‹ James Thomson, sa vie et ses óeuvresChapitre 74 sur 272 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

lia raison d'ôtre de cette étude. — A cpiels noms

elle doit s'attacher.

Thomson, disions-nous, a été en poésie un révolutionnaire, un de ces initiateurs qui provoquent — ou, selon d'autres, qui attestent et qui consacrent une modification du goût, un changement de direction dans la marche de Tart. Et d'autre part, il est d'une vérité banale de dire qu'en ramenant la nature dans la poésie il n'a fait que suivre l'inspiration constante du génie anglais. Nous aurons à préciser ces deux affirinations, à montrer comment elles s'accordent et se complètent. Pour cela, après avoir rappelé brièvement quelle a été 1 importance, dans l'histoire de la littérature anglaise, du sen- ^ment de la nature ; après avoir exposé ce qu'il était devenu ^ers le début du xvin<* siècle ; après avoir ainsi placé le poème ^6 Thomson dans son cadre naturel, dans le milieu où il s'est Produit, nous apprécierons l'œuvre elle-même. Nous verrons ^^ors comment elle se rattache à la tradition nationale et

212 JAHES TflOHSON.

comment elle s'en éloigne; par où elle se sépare de l'école littéraire au milieu de laquelle elle a. surgi, et par quels points au contraire elle s'y relie.

La tâche serait longue s'il nous fallait poursuivre noire recherche dans tout ce qui eut un nom et une valeur durant les trois siècles qu'avait déjà vécu la littérature moderne de l'Angleterre lorsque Thomson y vint (ixer sa place. Mais, si l'étude des talents d'arrière-plan est, au même titre que œlle des génies dominateurs, la tâche de l'histoire et de l'éruditioD, il n'en va plus nécessairement ainsi de la critique littéraire ou artistique. Pour qui veut établir la filiation d'un individu avec les ancêtres de qui procède son génie, ce n'est pas dans [es masses confuses des esprits moyens qu'il convient de chercher. Dans la vie de l'art, ce qui est médiocre est sans valeur; ce qui est grand existe seul. Cequiesti)anal est stérile et disparaît; seules les œuvres hors ligne sont fécondes, et leur vie se prolonge dans les œuvres nouvelles qu'elles inspirent. C'est là, nous pouvons le noter, une des graves objections qui s'élèvent contre certaine conception, fort en faveur aujourd'hui, du mouvement et de la progression dans la littérature. Le terme d'évolution emprunté aux sciences naturelles etappliqué aux choses littéraires risque fort de ny être qu'une décevante métaphore. Koos en pouvons faire ici une double constatation. — Dans lemonde des organismes solidaires, il n'y a pas de solution de continuité. Cha<iue être est étroitement déterminé par ses ancêtres directs; etleurinHuence est d'autant plus puissante qu'ils sont plus voisins de lui dans le temps. Dans le monde des esprits et des arts, au contraire, l'être de génie peut s'isoler violemment et irapê- ! rieusement des productions qui l'ont précédé. Un Chaucer, un Shakespeare, un Molière, un Gœlhe donneront aux lettres une | œuvre où la part de ce qui est antérieurement acquis et par eux hérité compte, au jugement de l'esthétique, pour bien peu, à cûté de ce qui est l'apport de leur génie propre. — En second lieu, dans l'évolution des organismes, les individus pèsent d'un faible poids. Les divergences qui, chez l'un d'eux, peuvent être le point de départ d'une évolution nouvelle apparaissent comme partielles et de peu d'importance. Il faol l'accumulation de circonstances favorables pour qu'elles deviennent un clément actif de modification de l'espèce. Et, à sup-

poser même un individu doué d'un caractère particulier forte- . ment accusé, son influence isolée sur les générations suivantes iras'afTaiblissant de plus en plus et finira par s'éteindre. Au contraire, un grand esprit ou un chef-d'œuvre se distinguent vivement dans le milieu où ils paraissent, soit qu'ils tranchent parle contraste d'une originalité vigoureuse, soient qu'ils élèvent à une puissance suprême les caractères déjà manifestés par d'autres. Et non seulement ils se placent hors de pair, mais leur action peut s'exercer sans diminution d'efl'et à travers les siècles. Elle peut échauffer, à des centaines ou des milliers d'années d'intervalle, une âme congénère qui demeure insensible aux influences ambiantes. Thomson rêvant au « Ghàr teau d'Indolence » oublie tout ce qui occupe ses contemporains pour suivre les tableaux lumineux et la riche musique de Spenser; Ghénier écrivant ses pures idylles n'entend point ce que produit autour de lui la littérature de son siècle : son oreille est pleine des accents de cette voix grave et merveilleusement mélodieuse dont lui parle la poésie grecque *.

