‹ James Thomson, sa vie et ses œuvresChapitre 25 sur 304 · Voir p. ce, note · texte numérisé non relu

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72 JAMES TflOHSON.

c ennemi des poètes b ^ Peut-être aussi pensait-ii que son travail, célébrant une gloire nationale, et prêtant la parure de la poésie à l'exposé des plus hautes découvertes de la science, trouverait grâce auprès de Thomme d'État qui traitait avec tant de mépris les productions inutiles des faiseurs de vers. A coup sûr la pensée de dédier au chef du gouvernement ce poème consacré au plus grand des Anglais était fort naturelle et fort louable. Il est fâcheux qu'elle ait inspiré à l'auteur une dédicace indigne de lui. Le ministre y est comparé au Ciel qui dispense le bonheur, mé^me aux mécontents et aux ingrats '. Il ne paraît pas que Walpole se soit montré sensible à ce pompeux panégyrique. Lorsque plus tard le poète se rangea parmi les adversaires du ministre, il ne fut gêné par le souvenir d'aucun bienfait reçu. Quant à la malencontreuse dédicace, elle disparut de toutes les éditions postérieures.

Cette hostilité, à laquelle Thomson se trouva conduit, nous le verrons, par ses relations avec les ennemis politiques de Walpole, les sentiments et les opinions du poète auraient sans doute suffi quelque jour à la faire naître. La âbre patriotique était chez lui très sensible, et il se serait tout naturellement allié à ces a patriotes i^ ' que liguait, sous couleur de fierté nationale, une commune haine du a ministre de la Paix ». L'opinion était alors vivement surexcitée contre l'Espagne. Cette nation ne prenait point son parti de la présence des Anglais à Gibraltar et à Minorque; elle prétendait d'ailleurs exiger Tobservation de certaines clauses du traité d'Utrecht qui gênaient fort le commerce britannique ^ Il n'en fallait pas davantage

1. • Bob, the poet'8 foe. • (Swift, An Epistle to Mr, Gay, 1731; vers 4.)

2. • Though yoa are engaged in the highest and most active scènes of life... even, like Heaven, dispensing happiness to the dtscontented and ingratefui,... you are not less attentive, in the hour of leisure, to the variety, beauty and magnificônce of nature.... The same comprehensive genius which way soever it looks must hâve a steady, clear and unbounded prospect. •

3. Le mot en est venu h désigner les adversaires de Walpole et de la Cour. Dans le langage de Thomson, qui l'emploie souvent, il n*a pas cette acception. Le poète inappliqué à Walpole lui-même.

4. Le traité permettait à un navire anglais chaque année des opérations commerciales avec les colonies sud-américaines. C'était une infraction aux principes de la politique espagnole qui voulait conserver le monopole du commerce de ses colonies. Mais les Anglais ne voulaient pas se contenter d'une concession aussi restreinte; et il y avait de perpétuels conflits entre les Espagnols qui soulTraient avec peine Toctroi de cette faveur

ACHÈVEMENT DBS « SAISONS ». 73

pour que les Anglais se considérassent comme outragés et provoqués. La querelle durait depuis longtemps, lorsque, en 1727, quelques incidents l'amenèrent à Tétat aigu ^ Thomson se fit alors l'écho du sentiment national en écrivant Britannia, une de ses plus faibles productions. Malgré une tirade qui célèbre les bienfaits de la paix, le poème proclamait avec une véhémence indignée la nécessité de venger des affronts déshonorants. Il répondait si bien à Tétat des esprits que, malgré la pauvreté de la conception et la faiblesse de l'exécution, il aurait sans doute rencontré un vif succès. Thomson cependant ne le fit pas paraître. Peut-être, au moment où il tournait vers Robert Walpoie ses espérances de fortune, jugeait-il inopportune l'expression de patriotiques sentiments qui s'accordaient mal avec la politique du c Premier ». Le poème fut donc publié seulement en 1729, l'année même où Thabile et patiente diplomatie du ministre allait amener l'Espagne à signer le traité de Séville.

Ces pièces de circonstance ne faisaient pas perdre de vue au poète son grand travail. 11 commença le « Printemps 3 vers le milieu de l'année 1727.11 n'eut pas à chercher poursavoir à qui dédier cette troisième c Saison i» : un patron s'était présenté et offert de lui-même. La comtesse de Hertford était à la fois une grande dame et une femme lettrée '. Elle invitait chaque année

à on seul navire, et les Anglais qui Tiolaient tous les jours l'interdiction

établie.

i. On sait que le retour d'incidents analogues, amenant une nouvelle explosion d'animosilô contre l'Espagne, fut, en 1739, l'occasion de la chute de Walpoie.

