xxvu à Lxx. — 6. Lxxi à lxxv
Telle est la fable du poème. Mais l'œuvre est de celles où la façon de Touvrier vaut beaucoup plus que la matière travaillée. C'est par les détails, par la richesse et Télégance des ornements, par le style et par la facture des vers que « le Château d'Indolence » a mérité une place parmi les purs chefs-d'œuvre de la poésie anglaise.
Le contraste est grand avec les a Saisons » où le fond au contraire avait plus de valeur que la forme. Par bien d'autres caractères les deux poèmes s'opposent. Le grand poème descriptif est plein de la réalité la plus concrète : c'est le monde des choses qui s'y montre à nous. Au contraire, rien de réel dans l'allégorie prolongée qui forme le sujet du c Château d'Indolence ». Ce même écrivain, dont le génie poétique semblait fait d'une observation complète et précise de la nature, développe ici en un long apologue quelques idées morales. Dans un monde idéal, au milieu d'une nature semblable aux visions des rêves, il fait agir ou parler des personnages aussi dépourvus d'humanité et de réalité objective que les héros des romans de Chevalerie. Au lieu de la forte évocation des choses, il fait jouer devant nos yeux les fuyantes et capricieuses créations de la fantaisie. Au lieu des spéculations philosophiques un peu ambitieuses de sa jeunesse, et de son lyrisme avoisinant l'emphase, nous avons ici une œuvre toute en demi-teintes, où le ton passe de la plaisanterie et de l'humour aux graves leçons morales, mais où toujours l'austérité du moraliste se tempère d'un sourire fait à moitié d'ironie, à moitié d'indulgence.
L'opposition n'est pas moindre si nous considérons la forme des deux œuvres. La langue forte, puissante, un peu tendue et solennelle des «c Saisons )» est remplacée par une langue souple, dégagée, aux tons variés. Au lieu du vers blanc, c'està-dire de la plus simple des formes poétiques, le <i Château » nous montre la strophe spensérienne, le plus savant et le plus compliqué des rythmes qu'on ait jamais employés au développement d'un poème de quelque étendue.
La part ainsi faite à ces contrastes, nous ne serons pas surpris de trouver aussi entre les deux œuvres maîtresses de Técrivain plus d'une ressemblance. En dépit des changements apportés par les influences du milieu et par le cours des années, la personnalité de Thomson était trop forte, son génie trop robuste pour que nous ne retrouvions pas le poète des a Saisons "» sous l'auteur du poème allégorique.
Le souvenir de son enfance, de ses simples plaisirs, des scènes rustiques où elle s'est écoulée ouvrait « 1' Hiver » *. Il reparaît encore dans l'œuvre dernière. « Esprits qui protégez c le sommeil des hommes,... faites revenirà la lumière l'aurore « de la jeunesse, faites briller encore ces jours d'innocence, de « naïveté, de sincérité qui ne connaissent point les soucis ni les « voies épineuses de l'âge mûr! Quelle joie à revivre nos jeux « d'enfants, notre facile bonheur en cet âge où tout était source « de plaisir : les bois, les montagnes et les libres ruisseaux « gazouillant dans leurs méandres M d — Il a toujours au cœur la même foi patriotique et le même amour de la liberté. L'âge n'a pas refroidi ces sentiments. L'ironie un peu sceptique dont plus d'une strophe du « Château d porte la trace ne s'applique jamais à eux. Ce que le poème contient de plus réel, de plus humain, ce par quoi cette longue allégorie reste en contact avec des émotions sincères et directement éprouvées, ce sont les passages où vibre l'accent du patriote. Douze strophes du Deuxième Chant sont consacrées à énumérer les sujets d'orgueil de l'Anglais '. Pour le poète, la Bretagne est la terre des hommes libres et braves, en même temps qu'elle est la reine des arts. Elle est la maîtresse du monde par le commerce et par la guerre; sa littérature, ses universités, son agriculture * sont également sans rivales ; sa puissance et sa gloire militaire la placent au-dessus de toutes les nations i^. Et de même sur les grands sujets de la philosophie, le c Château d'Indolence » reproduit les pensées et les opinions de l'auteur des « Saisons »• Cette doctrine de l'évolution des âmes qui marque l'efl'ort de Thomson vers les hautes spéculations de la métaphysique nous la retrouvons encore dans plus d un passage du poème, a Depuis « la matière insensible jusqu'aux séraphins radieux autour du
!. Winier, 6-16. — 2, Castle, I, xlvui. — 3. Canto II, xvii à zzvui. 4. Canto H, str. xix, str. xxv et suiv. — 5. Canto I, xxxii.
c trône du Tout-Paissant, la vie s'élève toujours au-dessus de la « vie ; elle monte sans cesse des degrés nouveaux pour arriver à « la perfection, et au bonheur qui Taccomps^ne *. » — Après Texposé de la doctrine, voici l'application morale qu'en tire l'auteur : a Héritiers de l'éternité, vous qui êtes destinés à vous « élever par d'innombrables états successifs,... pouvez- vous a renoncera une fortune si sublime... pour rétrograder et vous ce rouler avec les brutes les plus viles dans la vase et l'or- « dure *? »
Les croyances religieuses restent ici comme dans le poème des jeunes années assez vagues. La notion du Dieu personnel et providentiel se mêle à des expressions que ne désavouerait pas le pur panthéisme : a Qu'est-ce que cette Perfection « suprême, objet de notre adoration? sinon l'àme éternelle et a toujours active, puissance infinie, lumière directrice du monde a grâce à laquelle le moindre atome vibre et toutes les planètes « roulent, qui emplit et entoure l'univers, qui lui donne la « forme et le mouvement '? » La doctrine exposée est, on le voit, peu orthodoxe. Il semble bien que dans cette œuvre de longue réflexion publiée peu de jours avant sa mort, le poète demeure fidèle à cette croyance plus qu'à demi panthéistique dont L\ltelton avait prétendu combattre et cru détruire les principes*.
D'autres traits de moindre importance peuvent être relevés dans a le Château ï>, qui confirment ou qui complètent les renseignements fournis par les œuvres antérieures sur le caractère, sur les affections ou les aversions du poète. De nombreux passages des « Saisons » étaient consacrés au souvenir d'amis perdus. De même, dans sa description des songes heureux, au premier chant du « Château », il demande aux esprits amis de l'homme de lui envoyer comme un bienfait et comme une protection la vision des êtres aimés auxquels il a survécu : a Pour une heure faites sortir de la tombe et rendez-nous ces <c amis depuis longtemps perdus que pleure notre affection, et
1. Canto II, str. lxviii. — 2. Canto II, str. lxiii; voir aussi str. i-xxii. —