MICHEL LÉYY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNEfS BIS, BT BOULEVARD DBS IT/LIE NS, 16 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
Tons droits résenrës
— Il est donc riche, madame t
— Oh I très-riche, car il a un intendant. Quand je dis un intendant, c'est plutôt i^ne- espèce de maître Jacques^ cumulant les fonctions de valet de chambre, d*ëcuyer, de maître-d'hôtel.
— En tout cas, s'il est riche, il n'est guère poli... Coaiment cela, ma chère amie ?
Comment ?... Ne vous devait-il pas une visite? Quand on arrive dans un pays où se trouvent quelques personnes œmme il faut^ il me éemble que Tusage exige...
— Certes, ma chère fîlle, tu es bien faite pour attirer l'attention; mais faut-il s'étonner qu'un jeune homme transporté tout à coup de Paris à Ghambly ne cherche pas de relations dans une petite ville où il ne compte pas sans doute se fixer ?
— Oh I si je l'ai remarqué, ce n'est pas pour m'en plaindre ; nous ne sommes pas venues au village pour recevoir.
— Il est vrai... Cependant cette grande résolution commence à me peser un peu. Il est pénible, ma chère amie, après avoir vécu entourée de toutes les recherches
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du luxe, de se voir confinée dans une maison de campagne, à dix lieuee de Paris, et loin de tout secours en cas de maladie.
Ici Ton entendit du bruit a la porte du salon^ mais l'entretien était trop animé pour que les deux dames en pussent être détournées.
— A qui le dites-vous ? répondit la plus jeune. Croyezvous, madame^ que ce séjour soit de mon goût? J'ai toujours^ vous le savez, exècre la campagne; mon rang, mes habitudes, m'appellent à Paris, que je ne reverrai peut-être jamais. Quand le monde vous paraît encore regrettable, croyez-vous qu'à trente-trois ans votre fille en soit assez lasse pour le fuir de son gré ? Si j'ai accepté cet exil, c'est pour tâcher de rassembler, à force d'économie, les débris d'une fortune dissipée par le mari que vous m'aves donné.
Ce reproche blessa au cœur la pauvre mère, qui s^ef-^ orça de réparer sa maladresse par l'aveu vingt fois répété de ses torts; madame d'Arneose l'inteirompit.
— Allons, madame, le mal est fait, n'en parlons plus. Sa mort m'a rendu le repos, et toutes nos plaintes ne me rendront ni mes cent mille livres de rentes ni mon hôtel..
— Ah 1 oui, s'écria la mère en soupirant, cent bonnes mille livres de rentes que ton père avait amassées avec tant de peine, et dont tu t'es vue dépooillée en quelques anneeSk
-^ Si au moins il ne me restait pas une fille de ce riste mariage, j'aurais l'espoir de pouvoir me remarier.
Ici madame Tjuérin donna cours aux éloges exagérés que lui dictèrent la tendresse maternelle et le désir de rentrer en grâce ; madame d'Arneuse, à l'entendre, paraissait la sœur cactette de sa fille.
— Va, lui dit-elle en terminant, si ce jeune homme vient nous yoir, il Bte voudra pas croire que tu sois la
mère d*Eugënie. — Y pensez-vous, madame 1 M. Landon ne daignera pas nous faire cet honneur. . .
L'air d'ironie qui accompagna ces paroles pouvait seul faire voir combien était piquée la femme cfui les prononçait.
— Mais pourquoi pas?... Quelque jour, en paseant, il entendra jouer le piano... ou chanter... et.*, ce jeune homme a du monde, dit-on > il voudra savoir qui nous sommes. On dit qu'il est bien fait, spirituel ; et si ta allé.. .
-** Mais ma fille est encore trop jeune pour se marier...
Pour cette fois^ le dépit en personne prononça cette phrase. Madame Guérin, voyant la rougeur de sa fille, se tut et continua de broder en regardant souvent la fenêtre*
Eugénie, rentrant alors dans )e salon, alla s'asseoir k côté de sa grand'mère; mais, après avoir examiné le visage sérieux de sa mère et repris son ouvrage, elle se hasarda k dire bien doucement :
— Si M. Landon ne nous a pas fait de visite, c'est peutêtre parce qu'il a trop de chagrin.
Cette phrase faisait supposer deux choses : d'abord que le léger bruit entendu à la porte du salon venait de la curieuse Eugénie ; elle avait voulu savoir ce qu'on disait en son absence, et la pauvre petite en avait bien le droit. Ensuite on pouvait conjecturer que la jeune personne n'était pas contente de voir expirer la conversation, surtout quand il s'agissait de M. Horace Landon.
— *• Mais, mademoiselle, à quel propos cette observation vient-elle... et qui a pu vous dire que M. Horace eût du chagrin?
La jetifee fille rougit, et, répondant à la seconde question en éludant finement la première :
^ C'est Marianne, dit^tle, qui prétend l'avoir appris du dotiùléstique de M. Landon.'
Détournée par cet innocent subterfuge, l'ûltention de madame d'Arneuse se porta tout entière sur un point qui prétait à la contradiction.
• •— Eh bien, dit-elle, je tiens de Rosalie que M. Horace est très-gai ; mais, Eugénie, rappelez-vous bien que jo ne veux pas que Ton parle chez moi de cet inconnu. Vous m'entendez?...
Un oui, madame, timidement prononcé fut toute la réponse d'Eugénie, qui poussa un soupir et baissa les yeux sur son ouvrage, non sans envier le privilège acquis à sa grand'mère de travailler auprès de la fenêtre et de voir passer M. Landon à son retour de la promenade.
C'était un véritable tableau de genre que le groupe de ces trois femmes : la vieille grand' mère, ses lunettes sur le nez, brodait une collerette; sa fille, tenant un livre, annonçait par sa pose et par sa mise que l'orgueil lui faisait dédaigner les travaux du ménage. Sa figure altière contrastait singulièrement avec la douceur empreinte sur le visage de la tremblante Eugénie, qui travaillait sans mot dire, et dont la jolie tète restait toujours penchée sur un sein gonflé de soupirs. La bonne grand' mère jetait de temps en temps un regard affectueux à sa petite fille, qui répondait à cette caresse par un coup d'œil furtif qu'elle semblait vouloir dérober à l'inquisition de sa mère.
Cette famille habitait une jolie maison de peu d'apparence, située à l'entrée de Chambly, et où la vue s'étendait sur une campagne accidentée connue sous le nom de vallée de llle-Adam. Cette vallée^ moins célèbre mais plus riante que celle de Montmorency, qui la sépare de Paris, est couronnée par de vastes forêts et divisée en plusieurs vallons qu'embellissent les gracieux détours de l'Oise. De riants villages étages sur les collines qui bor« dent les rives du fleuve jettent sur tout le paysage un air d'animation et de fête dont le charme ne laisse pas re*
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gretter les beautés sévères qui manquent à toute la contrée.
La scène que nous venons de raconter se passait dans un salon régulier où deux fenêtres s'ouvraient sur des jardins et deux sur la rue. La grand'mère, que nous avons montrée brodant une collerette pour Eugénie, était âgée de soixante et quelques années ; sa fille avait trente-trois ans, ce qu'elle répétait si souvent depuis quatre ans, que tout Chambly le savait ; pour Eugénie, sa petite-fille, elle entrait dans cet âge charmant où le mariage est une terre promise sur laquelle on ne jette que des regards
furtifs.
La grand'mère, madame Guérin, veuve depuis longtemps d'un fermier-général, demeurait toujours avec madame d'Arneuse. Avant la Révolution, madame Guérin avait marié sa fille à M. d'Arneuse, par suite de l'ambition qui poussait tous les financiers à rechercher Talliance des maisons nobles, et M. Guérin n'avait point hésité à sacrifier une grande partie de sa fortune pour faire de sa fille une femme de qualité.
Cette union eut, comme la plupart des mésalliances, les suites les plus fâcheuses. Mademoiselle Guérin, devenue madame la marquise d'Arneuse, donna l'essor à l'orgueil, sa passion dominante. Elle punit sévèrement sa mère d'avoir désiré ce mariage; elle l'écarta de son hôtel et la bannit de ses réunions. Madame Guérin dévora ses larmes sans se plaindre^ et chercha môme à excuser sa fille auprès de l'avare fermier-général ; mais madame d'Arneuse, ivre de vanité, finit par ne plus recevoir sa famille.
M. d'Arneuse était le type du dissipateur. Il avait mangé une grande partie de sa fortune avant d'épouser mademoiselle Guérin; ce mariage ne rétablit point ses affaires et ne fit que retarder de quelques années sa ruine,
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(m la marquifle, eocbaotée 4'avoir te droit de mvre blement, mit à honneur d'imiter son mari. Alors, quand le« biens de M. d'Arneuse furent tout à fait disâipé» et que son espoir ne reposa plus que sur des substitutions dont les effets étaient fort éloignés^ il trouva dans les biens de sa £emme une ressource que eelle-ci lui abandonna volontiers et qu'elle contribua même à épuiser en peu de temps.
Au milieu de cette splendeur, il faut avouer que madame d'Arneuse, quoique coquette et vaine, sut conserver une réputation de vertu que le peu d'agréments de M. d'Arneuse dut rehausser aux yeux du monde. Cette réserve, dont l'orgueil et la sécheresse du cœur firent peut-être tous les frais, lui valut. les hommages de quelques hommes à la mode* La marquise eut soin de laisser éclater leur poursuite, et plus encore ses dédains^ et prit de là occasion, dans ses rapports avec son mari, de se targuer à tout propos de sa vertu comme d'un trésor chèrement acquis. Madame, allant sans cesse au bal, à l'Opéra, faisant plusieurs brillantes toilettes par jour, laissant un intendant administrer ses biens, donnant des fêtes élégantes, ainsi que cela se pratiquait jadis ; monsieur jouant, ayant des maîtresses, crevant des chevaux, perdant des paris, comme on faisait, dit-on, autrefois, comme on ifait peut-être encore aujourd'hui, finirent par se ruiner noblement. Le pauvre Guérin, avare comme doit l'être un fermier^général qui a été laquais^ mourut de chagrin en voyant s'évanouir en fumée le fruit de ses peines, de son usure et de ses travaux. Tout ce que l'on sait d'authentique sur la douleur de madame d'Arneuse, c'est qu'elle prit le deuil.
À cette épopue éclata la Révolution. Fidèle aux principes qui dirigeaient l'aristocratie. M, d'Arneuse émigra, ne laissant guère en France que des dettes. Sa situation était de celles où l'on se bat en désespéré ; ce fut le parti
qu'il prit; un duel lui fit reucontrar à Gcd>leat« la mort qu'il avait cherchée en vain sur le champ d« bataille. Passiooné pour le je^ de trictrac, le o^rquis faisait avec un personnage important une partie dont les enjeux étaient considérables. Il se voyait sur le point de terminer un coup brillant qui devait lui donner un avantage immense. En effet, son adversaire avait entassé la fatde pile dé misère; mais le coin de M. d'Arneuse était vide, et M. S*** amena trois fois de suite hexet, D'Arneuse s'écrie aussitôt que les dés sont pipés, S**"^, irrité, fit à la joue de son adversaire ce qu'il avait fait ou coin, c'est- .à-<iire qu'il la battit à vraL Le jour, l'heure, le pré, les armes, les témoins furent chois», et le lendemain M. d'Arneuse périt, regrettant moins la vie que la partie, »
Cet excellent joueur ne fut pleuré de personne, pas même de sa femme, qui n'avait épousé que son nom. Cette mort vint assez à temps pour que madame d'Arneuse pût garder, toutes dettes payées et l'honneur sauf, mille écus de rentes, qui, par une fatalité singulière, se trouvèrent dépendre de la fortune de M. d'Arneuse. Eugénie était le seul fruit de leur union. L'obligation d'élever une fille en bas âge et de lui léguer des exemples de vertu fut une espèce de charge qui sembla déplair0'€ la jeune veuve.