Pour savoir quel rôle a joué le monde des choses dans la littérature anglaise, nous consulterons donc seulement les plus grands parmi les maîtres, assurés que, si même la réponse fournie par leurs œuvres pouvait n'être pas d'accord avec celle que donneraient les productions moins célèbres, n,ous connaîtrions néanmoins véritablement, avec l'esprit des œuvres d'élite, l'esprit même, l'esprit vivant et fécond de cette littérature.

Les grands poètes anglais ont eu cette intuition d'une parenté des génies à travers les âges, et nous pouvons leur iemander la liste de ces noms qui résument l'originalité, la

1. Oo entend de reste que nous ne présentons pas ici une réfutation le la théorie de M. Brunetière. Sa doctrine de l'évolution considère les enres, non les individus. Toute la science et toute l'éloquence dont il appuie peut laisser subsister bien des doutes. Le Darwinisme, vidant de )ute réalité le concept du genre, ne connaît que les individus : il peut arattre singulier que la critique artistique s'appuie sur le Darwinisme our faire du genre l'objet essentiel de son étude. Ce n'est pas le lieu 'entrer dans pareille discussion. Mais les disciples sont tentés de donner jx idées du maître une extension qu'il n'a pas demandée pour elles. Ce >nl ces conséquences injustifiées que nous avons en vue. Entre le monde es choses littéraires et celui des êtres organisés M. Brunetière a montré irtaines analogies possibles; il n'est pas inutile de signaler aussi des ppositions et des contrastes certains.

puissance el la beauté des lettres anglaises, et Milton », écrit Dryden, « lut le lils poétique de Spenser;... car nous avons a nos descendants en ligne directe et nos clans, aussi bien que c d'autres familles. Spenser laisse entendre plus d'une fois « que rame de Ghaucer avait été transfusée en lui, et qu'il a avait été engendré par le vieux poète mort depuis deux « cents ans *. » — Pope ajoute avec justice un nom à cette liste : « Il est facile de retracer le cours général de notre « littérature : Ghaucer, Spenser, Milton et Dryden en sont « les principaux points de repère* ». Nous aurons complété rénumération, si nous y joignons le nom de Pope lui-même, représentant éminent d'une école importante; si surtout nous y inscrivons celui du plus illustre de tous, de ce Shakespeare que Dryden et Pope admiraient Tun et l'autre. S'ils omettent son nom, c'est sans doute parce qu'ils le trouvent trop grand pour être rattaché même à une telle famille. Aucun critiqixe n'a pu nous apprendre quel fut le père du génie de Shakespeare; aucun poète n'a émis la prétention d'être son descer*' dant ou son héritier.

GeofCrey Chaucer.

Le sentiment de la nature se montre, très vif et précis, chez le plus vieux des grands poètes de l'Angletenr^» chez ce Ghaucer dont l'œuvre clôt une longue période litt^^" raire et ouvre l'ère moderne de la poésie. Ses sujets ont è^ "^ ceux de ses contemporains, ceux des siècles antérieurs. Il ^ traduit nos trouvères, et, grâce à lui, s'est déroulé dans ^^ langue des Anglais le Roman de la Rose, avec la longue théor i^ de ses pâles et froides allégories . Il a fait son œuv^^ capitale d'éléments où se retrouvent toutes les inspirations ^^

1. • Milton was Ihe poeticnl son of Speascr,... for we bave our line^i descents and clans, as well as other families. Spenser more than once insinuâtes that Ihe souI of Ghaucer was transfused into hls body, and that he was be go tien by him two hundred years after bis decease. • (Préface to Fables.)

2. • It is easy to trace the gênerai course of our literature : Ghaucer, Spenser, Milton and Dryden are Ihe chief landmarks. »

toutes les aspirations du moyen âge, depuis le noble idéal chevaleresque el religieux des romans jusqu'au réalisme cynique des fabliaux. Mais à ces matériaux que le long labeur des siècles passés avait infructueusement maniés et brassés, il sut ajouter Fart, grâce auquel ces éléments confus s'organisèrent et prirent vie. Aux œuvres diffuses, amorphes, sans discipline, sans unité, sans charpente intérieure et sans harmonie avec la réalité, il fit succéder un poème concis dans son large cadre, fortement uni dans sa variété, partout merveilleusement plein de mouvement et de vérité. Et c'est ainsi que, 8*il n'a pas atteint la tragique et sublime grandeur de Dante, il a, plus complètement que Tauteur de la « Divine Comédie >, donné une expression artistique à cet effort de plusieurs siècles qui mepaçait de ne laisser derrière lui qu'impuissance et stérilité.

