SS
VOUS demande pardon, ma bonne Joséphine, ce n’est pas votre Leduc qui arrive, c’est bien mon Horace !...
Eugénie frémit de son imprudence. Quel mouvement elles répandirent toutes deux dans la maison 1 avec quelle promptitude elles donnèrent à tout un air de fête 1 Jane voulut, à prix d’or, avoir des fleurs, et défendit qu’on laissât un seul flocon de neige dans la cour. D’abord elle ne s’aperçut pas qu’Eugénie était plus ingénieuse qu’elle, qu’elle la surpassait en activité. Elle se crut bien secondée, et s’en applaudit sans le remarquer autrement. N’avait-elle pas dit à Eugénie, un moment avant de recevoir la lettre de Landon :
— Joséphine, vous êtes vraiment ma sœur !...
La pauvre duchesse aida sa rivale à quitter ses vêtements de deuil et à faire une toilette brillante, quoique simple. Aider sa rivale à paraître plus belle!... Eugénie avait une âme trop élevée pour sentir cette atteinte mesquine; elle se réservait pour de plus nobles souffrances. Quand Jane fut habillée, Eugénie lui dit ;
— Ma chère, voulez-vous que je quitte mes rubans noirs?... cela vous attristerait...
— Je n’osais pas vous le demander, ma chère- belle; mais si vous m’offrez vous-même ce sacrifice, j’accepte...
— J’y vais, dit Eugénie avec émotion.
La duchesse alla se faire habiller par Rosalie, et Dieu sait si jamais celle-ci s’était donné plus de mal pour rendre sa maîtresse séduisante 1... Ce moment était bien solennel pour Eugénie. Heureusement l’agitation de Jane l’empêcha de remarquer celle de sa favorite. Elles apprêtèrent ensemble le festin, et disposèrent la table et le service au milieu d’un salon secret que Jane avait consacré uniquement aux repas d’amour. Là, tout était simple : les porcelaines, les cristaux, les bougies, les flambeaux, les fleurs, no flattaient que les sens et non la vanité. Jo-
sëphine seule, élégamment vêtue, devait y pénétrer pour servir les amants. Auprès du divan sur lequel s’asseyaient les deux convives était une harpe. Jane voulait, au moindre désir de son époux chéri, pouvoir l’enivrer de ses chants. Dans cette retraite, le luxe ne fatiguait point les regards : l’amour seul, un amour sans art comme sans fadeur, présidait dans les moindres dispositions faites par les deux rivales. La journéeieur parut bien longue. Eugénie eut soin de mettre son enfant sur 1e passage d’Horace, désirant que ce fût le premier objet qui frappât les regards de son mari.'
On entendit bientôt le roulement d’une voiture : Rosalie était à sa fenêtre, Nikel à la porte; Eugénie tâchait de se contenir et tressaillait au moindre bruit. Jane s’était précipitée hors du salon. Tous les acteurs de cette scène étaient agités diversement à la vérité, mais aucun n’était indifférent. Jane fut saisie à l’entrée de |a maison par Landon, qui s’écriait : Diable d’enfant I j'ai manqué l’écraser... Il embrassa sa bien-aimée, appela Nikel, qui emporta Eugène. Landon ne l’avait seulement pas regardé. 11 serra Jane dans ses bras avec transport, et, sans dire un mot, il la ramena dans la salle qu’on avait préparée pour le recevoir. Tous deux s’assirent sur le divan qui se trouvait placé devant la table, au-dessus de laquelle un lustre était suspendu, et Jane, pressant les , mains de Landon entre les siennes et contemplant son mari avec ivresse, s’écria :
— Te voilà donc, mon chéri I te voilà pour toujours 1 plus de séparation !
— Non, oh ! non, répondit Landon avec l’accent du bonheur, et dans quelques jours nous partirons pour l’Écosse.
— Chéri, j’ai écrit à sir Charles et à Cécile de venir nous chwcher, . •
JANK LA PALE
— Tu as bien fait ; mais ne parlons pas, laisse-moi te regarder en silence! longtemps... toujours...
Tout à coup Landon s’arrêta, comme surpris désagréablement, et prêta l’oreille.