Au milieu de ce grand naufrage, madame d'Arneuse ne conserva que son orgueil et ses prétentions : elle retrouva sa mère immuable dans sa bonté ; car madame Guérin consentit à vivre avec elle, pour joindre six mille livres de rentes qui lui restaient au faible revenu de sa fille; et le village de Ghambly, dix ans avant le moment où commence cette histoire, avait été choisi pour servir de tombeau aux grands airs de madame d'Arneuse : elle espérait, à force d'économie et de privations, pouvoir
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sortir de la mëdiocrité, et reparaître au grand jour de la capitale. C'était là tout son avenir.
Les résultats naturels de ces antécédents ont à peine besoin d'être énoncés : madame d'Ârneuse, aigrie par ses malheurs, devint fort difficile à vivre ; à défaut de sensibilité, une vivacité toute nerveuse, qui lui était propre, la faisait rapidement passer des espérances les plus ambitieuses au plus profond découragement. Sa vie fut constamment mêlée de joie et de peines factices. Enfin, l'amour de la domination, qui est la passion de ces âmes hautaines, devint la source des seuls plaisirs réels qui lui restèrent, plaisirs dont sa fille et sa mère firent tous les frais. Eugénie avait à ses yeux mille torts; le premier celui d'être née; aussi la pauvre petite semblait-elle vouloir, à chaque instant, en demander pardon par le regard suppliant qu'elle jetait à sa mère. Ensuite, Eugénie avait une charmante 6gure, qu'embellissait encore un air de soumission et de douceur.
L'aspect d'Eugénie faisait naître une émotion d'autant plus vive, qu'à travers la crainte que lui inspirait madame d'Arneuse, l'amour filial et le respect brillaient dans les regards qu'elle portait sur sa mère : elle épiait le moindre geste, et cette tendre fille prévenait les ordres et les désirs, plutôt par tendresse que par crainte des reproches. Une joie enfantine animait son visage lorsque ses attentions n'étaient pas dédaignées ou quand madame d'Arneuse les recevait avec moins d'indifférence qu'à l'ordinaire. Elle semblait comprendre la situation de sa mère, qu'elle plaignait et dont elle excusait les travers et les caprices.
La grand'mère, madame Guérin, souffrait de voir sa petite-fille traitée avec tant de rigueur; mais sa tendresse pour madame d'Arneuse et sa faiblesse naturelle l'empêchaient de se prononcer hautement en faveur d'Eugéaie.
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Elie-môme, d'ailleurs, malgré son grand âge et le dévouement dont elle avait donné tant de preuves, n'était pas à l'abri des exigences de sa fille ; mais elle opposait à cette incessante tyrannie l'impassibilité de la vieillesse, et s'accusait elle-même des défauts de madame d'Àrneuse, pensant qu'un mariage mieux assorti eût accru la fortune de sa fille, diminué son orgueil et adouci son caractère. Aussi n'intervenait-elle dans les querelles domestiques que pour recommander à Eugénie de ne pas heurter sa mère , de voler au-devant de ses désirs et de l'aimer toujours. Madame d'Arneuse, au milieu de cette médiocrité de fortune, agissait comme madame de Montespan, qui, n'étant plus maîtresse de Louis XIV, exigeait encore les respects dus à une reine ; madame d'Arneuse voulait être servie comme lorsqu'elle avait cent mille livres de rentes. Or, Marianne et Rosalie, les deux seuls domestiques qui fussent restés à son service, avaient bien de la peine à représenter dignement l'ancienne maison ; aussi Eugénie prenait-elle une grande part aux soins que l'on prodiguait à sa mère : elle excusait les domestiques autant qu'elle le pouvait, et les suppléait pour tous les soins délicats qu'on ne peut attendre des subalternes. Reconnaissantes de cette condescendance qui ne compromettait en rien la dignité d'Eugénie, ces deux femmes ne gardaient leurs places que par affection pour leur jeune maîtresse, qui répandait un charme inexprimable sur les rapports môme les moins intimes. Toutes deux déploraient secrètement la tyrannie qui pesait sur cette aimable personne, et Eugénie trouvait en elles un appui plus grand qu'on ne pourrait l'imaginer, car les deux bonnes formaient en sa faveur une ligue permanente ; et si l'on songe à quel point les maîtres sont entre les mains de leurs valets, on concevra facilement de quel secours Rosalie et Marianne étaient à la pauvre Eugénie,
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Cettd maison ressemblail donc à toutes les maisons du monde : calme à la superficie, mais troublée dans Tinterieur, et en proie à mille petites intrigues domestiques qui roulaient plutôt sur des sentiments que sur des faits. Pour achever ce tableau et le rendre complet, avant de revenir à ce qui se passe dans le salon, nous allons écouter ceqm se dit dans l'antichambre.
Une jeune et jolie fille repassait une robe de percale qu'elle venait d'étendre sur une couverture. Elle mettait à cet ouvrage une grande attention ; et, à la manière dont Rosalie plissait la robe, on eût pu deviner qu'elle travaillait pour mademoiselle.
— Avouez, Marianne, disait-elle à une femme d'une soixantaine d'années qui s'occupait de quelques détails de ménage, avouez que cette pauvre jeune personne serait heureuse si nous parvenions à la tirer d'ici.
— Malheureusement, répondit Marianne, il n'y a pas moyen, mais je donnerais bien la moitié d'un quaterne pour la délivrer.
— Eh bien, repartit Rosalie en abandonnant son fer et en venant s'asseoir auprès de la cuisinière, nous pouvons toujours l'essayer.
— Eh! bonne sainte Vierge I comment?... s'écria Marianne en mettant les mains sur ses hanches et en regardant la soubrette avec une avide curiosité
— En la mariant avec M. Horace Landon, répondit la femme de chambre.
— Il est beaucoup trop riche, et puis il a quelque amour dans la tète, il est triste*
— Il est gai, répliqua Rosalie.
-— Il est triste! répéta Marianne d'un ton péremptoire.
— Qui vous a dit cela? demanda Rosalie.
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m. C'est s^ îmm de charge, rép04çli( Sliirianne se croyant victorievse.
— Et moi, je le tiens de son valet de chambre 1 s'écria Rosalie en rougissant ; M. Nikel, celui qui gouverne la maison de M. Landon ; il mène son maitre par le bout du nez; il est le seul qui puisse le voir ; et c'est la vérité, il me l'a bien dit plus d'une fois...
A ces paroles, la cuisinière se tourna d'un air inquisiteur vers la femme de chambre :
— Est-ce qu'il vous ferait la cour?... dema^da-t-elle. —Je n'ai pas dit cela., répliqua Rosalie en baissant les
yeux; mais quand cela serait, j'aurais bien la force de me dévouer pour gagner M. Nikel et l'engager à marier notre demoiselle à son maître.
-* Dévouer ! s'écria Marianne; saint Jésus! je me dévouerais plutôt mille fois qu'une!
A cette exclamation, la femme de chambre, abandonnant la place qu'elle occupait auprès de la cuisinière, reprit son fer, qu'elle passa silencieusement sur une percale d'une blancheur éblouissante, en réfléchissant à la phrase (le Marianne.
— Est-ce que vous avez déjà vu M. Nikel ? demanda Rosalie après un moment de silence.
» Oui, répondit Marianne ; et c'est lui qui m'a dit que son maître avait cinquante mille livres de rerites, que c'était une maison d'or, que M. Landon ne prenait garde à rien, que les domestiques vivaient chez lui comme le poisson dans l'eau, qu'à Paris M. Landon possédait un bel hôtel ; et il m'a encore raconté que personne de chez eux ne pouvait découvrir ce qui l'avait obligé à venir habiter un petit village pour y vivre retiré, et très-mal ; niais il parait que M. Horace n'aime pas trop la bonne chère, puisqu'il a une si mauvaise cuisinière, et qu'il la garde!.,.
Le ton de Marianne en prononçant ces dernières paroles rendit à Rosalie le souffle qu'elle avait perdu; elle s'aperçut que Marianne ne cherchait en M. Nikel qu'un protecteur dont Tentremise pût relever à la place de cuisinière de M. Landon, et que dans cette espérance elle ferait tous les sacrifices nécessaires. La femme de chambre ainsi rassurée tourna la tête vers Marianne d'un air moins inquiet, et leur conversation finissant par l'aveu mutuel de leurs intérêts, elles convinrent de marcher chacune à leur but en s'entr'aidant et en dirigeant tous leurs efforts pour amener M. Landon à venir dans la maison de madame d'Arneuse.
— Cela sera d'autant plus difficile, dit Marianne en terminant, qu'il n'est pas .dans l'intérêt de M. Nikel que son maître se marie; aussitôt qu'il y aura une femme dans la maison, il perdra son empire, et je gage qu'il empêchera son maître de venir ici.
— Si je parviens à lui plaire, pensait Rosalie^ ce M. Nikel ne fera que ma petite volonté...
— Si je deviens cuisinière, pensait Marianne, j'en dirai tant sur mademoiselle Eugénie...
Ces dignes servantes s'imginaient que M. Landon était un homme auquel on parlait aussi facilement qu'à leurs maîtresses, dont la détresse avait autorisé une certaine licence. ^
On doit bien s'imaginer que tout Chambly savait ce qui se passait dans la maison de madame d'Arneuse par l'organe de la digne Marianne, qui, de sa vie, n'avait pu retenir une demande ou refuser une réponse. On dit même qu'elle faisait souvent l'une et l'autre à la fois.
Pendant que les deux domestiques complotaient ainsi de marier mademoiselle Eugénie à M. Landon, le silence régnait toujours au salon. Eugénie avait fort bien vu passer M. Horace, le matin ; et, ayant remarqué le temps
qu'il mettait à faire sa promenade, elle regardait la pendule pour calculer le moment de son retour. Jugeant enfin que cette heure désirée approchait, elle se leva, quitta son ouvrage et se mit au piano.
Cette petite maneuvre, tout innocente qu'elle était, annonçait évidemment qu'Eugénie pensait à M. Horace LandoD. Ce ne pouvait être en effet que pour lui qu'elle se mettait au piano tous les jours à la même heure, et qu'elle exécutait les morceaux les plus brillants, juste au moment où il passait. Aussi conclurons-nous de cette adroite combinaison^ si souvent répétée, qu'Eugénie avait conçu un petit plan de séduction qu'elle s'avouait peutêtre ainsi : — A force d'entendre jouer, il voudra connaître la musicienne ; alors, comme Marfanne et Rosalie uut disposé tout le monde en ma faveur, on ne pourra que l'intéresser en lui rapportant ce que les heureux bavardages de Marianne ont appris sur mon compte : s'il est riche, il n'a pas besoin d'une femme qui lui donne ' encore de la fortune, il voudra donc voir la musicienne... et s'il vient...