Le même don de sympathie vibrante et de précision dans 'observation, qui lui permet de comprendre les hommes au nilieu desquels il vit et de les faire passer dans ses poèmes, si 'ivement crayonnés, si vrais et si vivants, le même don ^(^aucer l'applique à l'observation de la nature. Là aussi il ^mplace les indications vagues et banales qui se rencontrent ^ns les poèmes d'autrefois par la notation franche et fortement foncée d'impressions qu'il a directement ressenties. Les exemples à citer seraient aussi nombreux que les pages ^ poète, car il décrit volontiers tout et à tout propos. Ce qu'il Surtout au cœur cependant, c'est Tamour des choses de la mpagne. Il en retrace avec complaisance les aspects, même 5 plus simples et les plus ordinaires. Son œuvre est remplie s êtres, des formes, des sons et des parfums de la nature stique. Les pèlerins des « Récits de Cantorbéry i» cheminent aiment sur une route anglaise, au milieu des champs et des iines, à travers les villages et les bourgs de la vieille Angle- 're. Tout le poème est baigné de grand air et de lumière, et rtout la nature fait un chaud et solide fond de tableau à la valcade bigarrée. C'est un des caractères par lesquels le ème se sépare le plus profondément de son modèle italien, .ndis que les égoïstes causeurs du « Décaméron i» sont, par poète aussi bien que par leur propre décision, isolés du reste i monde, tandis qu'ils ne vivent qu'une existence toute mente, les personnages de Chaucer doivent en partie leur relief

et leur vérité dramatique au contact toujours senti de la nature ambiante ^

Aucune recherche, d'ailleurs, aucune afifectation dans ce rappel du monde extérieur. Les effets qui reviennent le plus souvent sont ceux-là mêmes qui depuis longtemps approvisionnaient les trouvères de fades lieux communs : la marguerite et la rose, le chant des oiseaux, la fraîcheur du matin et la beauté du printemps. Mais la différence est grande entre ces images pâles, estompées et sans relief, purs exercices de virtuoses où se révèle bien rarement un détail précU de chose vue, et les tableaux solidement peints de Chaucer où, dans un contour précis et ferme, les objets se détachent vivement, dégageant une impression nette et vigoureuse parce qu'ils reproduisent une sensation sincère et forte.

Qu'on se rappelle, entre mille traits analogues, cette brève notation d'une aurore :

a L'alouette affairée, messagère du jour, — salue de sa

« chanson le gris matin, — et Tardent Phébus s'élève si

a radieux — que tout l'orient rit à sa vue, — et de ses rayons

a il sèche dans les bosquets toutes les gouttes argentées des

a feuilles '. t^

1. Les exemples abondent. On connaît surtout le début du Prologue. Voici un passage plus intéressant encore :

• Our hoste sey wel that the bryghte sonne

The ark of his artificial day hatli ronne

The fourthc part, and halfan houre, and more;

And though he were not depe expert in lore,

He wisle it was the cightetethe day

Of April, that is messager to May;

And sey wel that the shadwe of euery tree

Was as in lengthe the same quantitce

That was Ihe body erect that caused it.

And therfor hy the shadwe he took his wit

That Phebus, which that shoon so clere and bryghte,

Oegrces was fyiie and fourty clombe on hyghte. •

{Introduction to the Man ofLaw 's Prologue.)

2. « The bisy larke, messager of daye, Saluëth in hirsong Iho morwegraye; And fyry Phebus ryselh up so brighte, That ail the orient laugheth of the sighte, And with his stremes dryeth in Ihc groves The silver dropes, hanging on the levés. »

{The Knightes Taie, 633-638, Clarendon Press edit.)

