JA» B LÀ PALM
Si§
-rrr Tu 0 s fait de Jeséfdiine une amie ; en agissant ainsi, tui'as mise à sa place. Ce n’est pas une domestique, m’as, tu dit; c’est vrai : elle a reçu une bonne éducation, elle a les manières, les connaissances, le ton d’une femme de bonne compagnie. Je me suis donc conduit sur ta parole avec elle comme avec une femme du monde, et si je lu ai baisé la main l’autre jour, tu me verras toi-méme la lui baiser souvent ainsi ; c’est un usage de pure politesse en France : c’est même une telle marque d’inditférence, que, dans les sociétés où cet usage s’est conservé, on ne reconnaît l’amant de la maîtresse de la maison qu’au refus qu’on lui fait de cette faveur trop banale pour lui. j Landon, répondit Jane, abolissons ici cet usage.
— Tu serais jalouse ?... s’écria Horace avec surprise.
A déchirer une rivale ! répliqua Jane.
— Veux-tu que je t’apprenne à Urer le pistolet ? demanda Horace en riant.
— Comment tout ne se calmeraU-il pas en ta présence? dit-elle en l’embrassant ; je veux te croire, je veux croire tes regards, tes paroles, ton sourire !...
Elle joua de la harpe et déploya tout son génie.
— Oh ! non 1 s’écria-4-«lie, non, personne ne te eharmem comme moi 1... je l’espère, du moins! ajouta 't'allé en revenant à lui, et tu ne seras jamais si bien aimé !
Tout s'était dissipé : son inquiétude en présence de Landon ressemblait à ces brouillards qui se forment au lever du soleil, disparaissent quand il brille et reviennent à son coucher. Horace lui frappa doucement sur l’épaute et lui dit :
— Mon ange, nous avons été bien malheureux pour avoir cru aux apparences... Confie-toi donc, je t’en prie, au cœur de ton Horace, qui est à toi seule et tout à toi.
Ce n’était pas encore assez pour Jane des paroles «i douces, si flatteuses, prononcées ayec tant d'amour par
Landon : la passion qui la doHÜnait est la seule qui soit si exigeante ; Jeanne pensa à renvoyer Eugénie. Quelques jours après elle prit soin de se trouver seiile avec elle au salon.
— Ma chère enfant, lui dit-elle après plusieurs propos insigniGanls, toutes réflexions faites, nous ne vous emmènerons pas en Écosse, nous ne vous ferons pas quitter votre patrie.
— Je la quitterai volontiers, madame : j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire en entrant à votre service.
— Mais cela ne se peut plus aujourd’hui. Écoutez, Joséphine, vous aimez M. Landon!... et il n’est pas convenable que vous restiez avec nous ; je suis franche, voilà le véritable motif de ma résolution.
Eugénie, sentant ses larmes couler, ne put que répondre : — Ah I madame I...
— Voyons ! s’écria Jane, dites la vérité : l’aimez-vous T
— Oui, je l’aime 1 répondit Eugénie avec chaleur et en pleurant, oui I
— Eh bien, ma chère Joséphine, vous voyez bien qu’il est important pour vous de nous quitter, car vous savez combien je l’aime... vous seriez malheureuse !... et votre intention n’est pas de... Elle s’arrêta en regardant Eugénie.
— Eh quoi ! s’écria la duchesse, j’ai demandé si peu, va-t-on me le retirer?... Qu’on me laisse mourir en paix!... Oui, madame, je l'aime autant que vous!... Je sais que vous l’avez adoré la première; aussi me résignéje. Mais comment vous, vous si belle, si bonne, si grande, si généreuse, car vous l’emportez en tout sur moi... eh bien, comment avez -vous eu l’idée de priver une malheureuse créature de son seul plaisir, de son seul bien ?... Mais les grands n’ont pas le droit d’empêcher les pauvres de regarder le soleil ! Que vous ai-je fait? Croyez-
JANE LA PALE SSl
VOUS que je puisse vous enlever son cœur ? Comparezvous à moi et jugez... Me défendrez-vous de m’asseoir à la porte de votre palais?... non, vous ne le ferez pas, car vous savez bien qu’un de vos regards lui fait tout oublier. . . Vous voulez donc me tuer ? c’est me tuer, madame !... et vous vous croyez bonne I Oh I que suis-je donc moi ? car vous ne me connaissez pas... fasse le ciel que vous restiez toujours dans cette ignorance 1... et je prends Dieu à témoin que jamais je ne troublerai volontairement votre bonheur !... Ayez pour moi la même bonté : soyez grande, généreuse seulement comme moi... Enfin j’ai un enfant... ne tuez pas sa mère 1...