Ce rêve de la jeune £lle était aussi celui de madame d'Arneuse, qui ne s'arrêtait probablement pas, comme Eugénie, au point le plus intéressant de son roman ; en sorte que la maison ressemblait assez à l'un de ces forts dont les batteries étagées défendent l'approche d'un port militaire. Madame d'Arneuse avait aussi remarqué les heures auxquelles M. Landon passait et repassait. Chaque jour elle montait à sa chambre, abandonnait le salon à sa fille, et courait, sous quelque prétexte, s'établir à sa fenêtre pour foudroyer l'ennemi par un feu soutenu de regards, de gestes et d'attitudes qui ne paraissaient pas s'adresser à lui, bien qu'elles n'eussent pas d'autre objet.
Ainsi la première batterie faisait à grand bruit son ex-
plosion au re2-de-chau9sëe, où ]e piano d'Eugénie enga<« geait Faction, tandis que madame d'Ârneuse, au premier, lisait à sa croisée ou regardait sur la route, etc.. Enfin, souvent Rosalie^ sur le seuil de la porte, établissait une troisième batterie qui tirait à bout portant sur Nikel.
des différentes manœuvres étaient toujours si habile-mmit justifiées, que le diable en personne ne les eût pas crues dirigées contre lui. Quoi de plus naturel, en effets que madame d'Arneuse montât dans sa chambre à quatre heures, pour y faire sa toilette du dîner ou pour y prendre un livre... Quatre heures, même à Chambly, ce n'est pas heure indue, et Eugénie pouvait jouer du piano sans encourir les plaintes des voisins et les reproches du propriétaire. Quant à Rosalie, ^le avait cru entendre sonner à la grand*porte, ou bien elle courait chez la mercière pour acheter du fil.
Cependant madame d'Ameuse était en proie aux plus graves agitations : elle commençait à croire que sa fille avait Faudàce de tracer sur ses propres lignes une parallèle qui allait plus directement à la place attaquée, et la mésintelligence ne tarda pas à éclater entre les assiégeants. Eugénie venait de s'asseoir au piano et commençait un charmant caprice, lorsque madame d'Arneuse s'écria :
— Avez-vous oublié que j'ai la migraine, ou faites-vous du bruit à dessein ? N'apprendrez-vous jamais à avoir une attention pour votre mère?...
Eugénie déconcertée fut loin de se douter que sa mère ne souffrait pas le moins du monde ; elle la crut naïvement ; et, restant interdite, elle la regarda avec sollicitude.
— Comment, ma pauvre enfant, s'écria madame 6uérin, tu souffres!... Et la grand'maman, tournant la fôCe vers sa petite-fille, lui fit signe d'abandonner le piano et
de revenir travailler. La pauvre Eugénie, jetant un coup d'œil sur la pendule, poussa un soupir, regarda la croisée et reprit son ouvrage.
— Souffres-tu toujours beaucoup ? demanda madame Guérin, après une demi-heure de silence. Et elle contempla sa fille avec un air de compassion.
— Oui, madame ; et mon mal de tête est si violent, que je vais aller chercher de Teau de Cologne.
A ces mots, madame d'Arneuse, entendant le pas d*un cheval, courut précipitamment vers Tescalier. La pauvre grand'mère, croyant sa fille {^us malade, la suivit avec inquiétude.
Eugénie, restée seule, n*osa toucher da piano, de penr qu'on ne la crût indifférente aux souffrances de sa mère; madame Guërin elle-même se serait courroucée. La jeune fille écoutait le pas du cheval, et elle le connaissait trop bien pour ignorer que M. Horace Landon allait passer.
Rosalie entre tout à coup et s'écrie :
— Mademoiselle, le voici!
— Mais Rosalie I...
Et la jeune personne dévoila son embarras par un de ceâ doux regards qui disent tout. Aussitôt la femme de chambre traaebe la difficulté en sautant à la fenêtre ; elle rouvre précipitamment, se saisit d'une assiette creuse pleine d'eau, et la vide dans la rue : alors Eugénie s'appfochant ; toutes deux virent le jeune Horace Landon ; son cheval marchait paisiblement, Nikel suivait.
Rosalie arrêta son regard sur ce dernier avec l'assurance d'une soubrette 8e comédie ; mais Eugénie, timide et coquette en même temps, se rejeta brusquement en arrière, aussitôt que son regard eut recontré celui du jeune homme. Nikel fit un signe d'amitié à la rusée soubrette qui lui souriait; Eugénie put, lorsqu'ils fiirent passés, contempler encore le jeune Horace qui se garda bien de se retourner.
— Je voudrais bien savoir pourquoi vous vous êtes permis d'ouvrir cette fenêtre ?. ..
— Ce n'est pas moi, madame, répondit Eugénie.
— C'est moi, s'écria Rosalie ; je suis venue pour ôter l'assiette dans laquelle madame a voulu nettoyer ellemême son bougeoir de vermeil, et j'en ai jeté l'eau par la fenêtre. ^
— Je le nettoierai moi-même toutes les fois que cela me plaira, entendez-vous ?... mais pourquoi Eugénie était-elle debout, rouge et décontenancée, lorsque je suis entrée?
—• Madame, s'écria Rosalie, qui se hâta de répondre, mademoiselle, connaissant mon étourderie, a craint de me voir jeter par la fenêtre votre bobèche de cristal qu'elle croyait dans l'assiette...
— Pourquoi vous mêlez- vous de répondre pour ma fille? reprit madame d'Arneuse en interrompant Rosalie, et pourquoi entrez- vous au salon sans y être appelée?... J'entends que vous restiez dans l'antichambre et que vous n'en bougiez que quand on aura besoin de vous. Tout va fort mal ici I... Sortez I Et vous, mademoiselle, mettez- vous au piano.
— Mais, maman, votre mal de tête...
— Il ne s'agit pas de ma tête, •mais de votre piano; je veux voir si vous jouerez aussi faux qu'à l'ordinaire.
— Allons, dit madame Guérin, allons, ma petite, obéis à ta mère. Quant à son jeu, dit-elle en s'adressant à madame d'Arneuse, tu en seras, je crois, contente. Puis revenant à Eugénie:
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— ÂUonS) mon enfant, lui dit-elle, ne fâche pas ta
Eugénie obéit sans murmurer et sans demander la rai-^ son de cette nouvelle fantaisie ; mais, tout en jouant, elle cherchait ce qui avait pu dissiper si rapidement le mal de tête de sa mère et en môme temps lui donner tant d'humeur.
La pauvre enfant pouvait-elle deviner que la seconde batterie venait de tirer en pure perte? que madame d'Arneuse ayant entendu ouvrir la croisée, ayant vu M. Landon regarder dans le salon, et surtout ayant remarqué le signe de Nikel, était devenue furieuse en songeant quô sa fille avait remporté le premier avantage décisif, après vingt jours de tranchée ou plutôt de croisée ouverte?
Cette colère d'amour-propre fut terrible; la grand*mêré seule remercia Eugénie quand celle-ci eut terminé soil morceau, encore le fit-elle avec les ménagements d'un homme de cour qui évite un disgracié, car elle déroba à sa fille le sourire qu'elle adressa à Eugénie. Le mouchoir de madame d'Arnense étant tombé, sa fflle se précipita pour le ramassQT, et le lui présenta sans recevoir le froid merci qu'on accorde môme aux indiflTérents; enfin, madame d'Arneuse ne parla presque pâS à Eugénie, et Je lendemain matin son visage avait conservé la sévère expression de la veille.
Au déjeuner, le hasard voulut que la conversation tombât sur M. Horace Landon, et Ton se doute bien que ce fut madame Guérin qui en parla la première : aussitôt madame d'Arneuse déclara — qu'elle ne voulait plus entendre c© nom ; qu'elle défendait d'ouvrir la bouche sur ce qui cewcernaif* ce merveinewx, impoR à l'excès, grossier, sans esprit, et qn*!* n» conviendrait pas de voir, «jouta-t-eîle, quand môme il ew solKeiteraiè 1» permission. Je ne me setts pw du tenil dispesée^ à recevoir dea< geni
dont le ton est si di fièrent du nôtre. C'est quelque âls de parvenu, quelque marchand retiré; son nom n'est pas celui d'un homme comme il faut.
— Hais, ma chère amie, ses gens l'appellent M. de Landon, dit madame Guérîn.
— Ouï, madame, s'ëciia Rosalie avec finesse, il est noble !
— Landon ou de Landon, cela ne signifie rien. N'a-t-on pas fait des nobles à la douzaine depuis quelque temps? Cependant ce nom-là n'aurait pas eu besoin d'être anobli^ car c'est celui d'une des plus anciennes familles de France, à laquelle M. Landon n'appartient certainement pas, car il n'en a rien fait savoir, et ce sont là de ces choses qu'on a soin de ne pas laisser ignorer. Mais ce qui prouve mieux encore son origine plébéienne, c'est sa tournure : on le dit militaire, il n'est pas même décoré. Au reste, reprit madame d'Arneuse après un moment de silence, qu'on se souvienne de la manière dont il est arrivé dans ce paysl En vérité, quoique alors on ne l'ait pas arrêté et que depuis il ait dpnné les renseignements nécessaires^ je ne puis qu'en penser très- mal : c'est quelque mauvaise affaire qui l'aura conduit ici ; car comment un jeune homme qui a cinquante mille livres de rentes préfère-t-il habiter un village plutôt que Paris? Ceci n'est pas clair. D'ailleurs, tout ,en sa personne trahit le défaut d'éducation première... Il monte mal à cheval, il se tient sans dignité. Enfin, qu'on ne m'en parle plus; cela m'irrite et m'agace.
En ce moment, la haine que madame d'Arneuse croyait porter au jeune Landon était arrivée à son comble, et l'on sait combien elle était exagérée dans ses sentiments. Ainsi, ce jeune homme qui, à son arrivée dans le pays, lui parut digne d'être reçu, et qui fut même désiré, de-
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vittt, au bout de trois mois, l'objet de son antipathie. Chacun devinera pourquoi.
Malgré le haut point de défaveur où le jeune Landon était parvenu dans son esprit, madame d'Arneuso ne continua pas moins d*épier son passage; car ce fut vers quatre heures et demie que, se plaignant du froid, elle voulut son châle ; Eugénie eut de son côté la satisfaction d'apercevoir que M. Horace, désirant sans doute écouter les sons du piano, arrêta le trot de son cheval, le fit marcher lentement le'long de la maison, et reprit le trot une fois qu'il lui fut impossible d'entendre la musique. C'est, du moins, ce que supposa la pauvre enfant. Mais, hélas I elle ne savait pas que si M. Landon parut s'arrêter, ce fut par la volonté de Nikel, son domestique, et non par un effet de son propre mouvement. En effet, même à ce moment, il y eut entre Nikel et Rosalie un engagement sérieux dans lequel cette dernière remporta un avantage signalé.
Cette jeune femme de chambre éëut Languedocienne ; par conséquent vive, légère, animée, l'œil fripon et la tournure en quelque sorte agaçante; alors on peut concevoir comment, tout en servant sa jeune maîtresse, elle avait le plaisir de travailler pour son propre compte en attaquant le cœur de l'estimable Nikel.
