CHAPITRE VI
TIIOMSON EN ECOSSE. — THOMSON A l'éTRANGER
Cette lettre à Paterson que nous avons déjà plusieurs fois mentionnée, cette longue lettre toute enjouée et pleine d*un bavardage de bonne humeur, Thomson l'écrivait au lendemain du jour où il venait de recevoir, comme aurait dit Voltaire, une nouvelle taloche de la fortune*. Le récit de sa mésaventure y tient beaucoup moins de place que le souci de son jardin.
Son ami Lyttelton était depuis quelque temps en complète disgrâce auprès du prince de Galles *. Celui-ci avait d'abord continué à payer au protégé de son ancien secrétaire la pension qu'il lui avait allouée. La dédicace que Thomson lui avait faite en 4745 de son « Tancrède » a pu contribuer à prolonger la générosité du royal personnage. Mais on ne pou-
i. LeUre à M. Thiériot, l*' sept. 1733.
2. Leurs relations s*étaient refroidies depuis la chute de Walpole en 1744. Us avaient adopté des partis différents dans la lutte d'influences qui divisait le cabinet formé sons la présidence de l'incapable Wilmington OeSpenaer Compton auquel avait été dédié V « Hiver »). Quand enfin Pelham Teut complètement emporté sur Carteret, et que celui-ci se fut vu forcé de quitter les sceaux malgré Tappui du roi et celui du prince, Lyttelton entra dans la • Broad Bottom administration », et Frédéric lui retira son titre de secrétaire.
vait s'attendre à voir durer longtemps cette libéralité chez un prince que l'amour désintéressé des lettres n'avait jamais inspiré, et que tourmentaient sans cesse des besoins d'argent*. Il eût au moins fallu faire un choix entre son amitié et celle de Lyttelton. Ni Thomson, ni West, ni même Mallet ne songèrent à pareille lâcheté. L'orage éclata donc; tous trois furent frappés, en un même jour de la fin de 1747 ou du commencement de 1748, et Thomson se trouva rayé de la liste des pensions du prince de Galles ".
Notre poète se consola en « creusant de nouveau cette mine « d'inépuisables trésors que nous portons en nous, que ne peut « détruire la rouille du temps, et que les voleurs ne sauraient « violer ni piller* )> ; il se remit au travail. Depuis 1745, aucune œuvre nouvelle n'avait été par lui produite. Il avait seulement publié, en mai 1746, une nouvelle édition des « Saisons », la dernière qu'il lui ait été permis de revoir et de retoucher*.
1. On sait que ce fui UDe des causes les plus actives du désaccord entre le prince hérilier et le peu libéral George II. Le fils se plaignait amèrement de la lèsinerie du père. Dès 1734, il avait songé à exposer au Parlement ses griefs. En 1737, ses amis appuient une notion de Pulteney tendant à prier le roi d'élever la part faite au prince de Galles sur la liste civile, et de la porter de 60 à 100 000 livres. C'est k partir de ce moment que l'aversion de George pour son fils devint invincible.
2. Le prince semble avoir eu quelque honte de cette misérable façon d'atteindre Lyttelton dans la personne de ses amis. Il laissa entendre que peut-être rendrait-il un jour au poète avec intérêt ce qu'il lui reprenait. Ce n'était qu'une hypocrisie de plus, et Thomson ne s'y trompait pas. (I Tet I hâve hopes given me of having it restored with interest some time or other. Oh, that « some time or other » is a great deceiver! » (Lettre à Paterson.)
On voit, en tout cas, combien est inexacte l'assertion de Phillimore et de nombreux biographes qui font coïncider la perte de la pension avec la rupture entre Lyttelton et Frederick.
3. u Thèse are the treasures dug from an inexhaustible mine in our own breasts, which, like those in the kingdom of heaven, the rust of time cannot corrupt, nor thieves break through and steal. I must learn to work this mine a litUe more, being struck o(T from a certain hundred pounds & year which you know Ihad.... » (Lettre à Paterson.)
4. Elle fut publiée par Millar, en un format in-12. Woodfall en imprima (9 mai 1476) 4 000 exemplaires. L'édition précédente avait été tirée, deux ans auparavant, au même nombre. On voit à ces réimpressions successives que la popularité du poème ne cessait de s'étendre et de s'affirmer.
Les modifications apportées à cette édition définitive ne sont pas très importantes. Le « Printemps • a 3 vers de plus qu'en 1744,1' « Été » en gagne 9, r « Automne » en perd 2, 1' « Hiver > et 1' « Hymne » conservent le même nombre. Mais à cou(> sûr c'est bien 1& pour nous le texte ne varietur des « Saisons ». Pendant longtemps cependant, à partir de l'édition publiée
AU commencement de 1748 il est prêt à donner au public une tragédie nouvelle et un important poème.
Le « Château d'Indolence t^ parut vers le mois de mai. Il y avait, au dire de l'auteur lui-même, quatorze ou quinze ans que l'œuvre était sur le métier*. Thomson s'était, au début, proposé de railler, dans quelques strophes légères, ses amis et lui-même d'une indolence qu'on lui reprochait et qu'il croyait aussi bien voir en eux. Mais peu à peu l'œuvre s'était développée au point de devenir le poème charmant que publiait Millar*. Les conditions dans lesquelles il avait été conçu devaient y assurer une place à maint détail de la vie du poète, à mainte allusion à son caractère et à ses habitudes. Thomson, en effet, y a élevé une galerie où plusieurs de ses amis et lui-même ont (comme il le dit) leur niche. Le premier qui soit décrit, parmi les hôtes du château, ce personnage d'aspect particulièrement grave, pensif, mais non pas triste, qui, en regardant les nuages, bâtissait mille systèmes glorieux, concevait mille grandes idées et les laissait fuir avec les nuées sans laisser plus de traces que celles-ci, c'était Paterson '. Le taciturne et mélancolique promeneur de la strophe suivante est Armstrong *. Le misérable dont la rudesse et la saleté déshonoraient le château, c'est, dit-on, un certain solitaire excentrique du nom de Welby •, que, du reste, nous ne voyons nulle part figurer parmi les familiers de Thomson. John Forbes est cet adolescent joyeux que le hasard amène un jour dans les salles enchantées, et dont la bruyante et commu- Dicative gaîté dissipe en partie le charme qui pèse sur les prisonniers *. Cet autre dont le sentiment aiguisé savait recon-
par Murdoch et MHlar en 4*762, les éditions successives reproduisirent le texte de 1744, jusqu'à ce que Mr. Bolton Corney eût signalé les divergences des deux éditions (The GentlemarCs Magazine^ 1845, t. I, p. 145).
D'israëli, Finfatigable curieux, avait déjà observé cette inadvertance des éditeurs modernes.
1. • Now that I am prating of myself, know that, after fourteen or fifteen years, the Castle of Indolence cornes abroad in a fortnight. It will certainly travel as far as Barbadoes. Tou hâve an apartment in it as a night pensioner; which, you may remember, I fitted up for you during our delightful party at North Haw ».... (Lettre à Paterson, avril 1748.)
2. En un format in-4. La même année parut une 2* édit. de format in-8.
3. The Caslle of Indolence, canto I, strophes lvii, lviii, lix.