— * On pleure ici ! dit-il.
Es-tu fou ? répondit Jane en riant : qui peut plou-^ rer ici quand tu arrives? Tu rêves, mon bion-aimé.
— On pleure, répéta Landon.
C’est Joséphine qui broie du sucre.
— Quelle est cette Joséphine ?
— .Ma femme de chambre, mon chéri, un ange que j’ai rencontré par bonheur, c’est-à-dire, elle est venue se présenter... Je lui ai donné l’intendance de la maison, et c’est elle qui désormais nous servira. Les amants deyraient tous avoir quelqu’un chargé de penser pour eux.*. Mais, Horace, c’est une amie.
— Et quelle est celte femme?
G’est la veuve d’un soldat; elle a été trompée, aban* donnée; l’enfant que tu tenais est à elle... Mais, mon amour, de quoi t’occopes-tu ? n’es -tu pas auprès de moi?.. Elle l’embrassa, et, le regardant avec une sorte de piété :
— Que je suis heureuse!... Un mois^ un grand mois d’absence! As-tu le courage d’avoir faim, toi? veux-tu dîner?...
Elle sonna. Au bout de quelques minutes, Nike! se présenta. : .
— Nikel, toujours Nikel L., Oà est donc madame Leduc?... demanda Jane en laissant échajq>er un petit geste d’humeur qui contrasttût d’une manière piquante avec le conicniement dont était «ttipreinle toute «a personne.
Madame Leduc s’esl brûlée le doigt, elle va venir...
— Quelle est cette madame Leduc? demaada Horace, qui s’inquiétait de tout.
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’ — Madame Leduc est Joséphine, Joséphine est madame Leduc!... Oh! mon Dieu, mon ange-, (fue le bonheur te rendbéte!...
Et Jane se jeta au cou de Landon et raccabift dé dares-* ses, où se noya l’an.xiété du jeune homme»
Madame Leduc se faisant attendre/ les deux amant® restèrent absorbés dans la contemplation l’un de l’autre, ne pouvant satisfaire leur® âtntîs , longtemps privées d’un pareil bonheur. Silencieux et ravis, ils avaient enlacé leurs mains, l’ivresse du bonheur brillait daais leurs yeux... une douce extase les enlevait à la terre... Eugénie entre, arrive jusqu’à la table, y pose en tremblant les mets qu’elle apportait; tout à coup, en voyant des mains blanches, des manches do velours, Landon lève la tète, il voit sa femme I.,. la ducfaessCj quL les yeux baissés, n’osait regarder son mari !... Landon ne put que se pencher sur le dos du divan, et demeura comme anéanti. Jane, à- cet aspect, se leva tout éperdue, posa sa main sur le cœur do son ami, et en sentant s’éteindre les- battements ^ — Il se meurt !' s'écria-t-elle d’une voix dont l’acceait déchirant fit pàüp Eugénie. Cette dernière, dont le li-ouble ne fut pas remarqué, sortit comme pour chercher des secours. Landon restait toujours sans mouvement et sans vie, ses yeux- étaient fermés, et Jane, incapable de faire un mouvement ni d’avoir une pensée, le regardait d’un œil étincelant et fiévreux... Elle n’aurait pu crier, et elle respiratt àipeino : on eùt^dit qu’elle voulait par la paissance de son regard rappeler Landon à la vie/ Mais bientôt elle sentit le cœur reprendre ses pulsations un moment suspendues, elle tressaillit, et, muette, attentive comme l’est une mère près do son enfant malade, elle vit enfin Horace ouvrir lentement les yeux, mais eo no fut pas pour chercher ceux de son amie. Il ne songeait encore qu’à la visien qui l’avait épouvanté, et d’un œil inquiet il parciOurail' tous
les coins de la salle. Son air était égaré, son geste menaçant, et Jane effrayée l’épiait avec terreur.
— Tu ne vois donc pas ta pauvre créature?... dit-elle en adoucissant sa voix si douce.
