‹ James Thomson, sa vie et ses œuvresChapitre 148 sur 304 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE POÈTE DESCRIPTIF. — LA PHILOSOPHIE DU POÉSIE QUELLE CONCEPTION IL FOURNIT DU MONDE

Des observations telles que celles qu'ont présentées les chapitres précédents ne sauraient être le terme de l'étude d'une œuvre comme les « Saisons ». Thomson est un des poètes dont le souvenir vient à Tesprit dès que nous pensons à la description littéraire de la nature; il est vraiment dans ce domaine un de ces « représentative men » dont parle Emerson. Nous avons à nous demander quelle conception il s'est faite de cet univers matériel; comment il s'en est expliqué Têtre; quelles actions il lui a reconnues sur l'âme des hommes; quelle interprétation en un mot il nous a laissée de ce monde des choses auquel s'est appliqué l'effort d'observation et de pensée de sa vie entière.

Cette recherche gagnera plus de sûreté à la fois et plus d'intérêt à s'appuyer sur une comparaison avec les autres témoignages qu'ont portés sur la nature les grands poètes descriptifs. Quelles réponses fournit l'histoire de la poésie à cette question des rapports qui unissent le monde des choses et l'âme humaine? C'est une enquête qui a plus d'une fois occupé la critique moderne. Elle a voulu dresser une sorte de catalogue raisonné des poètes descriptifs. Trois de ces tentatives

de classification méritent surtout d'être retenues, pour la science étendue qu'elles supposent, pour la sympathie profonde qu'elles révèlent avec le monde des choses; pour la vigueur d'étreinte grâce à laquelle ces faits ondoyants et mobiles de l'art ont été rangés, disciplinés, soumis sans violence qui les dénature, à une hiérarchie de vérité et de beauté. M. Gebhart, dans un travail sur le sentiment de la Nature dans l'antiquité, arrête un cadre à la fois simple et souple dans lequel peuvent prendre place tous les interprètes de l'univers matériel *. Mr. J. C. Shairp, avec une extrême abondance de souvenirs et d'aperçus ingénieux, dresse une énumération beaucoup plus longue et un peu confuse '. Enfin dans un travail récent, un critique français ajoutant aux données de M. Shairp l'idée directrice qui n'apparaissait pas assez nettement dans le catalogue du théoricien anglais, a classé dans une liste de solide ordonnance, les divers modes de représentation poétique de l'univers '. Nous ne nous contenterons pas d'adopter l'un de ces tableaux, parce que, vu de l'angle particulier que suppose notre étude, aucun ne nous a semblé répondre à toutes les données du problème. Mais c'est un agréable devoir que de reconnaître quelles obligations nous avons à chacun d'eux. C'est en partie en

1. M. Gebhart (Du sentiment de la Natui^e dans V antiquité) divise les poêles descriptifs en trois familles correspondant à la triple division des systèmes philosophiques professée par l'école historique de Cousin : poètes sensualistes, poètes spiritnalistes, poètes mystiques et panthéistes. Le cadre est en effet assez large pour qu'on y puisse faire entrer tout mode d'interprétation du monde, bien que l'auteur n'ait pas eu lui-même le souci de les noter et de les y placer tous. Mais on peut regretter que le principe de distinction soit ainsi arrêté en dehors des faits auxquels il doit s'appliquer, et transporté tout entier d'un ordre de pensées à un autre.

2. On the Pœtic Interprétation of Nature, Les divisions établies par Tauteur sont au nombre de huit. C'est dire que son analyse des formes diverses de la poésie descriptive est poursuivie avec patience et avec rigueur. Mais il fait également porter son étude sur les modes de représentation des choses et sur l'emploi qu'ont fait de la Nature certains poètes. Si bien qu'on est surpris de voir consacrer un chapitre aux écrivains qui, comme Walter Scott, se sont intéressés au monde visible, en raison des sonvenirs historiques associés. Évidemment c'est là un ordre de considérations qui n'a rien à voir ni avec la conception philosophique ni avec la reproduction artistique des choses.

3. M. A. Argellibr, Étude sur Bums, t. II, chap. IV, in. L'auteur fonde sa classification sur le degré de pénétration grâce auquel le poète Sait lire, sous les apparences, le caractère intime et la nature vraie des choses. Nous aurons à dire quelles objections soulève ce critérium.

profitant des distinctions et des rapports qu'ils ont notés, c'es: ^n nous appuyant sur eux que nous essaierons à notre tour de dire comment les poètes, et parmi eux comment Thomson, ont compris les relations du monde matériel avec le monde de l'esprit.

Ce sont là, de toute évidence, les deux éléments qui se retrouvent dans toute perception et dans toute représentation -des choses. Notre connaissance de l'univers est une relation établie entre ces deux réalités : notre âme, et les forces extérieures qui l'affectent. Mais ces deux éléments peuvent se combiner dans des proportions très variables. C'est là que nous prendrons le principe très simple d'une classification ^ui est assurée de ne laisser échapper aucun des modes de représentation, aucune des interprétations du monde matériel. Toute poésie de la nature peut être considérée en raison de la confusion ou de la distinction qu'elle suppose entre le monde et l'âme, ou, pour employer une autre formule, en raison de la plus ou moins grande part d'humanité qu'elle voit dans les choses.

Celles de ces conceptions qui nous paraissent les plus simples ne sont pas celles qu'a d'abord conçues l'esprit des hommes. Ni les enfants ni les races jeunes ne distinguent fortement la diversité de ces deux moitiés de l'univers. Les premières poésies les confondent, et mêlent à toute réalité matérielle une intelligence et une sensibilité humaines. Le résultat sera divers selon l'aptitude et la forme d'esprit des races. Pour l'âme grecque, avide de clarté et de simplicité, amoureuse de la beauté plastique, toute fière de l'harmonieux épanouissement de l'être humain libre et fort dans une nature modérée et propice, le problème est vite résolu. Tout objet enferme un être divin, et tout être divin est semblable à un homme. La Grèce ignore toute réalité extérieure que n'explique pas cet anthropomorphisme à la fois gracieux et grossier. Il n'y a pour elle de beauté, il n'y a de réalité que dans des êtres semblables à ses hommes et à ses femmes. « Un arbre n'est que

<3L bois à brûler, s'il n'est humanisé; c'est ce que les Grecfr oc savaient bien quand ils faisaient palpiter sous son écorce les <!C seins étroitement pressés des nymphes qui s'y cachaient; ' «c quand ils entendaient dans le ramage des rivières des forêts oc le bavardage des dieux *. b

A un autre pôle de la civilisation et de l'esprit humain ;^ dans cet Orient où les forces brutales du monde pèsent si lourdement sur l'homme, et où l'humaine personnalité a peine à. prendre conscience d'elle-même, la conception sera diiîérente. La poésie de l'Inde place dans le monde extérieur l'être et la puissance, et veut noyer l'âme humaine dans la vie des ctioses. En réalité elle aboutit à peupler la nature de forces à IsL fois confuses et violentes, d'êtres démesurés, enfantés par ses rêves inquiets et vagues. Complète est l'opposition entre ces productions et les divines entités aux formes précises et harmonieuses qui animent la nature et la poésie des Grecs. Et cependant la tendance est au fond la même. Dans les deux races se retrouve la même impuissance à isoler les deux termes unis. Les Hellènes imposent à la nature un caractère humain simple et lumineux, comme l'Orient indien projette sur l'univers les visions monstrueuses et complexes de ses âmes subtiles, compliquées, sans personnalité vigoureuse *. — L'anthro-

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