‹ James Thomson, sa vie et ses œuvresChapitre 42 sur 304 · Lettre du 18 décembre · texte numérisé non relu

Lettre du 18 décembre

tt LA LIBERTÉ ». 108

pagnie de Hill. La lettre contient, bien entendu, force éloges de la nouvelle tragédie. Il est difficile de ne pas demeurer en reste de compliments avec un correspondant tel que Hill ; mais Thomson fait de son mieux. Zara n'est qu'une traduction de Zaïre; il déclare nettement qu'il met la pièce anglaise fort audessus de Toriginal ^ Les changements apportés par Hill au texte français ne sont pas cependant de nature à expliquer l'enthousiasme de Thomson. Ce que Voltaire loue dans Za^-a, c'est justement la fidélité et la simplicité de la traduction. Du reste, en flatteur habile, notre poète, pour relever la saveur de ses éloges, y mêle un grain de critique. Dans la première scène de Zara, il est question de la politesse galante de la France f où les hommes adorent leurs femmes i». Au nom de son expérience de voyageur, Thomson s'inscrit en faux contre cette assertion, et propose de remplacer <l leurs femmes » par < les belles i» '. Ce ne sont pas des réserves de cette nature qui

l.«You hâve heightened it with more imagination, but such a chastised one, as accords perfectly well wilh the n obier fervency of the heart. The sentiments and reflections, too, rise in the translation, and glow slronger as well as the touches of the poelicul pencil. Allow me to say, that, in thèse respects, 1 deeply feel tlie différence betweeu Mr. Voltaire and Mr. Hill

Voltaire aurait eu mauvaise grâce à se plaindre de Tétrange préférence de Thomson, car lui-même a plus d'une fois exprimé à l'égard du poète anglais des jugements aussi peu sincères et aussi injustifiables.

Après avoir reçu de Saurin Blanche et Guiscard^ traduction ou adaptalion d'une tragédie de Thomson, il lui écrit :

-Vous avez fait. Monsieur, bien de l'honneur à ce Thomson (Lettre

du 28 février 1164.)

Quant À Saint- Lambert, Timitateur de Thomson, Voltaire le déclare à plusieurs reprises plus grand poète que son n^odèle :

« Je m'en rapporte... à l'illustre auteur des Saisons, si supérieur à Thomson et à son sujet.... » (Epitre dédicatoire [de la tragédie de Don Pèdrt] à M. d'AIembert.)

* Vous ne ressemblez pas à celui qui,... en dernier lieu, a mandé que le poème français des Saisons est inférieur au poème anglais de Thomson. S'il m'appartenait de décider, je donnerais sans dirncullë la préférence à M. de Saint-Lambert.... » (Lettre à M. Dupont, Fernay, 7 juin 1169.)

Frédéric II s*est avisé aussi de faire de la poésie descriptive et Voltaire ne le trouve pas inférieur à Thomson : « Le Printemps est dans un tout autre goût : c'est un tableau de Claude Lorrain. Il y a un poète anglais, homme de mérite, nommé Thomson, qui a fait les quatre Saisons dans ce goût là.... Il semble que le même Dieu vous ait inspirés tous deux. » (Lettre d'avril 1138.)

2. « Where men adore their wives. » The Iwo lasl words I would change into — the fair. — I imagine yo:i smiling at my important critiùsm, and ready to reply — that though the présent Frcnch are not famous

104 JAMES THOMSOrf.

pourront diminuer la satisfaction de Hill à se voir applaudir par l'auteur universellement admiré des « Saisons b.

Thomson n'oublie pas non plus les membres de sa famille. Il considère que la seule manière dont il puisse manifester sa reconnaissance et son affection pour son père et pour sa mère est de se faire le soutien de leurs autres enfants *. Il fait venir auprès de lui son jeune frère John, et l'emploiera, aussi longtemps qu'il le pourra, comme secrétaire et copiste.

L'année 1734 est tout entière consacrée au poème entrepris dès le début de 1732. Il apparaît assez clairement, par la composition même de l'œuvre dans son état actuel, que le plan a dû s'étendre et se modifier à mesure que le poète avançait dans sa tâche. C'est ainsi que le début nous place au milieu du sujet, et que la seconde partie est consacrée à une revue d'événements antérieurs qui formerait plus naturellement un début. Aussi n'est-ce pas avant le commencement de Tannée 1735 * que parut le premier chant. Mais le deuxième et le troisième suivirent de près, et furent publiés dans la

for adoring iheir wivee, yet those in tbe good old unrefined days of St- Lewis might... »

Dans ses critiques de Zara, Thomson ne souffle mot d'une innovation qui valut & Hill les chaleureuses félicitations de Voltaire : « Le traducteur de Zaïre est le premier qui ait osé maintenir les droits de la nature contre un goût si éloigné d'elle », dit-il, en parlant de la coutume de finir chaque acte par « des vers d'un goût différent du reste de la pièce et reufer* mant nécessairement une comparaison n. (Deuxième lettre & Mr. Palkener.)