Tandon, à ces mots, recouvra un peu de calme; il regarda sa bien-aimée, la serra dans ses bras comme pour protester que rien ne pourrait le séparer d’elle, et lui dit d’un ton assez tranquille ou plutôt morne :
— Je ne sais quelle convulsion m’a assailli le cœur... Le bonheur, mon amour, est bien près de la douleur!...
Jane le regardait toujours avec anxiété, mais elle se rassura à mesure que Tandon reprit ses sens.
— Comment te trouves-tu ?
— Tout à fait bien...
11 s’arrêta... Eugénie était là, et il semblait craindre de parler devant elle.
— Eh bien !... reprit Jane.
— Je suis mieux, mon ange...
Ce dernier mot fut prononcé à voix basse. Enfin Tandon revint tout à fait à lui, en réfléchissant qu’Eugénie, si elle eût voulu le perdre, n’eût pas attendu jusqu’à cette heure, et alors son visage contracta l’expression d’une gaieté nerveuse, comme celle de l’homme qui veut faire bonne contenance devant le danger; mais Jane redevint trop joyeuse pour s’apercevoir de la contrainte qui régnait dans les manières de Tandon. Eugénie reparut pour les servir; elle ne leva pas les yeux sur Horace; elle n’en avait pas la force : il lui semblait que si son regard eût rencontré celui de son mari, elle serait tombée morte. Tandon l’examinait sans rien comprendre à sa conduite : tant qu’Eugénie était là, le silence régnait.
— Comme tu regardes Joséphine? dit Jane.
— C’est qu’elle est fort jolie I répondit Tandon.
' Ta duchesse faillit s évanouir en entendant cette voix
JANB LA PALS
aimée, mais ^le voulut demeurer daaâ la aalia. L'heupe des supplices avait sonné pour les deux époux : 1 apparition d’Eugénie était comme la foudre tombant sur la meule que le laboureur a élevée avec un soin avare, ejt qui consume tout en une, seconde. La duchesse épia un moment où Landon ne la voyait pas et le regarda. Elle frémit des angoisses qu^il devait éprouver &t le plaignit. Elle sentit aussi son amour croître et grandir au point de souhaiter de mourir pour qu' il fût heureux sans mélange. Puis, en le voyant près de sa rivale, une pensée involon» taire et rapide comme un éclair passa dans son éme.-^ Si lane mourait I... Elle se hâta de sortir; la réflexion vint bientôt : — - Si elle mourait, ne mourrait-il pas aussi... lui/... Non, non, se dit-elle, j’ai tout le bonheur que je puisse avoir!... quel bcmheurl... Elle pleura. Landon, tout brûlant et en proie à une fièvre horrible, se réfugia avec Jane dans cette chambre, tabernacle de son bonsr beur : là il se trouva en sûreté, ü ne voyait pas Eugénie. Les caresses de Jane le tran^ortèrent, loin de toutes pensées, dans un cercle étouffant de joie et de -volupté.
— Je voudrais, disait-il, consunier toute ma vie ce soir, je voudrais que mon âme, .échappée pgr tous mes pores, allât s’ensevelir dans -ton sein. Ne ^cempresnant pas la réalité de ces paroles, Jane remercia son Men-aimé par un sourire... Landon était comme un bo^uime qui, ayant acquis le pouvoir et la richesse au prk de son Ame, voit approcher l’heure à laquelle Ip démon viendra le réclamer comme sa proie : en présence de la mort, il voudrait -rassembler toutes les jouissances la terre et les étreindre toutes à la fois. Le lendemain Jane s’échappa de cette chambre après avoir furtivement embrassé son mari, et vint ensuite le réveiller en tei apportant son fils.
— Tiens, non ange, Itû dit-elle, peut-on voir une jflus
JANB LA PALB
jolie petite créature?... Je suis jalouse de Joséphine ; est-elle heureuse d’avoir un si bel enfant 1...
