Voir à ce sijet Stedman, The Nature of Poeit^y p
La haute et pure philosophie de celte belle pièce est résumée dans ces vers :
« Sayiog : What is excellent,
As Godlives is permanent ;
Hearts are dust, hearls* loves remain,
Hearl's love will meet Ihee again. -
Au-dessus des glaciers de Thiver,
Je vois réclat de l'été, Et, à travers Tamas accumulé des tourbillons de neige,
Les chauds boutons de roses qui se cachent au-dessous *. •
C'est bien renseignement que donne la nature à ceux qui Font aimée passionnément, à ceux qui l'ont observée d'une vue directe, sans l'intermédiaire des systèmes ou des croyances. C'est l'impression qui se dégage du tableau qu'en a tracé Thomson. 11 s'est longuement enivré des mille beautés de l'univers ; il s'y est plongé avec ravissement, comme ce faneur qu'il nous montre couché sur la prairie et tout recouvert d'herbe fraîche, de fleurs et de parfums. Comment de toutes ces beautés, dont chacune est une joie, pourrait-on extraire cette essence : — la tristesse? Non les choses en elles-mèmfê sont une source d'inépuisables et de pures voluptés. Il n'y a d'amertume en elles que celle qu'y verse notre passion ou notre inquiétude. Elles ne sauraient être rendues complices de notre égoïsme ni de notre présomptueuse ignorance *. Leur vie d'ailleurs ne nous apprend-elle pas que les troubles, les
i. « Springslill makes Spring in Ihe mind,
When sixty \ ears are told ; Love wakes anew this Ibrobbing heart, And \ve are never old.
Over Ihe winter glaciers,
I see ihe su m mer glow, And through Ihe wild-piled snowdrifl,
The warm rosebuds below. ■
{The World-Soul.)
Le plus éloquent des apôtres du pessimisme, Schopenhaaer, n'a-t-il pas dit lui même : « Le malaise des soucis et des passions est apaisé par on simple regard jeté sur Tunivers; le torrent des passions, Torage des désirs et des craintes, le tourment de la volonté, tout est aussitôt calmé d'une façon merveilleuse. • {Die Welt als Wille und Vorstellung, cité par Ribot, p. 99 de son étude sur Schopenhauer.)
2. Le groupe des poêles naturalistes de TAmérique : Emerson, Thoreau Whittier, Lowell, etc., offre ce caractère de n'avoir jamais cédé à celle tendance. Un critique français l'a remarqué avec justesse : « Aucun d>ax n'a jamais eu le tort d'amollir l'âme en faisant de la natare la complice de ses passions, Técho de ses douleurs.... Sur ce point ils se dégagent du groupe des grands peintres du paysage idéal : Bernardin de Saint-Pierre» dowper. Chateaubriand, Wordsworlh, Byron, Lamartine, G. Sand, sortis de l'école de Rousseau qui lui-même, selon Lowell, dérive à son insu de Thomson, ce poète incomplet mais sincère, le premier qui essaya de rendre avec des mots ce qu'avaient fait avec des lignes et des couleurs Salvator Rosa et Le Poussin. » (Benfzon, Le Naturalisme aux États-Unis, Revue des Deux Mondes, 15 sept. 1887.)