Jamais Chambly n'avait été si tranquille, et sous aucun régime il n'y eut une disette d'intrigues, de rapports, de commérages, pareille à celle qui mettait à mal toutes les langues ' lorsque M. Landon y arriva, de manière que ces événements obtenaient une grande attention, et le public observait les mouvements de la maison de madame d'Arneuse et ceux de M. Horace avec encore plus de curiosité que les habitués de la Petite-Provence ne suivent sur une carte les mouvements des armées ei^ropéenues, et l'on
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faisait gënëralement des vœux pour ({uo mademoiselle Eugénie épousât M. Landon.
n faut convenir que les discours suggérés par la haine à madame d'Arneuse n'étaient pas sans fondement, et la conduite de M. Horace, à son arrivée dans le village, prétait assez à la médisance. A l'autre bout de Chambly s'élevait une belle maison séparée de toutes les autres. Elle était inhabitée, et le propriétaire n'avait jamais pu la louer, parce qu'elle exigeait de la part du locataire une fortune considérable : aussi, depuis quelque temps, s'était-il déterminé à mettre sur la porte cochère un petit écriteau. économique sur lequel on lisait d'un côte àvandre; et de l'autre à loué.
Cet écriteau, suspendu par une mince ficelle, tournait au gré du vent: or, le 45 janvier 4814, le vent soufflait de telle façon, que l'écriteau ne présentait aux passants que la face sur laquelle on lisait à loué.
Ce jour-là, un jeune homme monté sur un cheval fougueux courait à bride abattue en traversant le village de Chambly. Un domestique le suivait.
L'air égaré du maître, ses yeux hagards, sa chevelure en désordre, firent croire à ceux qui le virent passer que . c'était ou quelque prisonnier de marque, ou quelque criminel qui s'évadait.
Ce jeune homme ne paraissait faire aucune attention aux choses extérieures ; et ce qui le prouva, c'est que son cheval s'abattit sous lui, qu'il tomba, qu'on le releva, que son domestique lui demanda s'il souffrait, et que, devant un cercle qui s'était formé autour de lui, il répondit : — Qu'est-ce ? qne me voulez-vous ?...
Cette phrase donna lieu à une dernière conjecture, chacun pensa qu'il était fou.
— Ah! je le crains bienî... dit Nikel àcéuxquilùî faisaient part de leurs soupçons pendant qu'on tfànsportait .
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fiOD maitre dftii3 la maison où tta Ut fat disposé en peu
d'instanta.
Quand le jeune Horace reprît ses sens après un long (fvaaoaissement , il demeura * pendant quelque temps plongé dans un accablement profond; puis, parcourant d'un regard effaré tous les objets qui l'entouraient : — Jane 1 8'écria*t-il. A ce moment il aperçut son valet de ebambre, et recouvrant toute sa présence d'esprit : — Où sommea^nous? dit-il à Nikel ; celui-ci le lui rappela. — Ëb bien, reprit Horace, le hasard m'indique la retraite où je dois me fixer ; ici mon cheval a'est arrêté, ici je vivrai obscur, et j'y trouverai peut*étre la tranquillité à défaut de bonheur.
Il se mit alors à parcourir la chambre à grands pas, et ayant aperçu Técriteau qui se balançait à la croisée, il se dégagea des bras de Nikel^ qui voulut en vain le retenir, et s'élança dans la rue; il se mit à examiner la maison, au grand étonnement des habitants de Chambly, qui se figuraient qu'il avait au moins la jambe cassée. M. Landon loua sur-le-champ la maison et ne tarda pas à s'y établir. Tel fut le début de M. Horace dans la ville de Chambly. Il était de nature à faire causer; aussi parla-t-on de cet événement singulier jusqu'à ce que Nikel eût donné peu à peu des renseignements qui satisfirent la curiosité publique.
M. Landon était âgé de vingt-sept ans ; il avait perdu son père et sa mère pendant la Révolution, et sa fortune, qui était alors considérable, se ressentit de cette cruelle perte : néanmoins, son tuteur^ homme d'une probité sévère, en sauva une grande partie. Ce tuteur était un homme assez supérieur pour, dans ces temps de trouble, veiller par lui-même k l'éducation de son pupille. Ses soins presque paternels furent couronnés d'un plein succès ; rélève se trouva digne du maitre. M. Horace était
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donc depuis longtemps livre à lui-même;' il avait servi pendant sept ans dans les chasseurs de la garde et avait obtenu son congé.
Après ces documents, que Nikel ne répandit que lentement et comme pour calmer Tavide curiosité du public, on se contenta d'observer ce qui se passait dans la maison de M. Landon. Cette maison fut meublée avec soin. Les écuries, abandonnées depuis longtemps, revirent de beaux chevaux, et les domestiques du jeune homme arrivèrent bientôt. On espérait assez tirer partie des gens de la^ maison, mais leur tacitumité désolante étonna tout le monde, et Ton fut encore plus surpris d-apprendre qu'elle était commandée par M. Landon.
Alors on attendit avec impatience les premières démarches du jeune homme pour le juger en dernier ressort ; mais il resta un mois entier sans se montrer ; la curiosité devint bien vive, et arriva même à son comble, quand on sut, car tout se sait, qu'il ne bougeait pas du coin de son feu, où il passait la plupart du temps à lire. Nikel, chargé de la conduite de la maison, en était en quelque sorte le maître^. Il n*y avait qu'un seul point sur lequel M. Horace fût scrupuleux; il exigeait un silence absolu, et s'emportait même, chose fort rare en lui, lorsqu'il entendait un bruit inusité. Faisant sa demeure favorite d'une chambre reculée qui avait vue sur la campagne, il n'en sortait que pour se promener dans son parc. Ainsi, pendant un certain temps, il régna dans le village de Ghambly une inquiétude générale sur le nouvel habitant.
Ce fut au bout de ce mois, passé dans le silence et dans la mélancolie la plus profonde, qu'un matin, Nikel, ayant fini la chambre de M: Landon, prit sur lui de parler à son maître. U le contempla d'abord pendant quelque temps : Horace regardait machinalement le feu ; sa tète était appuyée sur la paume de sa main droite, dont le coude po-
sait sur son fauteuil, et sa main ganche pendante annon* çait par son immobilité une forte préoccupation. Ce spectacle, habituel pour Nikel, lui parut ce jour-là plus triste que jamais, et le fidèle serviteur s'enhardit au point de se placer d'abord au milieu de la chambre, à dis pas de son maître.
Là, posant son coude sur un meuble qui lui servit de point d'appui, il ne se soutint plus que sur sa jambe gauche, autour de laquelle il entortilla la droite; s'étant alors regardé dans la glace, il se trouva si bonne grâce, une tournure si philosophique et si argumentative, que, ne doutant pas du succès, il commença ainsi : -~ Savez-vous, monsieur, qu'en demeurant enseveli dans ce fauteuil, vous détruisez votre santé et perdez votre jeunesse ?...
A ces mots, M. Landon se tourna vers Nikel et Texamina sans mot dire.
Nikel se croyait beaucoup plus d'esprit et de finesse qu'il n'en fallait pour conduire son maître, et la cause de cette bonne opinion qu'il avait de lui-môme était dans le caractère d'Horace, qui avait une telle insouciance sur les insipides détails delà vie, qu'elle dégénérait en un dégoût complet pour les choses. Aimant trop les jouissances intellectuelles pour ne pas fuir les réalités que sa fortune lui permettait de néghger^ s'agissait-il des sentiments ou des personnes, il retrouvait alors une énergie toute vierge et tout l'enthousiasme de la jeunesse. On conçoit alors l'espèce d'empire que pouvait avoir acquis sur le maître le valet de chambre. Nikel aimait sincèrement M. Landon, il le soignait avec affection et complaisance. Celui-ci avait éprouvé tant de fois l'attachement de Nikel, qu'il ne pouvait refuser une grande liberté au domestique. Ce dernier se permettait donc de donner son avis, de chapitrer son maître, avec respect, il est vrai, mais encore avait-il conquis le droit de remontrances comme lès anciens parle-
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muasÈA ; et Landon en «giaseil cmmae le roi, il ëeouittt la semoAtranpe et n'en faisait qu'à sa této.
Alors, Nike], profitant (te Fespàce dlnaoneiauee de sob in^lfe pour la oonâuite d'une maison, ne fMrénait^ dans ceiftàbins cas, l'avis de M. Lando& que eomme Richelieu venait prendre celui de Louis XIII. Mais il n'ahusait pa» ^^ açia |iu;tQritë ; seulemeBt ii rëigaait avec douœur sur teu^ l(^ gQAv'ï ^ I^ maison, £aisut le beam parieur, et quand €H(i proposait' quelque chose, ii répondait en s^dentiôant avec M. Horace : Nom verronsy nom momh projet de> nofift 5ommM dt'aw^ et toujours «oti^. Marianne croyait le marédbtsd-des^logis Nik6l'(Gar il avait étémaréchakle»logis), aussi jalauK de son autorité que de> ses intérêt»; il n'en était rien : Nikel atoait sincèreipeni son maître, il savait- que son maître rsdmait, ^ conlient de son r61e, k>in{ de s'opposer à quelque projet qui pût dissipe^r le chagrin de- Mî Horace, il eût été le pueimer à le proposer. Ëbfini Nllofl! était fbrmé d'une ai!giie pure, mais non pas sans dë^ i^ut: enfant d^Àdam, ii payait sa quote*part dans le grandi tril)ut d^imperfections que nous devons a^i malin esprit, et cette contribution personnelle) ne l'empêchait pas d'être un bravoj un: digne homme, quoique parfois ourieux et bavard.
Nikel vit bien que^ la douceuc du negard'de son maître étant un enoouragemient, il pouvait parler sans rien cratiàdre : jugeant alors que dans le» cas désespérés il faut de grands remèdes, il' prooéda m jetant d'abord son mattre* dans 1> étonnement.
^ Save2>*-vous, dit)-ili en continuant, que Sénèquo vous condamne tout à fait lorsqu^il établit que Uê honme» (fo courage supporl»!^^ les infortunes sans changer de carvactère.,^
— Et où diable as-tu pris celât
-^ Bravo, dit en. lui-omême Nikel ; où je l'ai pris, mon-
sieur, lians ie ehapitre V du Traité deê PasHonB^ où ce grand général a mis en déroute tous les arguments que des gens de la Grèce ont, à ce qu'il prétend, poussés contre lui, quoique je ne comprenne guère comment il se peut que ce Sénèque...
• — Mais, Nikel, tu as donc lu Sénèque?... dit M. Landon, en changeant de posture, car il se porta sur un seul côté de son fauteuil pour regarder Nikel.
— Oui, monsieur, je Tai lu en le replaçant Tautre jour dans votre bibliothèque.
— Tu n'as lu que ce passage-là, je parie I... et tu es bienheureux d'avoir à me le citer.
— Ciel ! s'écria Nikel en décroisant ses jambes et en s'approchant de M. Landon ; c'est ce qui vous trompe, mon général, car j'ai continué et j'ai été bien plus content de mon auteur dans sa pièce du Mariage de Figaro, Voilà un homme I...
M. Landon se prit à rire, et Nikel interdit reprit sa première pose ; et ayant retrouvé son point d'appui ; — Oui, monsieur, c'est dans le volume suivant ; il est, comme l'autre tout relié en maroquin rouge.