Elle avait mis l’enfant sur le lit, et Eugène, comme par instinct, tendit les bras à son père. C’était son filsl et cependant les caresses qu’il lui prodigua étaient mêlées de souffrance. Celte souffrance horrible, qui tarissait jusqu’aux joies de la paternité, décida du sort de Landon. Au milieu de la journée, quoique Eugénie respectât la douleur de son mari au point de ne pas se montrer à lui, Horace dit à Nikel de ne laisser monter personne dans la chambre où il se rendit; mais la duchesse, qui épiait tous ses mouvements, l’y suivit. Elle connaissait trop bien l’âme d’Horace pour n’avoir pas deviné son projet. Elle demanda à entrer, il refusa; elle ordonna d’un ton impé- .rieux, il serra ses armes et lui ouvrit. Eugénie s’a|)procha lentement de lui, et durant un moment elle le contempla avec une morne douleur.
— Eugénie, dit-il, mon cœur jn’en dira mille fois plus que tous vos reproches ; votre seule présence est une torture pour moi.
— Une torture 1 répéta Eugénie. «
— Oui, je sais que je vous ai ravi votre repos, votre bonheur, votre jeunesse... Âhl Eugénie 1
— Monsieur, dit la duchesse en réprimant toutes ses sensations pénibles, je ne suis plus Eugénie pour vous, je ne suis plus môme votre femme, regardez-moi comme morte... morte, entendez-vous 1... Vous vouliez vous tuer 1...
Il fit un geste de dénégation ; elle montra l’endroit où il avait caché les pistolets.
— ;.Est-ce du fond de votre cercueil que vous nous direz adieu?... Vivez, je le veux; votre vio est à moi... Vous resterez l’époux de Jane, dit-elle en élevant la voix; Eugénie peut-elle balancer dans votre âme uae si belle
créature!... Eugénie vous donna-t-elle jamais, en jetant tout son cœur dans le vôtre , un seul des ravissements que vous cause l’aspect de Jane?... Elle est digne de votre amour ; je ne suis rien, rien pour vous, dit-elle avec un accent de rage, mais vous m’accorderez, j’espère, pour toute grâce, de vivre à l’ombre de votre bonheur, de me consumer en silence : j’ai assez de force dans l’âme pour mourir ainsi... Je vous^^nerai peut-être... Ne vous contraignez pas, donnez carrière à votre amour... cela me tuera plus tôt! Vous n’aurez pas la barbarie de repousser votre enfant de votre sein paternel, c’est votre aîné, votre héritier... vous serez son père !... A ces mots elle alla chercher les pistolets et les garda. — Quant à cette lettre, dit-elle, que vous écriviez, déchirons -la... Elle la déchira... — Retournez auprès de votre femme, rendezla heureuse, et... si l’on pleure dans la chambre voisine, ne vous en inquiétez pas. Aujourd’hui, monsieur, je réclame de vous le douaire dont je vous parlais dans la lettre que je vous écrivis avant notre mariage : si vous retrouviez Chlora, disais-je, je serai votre amie... Elle pleura à chaudes larmes et tomba sur une chaise. Landon, se précipitant à ses pieds, essaya de lui prendre la main ; mais elle se leva brusquement, et, retirant sa main : — Monsieur, lui dit-elle, vous n’êtes pkis mon époux I une caresse de vous serait un affront!... Je vous aime, mais pour moi seule, comme je vivrai pour moi seule ; pour tout le resté je suis morte ; je n’ai plus de mère, plus de grand’mère, plus de fils, plus d’époux, je n’ai personne au monde!... Je puis agir comme il me plaira. Sachez d’abord que, maîtresse de vous, deux par ma conduite et par mes droits, j’entends rester ici I...
La duchesse était vraiment imposante. Horace, écrasé par cette force de volonté qu’il ne connaissait pas à Eugénie, n’osait lever les yeux. La duchesse n’avait seul»-
lANB LA PALE
ment pas rappelé le serment qu’elle avait reçu à la face du ciel et de la terre, et par lequel Horace avait juré de la protéger. Jugeant que tous les mots humains ne signifiaient rien dans une pareille position, Landoa ne répondit à Eugénie que par un regard de soumission. Ce nergard la perdit, son attitude ■ majestueuse s’humilia, elle dit en pleurant ;
— Horace, le servir comme une esclave sera eneora
un bonheur... Est-ce que, si tu étais mort, je ne vivrais pas avec ton portrait? j’aime encore mieux te voir!... et... situ as pitié de moi, quand Jane ne te verra pas, soutiens mon courage par un regard d’ami... ’
— Quelle affreuse situation!... car je t’aime, Eugénie...
