CHAPITRE V
« TANCRED AND SIGISMCNDA »
Après la tentative avortée d* « Edouard et Éléonore », c'est encore à un sujet moderne que songe Thomson pour sa prochaine tragédie. Comme il entend cette fois que sa pièce soit jouée, il ne compte plus, pour soutenir l'intérêt, sur des allusions propres à flatter les passions politiques du jour. Il ne se contentera pas d'une intrigue aussi sommaire ni d'un dénoûment aussi anodin, a Edouard et Éléonore i» n'était, comme le fait remarquer M. Brugière de Barante, qu'une héroïde dialoguée *. « Tancrède et Sigismonde » sera une véritable tragédie avec toute Tintensité de passion que comporte le genre, avec une catastrophe flnale pathétique et sanglante à souhait. Mais ce que le poète conserve de sa tentative précédente, c'est un effort pour donner à ses héros plus de vie individuelle par le choix de personnages à demi historiques et d'une époque presque moderne. C'est aussi Taction fixée dans les pays du soleil. Les scènes y trouveront un cadre plus brillant; l'exubérante énergie des passions et du langage en sera atténuée ou justifiée.
La combinaison des deux modèles dramatiques, l'application des lois de la tragédie à un sujet conforme au goût de lil)erté,
1. Théâtres étrangers. Théâtre anglais, t. X. Vie de Thomson, p. 29.
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de couleur et de mouvement du théâtre national de l'Angleterre réussit cette fois au poète. Nous savons que de son vivant cette pièce eut plus de succès qu'aucune de ses tragédies antérieures '. Plus longtemps aussi que les autres elle a conservé une place sur la scène.
Le poète ne s'était pourtant pas mis en frais d'imagination pour concevoir son sujet. Il l'avait pris à Gil Blas, où l'anecdote forme un de ces récits qui, selon le procédé constant du roman espagnol, viennent faire diversion à la fable principale du roman. C'est la nouvelle qui forme le quatrième chapitre du Livre IV sous ce titre : « Le Mariage de Vengeance * ». Les noms sont presque tous changés. Là où le roman disait Enrique, Thomson rétablit le personnage historique de Tancrède, et l'amante, Blanche dans le récit français, devient Sigismonde '. Mais, en dépit de ces modifications et d'autres semblables, l'auteur anglais a suivi exactement la fable du romancier français. Il n'est pas un des événements de la tra-
1. L'édition de 1145 (in-8) fui tirée, noos disent les livres de Woodfall, à 5000 exemplaires, plus 50 exemplaires de luxe. Elle a été suivie des rééditions suivantes : 1752 (in-8), 1766 (in-8}, 1777 (in-8), 1792 (in-12), 1806 (în-12), « printed from theprompter's book,with notes by Mrs. Inchbald. •
2. Le Sage lai-méme emprunte les éléments de son récit à l'histoire, qui relate la rivalité de Tancréde, petit-fils de Roger II, et de sa tante Constance. Mais il modifie profondément ces données et y ajoute force incidents romanesques. Ils paraissent inspirés surtout par deux nouvelles de Boccace : le Cœur Sanglant (« Décaméron », 4* journée, 1'* nouvelle), et la Princesse de Grenade (4" journée, 4" nouvelle).
Peut-être Thomson est-il lui-même l'auteur d'une traduction en prose de la Nouvelle de Le Sage qui fut publiée sous ce titre : « Tancredj king of Sicilyy the history on wîiich is founded the tragedy of Tancred and Sigismunda. London : Printed for John Seymour, in BuU-ÂIley, near George Yard Lombard Street. » L'exemplaire du British Muséum porte cette mention manuscrite : > by J. T. > et la date également manuscrite, 1745.
3. Le poète sans doute a repris les noms d'une vieille tragédie jouée en 1568, devant la reine Élizabeth à 1* « Inner Temple •. Les cinq actes de ce Tancred and Gismund étaient écrits par cinq personnages différents. L'auteur du 5* acte, Robert Wilmot, publie la pièce en 1592, la présentant comme « newiy revised and polished accord ing to the décorum of thèse days ». Mr. Collier en conclut que, sous sa première forme, la tragédie était rimée. (Voir Saintsbury, Elizabethan Literatw^, p. 61 ; — Collibr, HUl. Dram. Pœt,, m, 13. — Craik, English Lilerature^ I|485.)
gédie qui ne se trouve dans « Le Mariage de Vengeance », et le poète a conservé tous les détails de l'intrigue fournis par son modèle, sans en excepter les plus romanesques ni les plus invraisemblables.