Cette explication fît encore plus rire Landon, qui comprit alors la méprise de Nikel : le maréchal avait cru que des volumes de même format et reliés de la même manière devaient ne former qu'un seul et même ouvrage.
— Je vois bien que monsieur rit parce que je ne sais pas le latin, reprit Nikel ; mais enfin, monsieur, toujours est-il que vous devriez sortir de votre léthargie, courir, monter à cheval, vous distraire : vous n'employez plus votre pauvre Nikel I un maréchal-des-logis réduit à n'avoir plus qu'une chambre à faire !... Nous avons tous sur le cœur le pain que nous mangeons. Je ne suis pas au fait de ce qui cause votre peine, et je ne dois pas même le savoir, à moins que monsieur ne me le dise lui-même ;
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car Dieu m'est témoin que je ne ferais pas une enjambée^ même à cheval, pour le découvrir. Je ne suis pas coHime ceux qui vont au pas de charge dans la confiance de leurs maîtres ; notre devoir est de les servir et de prendre leurs intérêts : c'est pour cela que je dis à monsieur qu'il devrait ne pas s'absorber et se complaire dans sa mélancolie : quoique je n'en connaisse pas les causes, je suis certain que monsieur conviendra qu'il a tort et que Sénèque a raison.
— Sénèque est mis là pour Nikel, dit en souriant M. Landon.
— Et quand ce serait Nikel ! est-ce parce que votre pauvre chasseur vous aurait montré le bon chemin que vous prendriez le mauvais ?
— Non, non, Nikel, reprit M. Landon, tu sais bien que je suis volontiers tes conseils, qui sont bons quelquefois.
— Monsieur veut rire, s'écria le valet de chambre avec un faux air de modestie où l'amour-propre triomphait ; puis il reprit: Puisque monsieur cache obstinément la cause de sou chagrin, on ne peut pas lui donner des consolations ; mais, en tout cas, je ne persiste pas moins à l>rétendre que si monsieur montait son beau cheval, s'il allait au grand galop vers Cassan, comme lorsque nous avons chargé à Eylau^ monsieur se dissiperait et finirait par reprendre un peu de gaieté.
— Tu as raison, Nikel ; c'est une lâcheté que de se laisser abattre par la douleur.
— Ainsi, monsieur, interrompit Nikel, je vais faire seller Magnifique, vous apporter votre déjeuner, et nous partirons pour Cassan.
Horace était retombé dans son fauteuil ; il avait l'œil fixé sur le feu; il ne répondit rien.
— 11 est ensorcelé ! s'écria Nikel en s'en allant. Néanmoins, M, Landon, depuis cette- matinée, prit une
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autre manière de vivre. Semblable à ces gens qui, tout glorieux d'avoir rencontré Tidëe d'un homme supérieur, pensent qu'ils le conduisent^ Nikel regarda ce changement comme son ouvrage. Alors la curiosité des habitants de Cbambly eut lieu de se satisfaire. Horace se promenant quelquefois à cheval dans la campagne^ ils le virent pas* ser, et soudain chacun voulut expliquer ce qu'il y avait d'étrange dans ses manières ; de là mille commentaires différents, tous appuyés sur les traces de violent chagrin qui paraissaient dans le maintien du jeune étranger.
En effet, l'âme d'Horace avait été altérée par une secousse trop forte pour revenir à toute sa vie première ; les ressorts trop fatigués n'avaient plus cette élasticité qui fait le charme du jeune âge ; sa ligure portait l'em* preinte de la souffrance, et comme son âme, au premier aspect elle semblait flétrie ; mais, en examinant Horace, on finissait par découvrir qu'il ne s'était seulement que froissé dans sa chute, et que Tâme pouvait fleurir encore. On reconnaissait d'abord en lui une inépuisable bonté qui n'excluait pas la finesse; spirituel, il était franc ; libre dans ses manières et dans ses expressions, il devait déplaire à quelques->uns par sa facilité à obéir à toutes les impressions d'une imagination mobile ; quoiqu'il parlât avec pureté, avec éloquence même, il se livrait néanmoins à des saillies qui s'accordaient mal avec sa manière habituelle de s énoncer, mais fort bien avec l'ensemble de Thomme. Il savait cependant sacrifier aux convenances et avait parfois de la dignité. Sa figure, sans être belle, était si expressive qu'elle traduisait innocemment ies moindres mouvements de son âme. Il était petit, mais très-bien proportionné ; la couleur de son teint, ses gestes vifs, tout indiquait en lui le défaut des tempéraments nerveux, cette exaltation dans la pensée, cette chaleur dans les sentiments, qui ne laissent jamais le temps de consulter
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la froide raison. Suivant ainsi l'inspipalicm du moment, taptôt HomoQ 8fi livrait à une gaieté eKceasive, et tantôt il devenait mélancolique. Maia cette inëgalité de caractère {^'influait que sur la surface, car on retrouvait toujours en lui la bonté, Tenthouaiaame et eette noble confiance de la jeunease, d'où U réanltait qu'Horace n'ayant jamais rien de caché pour personne, introduisait le p^'emier venu dans sa conscience avec une facilité qui lui nuisait ai| premier abord; aussi était-ce un bien grand miracle et une chose inexplicable pour Nikel, que M.Horace eût gardé pour lui seul la cause de sa retraite et de son chagrin.
Avec Tapparence de la légèreté, Landon était capable de constance ; son chagrin ne céda point à sa nouvelle conduite. Il finit par contracter machinalement Thabitude de monter à cheval tous les jours avant son dîner, et les habitants s'accoutumèrent à le voir passer tous les jours et ne s'occupèrent plus de lui. Horace allait se promener au gré de Nikel dans les environs. Il pouvait plaisanter. rire, faire du bien ; mais toutes ces actions portaient un caractère d'insouciance qui prouvait qu'il ne mettait pas j toute son âme dans ce qu'il faisait; à travers la pansée du moment éclatait une autre pensée toujours vivante qui fijisait pâlir tout ce qui ne se rapportait pas à elle.
Aussi les hommes les moins observateurs apercevaientils dans son maintien ou sur sa figure les traces de la douleur. On le plaignait involontairemeut, et les bonnes gens sous le chaume desquels il portait des consolations et des secours lui disaient tous; — Ah 1 monsieur, fasse le ciel que vous soyez plus heureux I Le malheur* a m i^^ tinct qui lui fait deviner le malheur.
Quand l'homme riche est ipalheureux, ses peines prennent leur, source dans les affections de t'&me; alors sofi
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désespoir a leâ formes moins acerbes que celles de l'infortune qui n'envie que les biens matériels.
Cette noble douleur' de l'âme perce néanmoins dans tous les actes de l'existence, parce qu'elle est de tous les moments. Les autres ont des instants d'illusion et de rechute, celle-là est égale et toujours digne. Horace Landon la laissait voir avec une franchise qui ne lui faisait rien perdre de sa dignité et qui redoublait l'intérêt qu'inspirait sa personne.
Trois mois se passèrent ainsi^ et le jeune homme vit arriver la belle saison avec indifférente.
Ce fut à cette époque, au milieu du mois d'avril, que les intrigues de Rosalie et dé Mariianne prirent un carac-» tère plus grave ; que madame d'Arneuse contracta l'habitude de faire avant le dîne^ une toilette qui la retenait dans sa chambre depuis quatre heures jusqu'à cinq ; que la visite de M. Landon fut d'abord souhaitée, et son obstination à ne pas la faire regardée comme une déclaration de guerre. Il serait difiBcile d'expliquer les intentions de madame d'Arneuse. Voulait-elle essayer la puissance de ce qui lui restait de charmes, ou désirait-elle seulement rompre, par la société du jeune inconnu, la monotonie de son genre de vie? Quoi qu'il en fût, madame Guérin n'avait pas d'autre motif que ce dernier, car l'établissement d'Eugénie n'entrait guère dans sa tête que comme un événement possible, mais trop heureux, disait-elle, pour qu'il pût advrair à une famille que le bonheur avait abandonnée.
Eugénie, en apprenant l'arrivée de Landon, agit et pensa comme tofutes les jeunes personnes. Elle se disait en riant: — Il sera mon mari. Une minute après elle n'y songeait plus. Lorsqu'il passa pcnir la première fois devant la maison, elle l'examifia' avec la M\e curiosité de la jeU' oesse. Horaee lui plaistfit. Elle en plaisanta maintes foi»
avec sa grand'mère ; mais elle finît par en rire si souvent, qu'une autre que madame Guérin' eût trouvé la chose sérieuse. Enfin elle commençait à ne plus se permettre aucune plaisanterie et touchait du piano tous les jours à quatre heures. Horace Landon était loin de se croire l'objet d'une telle curiosité; il ne savait certes pas que dans une maison du village, son nom, mis à l'index, donnait lieu à des scènes de famille, à des déchirements intérieurs. Nikel, de son côté, se sentait une violente inclination pour Rosalie; mais tous ces sentiments restaient enfermés dans le secret des consciences sans qu'aucun événement les eût fait éclater.
Telle était, au 15 avril 1814, la position respective des parties belligérantes. Le village attendait bien quelques événements, mais le présent u'ofTrait rien qui pût autoriser les moindres conjectures sur l'avenir.
La scène qui se trouve rapportée au premier chapitre de cette histoire se passa le 16 avril au matin; ce fut donc le lendemain 17 que Rosalie remporta cet avantage signalé sur le cœur du maréchal-des-logis. Cette victoire, dont la femme de chambre avait seule le secret, lui donna lieu d'espérer qu'elle ne serait que le prélude de plus grands événements, et elle se flatta de faire du salon de madame d'Arneuse le théâtre de la guerre.
Le pauvre Nikel avait, en effet, trop bien accueilli le malin regard lancé par la femme de chambre. On trouvera peut-être extraordinaire qu'un maréchal-des-logis e* une soubrette languedocienne débutent en amour ^^^^
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tant de délicatesse, mais il n'en est pas moinâ vrai qu'au moment où Rosalie regarda venir Nikel et où Nikel contempla Rosalie, le chasseur arrêta machinalement son cbevai, et, sans suivre son maître, resta naïvement devant la porte de madame d'Arneuse. Le cheval laissa tout au plus deux minutes à son maître, c'en fut asssz pour la Languedocienne ; quant au chasseur, il était vaincu, il aurait voulu rester une heure, un an, toute sa vie... Il rejoignit son maître à contre-cœur pour la première fois.
Aussi, lorsqu'au retour de cette promenade Landon se mit à table, et que Nikel, la serviette sous le bras, une assiette à la main, debout derrière son maître^ attendit l'ordre de s'asseoir, que celui-ci lui donnait quelquefois quand la promenade avait été longue, ses idées étaient déjà toutes renversées. Rosalie triomphait complètement, Nikel avait perdu la tête.
Horact ayant demandé du pain. Nikel lui présenta unô cuiller; il apporta ensuite un morceau de pain à son maître, qui lui tendait son verre ; il remit plusieurs fois sur la table les mets dont son maître avait déjà mangé. Le maréchal ne voyait plus que l'œil fripon de Rosalie, ce tablier relevé en triangle, qu'elle tenait de sa jolie main, et surtout certaine cornette garnie de mousseline qui entourait ses joues rondes et fraîches. La coiffure est assurément la partie de la toilette que les femmes soignent le plus ; c*est aussi la plus indiscrète, eUe révèle souvent les projets de séduction dissimulés avec le plus d'habileté. Les femmes qui se coiffent elles-mêmes portent toujours avec elles un sûr indice de leur caractère. Une dévote ne met pas son bonnet à rubans de couleur sombre comme ces femmes du monde qui passent une minute d'un quart d'heure à chiffonner leur gracieuse coiffure du matin.