— Oui, dit-elle, mais j’apprécie ce que vaut' cet amour... Écoutez, reprit-elle après un moment de silence, telle bizarre et terrible que soit notre position, il n’en aucune, fût-ce même de voir la hache du bourreau toujours prête à tomber sur son cou, à laquelle l’homme ne puisse s’habituer. Horace, les plus dures angoisses de la nôtre sont épuisées en ce moment... Tu ne t’accoutumeras que trop à celle-ci... et ce n’est pas toi qu^il faut plaindre!..,
Landon se sentait anéanti, surtout quand elle ajouta : -- Si vous voulez allez en Écosse, partez ; mais laissezmoi vous suivre... Je vous conseille même de quitter la France; irfaut vous mettre à l'abri des lois... Landon frissonna. Et croyez-moi, eontinua-l-eîle, ne conservez aucun intérêt en France; vendeztous vos biens. Je n’exige pour moi qu’une chose, c’est que mon enfant soit reconnu par vous comme votre Itéritier... Landon la regarda et répondit : — Oui !... Ce fut tout ce qu^il put dire. Alers Eugénie s’enfuit, tout étonnée d’avoir en tant de courage. Horace abandonna celte 'chambre d’où il avait résolu de ne pas sortir vivant, et U Tevint auprès de Jane. Eugénie
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JANB LA PALB
briH^ d’un si grand éclat,^ qu’il fut tout surpris de regarder Jane d’abord avec moins de ravissement ; mais au premier sotirire il retrouva tout son amour Jane posrsédait à un trop haut degré les sens exquis de l’amour pour ne pas apercevoir les plus légères teintes d’inquiétude qui pouvaient altérer la pureté du front de Landon. Aussi la préoccupation où cet événement laissait Horace ne lui échappa-t-elle point; sans la lui reprocher, elle chercha à la dissiper, elle y parvint. Elle en demanda la cause, Horace l’attribua à ses affaires, — qui, dit-il, s’étaient compliquées ; il avait une terre à vendre en Bourgogne; sa démission n’était pas encore acceptée...
Jane prit sa harpe et improvisa une mélodie bouffonne où parfois le sentiment combattait la gaieté. Eugénie était dans 1e salon voisin, elle entendit cette délicieuse harmonie. — ^ Que suis-je, se dit-elle, auprès de cette sirène ?..♦ quels charmes pourraient avoir les accords de mon piano?... Elle pleura. Jane chanta ensuite une chanson d’amour» — Il l’écoute, il l’admire!... pensait la duchesse. Eugénie eut ainsi des douleurs pour tous les ins-‘ lants, et plus elle souffrait, plus elle sentait croître son énergie. Sa santé même ne fut pas altérée de ces secousses si profondes, son visage conserva sa fraîcheur. Ne fallait-il pas qu’elle gardât ses avantages pour balancer ceux de sa rivale ? Landon même ne pouvait disconvenir que la duchesse se trouvât dans une situation supérieure à celle de Jane. Eugénie ne perdait donc pas tout espoir : elle donnait un grand soin à sa toilette, et en même temps elle comprenait que^ plus elle s’abaisserait et souffrirait, plus elle deviendrait intéressante aux yeux de leur commun époux. Jane prodignait les enchantements à pleines mains, mais Eugénie avait aussi un charme bien puissant, celui du malheur. La pauvre Eugénie, sans faire
tous ces raisonnements, était guidée par le désir de re-
jàNb la pale
conquérir Landon ; elle s’abusait dans cet espoir t elle ne voyait pas que le mouvement, des boucles de la chevelure ou le frôlement de la robe de Jane causait plus d’émotion à Horace que le sourire et les premiers pas de son enfant. Il en était toujours avec Chlora au premier baiser, aux paroles balbutiéés, aux premières étreintes où l’on croit mourir.