2. Prances Thynne, Qlle de l'honorable Henry Tbynne, viscount Weymouth, épousa Algernon Seymour, comte de Hertford, qui, à la mort de son père, devint, en 1748, duc de Somerset. Elle fut une des dames de la chambre de la reine Caroline. C'est elle qui, dans cette même année 1727, sauva delà potence le malheureux Rich. Savage. — Elle écrivait sous le pseudonyme d'Ëusebia.On trouve la plus grande partie de ses œuvres poétiques dans Dr, Watls's Miscellany, et dans sa correspondance. Quelques-unes de ses lettres se rencontrent aussi dans les Miscellanies de Shenslone, qui lui a dédié une Ode on rural élégance, — « Her acquirements In

quelque écrivain à sa résidence de Marlborough, dans le Wiltshire,afin, dit Johnson, c de lui lire les vers qu'elle écrivait et « de se faire aider dans ses essais poétiques ». C'est Thomson qui fut honoré de cette invitation pour Tété de 1727. H se montra sans nul doute heureux de cette flatteuse distinction. Les campagnes et les collines du Wiitshire étaient plus propices que les vues de Londres à la poursuite de son travail. Lady Hertford nous a laissé, dans de bien médiocres petits vers ', une liste des occupations, promenades, jeux, flâneries, causeries gaies ou sérieuses entre lesquelles se partageait le temps des hôtes de Marlborough. Mais Thomson, s'il en fautcroire Johnson, aurait montré plus d'empressement à boire avec le comte qu'à collaborer aux productions versifiées de la comtesse. Et le biographe ajoute que lady Hertford, peu satisfaite, ne renouvela pas son invitation. Nous avons au moins la preuve que la grande dame et le poète ont conservé longtemps après d'amicales relations •. Et s'il est vrai que l'invité, faisant trop volontiers honneur à la joyeuse hospitalité du comte, ait mal secondé les velléités poétiques de son hôtesse, la poésie n'y a cependant rien perdu. Dès le commencement de l'année 4728, le poème du « Printemps » était publié. Il avait donc été achevé vers la fin de 1727, et une grande partie en avait été écrite à Marlbo-

lileratiire were varioug, and lier reading, particularly in hislory, appeare to hâve been very extensîve. • (Prefatory memoir to her correspondance^ ediled by Mr. W. Bingley.) Oq peut voir un portrait de lady Hertford dans HoRACB Walpole, Calaloguc of Royal and Noble Authors, vol. IV, p. 239.

1. Mr. Logie Robertson les a cités dans son Introduction aux notes sur le « Printemps ».

2. Dans une lettre & sa nièce, lady Pomfret, écrite en juin 1739, lady Hertford dit : • I hope your route will lead you to the Fontaine de Vaucluse.... Mr. Thomson told me he had seen this fountain and he promised to give me a description of it in verse; but the promises of poets are not always to be depcnded upon. •

En 1742, elle dit à un de ses correspondants : • Ihave notseen Thomson almost thèse three years ».

En 1748, elle écrit, le 15 mai, à lady Luxborough : « I conclade yen will read Mr. Thomson*s Castlc of Indolence : it is after the manner of Spenser.... I believe the Castle will afTord you much entertainraent

Enfin ces sentiments amicaux ne s'éteignent pas à la mort de Thomson. En 1748, dans une lettre à la même lady Luxboro^igh, elle parle du poète qui vient de mourir et de l'honneur que lui rend Shenstone dans son poème de V • Automne », et dans le parc où il lui consacre une urne. Cinq ans plus tard, elle demande à Shenstone de laisser insérer dans la collection que prépare Dodsiey « Damon's Bower », une élégie en Thonneur de Thomson, et offre d'en fournir une copie si Fauteur a perdu l'original.

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rough Castle ^ L'auteur, et c'était justice, le dédiait à la très honorable comtesse de Hertford. a Ce poème a grandi c sous vos auspices, il a donc un droit naturel à votre patroc nage. ]»

A cette occasion Thomson quitta son premier éditeur. Peutêtre J. Millan n'offrait-il pas les garanties d'une maison très solide. Nous le voyons en effet changer sans cesse d'adresse; de 1726 à 1730 nous lui connaissons quatre installations successives, et il ne s'en tiendra pas là ^. Andrew Millar, un des libraires du Strand, qui semble avoir été à Londres Téditeur préféré des écrivains écossais, fut chargé de publier le « Printemps », conjointement avec un de ses confrères, G. Strahan '. Le nom de ce dernier ne parait plus sur la page de titre d'aucune autre des œuvres de Thomson; mais chez Millar le poète trouva, en même temps qu'un éditeur actif et intelligent, UD ami sûr dont le dé voûment survécut même à la mort de son auteur favori *.

