‹ James Thomson, sa vie et ses œuvresChapitre 228 sur 304 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Ni les passages politiques des a Saisons », ni les tirades de a Britannia » n'ont paru à Thomson *un suffisant hommage de sa muse à sa patrie. Il a consacré quatre ans de sa vie et un eiïbrt égal à celui qui produisit les ce Saisons» au poème où il s'est proposé de célébrer la grandeur de l'Angleterre et la puissance de ses libres institutions. Ce poème n'est guère connu; depuis longtemps il ne trouve plus de lecteurs. « J'ai essayé de lire « La « Liberté » quand le poème parut; mais j'y ai bientôt renoncé. (( Comme je n'ai jamais essayé de nouveau, je n'en hasarderai € ni éloge ni critique *. » Cette boutade du Dr. Johnson ne doit pas sans doute être prise à la lettre. Lui-même a, dans une autre partie de sa a Vie de Thomson » donné les raisons de l'insuccès de l'œuvre, en des termes qui ne permettent pas de supposer qu'il ne l'ait pas lue. Et cependant cette dédaigneuse condamnation a fourni à la plupart des critiques, lorsqu'ils ont eu A s'occuper de a La Liberté », une méthode et une opinion. Quelques-uns reconnaissent qu'ils n'ont pas lu ces trois mille trois cent soixante dix-sept vers. Ils ne se sont pas senti le courage de tenter une entreprise devant laquelle Johnson déclare avoir reculé, ce Johnson dont la robuste vaillance a pu dépouiller,

i . Liberty, Ancient and modem Italy compared, — Greece, — Rome, — Britain, — The Prospect, 2. S. Johnson, Life of Thomson,

apprécier et publier les œuvres de tant de poètes illustres un jour, puis bientôt démodés, oubliés, à jamais ennuyeux î D'autres critiques n'avouent pas leur défaillance, et parlent avec assurance d'une œuvre qu'ils n'ont évidemment pas même parcourue *. Presque tous d'ailleurs sont d'accord dans leur jugement *, ou plutôt ils adoptent celui de Johnson. « La Liberté b est, à les en croire, une gigantesque erreur; c'est l'œuvre difforme et sans valeur d'un poète dévoyé.

Et d'autre part il faut nous rappeler que Thomson attendait de cet effort de son génie autant sinon plus d'honneur que de:> <( Saisons i>. C'est en pleine maturité de son talent qu*il a élaboré ce poème. Quelques-uns de ses contemporains, parmi ceux qui se piquaient de savoir et de goût, l'ont admiié avec un enthousiasme débordant ^ On estimera peut-être qu'il y a lieu de re viser le procès, ou plutôt de l'instruire. Le jugement sommaire sous lequel il a succombé n'a jamais été entouré des garanties d'une critique loyale et consciencieuse.

llàtons-nous de le dire, le lecteur le plus enclin à la bienveillance, l'admirateur le plus disposé à relever dans les cinq chants de a La Liberté d les traces du génie de Thomson, le critique le plus désireux de réhabiliter une œuvre méconnue ne sauraient demander pour ce poème une place au rang qui appartient aux a Saisons ». Les défauts de l'œuvre sont nom-

1. C'est le cas, sans nul doute, de celui qui déclare n'avoir pas trouvé dans tout le poème un seul beau vers.

2. Nous ne disons pas tous, parce que le plus récent de» biographes et des critiques de Thomson, Mr. Logie Koberlson, a le courage de déclarer qu'il voit dans Tœuvre si décriée « un noble poème ». Mais son travail de criti(iue et d'éditeur porte sur les « Saisons » et le « Château •; non sur « la Liberté ».

3 • .... I look upon this mighly work as the last slretched blaze of our expiring genius. Il is the dying effort of despairing ... vîrtue, and will stand, like one of those immortel pyramids, which carry their magnificence through limes Ihat wonder to see nolhing round Ibem but uncom-

forlable désert » (Aaron Hill to Thomson, February n, 1133.) — U

leUre est publiée, avec date inexacte, par sir Harris Nicholas. — Hill revient sur le sujet et renouvelle ses éloges dans une lettre du 20 mars 1730.

a LA LIBERTÉ. » 815

breux et ils sont terriblement apparents. Nous les noterons sans détour; mais aussi nous signalerons les raisons pour lesquelles le poème n'est pas toujours indigne de l'effort considérable qui l'a produit, ni de l'écrivain original et puissant qui a ouvert des voies nouvelles à la poésie anglaise.