Jane resta stupéfaite à ce torrent de prières prononcées de l’accent le plus touchant, le plus suppliant, par une rivale qu’elle ne pouvait s’empêcher de trouver redoutable.
— Pauvre enfant 1... s’écria-l-elle, je frémis... Oui, je suis bonne... mais comment comptez- vous supporter un tel spectacle ?... je vous donne la mort.
— Oh ! dit Eugénie avec un sombre courage, ceci est mon affaire ! Vous n’aurez pas à compter mes larmes, qui ne couleront point devant vous, et je vous jure que jamais je n’attenterai à votre bien... Il est sacré pour moi... si, ajouta-t-elle, vous me laissez ici, près de vous, près de lui...
— Je suis confondue, répondit Jane; vous parlez comme si vous pouviez détruire mon bonheur...
— Ah 1 madame I ré’pliqua Eugénie avec vivacité, je n’ai pas dit cela.
Jane mit ses deux mains devant son front et dit :
— Il me vient trop de pensées, elles m’étouffent ! cessons cet entretien qui me tue : nous le reprendrons une autre fois...
Eugénie sortit, elle était suffoquée. Jane, restée seule,
liiNB LA PALE
frémit «o penaairt au feu, à l’énergie, à l’aoiomr {déployés par Eugénie dans cette scène si cruelle pour toutes deux. «T- Cette fille-là, se dit-elle, finira tôt ou tard par être aimée... je perdrai Horace. Elle tomba dans une méian* «die profonde et y resta plongée pendant assez long-r temps. Dès lors une sourde et profonde terreur régna dans i‘ime de Jane comme die régnait dans celle d’Eugénie et de Landon, et ces trois êtres dont les sentiments étaient si purs, si généreux, commencèrent à éprouver les tortu» Tes que devait entraîner la situation fausse et étrange dans laquelle ils se trouvaient jetés. Leurs gestes, leurs regards, leurs moindres paroles, tout en eux respira l’a-r roertume et la défiance. Ce fut alors que le duc aperçut toute l’étendue de sa faute. Jusqu’à ce jour la passion l’avait aveuglé, le danger dp sa position ennoblissait à ses yeux le crime irréparable que l’amour lui avait fait commettre, mais dès Jors il comprit que sa vie n’était pas seule de l’pnjeu danp le premier moment il voulut tout déclarer à Jane. Celle^i parla la première. Toujours minée par mae jalousie qui faisait taire sa bonté, elle avait calculé qu^Uoraee swrl pouvait renvoyer Eugénie.
Un matin donc, après toutes les caresses dont elle accablait Landon toutes les fois qu^elie voulait obtenir de lui quelque chose, elle lui dit ;
— Horace^ j’ai une grâce à tp demander...
— Je m’en doutais! répondit-il en riant,.
— Méchant 1 .cocwua il se mo<]pifi ! Abnnp, écoultez^inoi et ne badinez pas ; c’est la chose la plus sérieuse quj sp soit jamais ag.itée enlretuuu». Jl se mit à ge»ou¥, *t {badinant avec une cro** mm que Jane portait toujours depuis une des preunèaes et des plus touchantes scène# de son amour, il la regarda avec attention.
— Mon mni, Joséphine f aime...
JTANE LA PALE
— Toujours Joséphine ! s’écria Landon en lui lançant un regard où la terreur étouffait tout anaour.
' — Oui, toujours, dit Jane» Mais, reprit-elle, je ne veux pas compromettre mon amour l... Elle t’aime, te dis-je 1 je le sais. - «
— Comment cela? ■ ■ .
— Elle me l’a avoué.
— Eh bien?
