Acte 11, se. vin
59â JAMES TIIOMSON.
tions devant lesquelles l'honneur le plus vulgaire se soulèverait? Ce sont là des questions qu'il n'y aurait intérêt à poursuivre que si les personnages avaient à nos yeux l'apparence d'êtres réels. Mais nous n'y pouvons voir que des fantoches dont la pantomime accompagne le langage parfois éloquent que le poète adresse à son public.
Ces invraisemblances et ces contradictions sont là parce qu'elles étaient dans la nouvelle de Le Sage. Thomson les a conservées parce qu'à défaut de cette puissance dramatique dont il n'a pas le secret et qui place dans l'âme et le cœur des personnages les véritables ressorts de l'action, il a été trop heureux de trouver tout prêt, dans un agencement précis et détaillé, l'enchevêtrement de faits, d'incidents, de complications et de catastrophes, qui devait alimenter ses cinq actes.
Il n'a songé à éliminer ni ce mystère de la naissance du jeune prince auquel Siffredi met fin en lui annonçant qu'il est roi; ni ce blanc-seing que le nouveau roi donne à sa maîtresse en cadeau de fiançailles, et qui devient la cheville ouvrière de l'intrigue ; ni cette porte dérobée par laquelle, en amoureux d'opéra-comique, le roi s'introduit, à Tinsu de tous, dans la chambre de celle qu'il aime; ni ce geôlier complaisant qui livre pour quelques heures au connétable la clef des champs et lui permet de venir surprendre le roi dans la chambre de sa femme. Et voilà comment il se fait que la tragédie la plus jouable de Thomson, celle qui est le plus ingénieusement disposée, celle qui montre le plus de mouvement scénique ne renferme pas un seul caractère vivant ou vraisemblable, mais roule tout entière sur les inventions romanesques ou extravagantes des dramaturges et des romanciers espagnols *.
1. Le public français fit, lui aussi, bon accueil à )a tragédie de Thomsoa. La Place, Tau leur d'Anne de Ponthieu, l'imitateur de Venise sauvée^ traduisit Tancred and Sigismunda^ et sa traduction parut dans le Mercure de France de janvier et février 1761. — En 1163, Saurin donnait, sons le titre de Blanche et Guiscard, une imitation qui est presque une traduction. La pièce fut représentée à la Comédie-Française le S5 février. La version française est d'ailleurs plus froide et plus anémiée que la tragédie anglaise. Brugière de Barante,qui les compare, se prononce ainsi: « T lomson a plus de naturel. L'alexandrin français est sans cesse pompeux et tendu. » (Vie de Thomson^ p. 32.) — Il ne fallait rien de moins qu'une comparaison avec Saurin pour faire paraître aisé ou naturel le style de la tragédie anglaise. La pièce a aussi été imitée en Italie. La tragédie de Zelindaj qui obtint à Parme la couronne de lauriers en 1772, est une imitation fidèle de Tancred and Sigismunda.
CttAPITRE VI
« CORIOLANUS »
La dernière œuvre de Thomson ne montre plus reflfort des deuK tragédies précédentes pour renouveler le drame classique par le choix de personnages modernes ou par la recherche d'une intrigue mouvementée. Le sujet de Goriolan offre tant d'unité; il impose si évidemment une composition simple du drame, que même l'exubérante imagination de Shakespeare a conservé toute la sobre grandeur de cet épisode des annales romaines. Thomson, plus encore que son illustre modèle, condense et resserre Faction '. Il» aboutit aune œuvre où se trou-
1. Enlre le - Goriolan » de Shakespeare et celui de Thomson, on peut noter celui de Nahum Tate qui, en 1682, remanie la tragédie du maître «n se préoccupant surtout d*y introduire des allusions aux événements <:ontemporains. (Voir Alkx. Bkuamb, Le public tt les hommes de lettres au xvin* siècle, p. 151). Plus tard Dennis prend à son compte, avec quelques modillcations nouvelles, le même « Invader of his Country ».
n n'est pas à supposer que Thomson ait eu connaissance d'aucun des « Coriolan • qu'avait produits la scène française, et dont Tun fut représenté, dont deui autres furent publiés l'année même de sa mort.
Albx. Hardy, Coriolan, tragédie représentée en 1607, publiée en 1626, in-8.