violences et le désordre ne soTit qu'un accident passager; que ce qui paraît lassitude ou épuisement n'est que repos et préparation d'une énergie nouvelle; qu'il n'y a pas de mort, mais seulement une transformation de la vie? C'est la leçon qu'y a lue Thomson; et il l'étend à tous les modes de l'existence quand il termine son tableau du monde par ces paroles de confiante espérance :
« Les tempêtes de Thiver passeront rapidement,
Et un éternel printemps enveloppera toute la création*. •
Pour une autre raison encore il est éloigné d'une interprétation pessimiste. S'il ne verse pas dans l'illusion qui consiste à confondre l'une dans l'autre les deux moitiés du monde, il associe cependant toujours la pensée de l'homme, de ses travaux, de ses intérêts à la contemplation de l'univers. Et c'est là une préoccupation qui exclut une conclusion découragée. Pour l'observateur qui voit les choses du haut d'un dillettantisme dédaigneux, le contraste entre le monde et l'homme peut faire ressortir la faiblesse et l'impuissance de celui-ci; et le poète, le voyant écrasé sous des forces inconscientes et brutales, prend en pitié la vie et l'acteur impuissant qui s'y agite une heure. Mais tel n'est pas le sentiment qu'inspire à Thomson l'univers. Il y voit le champ fécond de l'activité des hommes; il sait que leur labeur trouve dans les choses une aide, un concours assuré, et comme une sympathie inconsciente. Il sait qu'il y a harmonie étroite entre l'être humain et cette nature où il vit, dont il vit et qui le fait ce qu'il est. Sa poésie est utilitaire, si l'on entend par là que le souvenir de l'influence des choses sur les intérêts humains y est toujours présent. — Dans le beau traité d'esthétique auquel nous avons tant de fois déjà fait allusion, Ruskin jeune s'élevait avec véhémence contre cette conception mesquine et stérile qui mêle à la contempla-
1. Winter, 1068, 1069. — Il y a cependant un passage des Saisons où Ton pourrait être tenté de voir une interprétation pessimiste de la vie et du monde. Le poète vient de décrire et de célébrer TAge d'or. \\ lui faut bien, quand il y compare le temps actuel, constater une décadence, et il parle de - nos âges de fer », de « cette lie de la vie •. (SpWn^, 211, 307.)
Mais ce n^est pas dans ce passage qu'il faut lire la pensée de Técrivain. Il n'y a là que le développement d'un lieu commun et la transition établie par le poète entre deux beaux morceaux descriptifs : celui de la nature à l'ége d'or et celui du Déluge.
tion du Beau rhumiliante préoccupation de l'Utile. Mai> Ruskin vieilli, relisant les pensées qu'il avait autrefois énoncées, les corrige dans ce qu'elles avaient d'exclusif et d'absolu : c A mesure que j'avance en âge les aspect^ de la nature qui « intéressent la vie des hommes me deviennent chaque jour « plus chers; et j'aime mieux aujourd'hui voir un champ de c brune moisson que la plus brillante Aurore boréale ' ».... « la jeunesse sympathise plutôt avec la joie, la plénitude et la c magnificence des choses, et les cheveux blanc avec ce qu'il « y a en elles d'achèvement, de satisfaction et de repos V >
Ces sincères et profondes paroles du grand esthéticien sont une réponse à bien des reproches et à bien des dédains que l'on a opposés au poème des « Saisons ». Nous ne pouvons mieux clore qu'en les citant l'étude où nous avons tenté de déterminer les caractères de Thomson poète descriptif, et de montrer en lui un observateur et un peintre d'une franchise rigoureuse, d'une simplicité qui n'exclut ni la pénétration du regard, ni la variété des impressions, ni l'émotion de l'àme; un artiste qui aima la nature d'un vif amour sans éprouver le besoin d'y ajouter des caractères ambitieux et incertains; un homme enfin qui; de cette contemplation charmée, a fait passer dans son œuvre l'influence apaisante et heureuse qu'il a trouvée dans les choses '.
1. • As 1 liave growa older, the aspects of nature conducive to haman life hâve become hourlv more dear to me; and I had rallier no^« seea brown harveât field Ihau the brightest Aurore Borealis. - {Modem Painters, éd. de 1S88, vol. I, note de la p. 84.)
2. • ... The youth sympathizing more wilh the gladness, fulness, and magnificence of thingg, and the grey hairs with their complelîou, suflîciency and repose. » (Même volume, p. 92.)
3. Tel est bien l'enseignement qu*a su trouver dans l'œuvre de Thomson, un des plus fermes esprits du xvin* siècle et l'une des plus louchantes victimes de la révolution. Mme Roland, dans la prison qu'elle ae devait quitter que pour Téchafaud, se rappelait et citait de mémoire quelques vers des « Saisons ». Ils lui apportaient, comme aurait pu le faire la
nature elle-même, un réconfort et une influence apaisante. « Ces ver?
de Thomson •, écrit-elle, « que je ne répète jamais sans attendrissement :
• Pleas'd was I, in m y cheerful morn of life. When murs'd by careJess solitude I liy'd, And sung of nature \vith unceasing joy, Pleas'd was I wandering throngh your rough domain, Through the pure virgin-snows, myself as pure, etc. ■ [Mémoires de Mme Roland.)