Cette remarque de Voltaire a fourni à Lessing l'occasion d*une violente attaque contre le dramaturge français {Dramaturgie de Hambourg ^ XVI« soirée). Le critique allemand, très sévère pour les erreurs qu'il relève chez Voltaire, en commet lui-même plus d'une au sujet du Ihé&tre anglais. Voir, à la fin de cette étude, Appendice L

1. « As our good and tender-hearted parents did not live to receÎTe any matériel testimonies of Ihat highest human gratitude I owed them, than whlch nothing could hâve given me equal pleasure, Ihe only return I can make them now, is by kindness to those they left behind. « (Lettre de Thomson à Mrs. Thomson, sa sœur, du 4 octobre 1147.)

2. « Ancient and Modem Italy compared, being Ihe Fir&t Part of Liberty, a Poem by Mr. Thomson », London, Millar, 1735. Format in-quarto. Lowndes et sir Harris Nicolas adoptent de préférence le millésime 1734. Ce dernier précise même au point d'indiquer comme date le 27 décembre. C'est sans doute la différence de l'ancien et du nouveau slyle. Les livres de l'imprimeur Woodfall donnent comme date pour

l'achèvement du tirage de la première partie le 8 janvier i73g. Les 2* et 3*

parties sont du 1«' février et 12 mars.

première moitié de la même année K Le succès fut loin de répondre au labeur du poète. Le public, qui avait fait si bon accueil aux c Saisons b , se trouva désappointé devant cette œuvre si différente. Nous voyons le chiffre du tirage baisser pour chacune des parties à mesure qu'elles paraissent. La première a™! été imprimée à 3000 exemplaires, plus 250 exemplaires de luxe; la deuxième et la troisième le sont à 2000, plus 250; et le tirage tombera à 1250 pour les quatrième et cinquième parties ■.

Ce dut être une vive déception pour Thomson qui fondait de grands espoirs sur « La Liberté » . Il appréciait ce sujet historique et philosophique plus que les descriptions de son premier poème, et avait peine à comprendre que le public fût d'un avis si différent. A cette blessure inattendue de son amour- propre, vint se joindre un chagrin pénible. John, le frère qull avait appelé auprès de lui vers la fin de 1733, souffrait, depuis le printemps, d'une grave affection des poumons. Le médecin recommandait d'essayer les effets d'un retour à l'air natal. Thomson le renvoya en Ecosse au mois d'août 1735. Il s'occupe avec sollicitude de son bien-être. Il le loge à Chesters, chez leur tante, Mrs. TumbuU, parce qu'il juge l'excellente femme plus capable d'adoucir les souffrances du malade que le cousin David, établi à Minto, qui offre aussi de le recevoir. Il le recommande à son ami, le Dr. Cranstoun ; lui a donné un peu d'argent et promet de lui en envoyer davantage aussitôt qu'il sera besoin. La lettre remise à Cranstoun par John Thomson nous a été conservée. Le poète y constate l'état satisfaisant de ses ressources actuelles, grâce à la place que lui a value la protection du Chancelier; mais nous le voyons manifester déjà quelque inquiétude pour l'avenir. Une sotte enquête menace de révéler l'entière inutilité d'un certain nombre de fonctions près les cours de justice; et le Secrétaire des Brefs risque fort de voir son office supprimé. On lui promet, il est vrai, quelque compensation ; mais passer de la jouissance à un espoir est, dit-il, une fort mauvaise affaire'. Il envoie en même temps à son ami

1. Greece, behig the Second Part of Liberly, etc. Rome, being Ihe Third Part of Liberty, etc.

2. Woodfall's Ledger dans Notes and Queries, 4« série, vol. XI, p. 419.

3. « Sbould you inquire into my circum»lances : they blossomed pretty ^ell of late, the Chancellor having given me the ofHce of secretary of the

les trois premières parties de a: La Liberté » puisqu' « il s'avena ture encore sur les pentes stériles, mais pleines de charme, du a Parnasse d. Il a aussi chargé son messager de quelques-uns des ouvrages qui viennent de paraître à Londres. L'un est le deuxième volume des « Mélanges » de Pope, celui qui renferme l'Essai sur Thomme. — Un autre est cette correspondance de Pope « que l'infâme Gurll vient d'imprimer frauduleusement». Thomson, il est vrai, s'étonne de la colère inspirée au poète par cette publication de lettres qui lui font le plus grand honneur. Nous saisissons là sur le vif une preuve intéressante du succès des manœuvres compliquées et tortueuses par lesquelles Pope avait fait paraître le recueil, tout en protestant contre la publication et en accusant de vol l'éditeur à qui lui-même avait communiqué la copie * . — Un troisième ouvrage a pour auteur un homme dont le nom parait ici pour la première fois dans la correspondance de notre auteur, mais qui sera bientôt intimement mêlé à sa vie. C'est George Lyttelton, dont les « Lettres .Persanes » sont recommandées à Cranstoun, comme étant « joliment tournées » *.

