pouvoir répondre dans un anglais très honnête à ses correspondants d'outre-Manche.
3. Cette période du séjour de Voltaire (mai 1726 à février 1729) est celle de la plus active production littéraire de Thomson : elle embrasse la publication de - THivep », de • TÉté », du « Printemps », du • Poème à la mémoire de Newton • et de « Brilannia ».
94 JAMES TflOMSON.
observations morales sur les gouvernements et les peuples *. C'est ce projet que réalisa plus tard le poème Liberty^ et l'esprit qui devait Tinspirer est résumé tout entier dans cette courte phrase de la lettre : a I shall return no worse English- « man than I came away d.
Le jeune Talbot était en parfaite union de sentiments avec son (L tutor ». Tous deux avaient au même point la conscience de la supériorité de l'Angleterre, et le mépris de tout ce qui n'est pas britannique. Cette disposition d'esprit pouvait être, pour nos voyageurs, une inépuisable source d'intimes satisfactions; mais elle les préparait mal à comprendre et à juger exactement les hommes et les institutions qu'ils se proposaient d'étudier. « Le fils aîné de sir Charles Talbot », écrivait Rundle à la fin de janvier, « est à Paris, et s'y comporte t comme on pourrait le souhaiter. Son rude amour anglais de c la liberté dédaigne cet esclavage brodé qui brille à cette cour « frivole. Il hait les chaînes, même celles qui sont en or '. »
L'automne de l'année 1731 trouve encore nos pèlerins à Paris; mais ils se préparent à poursuivre leur route. Ils ont épuisé les plaisirs et les curiosités de la grande ville, et se sont rendus maîtres de la langue; ils vont se diriger vers l'Italie. c II me tarde », écrit Thomson à Dodington, le 24 octobre, c de c voir les champs où Virgile butinait son miel immortel, et « de fouler ce sol où les hommes ont pensé, ont agi avec tant « de grandeur '. »
1. tt .... There are scarce any travellers to be met with who hâve given a landscape of Ihe counlries through which Ihey bave trayelled, tbat bave secn (as y ou express it) with the Muses' eye.... It seems to me tbat such a poetical landscape of coun tries mixed with moral observations on their government and people, would not be an ill-judged undertaking. •
On est tenté de croire que Pidée du poème descriptif vient bien du génie môme de Thomson, et que celle du poème philosophique et prédicant lui est inspirée par le goût de son public d'Angleterre, peut-être aussi par les conseils de Voltaire. Ce dernier, parlant de Thomson en 1750, louait surtout en lui un poêle vraiment philosophe, et ajoutait : « I think, withont a good stock of such philosophy, a poet is just above a fiddler, who amuses our ears, but does not go to our soûls • (Voltaire & Lyttelton, Paris, 17 mai 1750). (PiiiLLiMonB's Memoirs and correspondance of lord Lytieltony vol. I, p. 323.)
2. « His (sir G. Talbol's) eldest son is at Paris, and behaves as onc wishes be should behave. His rough English love for liberty disdains the embroidered slavery that glitters in that trifling court. He hâtes chains even golden oncs. » (Lettres à Mrs. Sandys. Lettre XXI, 30 janvier 1730-1731.)
3. « I long to see the fields wherc Virgil gathered his immortal boney,
Cette lettre nous apprend aussi que le bien-être et la prospérite actuels ne font pas perdre de vue au poète voyageur la pensée de l'avenir. Il se préoccupe des ressources qui pourront lui assurer l'indépendance et la paix de l'esprit. Il espère toujours obtenir du gouvernement de son pays quelque poste lucratif, et il veut employer son voyage à s'y préparer. « Mon t ambition est de pouvoir servir mon pays d'une façon active t aussi bien que d'une façon contemplative ^ -b Dodington a exprimé, dans une lettre précédente, cette pensée que le poète doit vivre uniquement pour son art, et planer au-dessus des intérêts matériels. C'est une opinion à coup sûr flatteuse, et Thomson fait mine d'en approuver le principe. Mais aussitôt après il développe avec une ardeur amusante, et non sans esprit, les objections du prosaïque bon sens qui s'obstine à survivre dans son âme de poète. « Le Parnasse! on ne le «gravit pas, non plus qu'aucune montagne mortelle, pour « s'y fixer à jamais sur un sommet stérile. Non, c'est quelque « chère petite retraite, plus bas, dans un vallon, qui permet « de goûter dans tout son charme la beauté du spectacle. » Et ne voulant pas prendre directement à partie son noble correspondant, il s'élève avec indignation contre les théories odieuses d'un ami absent, Iç Dr. Cheyne. « Le grand et gros < docteur de Bath me disait qu'il convient de maintenir les t poètes dans la pauvreté, pour aviver leur génie, comme on « crève les yeux aux oiseaux pour les faire mieux chanter. Mais * assurément ils chantent mieux encore au milieu des bois « touffus, quand le printemps épanoui fleurit autour d'eux *. »
^nd tread the same groufid where men bave thought and acted so greaUy. »
(Lettre da 24 octobre 1731.) i. • But not to travel entirely like a poet, I résolve not to neglect thc
oiore prpsaic advantages of it, for it is no Ies9 my ambition to be capable
of serving my coiintry in an active than in a comtemplative way. » (Même
lettre.)