Bientôt les souffrances de Landon s’accrurent et le rendirent plus malheureux peut-être qu’Eugénie ; en effet, la grandeur et la sensibilité de son âme lui firent partager toutes les douleurs d'Eugénie. Il n’osait rester quand la prétendue Joséphine entrait pour faire la chambre nuptiale, il n’aurait pu soutenir son regard. L’abnégation perpétuelle qu’Eugénie faisait d’elle-même arrachait souvent des larmes à Landon et le ramenait vers de funestes pensées. Pouvait-il être heureux avec un remords éternel et l’appréhension continuelle d’une catastrophe ? Les animaux sentent l’orage, l’homme ne peut-il pas sentir le malheur, surtout lorsque c’est à l’âme qu’il doit s’adresser? Aussi Landon devint de jour en jour plus inquiet, plus craintif, et Chlora partagea tous les sentiments de Landon involontairement et sans" les analyser. Elle reçut une réponse de lady Cécile C... Sa cousine lui annonçait qu’elle viendrait avec son mari et son père au mois de mai, que sir Charles C... leur cherchait une terre voisine de la leur, selon ses désirs. Landon fut enchanjé d’apprendre ces nouvelles ; il lui tardait d’aller en Écosse. Alors Jane, ne pouvant supporter la gêne où vivaient leurs cœurs, essaya de tourmenter Landon, de le fâcher, de le sortir de sa mélancolie par des émotions. Elle s’efforça enfin de l’égayer, mais elle n’y réussit pas ; il lui fut prouvé que Landon n’était plus entièrement heureux auprès d’elle. Elle attribua ce changement à la vie sédentaire qu’il menait, et se reprocha de le tenir ainsi dans la solitude. Eu-
génie voyait tont, et. le chagrin de Chlora la rendait triomphante. Un mois se passa de la sorte. Au milieu de ce brillant estin, une main invisible avait tracé les mots funèbres écrits jadis sur les «murs de Babylone, et les trois convives, bien qu’ils n’en comprissent pas le sens, les regardaient avec terreur.
Un matin, en l’absence do Landon, Jane, travaillant avec Eugénie, lui fit part des vagues inquiétudes dont son esprit était rempli.
— Ah I ma pauvre Joséphine, lui dit-elle, je suis en proie à un doute mille foiàplus cruel que la vérité. Horace a quelque chagrin qu’il me cache. Je suis bien certaine de son amour, oh 1 oui, car souvent je le regarde à la dérobée et je m’aperçois qu’il m’étudie avec une complaisance charmante. Quand je lui fais de la musique, ce concert n’est que l’accompagnement de cette éternelle mélodie ; — Chlora, je t’aime I Ses regards me le disent, mais le feu de ses yeux est couvert d’un nuage, et ce n’est certes pas ce voile de lumière qui se forme lorsqu’une chaleur est trop forte ; non, c’est un chagrin, un combat. Cette nuit j’ai entendu ou cru entendre des mots qui m’ont fait frémir. Eugénie répondit de l’air dont on berce les enfants : — Ce n’est rien, ma chère. Et ses yeux brillèrent de joie. Chlora lut dans les yéux d’Eugénie ; le ton de cette réponse l’émut. Ce fut un éclair, mais l’un de ces éclairs qui annoncent l’incendie. Elle examina Joséphine, s’aperçut pour la première fois qu’elle n’avait que ^
dix^buit ans| qu'elle était d’une beauté ravissante^ et^ Se regardant avec elle dans la glace comme pour mieux corn-» parer leurs beautés contrastantes, eHe eut une idée af-^ freuse pour elle : ce fut qu’on pouvait aimèr loséphine^ En une minute elle devint jalouse ; elle quitta le salod et se réfugia dans sa chambre pour recueillir ses idées.» Alors, sans ordre, sans liaison, les pensées suivantes se présentèrent à son imagination frappée. — Ne serait-ce pas la première sensation de l’amour qui l’aurait fait trouver mal en voyant Joséphine le jour qu’il revint ? 11 ne l’a jamais regardée avec indifférence, et depuis ce jour son chagrin n’a fait que croître. Presque toujours il court au-devant d’elle chercher les mets qu’elle apporte, pour lui en éviter la peine, sans doute. Oh 1 non, c’était pour que nous fussions seuls... non.^. Comme les yeux de Joséphine brillaient de joie I Elle l’aime peut-être sans le savoir. Mais non, elle en aime un autre. Elle est mise avec une recherche, elle a des parures divines. Où les prendelle? Elle est toujours habillée comme si elle avait une femme de chambre, et ses toilettes sont trop élégantes pour ne pas venir de Paris. Quelle est donc cette femme ? Elle est plus jeune que moi, elle a des manières de princesse, etc., etc.