Thomson est alors revenu à Londres, à son logement de Lancaster-Court. Mais il a passé au moins une partie de l'été chez Dodington, à Eastbury. C'est ce que nous apprend une lettre à Hill, du 23 août 1735. Elle est entièrement consacrée à des considérations sur l'état du théâtre anglais. C'est là un sujet qui ne cesse de préoccuper notre poète depuis sa première tentative dramatique, ou plutôt, depuis sa première arrivée à

Briefs under him : bnt the blight of an idle iaquiry into the fées and offices of the courts of justice, which arose of iate, seems to threalen its destruction. In Ibat case I am made to hope amends : to be reduced, however« from enjoyment to hope, will be but an awkward afTair.... » (Lettre du 1 août 11.35.)

1. • His (Pope's) letters were piratically printed by the infamous Curll. Tbough Mr. Pope be mnch concerned at their being printed, yet are Ihey full of ^'il, humour, good sensé, and what is best of ail, a good heart. » Les circonstances aujourd'hui bien connues de cette publication sont exposées en détail par D'Israëli {A naiTaiive of the extraordinary transactions respecting the publication of Pope^s Letters)^ et, dans la Préface des (Xluvres de Pope, par Elwin.

2. « One Mr. Lyttelton, a young gentleman, and member of parliament, wrote the Persian Letters. They are reckoned prettily done. » Inutile de dire que ces lettres sont une imitation de celles de Montesquieu. Lyttelton connaissait bien la France et la littérature française. Sa première* œuvre, épilre en vers au Dr. Âyscougb, fut publiée pendant qu'il était À Paris pour son voyage du • grand tour • en 1728.

Londres. Il félicite Tauteur de Zara de ses efforts heureux pour ramener sur la scène l'action et la vie, et des idées que viennent d'énoncer les derniers « Prompters » sur le rôle social et moral du théâtre, sur l'abaissement du goût public, sur la fausse déclamation et sur le jeu dépourvu de naturel des acteurs anglais.

John Thomson était mort peu de temps après son retour en Ecosse. Granstoun en informa son ami, et nous avons la réponse de ce dernier. Elle est écrite à Londres, et datée du 20 octobre 1735. Le début en est grave et triste, sans trahir cette véhémence de douleur qui suit un malheur imprévu. James prend à sa charge les frais occasionnés par la maladie et la mort de son frère, et règle le partage à faire, entre deux cousins, du pauvre héritage laissé par John. Le poète est retourné à Eastbury et n'en est revenu que depuis peu de temps.

Le commencement de l'année 1736 vit paraître les dernières parties de € La Liberté » '. Le poème ainsi complété est dédié à Frédéric, prince de Galles, que Thomson remercie de la bienveillante condescension et de la générosité avec lesquelles il a daigné prendre l'œuvre sous sa protection. Les termes de cette dédicace paraissent très sobres si nous nous rappelons ceux qui célébraient, en tête des « Saisons», les vertus de personnages moins haut placés. Faut-il supposer que Thomson éprouvât quelque honte à flatter un si indigne patron? Sans doute Frédéric était un triste sire. Robert Walpole, en dépit de sa sceptique indulgence, ne pouvait parler de lui sans un torrent d'invectives *. S'il se posait en patriote et en patron des lettres, c'est parce que ces rôles le mettaient en contraste et en conflit avec le père qu'il haïssait. Tout cela est vrai, mais assurément Thomson n'était pas à ce moment plus clairvoyant que les nombreux t patriotes » à qui Bolingbroke montrait en Frédéric un héros de vertu et l'espoir de l'Angleterre. Le poète était sincèrement et honnêtement reconnaissant de l'intérêt affable que Frédéric lui témoignait. Ces rapports de bienveillance et

1. Britain, bcing the Fourth Part ot Liberty y a Poem by Mr. Thomson, London, Millar, 1736.

Tke Prospect, being Ihe Fiflh Part of Liberty, a Poem by Mr. Thomson, London, Millar, 1736.

Woodfall avait achevé d'imprimer le 13 janvier et le 29 janvier 173^.

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