La dédicace en prose, plus agréable à lire que celles dont l'auteur avait fait précéder 1' « Hiver et 1' « Été », fut remplacée, dès la deuxième édition, par six vers placés au début du poème*. A la fin de l'in-octavo (de 1727) se trouvent des propositions pour imprimer par souscriptions les quatre « Saisons », avec « un Hymne sur leur cours », le « Poème à la mémoire de Newton » et un c Essai sur la Poésie descriptive ». I..es soascriptions devaient être adressées à l'auteur, qui habite

{. • The Hifltory of Wiltshire » enregistre, dit R. Bell, cette tradition eooserrëe dans la région, que Thomson composa une partie de ses « Saisons • dans le voisinage de Marlborough CasUe. Et Stephen Duck, le poètelabgureur da Wiltshire, contemporain de noire auteur, énonce nettement cette affirmation {Poems, 1737, p. 212).

i. Voir p. 43, n. 3.

3. Aacua des biographes n'a remarqué cette présence de deux éditeurs, pour le « Printemps », comme aussi, nous le verrons, pour la première édition mise en vente des « Saisons >.

4. • Mr. Millar was always at hand to answer, or even to prevent, his demands. ■ (Murdocr.) — John Nichols (Anecdotes, vol. VI, p. 41, édit. de 1812) le mentionne comme le ferme patron de Thomson, de Fielding et de beaucoup d*autres auteurs éminents.

5. (?est-à-dire la l'* édition des « Saisons » complètes. Le nombre des vers est de f082 dans l'édition de 1728, et de i087 dans l'édition des « Saisons • de 1730, comme dans la 2* édition séparée du • Printemps • de 1731, et dans l'édition des • Saisons > de 1738. Puis le poème s'augmente d'une centaine de vers pour les deux dernières éditions publiées da vivant de Thomson : ii78 vers eu 1744 et 1176 en 1746.

alors au Café de Smyrne, dans Pall-Mali; à ses éditeurs : G. Strahan, A. Millar et J. Millan; ou à son confrère écossais^ Allan Ramsay, à Edimbourg *.

Plusieurs biographes disent que Millar paya au poète 50 livres pour le « Printemps », puis que, achetant à Millan r « Hiver • et le « Printemps », et plus tard V « Automne » à Thomson, il devint seul propriétaire des diverses parties du poème. Le renseignement qui établit ce chiffre de 50 livres provient nous l'avons vu, d'une source très suspecte, et nous ne savons d'ailleurs s'il doit s'appliquer au « Printemps » ou à r a Été D '. Il est en tout cas certain que Millar n'acquit pas de droit exclusif sur les « Saisons d, et que Millan conserva, concurremment avec lui, ceux qu'il pouvait avoir '.

Les souscriptions n'afduèrent pas, semble-t-il, au gré des désirs ni des besoins de Thomson. Le public était devenu méfiant. On lui avait fait des appels trop fréquents, et bien des abus s'étaient produits avec ce système de paiements anticipés. Il arrivait que l'auteur, après avoir touché les versements, fît attendre bien longtemps, sinon toujours, la publication promise. Les lecteurs trop souvent dupés menaçaient de faire grève. Un certain nombre de personnes s'étaient mutuellement engagées, sous peine d'amende, à ne jamais favoriser de souscription *. Thomson, qui se rend compte de la défaveur justement attachée à ce système de publication, ne fait pas ses propositions sans un certain embarras, c La souscrip*

i. « Subscriptions are taken in by the Aiithor, at the Smyrna Coffee- UoQse, in Pall-Mall; and by G. Sirahan, at the Golden Hall in Cornhtil; A. Millar, at Buchaoan's Head in the Strand; J. Millan at the Blue Ancbor in PalUMall, and by A. Ramsay, at Edinburgh. • Brydges assure même que ThomsoD publia ses souscriptions dès 1727. {Censura Literaria^ art. XI» p. 50.)

2. Le premier auteur du renseignement parait être Wright. Voir p. 69, D. 1.

3. Nous trouvons en effet, parmi les éditions que nous avons pn examiner, et qui sont de date postérieure à l'acquisition du « Printemps • par Millar :

Summer, 2* édit., Millan, 1728; Summer, 3« édit., Millan, 1730; Autumn, 2« édit., Millan, 1730; Winler wilh ilymn, 3* édit., Millan, 1730; Summer^ 4* édit., Millan, 1735; Winter with Hymn, Millan, 1734; Brilannia, 2« et 3* édit., Millan, 1730 ; Poem to Newton, 4' et 5* édit. (avec Millar), Millan, 1730.

4. • I hâve heard of an agreement among some of our modem Goths (who by the bye are even unworthy of that name) by whiçh Ihey bind themselvcs not to encourage any subscriptions whatever under a certain penalty. » (Lettre de Thomson à Mallet, sept. 1729.)