— Qu'avez-vous donc aujourd'hui? dit Horace à Nikel.
33 JANB LA PALE
— L'avez-vous vue, monsieur ?
— De qui voulez-vous parler? Je n*ai vu personne aujourd'hui ; il s'agira de quelque femme.
— Ah I monsieur, vous l'eussiez remarquée autrefois.
— Nikel, vous savez bien qu'en général je n'aime pas les femmes.
— Monsieur les aime peut-être en particulier.
Ici Horace regarda Nikel avec étonnement et lui dit en souriant :
— Ça, mon pauvre chasseur, te voîlà donc amotiféux ?
— Ahî monsieur, je me sens comme je n'ai jamais dté. Certes, lorsqu'une figure me plaisait autrefois, je n'étais pas maréchal-des-logis de chasseurs pour rien, et j'allais en conquête aussi vite que le régiment. Tenez, monsieur, sauf votre respect et votre avis» je crois qu'il y a plusieurs amours.
— Oui, Nikel, répondit tïorace gravement, je le crois aussi.
— Et il V en a un où l'on est timide comme un conscrit, et où on se laisse mener à la baguette comme un Prussien.
— C'est quand on ressent plus d'amour qu'on n'en inspire, répondit Horace*
— Monsieur a parfaitement raison ; mais alors n'y aurait*il pas une marche toute particulière à suivre dans ce cas : par exemple, tomber à l'improviste sur renneœi pour emporter la place d'assaut, et...
— Le véritable amour> dit Horace av6C une gravité co. mique, est toujours respectueux. .
— Respectneut ! reprit Nikel ; laais «kMPS, nM>n»eur, il s'agirait donc de mariage ?
— Nikel, mon pauvre enfant> ne te fie jamais 'à «ne femme... Crois-moi*
— Sauf votre respect, mon général, la plus mauvaise a toujours quelque chose de meilleur que nous.
L'innocente plaisanterie du maréchal ne parut pas avoir égayé Landon, qui, cessant de répondre à Nikel, resta plongé dans une sombre méditation. L'honnête chasseur, se gourmandant en lui-même d'avoir fait peine, k 9on maître, n'osait troubler cette rêverie ; cependant au l;)ou,t d'une demi-heure de silence, il osa ^eflaand^r la perr mission de sortir. Horace y con^ntlt par un signe dq
Nikel se mit sur le pied de gwre em reyéitant sa vest^ de chasseur et tout ce; que sa. gaçde-robê pouvait lui four; nir de plus séduisant; il partit en firedon^o^t une, chansoif et en faisant tourner sa. Cî^qq. comnjiç .p<î>ur se donner; dç la hardiesse, et, à n'en juger que par la force dé la rotation, grande était sa timidité. " ' " ..
Le chasseur marcha d'un pas trèâ-déllbéré taht qù'irfut à une certaine dislance de la maison de iiaàdàmè'd*ÀiiieUée ; mais lorsqu'il en aperçut îe tôlt; sbri' ôcëur' battit avec violence, il ralentit son pas,' sa cârihe nd tourilablas/ll ett serra le cordon, '^e contenta dé Ta traî'net' lentéttie'n't' et *së mit à philosopher; c'était sW faible:^ ' "' '- -' -' "'
— Toinmeiït 'se'Tail;-ÏI;que tiiédernôiàtelle 'KofeûH^;'(iufe depuis deux mois j'ai 'Vue presque' idiis lek'jb(frs,'W s6it fappârué aujOuVd'htti!'' toot/ aotafe: qti''à i l'ordinaire ; ear ëilG^j'la^deinioiselle^Rdsaiiefde ce niatiatn-est plus ceU? tfhiër.'' :'■■: " ' : '■'-' '.'"' " • ; - • - • '•■. .; -. ■ mj
Le "ehiiâseur 'S'était arrélé tout comrty et/, chose iku^uieJ il épi^avait'ea'lui^mèmeun senlbinient ^uijten^it de Jia peuT'j'ËiL eflPet; savaitfil si diaâiefnaisellei Rosalie le^neoenvrait bien^ott mal ; &^il'paraltrs»t aimable ÎLàrdessusiayant foit descen<)re' son:paK^aien!deimftiu)dr6 àicei/q^'iil n'y ^i aucun ^i, aymilt brossé lâs\Biainche9jCie saivf^ta al; tiré le
col de sa chemiser il ftvaiigaide qualquea.pa»; luaiis io^t'À
S4 lAME LA PALIS
eoup il rétrognda comme ^ le feu d'une redoute iuooiinue l'eût foudroyé; il se tapit derrière Fftiigle d'un mur et resta dans cette poiÉtion, incertaiii, rougissant^ pesant la démarche qu'il allait faire et les paroles qu'il allait prononcer.
La cause de cette soudaine retraite était Rosalie elleméiàef^'qui, postée depuis longtemps dans le grenier, avait aperçu' dé loin la démarche incertaine et la toilette du chasseur, lyesdôâdànt alors avec prestesse, elle était ve^ nue se placer en embuscade sur le seuil de la porte cochêi'e; fâ;' traniiMlle efi apparence, feignant de ne pas vôrr'Nikél, toiife en jetant parfois de son côté un regard furtlf; elIè'éWît ptèié à "tbtii'ntfi^ ftmsqtkément la tète quand îï 'serait près d'èîlè et à'jduëriè feùrpri^-.
En rétrogradant ainsi, lé mâr^ç})^l^lai^§^ voir son jeu; ilpiçr,pjiit,à.îlQ^^Ji« d'apprépipr I9 ^^ntjment qu'il, iiispi-
niUM s9ulir8M^..çogii?^iJt.,q,Vp^çi.^t^^V,awé^ en descendant de ^^ grei^ier ejlç chjapgea d.e rôlp. Elle venait auBeuil de.Jla .pprtp, humblç et so^mise, livrer son cœur au valet de clmmbre ; n^s^is.e^ arrivant prè^ ^^ lui elle en avait déjà fait son vassal et,, ^v£^|t .décidé do déguiser son amour, .de xeijler.swr tpu^ §f^ mçuyepfients, enfin 4© ^^ BwnerNilfeUt deletenir.walprt^, . .,;. .^^ .
Toute cette histoire repose sur- la fauase nkanoiivreid^ dtasseur^ car' les plus gnlmds<'e£^t8'ne'dépendQB4;{jftmais que des plus petites causes ; un ver microscopique a»»» la Hollande ' à deu» ddigto de- la mort en re&geant des digues qui la déiëndenl 'de PinvasiOn' ^ la* ner ^ joomiyient anrait-4l pu, le pâiivre"Nlk!e)^ igilorbnt4^ayeilir, «onntûUi^ l'itiOuenee" fatale 'â -un '^asi- plus-qu; • moiiM-eeeélélié t&'^ et itiarèbédrei(^ à^ReeaUeviV'SértMt fiDrtivét'4iioi)?.({)Lia.ii Laiï^èdo<)ietA]ie' «àt ëté4»«p hëureoad dce ;ait,6iif ion^ du ^h8fd9etn^.vi et^ana jce«l^ h^poMièse le^^jamout^ à»JS^i
JANK I.A PAI|B ^^
auraient fîni (rop bPMfiqu^o^eiit pouf s^^epa^ la q^J[^tul^-r tioQ qu'il devait ^ignef .
Rosalie avait doup j'avantage. Qwnd elle jugea que le chasseur était spfti de sa caohette, elle tourua ia t^te ver» lui avec une hardiesse mutine : une femme e&t toujours tout obéissante, ou teut impë;*ieu3e.
Nikel, rassemblant- alors tout son courage, rebaissa la touffe de cheveux qui garnissait le sommet de sa tête, abandonna sa position et prit le haut du pavé sans regarder la Languedocienne. Certes, si quelque ehose pouvait rétablir l'équilibre et détruire le mauvais effet du pas rétrograde, p'était ce pas redoublé et ce dédain affecté pQur le minois centriste de la soubrette. Un bon géniq semblait crier à Nikel : Courage I continue ! et tu sauveras ten maître I Uais non, lorsque le valet de chambre parvint à l'endroit où était la servante, qu'il entendit le doux mur-^ mure des clefs agitées par elle, il sentit son co^ur faillir, il tourna (a tète, il quitta soudain )e pavé, et quand il fut arrivé en ligne, c'est-à-dire à deux pas de Rosalie, il s'arrêta.
Dans ce moment on commençait au salon une partie de piquet ; madame Guérin jouait contre sa fille et contre Eugénie. Tout à coup madame d'Arneuse se lève et sonne pour avoir de la lumière ; Rosalie antendit la sonnette, mais elle décréta de ne pas l»ouger. Si Nil^el eût été philo* sophe et observateur autant qu'il avait la prétention de l'être, cet événement eût pu lui rendre l'avantage*
Mais non ; le valet de chambre, les yeux baissés, ne pouvait guère changer d'attitude ; car, par bonheur ou par malheur, la soubrette était chaussée avec une coquetterie rafi^ée, et Nikel admirait deux petits pieds, agrément rare dans une soubrette, et que Nikel avait ci souvent entendu vanter à son maître, qu'il avait fini par en faire lui-même le p^ grand cas. Pendant qu'il cherchait ce
36 lANE LA PÂLE''
qu'il allait dire, la femme de chambre, ayant peine à déguiser sa joie, croisa ses bras riin sur l'autre^ de manière que la main droite caressait légèrement la partie supérieure du bras gauche, et tout son air semblait dire à Nikel: — Si tu as de l'empire sur M. Landon, il épousera mademoiselle Eugénie... Quant à toi, tu seras mon humble serviteur.
Le maréchal sentit qu'un silence de trente secondes est inconvenant auprès d'une femme, quelle qu'elle soit, surtout quand on admire ses pieds et que les pieds sont petits. Levant alors tout doucement sa tète, il se mit à contempler le visage mutin de Rosalie. Cette vue le fit tressaillir.
On doit se rappeler que Nikel avait la prétention de passer pour un bel-esprit, qu'il s'étudiait à parler d'une manière distinguée ; or voici comme il débuta : — Sur mon honneur, mademoiselle, voici une bien belle soirée.
En prononçant cette phrase banale, Nikel regardait d'un air sentimental la maligne soubrette, qui, soutenant cette attaque en lui renvoyant des regards pleins de gentillesse et de coquetterie, répondit que la douceur du temps l'avait seule engagée à venir respirer le frais sur le seuil de la porte.
La conversation n'en demeura pas là, comme on peut bien le croire, et le chasseur ne tarda pas à entamer le chapitre des compliments. Rosalie accepta cet hommage de l'air d'une fille habituée aux éloges.
— Vous avez étp militaire, monsieur Nikel, lui dit-elle enfin ; combien de fois vous est-il arrivé de débiter de pareils compliments sans en penser un seul mot peutêtre ? Cependant les pauvres filles s'y laissent toujours prendre quand ils leur sont adressés par de jolis garçons.