En une heure elle parcourut un espace immense, et s’avança dahs la passion de la jalousie comme jadis dans la belle carrière de l’amour. Landon entra : elle l’épia avec une inquiétude, un soin de mère; elle suivait ses mouvements, ses gestes, eomme s’il eût tenu le fil de sa vie, et c’était exactement cela. A cet instant Landon, ne s’apercevant pas de l’effroi de sa bien*-aimée, lui demanda ;
— Pourquoi Joséphine n’est-clle pas avec toi ?
Chlora tressaillit.
Notre chambre n’est-^lle pas sacrée ? répondit*el!e.
Ne la fait-elle pas avec toi ?
Oüf, «jate elle èn sort aussitôt qu’elle est faité et n’y rentre plus.
‘ Il y avait de la sécheresse de part et d’autre, et cependant tout était naturel* Chlora, épouvantée de ceS questions qui lui auraient paru fort simples la veille, vint se mettre à genoux devant Horace ; il lui sourit (souvent elle prenait eette attitude en se jouant)*
— Horace, dis-moi que tu m’aimes toujours.
Folle 1 répondit Landon, je te le répète pour la millième fois.
— Eh bien 1 jo le veux ; répète-nîoi que tu m’aimes comme au premier jour.
— Mieux I dit-il avec l’accent du cœur.
Elle s’assit sur ses genoux,- s’enchaîna' à son cou, et regardant ses yeux ;
— Que penses-tu de Joséphine ? Il rougit ; elle remar-^ qua cette subite rougeur et trembla.
— Que veux-tu que je t’en dise? Elle est jolie, elle est bonne.
Landon était embarrassé.
— Sais-tu, reprit-elle, que je vois les taches du so-» leil ?
- — Il y en a, répondit-il.
Elle quitta ses genoux, se leva, le regarda.
— Que me dis-tu ?
— Qu’il y a des taches au soleil, s’écria-t-il eh delà-* tant de rire, et que tu es folle ce matin.
— Oui, Horace, oui, traite-moi de folle.
Elle se mit à pleurer. Landon la prit dans ses bras et la conjura do lui apprendre le sujet de ses pleurs. Ello en était honteuse; cependant elle lui avoua qu’elle doutait de son amour. Horace éclata de rire de si bon cœur et la rassura si bien, qu’elle rougit de ses soupçons; mais le temps des souffrances était venu pour elle. Le lendemain.
cette douce et belle créature, travaillant avec Eugénie, lui dit :
— Croiriez- vous, ma petite, que j’ai été assez sotte hier pour vous croire amoureuse de mon Horace?
Eugénie devint rouge, tremblante, et son cœur palpitait avec une telle force, que Chlora l’entendit battre.. ' — Qui a pu vous faire croire cela ? répondit- elle.
— Rien, dit Jane.
Cette fois, la rougeur et la surprise d’Eugénie la convainquirent de la présence du danger. — S’il ne l’aime pas, se dit-elle, elle l’aime. Cependant une accusation aussi grave aux yeux de Jane ne pouvait pas s’établir sur de si faibles indices; elle pouvait être persuadée, mais elle voulait des preuves. Elle les épia l’un et l’autre avec un soin cruel: les regards, les discours, tout prit un sens nouveau pour elle. Un tourment perpétuel empoisonna les paroles les plus tendres de Landon et ses baisers et ses caresses. Elle se surprit à regarder Eugénie avec l'expression de la haine. L’égoïsme de l’amour se développa chez elle avec une force singulière : elle usa de mille détours, de mille soins, pour faire rentrer Eugénie dans un pur état de domesticité ; elle la bannit du salon, sous prétexte qu’elle pouvait entendre les discours de Landon. Eugénie obéit avec joie et passivement ; elle croyait que Jane ne devenait pas jalouse sans raison. Bientôt Jane s’abstint de tous les noms d’amitié qu’elle donnait jadis à Eugénie, et Eugénie, courant au-devant de ses vœux, l’appela toujours madame ; enfin le visage de Jane prit même une expression sévère ; Eugénie ne lui demanda aucun compte de cechangement de manières, seulement elle se renferma dans la stricte exécution de ses devoirs.
