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CHAPITRE

l'enfance et l'adolescence. — EN ECOSSE

Thomson n'est pas un de ces écrivains dont la vie est étroitement liée à leur production artistique ; ce ne sont point d'ordinaire les événements de son existence qui lui inspirent ses vers; il ne faut pas chercher dans ses œuvres le reflet mouvant des passions qui l'ont agité. Nous ne renoncerons pas cependant à présenter le tableau de cette vie. Il ne semble pas qu'une étude littéraire puisse se passer de cette préface. Bien des années se sont écoulées depuis que Sainte-Beuve a donné à la critique une méthode et une direction nouvelles, bien des années et aussi bien des opinions et bien des modes, bien des systèmes différents du sien. Nous entendons autour de nous discuter avec autant d'ardeur que jamais les bases mêmes de toute étude artistique. Le critique est-il un juge qui distribue l'éloge ou le blâme après avoir comparé l'œuvre au code formel et absolu des lois consacrées? Doit-il au contraire se borner à préciser et à expliquer l'impression qu'il ressent en face d'une œuvre d'art, à essayer d'en pénétrer l'intime inspiration, à reconnaître d'ailleurs que le jugement à porter reste chose d'ordre subjectif autant que l'émotion subie? On n'est pas plus d'accord à la fm de ce siècle qu'on n'eût pu l'être en 1825 sur ces sujets d'éternelles controverses. Mais une chose demeure acquise défmiti-

vement de la révolution introduite par Sainte-Beuve. C'est la nécessité de joindre l'étude de l'homme à celle de l'œuvre. Les divers systèmes de philosophie de la littérature qui se sont produits depuis trois quarts de siècle ont tous apporté de nouvelles raisons pour justifier le.procédé employé par le critique avec une si pénétrante et si féconde sagacité. Pour les écoles qui professent d'ambitieuses prétentions scientifiques, l'étude de la vie d'un auteur, la notation des influences qui ont agi sur lui, des circonstances au milieu desquelles s'est développé cet échantillon de la plante humaine, la recherche même de ses antécédents de famille ou de race, tout cela constitue les faits qui fournissent une détermination rigoureuse de cet accident qui est l'œuvre elle-même. Quant aux critiques, plus nombreux aujourd'hui qu'ils n'étaient il y a peu d'années, qui voient beaucoup d'hypothèses gratuites dans ces prétendus documents, beaucoup de vague et nuageuse spéculation dans ces méthodes à l'apparence scientifique, s'ils croient que le génie échappe aux déterminations trop précises par cela même qu'il est le génie S ils s'attachent d'autant plus à connaître ces âmes d'élite dont ils ne prétendent pas exposer dogmatiquement l'origine et la formation, mais où ils trouvent l'ultime et suffisante explication des œuvres produites. Enfin la critique la plus décidée à promener sur la face de toutes les productions littéraires le niveau de lois extérieures et supérieures, celle-là même reconnaît que, pour bien comprendre avant de juger, il faut tenter de revivre les intentions, les eflbrts et les sentiments de l'auteur. Nous ne pouvons donc plus considérer une œuvre littéraire comme une chose qui se suffise à ellemême, comme une fleur à laquelle nul ne demande sur quelle tige elle s'est épanouie. Mais nous y voyons l'efflorescence d'une âme humaine, c'est-à-dire, s'il en faut croire le poète critique, du plus noble objet d'étude que puissent se proposer les hommes*.

Ces raisons générales ne sont pas les seules qui justifient ici

1. « II ne faut disséquer que les morts. Cette manière de chercher à ' ouvrir le cerveau d'un vivant est fausse et mauvaise. Dieu seul et le poêle

savent comment naît et se forme la pensée. Les hommes ne peuvent ouvrir ce fruit divin et y chercher l'amande. - (A. de Vigny, Journal (Vm poetCy p. 80, 1833.)

2. ■ Tlie propcr sludy of mankiud is man. » (Pope, An Essay on Man, Ep, //, v. 2.)

l'enfance et l'adolescence. O

un assai de reconstitution de la vie de Thomson. Cet écrivain, dont rinfluence sur notre littérature a été très directe et très puissante, n'a fait Tobjet dans notre langue que de deux essais biographiques très courts et très imparfaits '. Les « Memoirs » anglais sont au contraire nombreux. On ne peut pas dire qu'aucun d'eux mérite de prendre rang dans le voisinage de ces biographies remarquables qui sont une des originalités et un des honneurs des lettres anglaises '. La plupart reproduisent, sans les contrôler, des anecdotes suspectes qui sont le plus clair des souvenirs attachés dans Tesprit du public à la

i. Chefs (Pœuvre de 9 théâti*es étrangers : Théâtre anglais, t. X : Vie de Thomson, par P.-B. (Brugière de Barante). — Biographie universelle de MicHAUD : Vie de Thomson, par W...R (Walkenaër).