Les défauts tiennent au sujet, et tiennent aussi au traitement qu'en a donné le poète. L'œuvre pèche à la fois par le fond et par la forme. — La Liberté et le Patriotisme, tels sont les € motifs » du poème. Il n'en est pas de plus nobles; il n'en est pas de plus propres à inspirer Témotion enflammée, le coup de clairon retentissant d'une ode. Thomson lui-même en a donné la preuve le jour où l'amour de la patrie lui dictait, au milieu des platitudes de son a Alfred d, un chant national immortel. La liberté a fait plus qu'échauffer le génie des poètes inspirés. Elle a pu donner le grand souffle, le ton éclatant et l'emportement enthousiaste à un génie fait de claire raison et de froide ironie; elle a un jour transformé Voltaire en un poète lyrique *. Mais tout autre est le cas lorsque l'écrivain se pro-

i. Dans de magistrales leçons récemment publiées, M. Bruaelière apprécie la valeur de ces thèmes, la liberté, le patriotisme; et les oppose aux autres motifs d'inspiration du poète lyrique. Il les déclare très inférieurs à plusieurs autres : Tamour, la nature, la mort. Ce n'est pas le lieu d'établir une discussion complète de ce point. Mais nous ne pourrions souscrire sans réserve à l'opinion du critique. S'il était vrai que le lyrisme fût un autre nom de Tégoîsme poétique, et eût pour objet unique l'étalage fait par le poète des senliments d'un moi où se résume p»our lui toute existence, il faudrait reconnaître que peut-être, en efTet, les façons de ressentir l'amour de la liberté ou l'amour de la patrie sont moins diverses que les formes possibles de l'amour sexuel. Mais le postulat est contestable. Si, comme nous le croyons, une émotion altruiste peut être un thème lyrique aussi fécond qu'un sentiment égoïste, la valeur des diverses sources d'inspiration sera cherchée d'abord dans la profondeur, et, pour une part aussi, dans la noblesse des sentiments qu'elles expriment. Jugés à celte mesure le patriotisme et la liberté méritent d'être placés plus haut que ne le fait M. Bru^eli^re. lis seraient, avec la foi religieuse, qu'on s'étonne de ne pas trouver mentionnée expressément par le critique, les plus grands de tous les thèmes lyriques. Notre histoire littéraire ne dément pas cette opinion. Puisque M. Brunetière fait état dans notre richesse lyrique de Chateaubriand et de Bossuot, il serait juste de ne pas oublier notre éloquence politique, et, avec l'appoint qu'elle apporte, on trouverait sans doute que notre littérature ne doit pas moins au patriotisme et à la liberté qu'à l'amour ou aux considérations sur la mort. Dans notre poésie proprement dite, on peut opposer aux passages de Lamartine ou de Musset, que cite Tauteur, les beaux vers du deuxième chant de Childe-Hay'old ou l'Invocation de IjO Coupe et les Lèvres. O.i peut estimer quMl faut beaucoup de poésies amoureuses pour égaler telle pièce des Châtiments ou le chant de la Marseillaise. Et surtout, on peut croire que, si M. Brunetière

pose de nous exposer méthodiquement, à travers les chants successifs d*un long poème, les mérites de la liberté et les vertus de l'Angleterre. Il n'est pas alors de sincère conviction, pas de richesse de langage qui puissent pallier la froideur d'un pareil exposé. Le même sujet, qui pouvait inspirer une ode émouvante, communique au poème didactique plus de raideur que de noblesse, et plus de lourdeur que d'éloquence. Malgré des éclairs passagers, ces longues pages d'histoire, où sont rappelés les événements les plus glorieux mais aussi les plus connus des annales de l'humanité, ces dissertations où sont prouvées, à grand renfort d'exemples et de mouvements oratoires, les fécondes vertus de la liberté, tout cela est condamné en raison même du thème choisi, à rester inerte et glacé.

Thomson s'est cependant donné bien du mal pour vivifier cette matière pesante. Il s'est ingénié à trouver des machines poétiques tour à tour brillantes et grandioses. Ses efforts n'ont guère été heureux. Il manie gauchement ces figures allégoriques. La Liberté, Britannia, le Génie des mers qui sont ses « dramatis personae d. A aucune d'elles il n'a su communiquer le souffle de vie qui fait des allégories de Spenser et de Milton des êtres personnels, visibles et agissants. Il se perd dans les récits, les Révélations et les Visions, qui s'enchevêtrent dans le poème. La Liberté, dès le début, est à peu près identifiée avec le génie tutélaire de l'Angleterre; elle a le « front ceint du chêne britannique et la couronne navale surce monte sa tête * ». Et cependant plus tard elle entre en conversation avec Britannia elle-même. Dans les interminables narrations de la déesse Liberté, le lecteur doit, en dépit d'une attention soutenue, revenir sur ses pas pour démêler ce qui est dit par elle et ce qu'elle rapporte comme prononcé par quelque autre créature aussi incolore et aussi insubstantielle. Souvent aussi la confusion s'établit entre les paroles de la déesse et les spectacles off'erts par cette singulière a Vision » qui vient, à la façon des projections d'un conférencier moderne,

avait pris en considération la poésie anglaise aussi bien que Ja nôtre, son jugement sur les vraies conditions du lyrisme et sur la valeur des diiïérenls Ihëmes aurait élé modiTiée. Est-il un seul grand poète anglais, de Shakespeare à Tennyson ou à Swinburae, qui n'ait dû à ia liberté, au patriotisme quelques-uns de ses plus beaux chants? i. Chant I, 29, 30.

peindre à nos yeux, au fur et à mesure, les événements racontés *.