(Nous ne gardons pas cependant la leçon de celle édition qui donne au quatrième vers • lighte •, moins satisfaisant que • sighte ».]

lette description d'une forêt au renouveau : grands chênes s'y élevaient — sous lesquels le gazon de e si vive — avait fraîchement poussé, et chaque arbre ;sait à huit ou neuf pieds de ses voisins — et déployait arges branches, chargées de feuilles nouvelles, — qui, ouies, masquaient l'éclat du soleil, — quelques-unes rouges, et d'autres d'un vert clair et gai * »• 1 manifestement là, dans la minutie de l'observation et justesse de touche de la peinture, quelque chose que en âge n'avait pas connu, pas même dans les vers gratrop parés et trop spirituels, du rondeau célèbre de 5 d'Orléans.

cette précision aiguë de la vision qui sauve de la monoes descriptions si fréquentes d'oiseaux, d'arbres et de Dans une forêt, Ghaucer donne à chaque arbre sa lomie propre. De chaque oiseau il connaît et il note le Taspect, le mouvement particulier *. Il voit tous les des objets, et en même temps il sympathise avec toutes lifestations de la vie des choses. Voyez ce que lui suggère 3rse de printemps :

ind les douces ondées de la pluie tombent mollement, —

« In A\'hich were oakis gretc, strcight as a line, Uuder Ihe which Uie grass, so freshe of hew, Was Dcwly sprong, and an eight fote or nine Every Ire wel fro his fellow grew, W'ith braunchis brode, ladin with levis new, Thaï sprongin oui agen Uie soone shene, Some very red, and somc a glad li^ht grene. »

{The Flour and Ihe Leafe,)

* There sat 1 down among ihe faire flouris And saw Ihe birdes tripping out of Iher bowris, There as Ihey restid* hem Iiad al nighl, They were so joyful of the day' is lyghl, They began of Mayc for to done hunouris.

They condin wel that service ail by rôle. And there was many a fui lovely noie, Some songin loude as they had yplained, And some iu olher manir Vdice yfained And some songin al out wilh Ihe fui Ihrole.

They proynid* hem and madin 'hem right gay,

And daunsidin, and Icplin on Ihe spray,

And evirmore were two and two in fere •, etc.

;e passage a été cité et traduit par M. Taine, Liltér, angl,, vol. lap. III.

c que le sol bien souvent — exhale de bienfaisantes vapeurs, « — et que chaque plaine se pare richement — d'une fraîche « verdure; que les petites fleurs — éclosent çà et là dans les t champs et les prairies, — si bonnes et si bienfaisantes sont t ces ondées, — qu'elles renouvellent ce qui était vieux et t mort — pendant l'hiver ; et, de toutes les semences, — sort tent les plantes ; si bien que chacun — se sent, à la venue t delà saison nouvelle, tout joyeux et léger \ >

Et cependant ces descriptions directes ne sont pas tout ce qui révèle chez Ghaucer le sentiment et l'amour de la nature. Son style emprunte à tout moment au souvenir de la vie des plantes et des oiseaux des notes qui lui communiquent une fraîcheur et une animation exquises. Tantôt c'est une comparaison prolongée comme celle de Cressid avouant son amour:

c Tel le jeune rossignol timide qui s'arrête d'abord quand il € commençait à chanter, — parce qu'il entend la voix d'un « berger, — ou le bruit de quelqu*un agitant les haies, — et « qui, rassuré, déploie sa voix *. »

Plus souvent encore, c'est une indication rapide telle que celle qui complète la description du costume d'un jeune écuyer : « tout brodé, comme une prairie pleine de fraîches « fleurs blanches et rouges ' ».

1. « Wlien sliouris sole of raio descendid sofl, Causing tlie ground, fele limes and oft,

Up for to give many a wholesome air, And cvery plain was yrlothid faire

Wilh newe grene, and makilh smale flours To springen hère and there in field and mede. Se very gode aod wholesome be the shours, That tliey renewin Ihat was old and dede In winter time, nnd out of every sede Springeth ttie Jierbe, so thaï evcry wight Of Ihis seson venilh richt glud and lighl.... »

{Troilus, cité par Taine, vol. I, p. i87.)

2. • And as the newe aba^hcd nightingale That slinteth lirst whan she begionelh singe, Whan that she heareth an y heerdes laie,

Or in the hedges any wight stcaringe, And after siker doeth her voice outringe. »

(Ttx>nus and Creséid, liv. III, m-l8i.)

3. • Embroudcd was he, as il were a mede Al fui of fresshe floures, whyte and rede. »

(r. C. The Prologue, 89, 90.)