2. Les principales biographies anglaises de notre poète sont :

r Celle de Shibls (Ciàber*s Lives of the Poets, Londres, 1153). Cette y'ie est, en novembre de la même année, reproduite dans la Monlhly Review, voL IX, Âppendix, p. 481.

JT Celle de MuanocH, en tête de Tédition des CEiivres, de 1762.

S* Celle de â- Johuson (Lives of the PoeU), 1781. Ces trois auteurs ont directement connu le poète. Johnson a eu avec lui peu de relations; mais il a reçu des renseignements d'amis intimes de Thomson.

4* Celle de 6. Wright, en tête d'une édition des « Saisons •, Londres, 1770.

5» Une biographie anonyme en tête d'une édition des Œuvres publiée par Clark à Edimbourg en 1772. Elle igoute peu de chose à la biographie de Murdocb.

6* Un Essai de Erseine, barl op Buchan (On the Lives of Flelcher of Saltoun, and of the poet Thomson), 1792.

7* Celle de Robert Héron, en tête d'une édition des « Saisons » publiée à Penh en 1793.

^ Celle deSiocKOALB, en tête d'une édition des « Saisons », Londres, 1793. C'est à peu près la reproduction de la biographie de Murdoch.

Arri?ant au xix* siècle, nous trouvons :

9* La vie de Thomson dans la collection des poètes d'ÀNDBRSON.

/O» Celle du Rev. Robert Lundis, de Kelso, en 1830.

/rUne biographie, plus étendue qu'aucune des précédentes, de Sir Harris Nicolas, en tête de l'édition des Œuvres (Âldine Edition), 1831; celte biographie est encore augmentée dans l'édition de 1847. Mr. Peter Cunningham 7 ajoute en 1862 des notes importantes.

It* D'importantes notes d'AtLAN Cunningham à la biographie de Murdoch,

mi.

#^En tête de Pédition illustrée des k Saisons •,1842, la biographie de Murdoch avec des notes de Bolton Corney aussi précieuses qu'une biographie nou?ellc.

U* En tête d'une édition des Œuvres complètes, la biographie de Murdoch avec des notes très copieuses de Nichols, Londres, 1849.

^5* Celle de Robert Bell, en tête des Œuvres, Londres, 1853.

^^M notice biographique de J. Logib Robbrtson, en tête d'une remarqoable édition des « Saisons • et du « Château » (Clarendon Press Séries),

vie de Thomson. Aucun d'eux ne nous laisse une idée un peu nette de ce que fut l'homme ; ou bien de son caractère et de son intelligence ils ont reproduit seulement quelques traits accidentels, et, les exagérant grossièrement, ils nous ont donné de leur personnage une caricature plutôt qu'un portrait. Peut-être faut-il attribuer à cette insuffisance des biographies une ignorance des faits littéraires de la vie de Thomson assez souvent apparente chez les critiques anglais, et qui fait contraste avec la sûreté de leurs informations en ce qui concerne d'autres grands écrivains du wnV^ siècle, Swift, par exemple, ou Pope, Young, Gray, Johnson ou Cowper *. Nous voudrions donc, en nous aidant des travaux accumulés jusqu'à ce jour, essayer de faire revivre la figure peu ou mal connue de Thomson . Le récit de cette vie très simple évoquera devant nous quelques scènes de la société littéraire et politique d'un passé très attachant, le deuxième quart du xviu° siècle. A tout le moins, à défaut des péripéties émouvantes qui donnent un intérêt dramatique à la biographie de quelques grands artistes, elle nous fournira le spectacle profondément sympathique d'une àme d'élite chez laquelle la conscience de sa valeur et la joie du succès n'ont jamais altéré la modestie, la bonté ni la droiture natives.

i. Nous aurons occasion de relever plusieurs de ces erreurs. Nous nous contenterons ici, pour justifier notre assertion, d'en signaler une seule. Un des plus justement estimés parmi les modernes historiens de la littérature anglaise, M. Ed. Gosse, a donné récemment à la collection des English Men of Lelters, une. biographie de Gray. On y peut lire (p. 50 et 51) ces lignes : • When Gray bégan seriously to write, in 1742,.- Thomson... had practically retreated alrcady upon his laurels, and was presently to die, without again addressing Ihe public except in the luckless tragedy of Sophonisba, bequeathing however to posterity the treasures of his Castle of Indolence ».