— Elle m’a suppliée de la laisser ici, j’y ai consenti; mais elle me tue avec son amour ! Use donc de ton auto-
rité do maître, congédie-la !... que demain je ne la voie plus entre toi et moi, ou je meurs de douleur..,
— La renvoyer!... s’écria Landon épouvanté; mais Joséphine n’est pas une domestique, et-sa fortune...
— Nous lui donnerons tout l’or qu’elle voudrai... qu’elle prenne tout ce que tu possèdes, tout, mais qu’elle me laisse respirer en liberté l’air que respire mon Horace, que je puisse te voir à mon aise 1 Elle m’assassine avec son amour !... Elle t’adore, elle m’effrayei
Landon frbnça les sourcils. Jane ne lui avait jamais vu cette expression de colère : elle resta immobile, le regarda fixement et attendit avec une horrible anxiété.
— Jane, dit-il en baissant la voix, Joséphine doit rester avec nous toujours!... Tu es par trop jalouse !... et cependant tu as mon amour. Deux larmes sillonnèrent ses joues. — Eugénie resterai... ajouta-t-il d’un air sombre.
— Que dis-tu ?
— Joséphine resterai répéta-t-il en rougissant.
— Tu l’aimes! s’écria Jane, et elle tomba privée do sentiment.
A c»tte vue Landon se sentit défaillir : il appela Eugénie, et ensemble ils aidèrent l’infortunée à reprendre ses «ens. Elle jeta un cri en voyant la duchessé et fit >•
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geste pour l’étoigfler ; Eug^ie o^it. Les attentions, les soins de Landra, ne pureni caliper les impatiences et les tourmente que lane endura depuis ce moment, bien qq’Eugénie ne se montrât plus à ses ydax. Jamais elle ne fut plus douce, plus aimante, plus soumise; se résignant à son malheur, elle redoubla d’amour pour Horaçe ; elle semblait prévoir qu’on le lui arracherait, et elle s’attachait à lui comme un naufragé à un débris de spn navire. Elle ne le laissa plus sortir un instant de celle chambre où elle le charmait par ses discours et par son ehaut ; puis, comrao une magipieono, elle prit mille /ormes : tour à tour ^ie, folâtre, «utifle, exigeante, capricieuse, souveraine, bnmble, eHe essayait de toutes les séductions, de tous les sentiments, ras.semblait toutes les perfections, et après avoir épuisé les ressource^ de so» charmant caractère : Pensesrto à Joséphine ? /ai demapdait-elle
avec la timide soamis^n de l’amopr. l 4 andon lui prouya par sa constance et par son iyresse que son cteur , avait peine à supporter tant de bonbaur. 41ors Jaim, heureuse et s’étoimdissant de sa pnopire «fiiiyüé, déploya de nouveaux charmes, inventa de no^iyeaux plaisirs... EUenôt rassasié Landon a te véritable .amour connaissait la sa* tiété. Enfin la jalouse créature n’ayaH d’autre ambition que do ne pas laisser son biea-raimé le temps de pensaj à Eugénie. Cette longue ivj»sse /ut le iChant du .çygpo.
Après une semaine passée au milieu de ce voluptueux («niwrement, «» aoir, Jftue, Eugénie et Eaudop .se .trQuyè-
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JAî>'E PA PALE
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rent réunis pqur la première fois depuis Ip jour pù Jp défiance les avait divisés. Ils étaient tous trois dans Ip salon, assis devant le feu. Jane avait retrouvé .satranquil. lité; sa belle fiîrure était calme. Comme sa conduite, ses discours, ses manières, ses longues exta.sos, et môme les talents extraordinaires qu’elle déploya sur la harpe pendant les huit jours qui s’étaient écoulés, avaient autant participé de l’amour que de la folie, Landon adqiirait 6n silence la paix qui régnait dans cette âme de feu agitée s| violemment naguère par l’amour et par la jalousie. Eugénie avait su par Landon l’état d’irpitation dans lequel .lane avait vécu, et alors la duchesse avait décidé de n© plus habiter la maison de Jane. Landon et Eugénie jetèrent un regard d’intelligence pour se féliciter du changement qui s’était opéré si promptement daps son cœur. En effet, Chlora voyait Eugénie sans frémip. Le malheur voulut que ce regard fût surpris par Chlora. Elle se leva brusquement, et éclatant tout à coup :
— Démon, dit-elle à Eugénie, tu yeq^ ma mort!