Ainsi, la nature, directement sentie, et rappelée avec un ntarissable plaisir, figure partout dans Tœuvre du père de la oé8ie anglaise. Elle ne s'y montre pas, il est vrai, sous ses spects exceptionnels, ni avec ses spectacles imposants ou randioses. C'est la nature aimable et riante, telle qu'elle ouscharme dans la jeune saison et dans les matinées radieuses, 'est bien celle qui convient à une littérature jeune elle-même, aiciie et pleine de promesses comme une aurore. Dans ces miniers chefs-d'œuvre nous ne trouvons pas seulement le >u venir, mais comme la sensation même de la campagne au 'intemps. On pourrait appliquer au poète le vers par lequel résume le portrait' du jeune seigneur : a il avait toute la fraîleur du mois de mai * ». — « A lire Chaucer », dit M. Lowell, poète-critique américain, a il semble qu'on marche, au lever du soleil, sur le gazon couvert de rosée. »

Shakespeare.

>i Chaucer a le don de création dramatique, son poème est rendant avant tout narratif, et la description des choses y nt facilement prendre place. Il pourrait n'en être pas de me d'un pur dramaturge. On connaît de grands tragiques it les personnages, merveilleusement analysés et fouillés, ent dans un monde de passions et de pensées qui s'isole de matière et ignore les réalités extérieures. Tout autre est le actère du théâtre de Shakespeare. S'il n'était pas d'abord le s grand des poètes dramatiques, on pourrait voir en lui le s grand des poètes descriptifs, parce qu'il n'en est pas un , avec une plus admirable puissance, fasse paraître à nos IX les objets du monde sensible, pas un qui ait plus connment ni plus intimement mêlé à toute son œuvre les DUS, les sensations et les impressions de la nature. 1 serait oiseux d'insister sur ce dernier point : ce serait la gue môme de Shakespeare qu'il faudrait étudier. Qui ne

« He was as fresh as is Ihe monlh of May. »

sait que ce style est fait de métaphores, embryonnaires ou pleinement écloses, pour lesquelles le poète puise avec une prodigieuse variété, avec une originalité et un bonheur merveilleux dans le réservoir des formes, des couleurs ou des sons du monde matériel? Il n'est pas une idée ou un sentiment, semblet-il, qu'il ne traduise, ou au moins dont il ne colore ou ne fortifie l'expression par une image. Il aurait épuisé ce pouvoir d'expression des choses si un pareil trésor ne défiait la prodigalité la plus folle. « Shakespeare a possédé plus qu'aucun « poète le pouvoir de faire servir la nature à ses besoins « d'expression. Sa Muse impériale jongle avec la création t comme avec une marotte qui passe d'une main à l'autre; a il remploie à revêtir d'une forme sensible la plus capricieuse « pensée qui vienne flotter sur son esprit *. >

Ce serait un dessein plus réalisable de relever les tableaux insérés par le poète au milieu de ses drames, ou les coups de pinceau par lesquels il lui arrive sans cesse, au milieu de ses dialogues rapides et emportés par l'action, d'évoquer à nos yeux un objet, une scène, un vaste ensemble mème^ perçus aussitôt avec la netteté aiguë et l'éblouissante clarté queféclair projette sur un paysage.*

Les poèmes de jeunesse sont là pour nous dire avec quelle puissance et quel a gusto t) Shakespeare se laisserait aller au plaisir de décrire, si son génie dramatique n'avait impérieusement écarté la tentation. Les mythologiques amours de c Vénus et Adonis » ont pour cadre un paysage tout anglais, richement et complaisamment peint, et tout rempli des notations précises delà vie rustique. Mais le dramaturge nous présente rarement une description prolongée. Encore ces tableaux ne sont-ils jamais des hors-d'œuvre; ils ont toujours une valeur dramatique. Est-il besoin de rappeler ces fragments qui figurent dans toutes les anthologies, qui tous y brillent comme d'incomparables morceaux de bravoure, et qui tous cependant ont perdu quelque chose de leur éclat et de leur beauté comn^e un fragment isolé de la mosaïque dont les valeurs voisines