àCH&VBMBNT des « SAISONS ». 17

( tion, dit-il, agonise; et le monde semble avoir fmi par t vaincre ce monstre aux tètes multiples ^ t> Sans doute le poète a la satisfaction de voir T^ite de la société littéraire lui apporter son concours. Le Dr. Rundle par exemple écrit à son amie Mrs. Sandys : a J'ai pris la liberté, madame, de f vous inscrire parmi les souscripteurs au poème de Thom- € son. Je vous en demande pardon ; mais, connaissant votre f goût, je suis assuré de ce pardon.... 11 a certainement un t génie.... ' » Malheureusement la foule ne suit guère l'exemple que lui donnent les gens du meilleur jugement, et les ressources apportées à notre écrivain par son futur poème sont insuffisantes. Il lutte contre les difficultés avec une vaillance admirable, et, en quelques mois, produit une somme de travail vraiment extraordinaire. Il commence V a Automne », et poursuit activement l'achèvement de cette dernière « Saison x>. En attendant le poème complet, la fin de l'année 1728 voit paraître une 2* édition de 1* « Été ». En janvier 1729 il publie ce poème de ce Britannia » qu'il avait écrit deux ans auparavant On peut croire qu'il a maintenant renoncé à rien obtenir de Walpole et n'est plus arrêté par les mêmes scrupules qu'en 1727. Cependant l'ouvrage est publié avec des précautions qui semblent indiquer chez l'auteur le désir de ne pas être compromis, au cas où l'œuvre déplairait au toutpuissant ministre '.

Il donne quatre pièces à un volume de «l Mélanges poétiques » publié par James Ralph ^. Ce sont : une paraphrase de la fin du

1. • For subscriplion is dow at ils last gasp, and Ihe world seems to hâve got the better of that many-headed mooster. >

2. • To refresh you, Madam, with chit-chat more agreeable than this, I bave taken the liberty to put -you into the list of subscribers for Thom- &oq'8 Poems for which 1 bêg your pardon; but I know your tasle, and am sure you wiU give it me... [suit un éloge abondant du poète...]. He hascertaiuly a genius... [et Rundle expose à sa correspondante le plan des • Saisons >]. (Lettres de Rundle à Mrs. Sandys, lettre XIV, mars 1*729.)

3. L'édition originale est publiée par T. V^Tarner, in Paternoster Row, sans nom d*aatear ni dédicace. La page du titre porte que l'ouvrage fut écrit en 4719. Dans d*autres éditions la date indiquée est 1727. Voir par exemple :

A Manifesta of the Lord Protector,., written in Latin by J. Miltoîc... now Iranslated inlo En^lfsh. To which is added Britannia, a Poem; by Mr. Tbohson, first published iu 1727. London, Millar, 1733.

4. « Miscellaneout Poema, by several Uands : particnlarly the D... of W...n, Sir Samuel Gartb, Dean S..., Mr. John Hughes, Mr. Thomson, Mrs. G...r. • Publish'd by, Mr. Ralph... London MDCCXXIX.

sixième chapitre de saint Mathieu % une courte plaisanterie sur son ami Murdoch •, quelques vers adressés à Dodington sous ce titre « l'Homme heureux » % et un « Hymne à la Solitude » *. Une lettre du 29 septembre nous apporte de précieux renseignements sur sa vie à ce moment. Il est, et pour un séjour assez prolongé, Thôte de Dodington à E^tbury dans le Dorsetshire. Le maître du logis s'est absenté, appelé à Londres par ses devoirs d'homme politique; il a laissé son invité dans la société du Rev. G. Stubbs, pauvre poète et pasteur fort pauvre ^ Thomson donne à entendre à Mallet, son correspondant, qu'il entrevoit le terme de cette période de laborieuse activité. Il pourra bientôt a suspendre sa harpe aux saules i» *, Il se plaint de l'indifférence du public, et propose une grève des auteurs. Le projet d'ailleurs est dépourvu d'héroïsme, puisqu'au moment où il le met en avant, le poète compte, pour une époque prochaine, sur des ressources qui lui assureront « cette divine liberté, cette vie indépendante qu'aiment les Muses d. La fm de la lettre est consacrée à des questions d'ordre plus intime. Mallet est encore le confident .à qui Thomson révèle l'état de son cœur, ec Je suis réellement amouc reux d'une de vos belles voisines; vous savez qui je veux € dire, b Nous l'ignorons, quant à nous, entièrement; mais nous ne sommes point tenté de croire à une passion bien profonde. Au moins la mention de ces amours à fleur de cœur inspiret-elle au poète des pensées délicates et charmantes, a Avoir toua jours quelque idée secrète et chère à laquelle on puisse à tout

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