A ce cri Eugénie frisson, na, et, se levant à son tour, elle répondit d’une voix douce :
— Madame, je pe sais si ce sa,cririce n’ayai)cei;a pa^ pour moi le terme fatal déjà si rapp/odié 1... Qpi, dit • elle à Landon en se retournant vers lui à un geste qu’il Et, je ferai cette dernière offrande au bonheur de mon bien-aimé... Oui, madame, mais écputcz-moi bien... vais quitter votre maison, oui, je l’abandonne!... vous ne me verrez plus, et votre bonheur restera sans mélange.
Jane tomba aux gopou-x de Joséphm©, et, l’intertompant, elle s’écria :
— Tu es un ange sous la forme d’upe femme.
— Ohl vous ne savez pas tout! reprit Eugénie pp faisant uu geste pour lui imposer sUence ; si je .ypus
JAMÜ LA l’ALE
laisse en paix, vous ne me contrarierez plus. Ainsi, en quelque lieu que vous alliez, vous me souffrirez dans le voisinage, moi et mon fils... vous ne nous refuserez pas la vue de notre soleil... Écoutez : je serai comme une âme... j’errerai autour de votre maison, épiant, guettant Horace à son passage; vous ne me verrez pas... je ne troublerai point vos joies et je serai semblable à ces figures qu’on voit dans les nuages; elles paraissent et soudain s’éclipsent... Suis-je trop exigeante?...
— Joséphine, répondit Jane en sanglotant, tu vaux mieux que moi, mais aussi tu n’as pas goûté le bonheur d’être à lui.
Eugénie regarda tour à tour Jarte et Landon avec un triste sourire.
— Tu es un dieu sauveur! poursuivit Jane, mais achève ton sacrifice...
Elle se leva brusquement.
— Pars ce soir, car j’ai peur que l’enfer ne souffle sur mon bonheur et ne le fasse évanouir 1 la mort est là peutêtre!... que sais-je? Accomplis ton dessein avec courage, et tu seras sublime, mille fois plus grande, plus belle que la pauvre Jane!... Pars, pars!... s’écria-t-elle avec une nouvelle force, et son insistance avait quelque chose de féroce.
Eugénie regardait Landon à travers ses larmes, et la malheureuse ne voyait plus rien.
— Et pourquoi donc partirait-elle?... s’écria une femme qui ouvrit tout à coup les portes du salon.
Ce cri répandit l’épouvante.
— Oh 1 voici un spectre que j’ai vu cette nuit ! dit Jane en tombant sur son divan. Eugénie était stupéfaite, Landon lui-même resta immobile. Madame d’Arneuse, la tête haute, le visage irrité, l’œil étincelant, s’avanç<vlentemont vers eux. Elle aimait, comme on sait, à produira
de l’effet, et elle y réussissait rarement, à cause de la prétention qui perçait dans ses moindres gestes ; mais en ce moment le sentiment d’une injure à venger, la gravité des circonstances, tout concourut à donner à son air, à ses traits, à son entrée en scène, une dignité réelle. Elle apparut comme la tête de Méduse ; ayant entendu les dernières paroles de Jane, jalle éclata ainsi avec une violence que rien ne put arrêter :
— Pourquoi donc partir? Est-ce à elle, est-ce à ma fille à quitter cette maison, si elle appartient à M. le duc de Landon?...
Il V eut un moment de silence.
— Dans quel étal vous retrouvé-je, Eugénie?... êtesvous donc servante ici ?... Et vous, monsieur, vous, l’auteur de tous ses maux, l’auriez-vous souffert ? Pourquoi, malheureux, lui inspirâtes-vous de l’amour ? ce fut donc pour perdre d’un souffle sa jeunesse, sa beauté, son innocence? l’œil d’une mère a peine à la reconnaître... Vous avez violé ce qu’il y a de plus sacré parmi les hommes !... vous avez semé la mort sur votre passage : ma mère est mourante, monsieur... et moi, mon amour de mère m’a seul donné la force d’accourir jusqu’ici.