Cette pseudo-déesse Liberté, qui prononce presque tous les vers du poème, ne fait qu'exprimer, par une combinaison compliquée, les opinions du poète lui-même. Nulle part elle ne prend une vie propre, et partout, interposée entre l'écrivain et son lecteur, elle nuit à la force de paroles qui traversent pour nous arriver d'inutiles intermédiaires. Le poète voit en rêve la Liberté et celle-ci raconte l'histoire de la liberté chez les hommes. Au milieu de son récit elle rapporte les discours que lui adresse le Génie de la Mer*. Et nous avons alors des paroles que le poète nous donne comme les ayant reçues de la Liberté qui les a reçues du Génie. Thomson manque évidemment de cette puissance et de cette chaleur communicative qui permet à l'auteur de la « Reine des Fées » d'animer et de faire mouvoir, au milieu des incidents variés et tumultueux du poème, sa troupe de personnages allégoriques. Ceux de Thomson ne croient pas plus eux-mêmes que le poète n'y croit à leur mythologique existence. Ils accumulent les impropriétés de langage, ou plutôt ils disparaissent à tout moment pour céder la parole à l'auteur. Est-ce la déesse ou est-ce Thomson qui apostrophe en ces termes le vague personnage nommé Oppression? « Viens, sous quelque nom sacré « que tu te caches, ô Oppression, viens I et réjouis-toi à la vue « de ton œuvre ^ ! i> On comprend le mot a eastern » dans la bouche du poète anglais, mais non pas dans celle de la déesse qui parle des a bergers de l'orient^ ]». Certains passages où sont célébrées avec une chaleur enthousiaste les beautés de la liberté seraient fort bien placés dans la bouche de l'auteur, mais, déclamés par la Liberté elle-même, ils produisent un eflet qui touche parfois au burlesque. Dire qu'à la chute du monde romain la liberté et les arts sont remontés au ciel, c'est une métaphore banale, mais quand c'est la déesse elle-même qui parle, voyez ce que deviennent l'idée et l'image : « Alors c je quittai la terre. Comme lorsque les tribus de l'air averties c de l'approche de l'hiver suivent les vents d'automne et se laist sent emporter vers de plus chauds climats, ainsi, suivie des

1. Clianl I, 476 et suiv. — 2. Chant IV, 407-446. — 3. Chant I, i23> i24i — 4. Chant H, 3.

« Arts et de tous les GéDies du bien, je fendis les ténèbres qui « s'épaississaient, et pris mon essor vers le ciel K i» Pouvonsnous croire à ce voyage, ou nous figurer sans un sourire ce vol de génies migrateurs? Et voilà le danger des allégories maniées lourdement*.

Les protagonistes ne vivent guère, dans ce monde d'ombres incorporelles; et, s'ils se meuvent ou s'ils parlent, ils ne nous offrent qu'une parodie de l'action et du langage de la vie. Mais que dire du peuple de comparses rencontrés au cours du poème? Thomson avait montré dans les a Saisons -» une louable discrétion dans l'usage des personnifications. Ici au contraire il s'abandonne sans réagir à cette tendance des médiocres écrivains de son temps. 11 n'est plus une qualité morale, on peut dire plus un nom abstrait qui ne fasse figure de personnage, et ne se présente coiffé d'une majuscule et flanqué d'une épithète. « Feeble Justice » et « rash Revenge' d, a aristocratie Pride* d, « Usury, the Villain* >, « Luxury râpacious* ^y « Contention, the livid Fury " >, « Rapine, barbarous Force ' », a Scholastic Discord* j>, n cleric Pride*** », € holy Slander** », « persecuting ZeaP* », « idiot Superstition" ». (Ces huit derniers fantoches et d'autres encore sont présentés et flétris dans une seule page.) — « azure-mantled Science " ». « Retirement » et « Independence, pointing to the shade*' », € Rough Labour '' », « manly Indignation " », « fair-faced Deceit '^ », a smooth crocodile Destruction '• », « courlly Pride '® », « soft-buzzing Slander " », « avaricious Luxury " », m Rapine and Murder" », « desolating Famine** », « purplespotled Pestilence ■' », « conquering Freedom •• », « white mantled Peace " », « fearful Indignation " », etc., etc.

Il est inutile sans doute d'accumuler plus d'exemples pour montrer combien ce sujet didactique et abstrait convenait peu au génie de Thomson.

Veut-on une autre preuve de cette faiblesse de conception,

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