Pas un renseignement de ce passage qui ne soit erroné.

1** Thomson ne s'est pas retiré sur ses lauriers en 1742, puisqu'il écrit ultérieurement deux tragédies : Tancred and Sigismunda, et Coriolanu$y et un important poème : The Ccutle of Indolence.

2'' La tragédie de Sopkonisba, au lieu d'être postérieure à 1742, est de

30 The Castle of Indolence n'est nullement une publication posthume. Il parut plus de trois mois avant la mort du poète.

l'bnfance et l'adolescence.

Les efforts que l'on peut faire pour remonter le cours des générations, dans la ligne des ancêtres paternels de notre auteur, sont très vite arrêtés. Nous connaissons un peu son père, nous savons quelles furent la condition sociale et la résidence de son grand-père, et là se borne notre savoir. Dans Tombre qui nous cache au delà tout le passé, à peine croyonsnous apercevoir quelques vagues silhouettes. Peut-être même n'ont-elles d'autre réalité que celle que leur prête notre imagination. Leigh Hunt a relevé, dans un poème macaronique de Drummond de Hawthornden, le nom d'un certain Jamy Tomsonus parmi les combattants d'une lutte rustique, et il se demande si ce n'est pas là un ancêtre du poète ^ Nous-même avons noté, dans une production bien ignorée * d'un homme qui s'est trouvé en contact avec le père de James, la mention de trois frères du nom de Thomson. Ils servaient dans l'armée presbytérienne, et furent faits prisonniers à la bataille de Bothwell-Bridge, 1679. Peut-être tenaient-ils de près à cet autre Thomson dont le zèle religieux devait se manifester d'une manière différente, et qui fournit un pieux ministre à cette même Église que les trois frères avaient servie les armes à la main.

Les biographes ne sont pa^-mieux informés au sujet des ancêtres maternels du poète.^ Mais ici nous avons la satisfaction de pouvoir compléter les brèves' indications fournies jusqu'à ce jour. Le Révérend J. Mair, ministre de la paroisse de Southdean, avait eu l'obligeance de nous fournir copie d'une lettre adressée en 1874 à lord Home par miss Elizabeth Bell, petite-nièce et dernière survivante de la famille de Thomson. La vénérable demoiselle — elle avait alors quatrevingt-neuf ans — annonçait à son correspondant renvoi de la tabatière authentique du poète, et, dans ce coffret original, un tableau généalogique dressé par elle et qui prouve la

1. Le poème a pour litre PolemO'Middinia, — Voir Lbioh Hunt, On WU and Humour, p. 51.

2. RiRcwooDy The Hisiory of the Tweniy-Seven Gods of LinlUhgow, p. 9.

parenté de Thomson avec la famille des Home. Le Révérend J. Mair a bien voulu se charger de demander communication de cet intéressent document. Le présent lord Home ignorait l'existence de la tabatière et de son contenu. Mais les recherches qu'il a ordonnées ont fait retrouver les deux objets, et nous pouvons considérer comme sérieusement établie la découverte de miss Elizabeth Bell *. La mère du poète appartenait à la famille des Home; Thomson avait dans les veines quelques gouttes du sang de la plus haute noblesse écossaise. Plusieurs détails de sa biographie sont expliqués par cette parenté. Elle établit aussi un lien- entre notre poète et ce John Home dont la tragédie de Douglas eut, au milieu du xvin® siècle, son heure d'éclatante célébrité.

Nous savons que le grand-père du poète • était jardinier au service d'un Mr. Edmonston ' à Ednam, ou Ednim, dans le comté de Roxburgh. H n'est pas sans intérêt de noter ce

1. Voici la généalogie établie par miss Bell gr&ce à TyUer et & d'aulres historiens, grÂce au Peerage de Douglas, et grâce aussi à des sources d'informations qu'elle seule pouvait avoir :

Sir John Home of CoIdiDgkoovs (foarlh in descent from ihe first Baron Home, 1473)

Sir James Hoiqe William Home

I (of Battendean)

John Home Margaret Home

I (married Mr. Trotter of Foiço, author of the song

I Polwcwlh on the Green)

Sir James Home

Sir James Home

( who succeeded his cousin as third

earl of Home in 1635)

Beatrix Trotter (married Rev. Mr. Thomson, minister of EdoaiD)

James Thomson Lizzie Thomson

THE POET (married Rer. Rob. Bell)

Rer. James Bell

Miss Elizabeth Bell

2. Son prénom était probablement Andrew. Le second fils de Thomas Thomson reçut le nom d'Alexander, qui était celui de son grand-père maternel. Andrew, le nom du fils aîné, était sans doute celui du grandpère paternel.

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