Un matin elle entra, et Jane frémit en voyant la recherche et la coquetterie qui avaient présidé à la toilette d’Eugénie.
Joséphine, lui dit-elle, vous devriez avoir un tablier pour m’aider.
— J’en portais un le jour que je me présentai chez madame, répondit Eugénie.
— Eh bien ! reprenez-le., La duchesse obéit et ne quitta plus le costume d’une femme de chambre, mais ce costume était fort élégant. Ce jour-là Jane, en faisant le Ut avec Eugénie, acquit une preuve de son malheur. Il ne restait plus à poser que les deux oreillers, et Jane laissait Joséphine les arranger. Jane était devant la cheminée et regardait dans la glace la jeune duchesse ; cellecij croyant ne pas être vue, déposa un baiser sur l’oreiller de Landon. Jane rougit et renvoya Eugénie. Quand elle se trouva seule, elle se mit à pleurer avec cette naïveté de sentiment qu’on ne trouve que dans l’enfance, où nous avons recours aux larmes lorsqu’un autre enfant touche à des objets aimés que nous croyons inviolables. Pendant qu’elle pleurait ainsi, songeant au malheur d’avoir une rivale secrète, Nelly entra. Dans le désordre où était Jane, elle ne songea pas qu’il fallait que Nelly eût à faire une confidence bien importante pour qu’elle osât entrer dans un endroit sacré où elle n’avait jamais pénétré.
— Milady me paréonnera, dit Nelly, si je viens ici; mais j’ai des choses si importantes à dire à milady, que...
— Parlez, Nelly, parlez.
— Mais, milady, c’est peut-être mal à moi de vous apprendre ce que j’ai surpris.
— Et qu’avez- vous supris, Nelly ?
— Ce que j’en fais, reprit la nourrice, c’est parce que vous êtes tout pour moi, que vous ôtes ma fillo ; car je vous ai nourrie de mon lait.
— Mais vous devenez vieille donc, ma pauvre Nelly.; allons, parlez sans périphrases.
Milady, j’ai vn roüord embrasser via main de cette petite Joséphine.
En es-tu bien sûre ? s’écria Jane en se levant d’un
air menaçant.
— Bien sûre ! Si je ne l’avais vu qu’une seule fois ! Et cela dit bien des choses 1
— Ah ! dit Nelly. Et elle lui serra fortement la main.
— Voilà qui m’annonce la mort. C’est la mort, Nelly- Jane se tordit les mains.
--- Je ne suis plus aimée 1 non. O douleur ! Elle tomba sur sa chaise et y resta immobile.
— Ce n’est pas tout, milady.
— Eh bien ! qu’y a-t-il encore? hâte-toi de m’apprendre tout.
— Nikel est d’intelligence avec une petite créature nommée Rosalie qui demeure en face, et cette Rosalie lui demandait ce matin :
— Comment va madame la duchesse ?
— Bavardage, Nelly. Il n’y a pas de duchesse ici.
— Mais ils parlaient de celle qu’on nomme Joséphine*
Nelly eut beau parler encore pendant longtemps, Jane
n’entendait plus. Nelly se retira. L’infortunée fut tiré* de sa méditation par une voix chérie ; Landon était à ses côtés.
— Qu’as-tu, mon amour? lui dit-il: tu es presque rouge.
— Et il ne m’aime pas 1 s’écria-t-elle en le voyant. Oh 1 si, si, tu m’aimes ! Et elle le pressa fortement suf son cœur.
— Jane, dit Horace, j’exige que tu m’avoues ce qui te rend si sombre, si inquiète. '
— Horace 1 je l’ai vu baiser la main de Joséphine.
. Landon se mit à rire, et lui répondit avec une feinte candeur qui en imposa à Jane :