Elle s’avança brusquement vers Eugénie, qui, plongée dans une sorte de torpeur, s’abandonna aux caresses furieuses de sa mère. Madame d’Arneuse la serra vivement dans ses bras, et, la pressant d’une main sur son cœur, elle agita l’autre comme une prophétesse ; puis, trouvant quelques larmes, elle reprit d’un ton lamentable :
— Hélas 1 j’avais bien dit que cette union serait fatale !.. Ma pauvre Eugénie 1...
Puis, se tournant vers Landon, elle essaya de l'accabler par ces 'mots : — Monsieur, vous êtes un monstre!... et je rougis de vous parler plus longtemps I... Dans quel
JAiNB LA PALE
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moment voud a-t-on nomtné pair de France!... Teüez, voici vos lettres. ‘
Et elle jeta sur la table des papiers que personne n’avait aperçus.
— Votre cousin, ‘ le duc de V..., vous ayant vaiiiemeut cherché pour vous annoncer cette favefar royale j s’est enlin adressé à moi et m’a mis ainsi su^ vhs traces. Voilà comme on honore aujourd’hui la bassesse 1..;
— Luil s’écria Jane, lui! le plus noblCj le plus vertueux!...
Et Eugénie approuva cet éloge par un signe de tete déchirant. Mais madame d’Arncuse, ne laissant pas la parole à Jane, l’interrompant par un regard foudroyant.
— C’est à vous, madame ou mademoiselle, que je vais parler... Vous avez détruit par vos séductions le bonheur d’une famille, pour satisfaire une passion éphémère.
— Pauvre femme 1 dit Jane avec un mouvement de pitié qui fit frémir madame d’Arneuse.
— No savez-vous pas, continua cotte dernière encore plus eufiammée par cette marque do dédain, que ma fille était sa femme, sa femme légitime, à laquelle il avait juré foi et protection, amour et fidélité au pied des autels ? vous l’avez rendu le plus criminel de tous les hommes, vous avez appelé sur sa tète la vengeance des lois. Et en quel moment a-t-il abandonné inâ Clie ? quand elle allait le rendre père !
Madame d’Arncdsé, 'éplorée, toriiba Sur Uii faûtéuil ét se cacha le visage dans ses mains ; iuais éllô s6 releva soudain, et, désignant son gendre par un géslë tragique 1
Il mériterait l’échafaud 11., et nul de nous ilé l’y conduira ! Il savait bien, le malheureux, qu’il trahissait des âmes nobles qui sauraient taire son infamie l.ji — Sa femme 1 sa fëmme l répétait Jane avec une proibnde terteur.
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JANB LÀ PALE
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Elle regarda Eugériié..;
— Oh! madame !... et moi, moi, <Jue stiis-je donc!...
Madame d’Arneuse se souvint du Soürirè dè mépris que Jane lui avait adressé, et, se levant avec dignité :
— Ce que vous êtes, madaihe ? ai-je besoin de vous le dire?...
Et elle rendit à Jane le regard dédaigneux qu’èlle en avait reçu.
A ces mots Landon se réveilla, et, comme ces boulets qui, sur les champs de bataillej semblent morts, mais qui tout à coup se relèvent et renversent tout sur leur passage, il s’élança sur sa beîle-mère avec la force et les gestes de la folie, puis, grinçant des dents, écumaut de rage ;
— Veux-tu la tuer, furie ? n’as-tu pas assez do la fdle et de moi ?
La saisissant alors à travers le corps il l’enleva et l’emporta.
— Voulez-vous m’assassiner, parce que je dévoile vos crimes? s’écria-t-elle.