2. « What yon observe, conceming the pursuit of poetry... is certainly
ju8t.... A true genius, like light, must be bcaming forth, as a false one is
an incurable disease. One would not, however, climb Parnassus, any
more than your mortal hills, to fix for ever on the barren top. No : it is
some little dear retirement in the vale below that gives the right relish,
of the prospect.... The great fat Doctor of Bath, told me that poels should
be kept poor, the more to animate their genius. This is like the cruel
costom of . putUng a bird's êye ont, that it may sing the swceter; but,
surely, they sing sweetest amidst the luxuriant woods, whilst the full
spring blooms around them. • (Même lettre.)
Goldsmith, un des poètes & qui la fortune s'est plu à appliquer la
La cruelle doctrine de Cheyne trouvait bien cependant quelque confirmation dans le cas de Thomson. Depuis dix mois qu'il a quitté l'Angleterre et n*a plus à s'occuper de nid ou de pâture, il n'a rien écrit. Aussi annonce-t-il à Dodlngton son intention de se remettre au travail pendant les loisirs de ce voyage. Dodington demandait un poème épique et suggérait le sujet de Timoléon. Thomson écarte la proposition avec un tact très judicieux, mais il s'engage à entreprendre une nouvelle tragédie.
Nous sommes assez tentés de croire que ce projet dramatique est c^lui qui déjà l'occupait à Londres, plus d'un an auparavant, et qu'il avait alors espéré réaliser pour l'hiver de 1731 *. Il se pourrait bien que ce fût cette même tragédie de « Socrate d dont Rundle lui avait inspiré l'idée, et que plus tard d'autres amis, Mr. Pitt (le futur lord Chatham), Mr. Lyttelton et Gilbert West lui conseillèrent d'abandonner. Cette supposition faciliterait la solution d'une petite énigme assez piquante qui n'a arrêté l'attention ni des biographes de Thomson, ni de ceux de Voltaire. Dans le théâtre de celui-ci figure un a Socrate d, « ouvrage dramatique traduit de l'anglais de feu Mr. Thomson, « par feu Mr. Fatema ». N'est-il pas fort probable que si Voltaire, désirant éviter la responsabilité des hardiesses satiriques de son Socrate, a imaginé de l'attribuer à James Thomson, c'est que celui-ci lavait en effet entretenu, pendant ce séjour à Paris, d'un projet de tragédie sur ce sujet? La préface de a Mr. Fatema, traducteur d reproduit quelques idées générales sur le théâtre, qui n'ont guère de rapport avec la pièce qu'elles précèdent, mais qui sont en conformité parfaite avec les vues qui recommandaient le sujet de Socrate à Rundle et à Thomson *.
méthode du docteur Cbeyne et des oiseleurs, Goldsmitli semble avoir voulu réruter cet aphorisme cruel dans ce passage de son Animaied Nature où il développe en quelques mots gracieux la mOme idée que Thomson vient d'indiquer :
« The music of cvcry bird in captivity produces no very pleasing sensations : it is but the mirth of a little animal insensible o? ils unfortunate situation. It is the landscape, the grove, the golden break of day, the contest upon the hawthorn, the fluttering from branch to branch, ihe soaring in the air, and the answering of its youug, that gives the bird's song its true relish. » (Cité par Forbtbr, Goldsmith, p. 195.)
\. Comme il semble ressortir du mot de Pope cité plus haut. Voir p. 85, n. 1.
2. « On a dit dans un livre, et répété dans un autre, qu'il est impossible
C'est à la fin d'octobre ou au commencement de novembre que Talbot et son précepteur quittèrent Paris pour le midi de la France et Tltalie. Nous pouvons noter leur passage à Lyon, où ils rencontrèrent Spence, un des premiers critiques favorables des t Saisons » *. Puis ils descendent le Rhône, s'arrêtent à Avignon, et vont voir la fontaine de Vaucluse. Le poète conserva de ce spectable une impression profonde; il en entretenait lady Hertford, à son retour en Angleterre, et lui en avait promis une description en vers '.
A la fin de novembre, ils sont à Rome. Le voyage s'est . effectué rapidement, vu la saison. Peut-être la fatigue explique-l-elle une mauvaise humeur très apparente dans la dernière lettre que Thomson adresse à Dodington. « Mon enthout siasme au sujet des voyages se calme très rapidement. On ( peut imaginer de belles choses en lisant les auteurs anciens, t mais voyager c'est dissiper cette vision '. » Il n'hésite pas à écrire qu'il ne comprend point la fureur qui pousse les gens à faire tant de chemin pour contempler des statues qu'on pourrait se procurer chez soi à peu de frais. Il ne sent, dit-il, aucun goût pour ce plaisir des archéologues qui consiste à flairer de vieilles pierres moisies. Il ne se préoccupe, dans ce qu'il voit, que des matériaux à faire entrer dans son futur poème *. Quant à la ppomesse de reprendre son labeur poétique, il n'a pas ^ïïimencé à la réaliser depuis qu'il est à Rome. « Si vous me * demandiez des nouvelles de ma Muse, tout ce que je pourrais
411'un homme simplement vertueux, sans intrigue, sans passions puisse Pl^'re sur la scène. C'est une injure k faire au genre tiumain : elle ne P^utélre plus fortement repoussée que par la pièce de feu M. Thomson.... » (A Amsterdam, 1755.) i. Voir p. 49, 50.
^ • I hope your roule will lead you to thc Fontaine de Vaucluse ...
^f. Thomson told me he had seen this fountain and he promised to give
me a description of it in verse; but the promises of poels are not always
lo be depended upon. « (Lettre de lady Hertford à sa nièce lady Pomfret,
JQin 1139. Citée par Allan Cnnningham, « Vie de Thomson », p. xxv.)