Nous n'irons pas jusqu'à dire, avec Brugière de Barante, qu'il ait trouvé là sa pièce toute faite scène par scène. Le récit de Le Sage est long et confus. Les épisodes saillants s'y déta* chent mal, et plus d'une circonstance dépourvue d'intérêt y est développée avec prolixité. Thomson a dû remanier considérablement cette matière un peu amorphe. Sans rien sacrifier entièrement, mais en réduisant l'importance des détails accessoires, il a fait tenir tous les faits du récit dans les limites d'une tragédie régulière, et réservé le développement qui convenait aux scènes où se montre l'âme de ses personnages.
Ce travail d'adaptation au théâtre est incontestablement fait avec adresse. L'action est, plus que dans aucune des autres pièces de Thomson, claire, d'intérêt soutenu et dramatiquement gradué. C'est la plus scénique des tragédies du poète. Mais aucune dose d'habileté dans l'agencement de l'intrigue ne peut tenir lieu de cette force tragique, de cette divination de l'âme humaine et de cette puissance créatrice qui font défaut à l'auteur. Sans doute on peut citer d'assez beaux morceaux dans la pièce. Les vers où Siffredi annonce la fin du vieux roi et vante la sérénité de cette mort d'un juste sont d'une gravité qui n'est pas sans noblesse '. Il y a de l'ampleur, du mouvement et du feu dans la tirade par laquelle Tancrède répond à la révélation qui lui est faite de son origine royale, et à l'annonce de son avènement au trône '. La joie du peuple à la pensée qu'une union des partis rivaux doit assurer au pays les bienfaits d'une longue paix est exprimée dans un passage bien venu, par un vieux baron dont le langage tour à tour pathétique et pittoresque évoque à nos esprits la Sicile pastorale et idyllique '. Les emportements de Tancrède, quand il reproche à Siffredi sa trahison, ont de l'éloquence et s'énoncent en une
1. Acte I, 8C. II. — 2. Acte I, se. iv. — 3. Acte II, se. iv.
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langue OÙ ne disparait pas le souci du nombre et de l'harmonie poétique. Le ministre répond en justifiant son audace et sa déloyauté par la raison d'État; il se livre à la vengeance de son maître, mais lui recommande ces intérêts sacrés de la patrie auxquels il a lui-môme sacrifié son ambition, sa fille, peut-être sa vie *. La scène montre de la force et de la dignité. Elle est une des meilleures de la tragédie. Elle serait bonne de tous points si la fin n'en était gâtée par des exclamations violentes et décousues et par cette rhétorique criarde où s'exprimait alors la passion tragique. — Sigismonde à son tour, quand elle s'est résolue à épouser Osmond pour se venger de l'imaginaire trahison de Tancrède, nous fait entendre l'accent d'une douleur vraie et d'une soufl'rance déchirante. Et quand sa confidente, pour la réconcilier avec sa destinée, oppose à l'amant infidèle l'époux accompli qu'elle a choisi, Sigismonde l'arrête d'un mot dont la subtile vérité psychologique et la valeur dramatique feraient honneur à un maître de la scène :
Ne me parle pas d'Osmond, mais du perfide Tancrède.
Ces détails heureux ne sauraient masquer les défauts évidents de l'œuvre. Tous ces personnages sont des mannequins sans vie. Ils ne nous font pas illusion aux moments où ils montrent le plus d'éloquence. Leur pénurie de sang, de soufile et d'âme apparaît lamentablement dans l'intervalle des scènes de bravoure. Tancrède a beau affirmer avec la dernière énergie qu'il aime Sigismonde, nous ne trouvons pas en lui l'ardeur de la passion vraie. Comment d'ailleurs, à considérer les faits de l'intrigue, ce grand amour et cette hautaine fierté laissentils le prince muet et complice quand Sifîredi annonce faussement au peuple assemblé le mariage de Tancrède et de Constance? Comment Sigismonde, quelque outragée que soit sa passion, se résout-elle si vite à accepter l'époux que lui impose son père? Comment la vertu et la poursuite d'un but noblement désintéressé peuvent-elles inspirer à Sifîredi tant d'ac-