1. - Shakespeare possesses the power of subordinaling nature for l»^ purposes of expression, beyond ail poets. His impérial muse tosses Uie création like a bawble from hand to hand, and uses it to embody any caprice of thought that is uppermost in his mind. » (Ehbrson, Essaya • Nature,)

aplétaîent la sienne? Qui n'a devant les yeux la mer en eur telle que la contemplent avec effroi Desdémone et les nitiens sur la côte de Chypre », ou telle que nous Tentenis siffler et mugir autour du vaisseau de Périclès * ? Le rêve Clarence ' nous montre le paysage mystérieux de l'abime ^ autant d'émouvante précision qu'Edgar en apporte à crire la mer vue du haut de la falaise vertigineuse de •uvres \ La forêt de c Comme il vous Plaira d, ou la sauvage :raite de Belarius dans c Gymbeline i» ont pour nous une istence aussi réelle, un caractère aussi fortement imprimé r notre imagination que ces prés et ces jardins de la cam- $nie anglaise dont la fraîche vision reparait, à toutes les riodes de la carrière du poète, dans des pièces telles que Peines d'amour perdues i^, « Les Joyeuses Commères de indsor i» et le t Conte d'Hiver ^,

El quant à ces brèves évocations où l'on ne sait s'il faut plus mirer la magie avec laquelle la perception d'une chose réelle >us est suggérée ou l'effet dramatiq ue tiré par le maître de cette ^nce des choses, est-il une seule de ses trente-sept pièces ti n'en fournisse plusieurs exemples? Il n'avait pas besoin de cors le peintre qui savait fixer ainsi en quelques mots la sne de c Roméo et Juliette d au pays des nuits tièdes et mineuses :

< Ange brillant, tu es — radieuse comme cette nuit, et ton éclat égale — celui d'un de ces messagers ailés du ciel, — que les hommes contemplent étonnés... — quand il passe sur les lents nuages — et vogue au sein de l'air **. » « Demoiselle, je le jure par cette lune bénie — qui de làhaut argenté la tête de tous les arbres de ce verger ^ t^

. Othello, acte II, se. i.

. PericleSf acte III, se. i.

. The Traqedy of King Richard III, acte I, se. iv.

. King Lear, acte IV, se. vi.

. Romeo and Juliet, acte II, se. ii, ▼. 26-32.

'il en faut croire un bon juge, Shakespeare, seul avec Wordsworth, a

é aussi un elTet merveiUeux du soleil sur les sapins dans ces vers de

hard II :

« But when, from under this terrestrial bail, He Ares the proud tops of the eastern pines. m

Toir Rusiiif, The Stones of Venice, I, p. 240, 241.. ). Romeo andJuUetj acte II, se. ii, v. 107, 108.

Ailleurs, il fait tenir dans deux vers une évocation du lieu, de rheure, des froides nuits du Nord, et de ses &mes à Timagination inquiète et sombre :

a Que s'est-il donc passé — pour que tu viennes, corps sans t vie, comme autrefois tout vêtu d'acier, — revisiter la terre « sous les pâles rayons de la lune ' ? i»

Dans les tragédies où l'action marche du pas le plus emporté, les images gracieuses ou sinistres se rencontrent à chaque scène. Trois vers de c Coriolan i» nous font connaître Valeria, et, du même coup, par une série de vibrations qui vont jusqu'au fond de nos esprits, ils éveillent l'idée de la vieille Rome républicaine, violente et dure, mais grave et de mœurs austères :

(( C'est la lune de Rome, chaste comme le glaçon — que le « gel a fait de la neige la plus pure — et qu'il a suspendu au € fronton du temple de Diane*. > Et dans la plus sobre et la plus concise des tragédies, dans ce Macbeth où la tourmente des passions et des événements semble ne pouvoir laisser aucune place à l'observation des choses, on sait quel délicieux « repos 1» est fourni par la description du château d'Inverness ', et quelle horreur ajoute au drame humain la violence déchaînée de la tempête *.

Tout cela est depuis longtemps établi; nous nous reprocherions d'y insister davantage. La nature, elle est partout dans l'œuvre de Shakespeare, non pas comme un ornement accessoire, mais comme un des éléments essentiels de son système dramatique. Dans les tragédies où les passions se heurtent, et où l'humanité grandie emplit la scène, une part est faîte au monde matériel, soit que la vision en vienne, comme un accompagnement harmonique, ajouter à l'intensité de l'émotion (a le Roi Lear », <c Macbeth », a Pericles », etc.); soit qu'elle pose, en face de ce monde mobile et désordonné des âmes, l'antithèsee de la nature calme et bonne (c Gymbeline », « la Tempête», a le Conte d'hiver »). Et il en est encore ainsi dans ces comédies où le poète semble se laisser entraîner par

Page 1