Nikel en ce' moment trouva Rosalie dix fois plus belle.
JANE LA PAIiE 37
Gelle*ci, comme on le voit, s'avançait en bon ordre de bataille, gardant les rangs, s'emparant de tous les postes, s'établissant sur toutes les hauteurs.
— Je sais, mademoiselle, reprit le valet de chambre, que ces choses-là n'ont de mérite que quand on les pense; mais votre miroir vous a dit avant moi que tous ceux qui vous les adressent doivent être sincères, sous peine d'être aveugles...
En prononçant ces dernières paroles, il tâcha de prendre la main de Rosalie ; mais elle la retira en regardant Nikel avec assez de douceur pour le dédommager de la sévérité du geste.
— 11 fait presque nuit, dit Rosalie ; si vous vouliez entrer vous asseoir, nous serions mieux... La soubrette fit mine de s'en aller en ayant Tair de dire : — Qui m'aime me suive... Le maréchal s'élança dans la cour, et la femme de chambre se présenta dans la cuisine en traînant à sa suite ISikel tremblant et captif.
— Mais, Rosalie, dit la jeune fille, voilà une heure que l'on vous sonne pour avoir de la lumière I Prenez garde à vous, maman est en colère. Et Eugénie disparut.
— Gomme elle est bonne, mademoiselle !... s'écria Rosalie en regardant Nikel. Puis elle sortit pour porter de la lumière au salon.
Nikel fut étonné de la beauté touchante d*£ugénie, et pendant l'absence de Rosalie il fit un retour sur lui-même pour considérer dans quelle affaire il s'embarquait : ses yeux erraient sur chaque instrument de cuisine; et, d'après leur nombre, leur éclat, la manière dont cette pièce essentielle était tenue, il prenait une assez haute idée de la maison de madame d'Arneuse.
Soit astuce, soit réalité, Rosalie revint dans un état qui acheva la défaite de Nikel ; elle pleurait en essuyant ses yeux du coin de son tablier.
38 JAT^E LA PALE
-^ Qiie vbuà est-îl arfivë, madômoiselliô ? 6*écriô l*honnêtô manécba!, dont l'âme tendre s'étamt à luette scène inattendue.
— Hélas ! je viens d'être grondée à causé de vous ; pendaht que j'étais sur la porte â prêter l'oreille à vos sornettes, madame m'a sonnée et je ne l'ai pas entendue.
— Et voué avez été grondée pour moi ! Ah î mademoiselle I
Et Nikel, approchant sa chaise de celle de Rosalie» prit la main de la jolie pleureuse, et cette fois il la serra dans les siennes.
— Si je souffrais seule de l'humeur de madame, il n*y aurait que demi-mal ; mais mademoiselle ! ah ! là pauvre ènfantî... quel malheur pour elle d'être jolie!... Quel dommage qu'il n'y ait pas dans ce pays-ci un bon parti pour elle!... Comme elle rendra heureux, en sortant d'une prlsori, le mari qui l'en délivrera.»
— Je suis persuadé, dit Nikel, que vous ressemblez à votre jeune maîtresse.
i^ Non, monsieur Nikel ; non, non, répondit Rosalie en remuant la tête d'tiné manière très-signifiôative ! moi, je ne suis qu'une pôiuvre fille, je n'ai pas de fortune ; mademoiselle lest riche i ce que j'ai, monsieur Nikel, c'est une bonne âme, et ce n'est pas à cela qu'on regarde maintenant.
Cette fois le maréchal he pouviait éviter la botte, elle était trop clirecte ; il n'y avait ni feinte, ni passe, elle allait droit au cœur : aussi n'y répondit-il qu'en tortillant le cordon de cuir de sa canne et en regardant alternativement et Rosalie et la canne, ou, si l'on veut, et la canne et Rosalie, de manière que l'on a toujours ignoré laquelle des delix excitait le plus vivement son attention.
— Cette fille-là, se disait-il en revenant chez son maître, cette fille-là est un trésor, tudieuf...
ikNE Lk PALE 99
Cette lacune est indispenisable ; car toute périphrase serait sans ^éner^e pour readre tes ^pressions du ma^cbai.
— Au surplus, contiHua-t-il, quel mal y aurait-H à me marier?... Elle me vaudra dix maîtresses)... Mais, mille tonnerres 1 elle m'a donné une fort bonœ^idée, et aum maître devrait venir faire quelquefois sa partie chez madame d'Ameiise, on le distrairait, et puis ne l'aceompagner«6-j<e pas ? S'ii joue au salon, nous jouerons à Tafttichambre, je seraà près de ma Rosalie. Tous les soirs je la verrai.. k et, si Ton ne peut pas faire autrement on l'épousera I... Elle «8t, morbieu I propre et gentiille eomme un cheval de lancier poloBai&
Ce monologue de Nikel fait voir que la rusée 8ûiist>ret4e avait avancé les affaires de sa maîtresse oomme leasienaes. Elle avait trop de finesse pour ne pas deviner les fieiisées de Niicel; aussi s'empre6sa-t--dle d'instiwe fiwg^ie idu sticcès de ses intrigues. Sans ea den témoigner, mademoiselle d'Aameuse en oonçnt qnelqitô joie ; elle espériO même, et ce faible espoir répandit ^fmglque charme snir la vie malheureuse qu'elle menait.
— Allez, mademoiselle, voqs seree madame Landon, disait Rosalie en la déshabillant ; car M. Landon viendra ici, et il est impossible de vodr mademoisdle sans l'aimer.
— Rosalie, vous ôtes folle I répondit-elle avec un sourire presque imoqueur ; gardez-vous hmi de laisser supposer à personne que j'autorise ce badinage.
Du moment où Eugénie cessa de plaisanter sm* M. Horace avec sa ^gratnd'mère, et qu'en ik voyant passer tous les jours elle admira le -cheval et ie (cavalier., l'enfantillage cessa pour faire place à un autre jeu de l'esprit. Tontes les jeunes (personnes ^nnt, à l'âge d'éugénie, assez de pencha&t vers les idées romamesqnes ; tor, comme Landon
était le premier homme qui s'offrît à ses regards, et qu'il n'avait rien de disgracieux, ïétrangetè de ses manières, sa mélancolie, tout servit à favoriser le penchant qu'elle eut à en faire dans son imagination le héros d'un petit roman. Elle écrivait ce roman tous les soirs, en le modifiant comme pour s'amuser ; mais Dieu sait si elle s'y donnait un mauvais rôle !
£n bâtissant ainsi des châteaux en Espagne, Eugénie s'habituait à penser à M. Landon, et tout en s'avouant qu'il ne lui était pas indifférent, en croyant de plus en plus qu'elle serait heureuse avec lui, elle était loin de connaître son propre cœur ; un sentiment pur y grandissait à son insu, et l'amour n'était pas loin lorsqu'elle dit avec un accent enfantin :
— Rosalie, vous êtes folle I
La nuit elle rêva qu'elle épousait M. Landon.
Le lendemain au déjeuner, Nikel, décidé à faire concourir son maître au succès de ses amours, employa pour l'engager à se présenter chez madame d'Arneuse, tous les moyens que lui suggéra son adresse. S'il n'aborda pas ouvertement la question comme on peut bien le penser, au moins ne prononça-t-il pas un mot qui ne tendit indirectement à son but.
Il commença par établir que les intérêts et la réputation de son bon maître étaient tout ce qu'il avait, lui, Nikel j de plus cher.
A ce début, Landon, ayant regardé le maréchal avec attention, crut qu'il s'agissait d'une chose sérieuse ; Nikel continuant alors avec feu, soutint en thèse générale qu'il ne pouvait pas souffrir que l'on mit en doute l'urbanité et la politesse des Landon ; et en thèse particulière, que cette exquise réputation était en danger si monsieur n'allait pas faire de visites à toutes les bonnes maisons du pays, où monsieur paraissait vouloir toujours habiter,
JAXE LA PM.V. Ai
notamttient à la maison d'Arneuse, etc., etc. Enfin il termina ainsi :
— Oui, monsieur, je le dis et je le répète, je ne vois pas ce qui vous empêcherait d'aller dans cette 'maison ; vous vous y divertiriez toujours mieux que chez vous.
— C'est vrai, Nikel.
— Pourquoi refusez-vous donc de vous y présenter?
— Je ne sais, mais j'éprouve une répugnance invincible â sortir de ma solitude.
— Si je connaissais vos chagrins, je pourrais, monsieur, vous prouver peut-être qu'il vaudrait mieux vous dissiper et voir une jolie jeune personne, un ange...
— Je doute que vous puissiez me persuader cela, interrompit M. Landon avec l'accent du maître.
— Ah I monsieur, reprit l'adroit Nikel, vous faite s bien voir là que vous la craignez.
— Il n'est plus au monde une femme que je redoute.
— En ce cas, monsieur a donc été amoureux?... En faisant cette interrogation, le chasseur regardait son maître. Horace ne leva même pas les yeux ; alors Nikel continua :
— Si monsieur a été amoureux, il doit connaître les tourments et les infernales inquiétudes de cette passion...
A ces mots M. Landon regarda Nikel d*un air qui voulait dire : — Veux^tu me faire de la peine ?
Le maréchal comprit parfaitement ce regard ; il savait bien que son maître avait été amoureux, et son envie d'apprendre tous les détails d'une aventure dont il ne connaissait que l'héroine lui faisait sans cesse appuyer sur cet article malgré le silence obstiné de Landon et le chagrin qu'il lui causait. Cependant la plupart du temps le remords le prenait en voyant qu'il tourmentait son maître, et dans ce combat entre sa curiosité et sa bonté,
ce deitiier sentiment remporta ; en ce moment» il n'osa plus toucher cette corde, et reprit en ces temieB :
— Ge que je faisds oliserv^r à monsiear ëtmt pour lui donner à- entendre que je ne le sollicitais d'aller chez madame d'Arneuse qu'a&n de rendre service au pauvre soldat qui lui a sauvé la vie à Ëylau; et je ne rappelle certes pas Teffet de mon devoir pour vous décider, car vous êtes le maître^ monsieur ; je ne voudrais pas pour toute la gloire d'un de nos maréchaux vous causer la moindre pmnel..* Vous ireE, ou vous n'irez pas^ Nikel îwa comme il pourra^.»
• — J'irai, Nikel) interrompit Horace d'un ton de voix plus doux. J'irai dès ce «oir, demain^^ quand tu voudras, enfin ! Va, mon brave^ tâcbe de trouver une femnie qui t'aime sincèrement^ et tu seras plus heureux que ton maître I...
*— Vous êtes donc malheureux?... demanda Nikel avec l'accent de la plus tendre compassion, maisilek oompassion curieuso.
'— En voilà assez; je ferai ce que tu veux^t.* Laissemoi I
— C'est que monsieur connaît mon penchant pour le malheur; sans me vanter, j'ai su partager mon pain avec le pauvre, je n'ai jamais tué la poule du paysan, et j'ai toigours conduit les ennemis blessés à l'ambulance*
— C'est bon, c'est bien; mais laiïseHmoi, NikeL..
— C'est que je vois bien que vous allez tomber dans la mélancolie, et j'mmeraie mieusù, c'est-à-dire il serait convenable (puisque vous allez ce soir chez madame -d'Arneuse) que vous vous prOttieftassieeà cheval ce matian.