Landon, sans l’écouter, la transporta dans une chambre et l’y enferma.' Horace n’avait rien entendu jusqu’au moment où madame d’Arneuse prononça cette phrase si insultante pour Jane, et dont, grâce à son ignorance do nos mœurs, celle-ci comprit à peine le sens ; son réveil ‘ avait été terrible, car alors il avait Senti tout d’un coup l’étendue de son malheur. En rentrant dans le salon, il aperçut Jane assise d’un côté de la cheminée et Eugénie de l’autre. Elles étaient immobiles et n’osaient se regarder. Eugénie pleurait ; Jane avait les yeux secs et brûlants, son visage était pourpré. Landon voulut parler, il S8 tut ; il essaya de les intorroger par un regard, et ses yeux restèrent baissés vers la terre ; il était immobile, et les deux féiiimes n’osèl-ent lever les yfeux sur lui. Ils
étaient là tous trois comme des statues de marbre sur le socle d’une tombe.* Tout à coup Jane poussa un soupir^ et, se parlant à voix basse, elle dit :
— Oui, je suis une malheureuse I oh ! bien malheureuse. Six mois d’un tel bonheur devaient être payés bien cher. Âh I je suis frappée à mort. \
— Madame, lui dit Eugénie, fuyons, fuyons la France, ce soir même, et nous serons heureuses en quelque contrée lointaine où personne ne viendra nous ravir notre époux. No sommes-nous pas deux sœurs? ne l’aimonsnous pas de même.
Jane regarda fixement Eugénie; elle fil un pas, et, se mettant à genoux-:
— Madame, dit-elle avec l’accent que l’on met à une fervente prière, je vous demande pardon. Oh I accordezle-moi. Je vous connais maintenant tout entière. Gardez Horace, il est à vous. Moi, je suis frappée au cœur. Cette femme-là m’a tuée d’un regard.
Elle baisa la main d’Eugénie, qui, la relevant soudain, la pressa sur son cœur.
— C’est un legs que je le fais, dit Jane, car il était bien à moi. Je ne crois pas qu’une créature ait pu l’aimer avant moi, si ce n’est sa mère, et au moment où je te serre dans mes bras, ô ma sœur ! au moment où je te le donne, un instinct secret me dit qu’il m’aime.
— Cruelle, je ne le sais que trop 1 répondit Eugénie.
Alors elles se tournèrent ensemble vers Horace, et le
voyant chanceler, elles le soutinrent jusqu’au divan, où il perdit connaissance. En voyant la souffrance de cet être chéri, la source de leurs maux comme de leur bonheur, elles éprouvèrent de nouvelles peines qui éclipsèrent les autres, et, rivalisant de soin, elles retrouvèrent le courage de l’amour. Quand Horace eut repris ses sens, il aperçut Jane et Eugénie agenouillées devant lui, veillant
avec une égale sollicitude sur celui qu’elles aimaient du même amour, semblables enfin à ces deux âmes dont le Dante a dit :
Qnali colombe dal disto chiamatc Con l’ali aperle, e ferme, al dolce nido Volan par l’aër dal voler portatc.
A cet aspect, plus faible qu’elles, car il semble que dans certaines occasions la nature donne aux femmes un courage inouï, Landon fondit en larmes; mais tout à coup, songeant que son bonheur était détruit, que madame d’Arneuse leur avait ravi toute espérance, la rage sécha' ses pleurs, et, se levant avec impétuosité, il courut à la chambre où sa belle-mère était renfermée. Il s’avança lentement vers elle, et avec l’expression d’un froid désespoir :
— Sortez, madame, lui dit-il, sortez d’une maison où votre présence vient d’apporter le malheur et la mort. Votre âme sèche et froide ne comprendra jamais les maux que vous avez causés. Une fois en votre vie vous aurez produit de l’effet : vous avez assassiné une créature dont l’amour et les vertus imposaient silence aux douleurs de votre fille ; vous m’avez tué, et votre fille mourra. Elle mourra, madame, et elle ne sera pas heureuse, car rien ne l’attache plus sur cette terre.
Madame d’Arneuse, suffoquée par la colère, était immobile, et ses yeux attachés sur le duc de Landon sortaient "presque de- leur orbite, sa figure avait pris une teinte bleuâtre et ses traits se contractaient fortement ; à ce moment elle jeta un cri rauque, et d’une voix entrecoupée par la rage, elle s’écria :
— Ce discours est digne de votre immoralité, monsieur. Ainsi \ous rejetez sur moi la cause de vos crimes. C’est
3|S2 JANE LA PALJÎ
moi qui suis peut-ôtre l’auteur du projet honuéte que vous complotiez; et vous ne rougissez pas de l’infamie dP * votre conduite! Il vous plairait assez que ma fille mourût, monsieur, mais son attachement pour vous a sans doute cessé. Je n’ai pas le cœur aussi froid que vous le dites, ' monsieur, car en vous voyant j’ai cru que vous veniez à mes pieds implorer un pardon que je me sentais prête à vous accorder; mais... vous n’en êtes plus digne, et les tribunaux vont prononcer entre vous et moi. La justice vous dira combien de lois vous avez foulées aux pieds.
Landon, lui lançant un sourire de pitié et de dédain, marcha vers la porte et l’ouvrit. Madame d’Arneuse se leva avec toute la dignité qu’elle pouvait avoir, et sortit en .s’écriant :
— O ma fille I à quel homme t’ai-je livrée?
Le lendemain, Jane ne se leva point ; elle se plaignait d’une faiblesse générale. Pendant les jours suivants le jnal augmenta avec une effrayante rapidité; Land, on et Eugénie restèrent constamment à son chpyet. Tout à ooup, regardant la figure altérée de Landon ;
— Eugénie, dit-elle, voilà donp ce regard qui no^s a perdues 1...
Le duc de Landon appè^P dos médécins, il en vint plusieurs ; ils examinèrent phlora, discutèrent pendant longtemps, tâtèrent le pouls de la mplad.e, et, après une longue consultation, ils se retirèrent. L’un d’enx fut chargé -de remplir une douloureuse mission auprès de Lan.dpn :
— Monsieur, lui dit-il. n’appejej^ p),us de médecins ,et i donnez à madarpe tout ce qulplle demanderav
Un matin, sir Charles C... et Qécile, arrivés depuis Ig veille à Tours, entrèrent Imusquement ,dans la. chambre de Jane, où Landon les introduisit, daps l’espoir que le saisissement et la joie anaèneraient ,unç crise favorable. Jane leur spurit. Elle ét^t dans sop lit, jes mains
J WK r.A PALE
sa croix noire était suspendue à Son cou. Lo tableau d’Atala p’oiTre qu’une imparfaite image de sa pose et de beauté. Ses deux lèvres, déjà blanches, étaient entr’ouvertps, -ses cheveux noirs encadraient le contour dq sa pâle figure, et ses yeux n’étaient- point fermés, son àra,e semblait y trouver un dernier asile ; ils scintillaient comme des étoiles à travers ses longs cils, et elle souriait. Selon ses désirs, on l’avait entourée des (leurs les plus fraîches et les plus odorantes. Landon, pâle, abattu, les cheveux en désordre, l’air égaré, était immobile au chevet de sa bien-aimée : leurs mains se joignaient, et, sans parler, ils s’entendaient des yeux. Eugénie, sombre et silencieuse, épiait les ordres que donnait son époux, et, avec une merveilleuse dextérité, elle servait les désirs de sa rivale et d’Horace. Bientôt le jour devint trop vif pour Jane, et la lumière douce qui passe à travers la mousseline répandit sur cotte scène un jour mystérieux. Tout à coup le visage de Jane la Pâle devint radieux ; on eût dit qu’elle conversait avec les anges : ses regards ne furent alors ni troublés ni effrayants comme ceux des malades qui meurent dans le délire. Elle fut gracieuse et belle jusqu’à son dernier soupir.
— Là-haut, dit-elle, nous nous aimerons toujours, et j’espère que nos âmes seront exemptes de cette horrible jalousie qui me tue... Ne me plaignez^ pas... j’ai été bien heureuse.
Là, ses yeux se ternirent, la pâleur de son visage no jeta plus que l’éclat du marbre.
— Où est-il ? demanda-t-elle .
— Jane, me voici ! je presse tes mains, je te regarde...
— Et je ne te vois plus!...
Deux larmes roulèrent sur ses joues. Elle saisit les mains de Landon, les mit sur sa poitrine par un mouvement d’une horfible lenteur, .eit, quand. pJLle les sentit, elle
les serra fortement sur son cœur ; puis sa respiration devint embarrassée, ellft^serra encore les mains d’Horace comme pour l’entraîner avec elle, et, tournant la tête vers lui, elle expira. Au mouvement que fit sa belle tôte, Horace, Eugénie, Cécile et sir Charles C... tombèrent à genoux ; Horace seul ne se releva point.