— Je préfère rester.
•^ Mais monsieur sait bien que Brigimi n'est pafi sorti depuis quinze jours t ***- Eh bien) knonte^lel
lANE LA PALE 43
^ (M. { y {>emee-yOuè, monsieur? mot, monter un des cheyfitux de moAlsieiir! j'aimerais 'mieux gratter k terre avec mee o&gï^ ! Si monsieur ne veut pas yenir, je pro*^ mèoerai Brigand à la tnain.
— Allons^ Nik^, j'irai.
Nikel, se frottant tes mains en signé de joie, se retira^ et Horace sourit légèrement en voyant son valet de cham« bre persuadé qu*ii avait remporté Une grande victoire. Nikei était une si bonne âme, un si âdèle serviteur, qM Landon ne voulut pas^ en ie détrompant, ee priver d« quelques scènes qui, pour la plupart M temps^ le di\W-* tissaient.
ÏV
Landon et son fidèle sergent, d'après la résolution qu'ite avaient prise, se promenèrent donc beaucoup plus matin qu'à l'ordinaire. Eugénie^ plus attentive que sa mère, M% seule à les voir passer.
 trois heures environ, le «chasseur mit toute son adr(»9S« à faire adopter à son maître une mise recherchée ; et là mélancolie d'Horace l'empêchant de s'apercevoir du ma^ nége de son domestique, il s'habilla tout comme le Voulut NikeL
— Monsieur, disait41, quand 11 se vit en route avec soft maître pour aller faire cette visite, vous reviendrez sans doute de vos préventions contre les femmes quand vous aurez vu combien cette jeune personne est intéressianto et malheureuse, a
>- Elle est malheureuia{..i dit LaAdoh ^vec un aceont de compassioU) iBt commmitY..i
44 jank: la palë
— Monsieur, c'est sa mère qui la tourmente un peu. Madame d'Arneuse est emportée, sa fille est douce, la mère aime le faste, et mademoiselle Eugénie aime la simplicité; or, monsieur sait bien qu'il y a des caractères si opposés, qu'ils ne s'accordent jamais entre eux, et alors la vie intérieure n'est pas commode. C'est précisément comme si l'on couchait avec un mauvais camarade. Toute maltraitée qu'elle est, cette jeune fille adore sa mère, Rosalie me l'a dit; et cette mère est aveuglée par une inexplicable antipathie, au point de ne pas reconnaître tout l'amour que sa fille a pour elle.
— Pourquoi ne m'as-tu pas instruit plus tôt de ces détails?
— Mon colonel, je ne savais pas si ce spectacle-là vous rendrait plus triste ou plus gai.
— • Tu le sais donc maintenant?
— Non, mon colonel ; mais j'avoue franchement que, malgré tout le désir que j'ai de vous voir aller chez madame d'ArneUse, je ne voudrais pas que votre bonté... vous fût à charge. D'ailleurs, monsieur^ ajouta Nikel en faisant tourner sa canne comme pour enlever ses scrupules, vous trouverez là des distractions plutôt que chez vous. Ne prendrez-vous pas le parti de la fille contre la mère, comme le petit tondu a fait en Espagne? ce sera une petite guerre. Vous finirez par vous intéresser à la jeune personne, et... vogue la galère... mademoiselle Eugénie est jolie... Tenez, vOici la maison; elle n'est pas mal!... Au surplus, si vous vous ennuyez, nous allons au trot, vous pourrez vous tirer au galop... Mais voici la porte... entrez, mon colonel.
Horace, souriant de la franchise de son chasseur, loi serra la main^ et Nikel, oppressé jusque-là, respira plus librement. Il trembla en frappant à la porte, et tressaillit en entendant les pas de Mstrianne, qui vint ouvrir.
lANB LA PALE 45
Pendant qu'ils s'acheminaient, une tempête s'était élevée au salon.
— Notre voisin ne fait pas sa promenade aujourd'hui, avait dit madame Guérin.
— II est sorti ce matin^ lui répondit imprudemment sa petite-ÛUe.
— Gomment sais-tu cela? lui demanda sa grand'mère.
— Je l'ai vu ce matin vers dix heures; il allait à Cassan, repartit Eugénie avec d'autant plus de bonne foi que sa mère semblait approuver ce discours par son silence.
— Vraiment^ je vous admire I s'écria madame d'Arneuse, furieuse d'avoir manqué le passage de Landon ; vraiment, Eugénie, vous faites bien du cas de tous les ordres de votre mère... J'ai signifié que je ne voulais plus ent^idre parler de cet étranger ; son nom même me déplaît, m'irrite, et vous ne cessez de le prononcer I Maintenant, lorsque je voudrai quelque chose je demanderai tout le con-traire ; ainsi Eugénie, ma fille, parlez, étourdissez-moi de tout ce que fait et ne fait pas M. Landon. Et d'où savezvous, je vous prie, qu'il aille à Cassan? i'avez-vous suivi à cheval?
— Non, maman, répondit Eugénie en tremblant.
— Gomment, non I vous m'étonnez I II ne vous manque plus que de courir les champs avec lui I . . .
— Mais, ma chère amie, dit madame Guérin en interrompant sa fille, ce n'est pas la faute d'Eugénie, c'est la mienne, j'ai parlé la première de ce jeune homme.
— Qu'importe, madame : devait-elle répondre ! Tinterrogeait-on? depuis quand les enfants discourent-ils avec tant de liberté? Âh! de notre temps on se tenait tout autrement 1 Jamais une fille bien élevée n'osait lever les yeux, et mademoiselle voit passer le monde, sait ou Ton va, ce qu'on fait. Nous demanderons^pour vous le minis-i tère de la police.
46 lANK hh PALK
-- Mais, mamaa, je n'ai paa chereàé k le sancdr ; e^st le domestique de M. Landon...
rrr EU bien, toujours!... Qu'est-ce que ja vieBS de vous dire?... Ce nom me fatigue^ et il faut l'enteadr^ à chaque iostapt.,.
— Madame, voici M. Landon, s'écria Rosalie en entrant dî^ns le salon avec un air de triomphe.
A i^ (lAQta, mçidame d'Ameu&a re9t« iQut interdite, et s^ flgwe devint te théâtre d'we vé«?itable péripétie comique. Le rouge ^ la oçA^e expirante iit place à l'air d'une s,atidfactioii froide; U3e aménité toute d'apprêt suceéda si vite aux couleurs aQiP»l)r^s de ta sévérité, qu'on pouvait façilefloeat supposer à madame d'Ariieuse une grande habitude de ces jeux de physionomie; et cette mobilité ^ dans le masque faisait mal présumer de sa franchise. Madame Guérin et Eugénie avaient précipitamment tourné la tête vers la porte ; mais la jeûne fille ramena lentement sa figure sur son ouvrage, soit coquetterie innée, soit crainte de sa mère.
— Madame, faut-il faire entrer?... demauda la mali-> cieuse soubrette, dont l'air goguenard annonçait qu'elle avait ejitendu la dernière partie deia scène.
Madame d'Arneuse peuoha doucepcient la tête, passa négligemment les doigts daas $^ çh^vew, rajusta son fichu, et jeta un coup d'ceil dana la glaçQ ; &a conscience lui conseilla de s'euvelopper daua ui^ grand châle.
Les pas du jeune homme retenlireut daos l'antichambre, et bientôt Rosalie reatra pour annoncer d'une voix sonore : — M. Horace de Laudon : puis elle regarda £u« génie en lui lançant une œillade qui \oulait dire : -^ £q avant ! Le chasseur l'eût du moiu9 interprétée, ainsi.
A i'aapeot d'Horace, les trois daûies^e levèrent. Madame d'Arneuse lui moutra uiv aiégti qu'eite avait d^à placé de manière à lui dérober la vue d'Eugénie; l'air moitié im-
JANE JLÂ PALE 41
périeux^ moilié poh avec lequel elle l'aeeueiilit, était un reproche taoite cki manque d^ëgarda dont elle le jugeait coupable.
Avant que les compliments d'usage eussent été échangés, le sourire à la fois triste et poli de M. Landon parut à madame d'Araeuse galant et presque admirateur. Regardant déjà ce soupire comme une sorte d'amende honorable, elle eut Tair de consentir à recevoir un hommage en laissant deviner qu'elle pourrait faire grâce ea faveur de Tadiniration ; aussi répondit*elle par un coup d'œil plein d'amabilité. •
— Madame,dit Horace, je viens vous foire une visite tardive, sans doute ; mais les soins et les embarras d'un nouvel établissement, les chagrins qui l'ont causé,sont mon excuse.
En prononçant ces dernières paroles^ son regard, qui s'était d'abord porté sur madame d'Ârneuse et sur ma** dame Guérin, s'était attaché sur Eugénie qui se trouvait à côté de lui. La jeune fille, rougissant, se glissa douce** ment sur une chaise plus voisine de M. Landon, et, se gardant bien de jeter les yeux sur sa mère, elle essaya de côtitinueh sa broderie.
^ Etlgëflie, dit madame d'Arneuse avec une perfide bonté, tu n'y vAis pas clair, ma fille ; rapproche-toi de la. croisée, ton duvWge exige beaucoup de jour et surtout beiauooUty d^atfêntjoh,''éjouta>4-elie en lui lançant un regard impératif qU'èlîé fcrûi dërttofer à M. Landon.
' ^'Est-ce thffddîftbiBélîd qui j6Ùe"Si'll)i(9n^ piano î demaiid* Hôi*â'ce' éh'ëifttminafnt lisgéhie aVee'Finté^t que lui âV^fenïhi^F^^d les détails' ddtonèspâïr'^ ' m'
Eugénie, interpellée; "rëstïl^ éelbotâ, H • se* hadard^t "à regarder É'. L^ïtdé^ft^, lul-i^fioMidit t ■^*Otfiy'iAonfl*eïn'ti;et c^è« irtiit 'sbinsf«t 'tttifr Wriàeils ^de m^^ peu qtié^ie'saïîJ^''' ^^'^ -* *'"^-^ j;Miui*k'.»ii ui'^i** ij»ii.*;^ i,i ^t/jt^h}
'«il
48 JANB LA PALE
pas forcée de lever le siège ; sa mère ne disait mot ; mais madame Guërin, enchantée de la phrase conciliatrice qui faisait à la fois l'éloge de la fille et celui de la mère, lui dit : — Viens, ma petite, viens ici, et laisse ton ouvrage.. .
Eugénie alla donc toute joyeuse s'asseoir sur un fauteuil à côté de sa grand'mère ; et comme madame Guérin se trouvait placée en face de M. Landon, Eugénie^ pleine de reconnaissance, baisa la .main de sa grand'mère avec une douce effusion de cœur.
.— Il parait, mesdames, que vous êtes bien aiméeô^ dit Horace à madame d'Arneusef.
— Ah 1 monsieur, repartit Eugénie, surprise du silence de la marquise, plus heureuse que la plupart des enfants, j'ai deux mères!
A ces mots la jeune fille, ayant tourné les yeux, rencontra le regard de Landon. Son âme et celle du jeune homme furent comme en présence pendant un instant aussi rapide que l'éclair ; Eugénie laissa lire dans ses yeux toute la candeur de son âme ; elle voulait inspirer l'amour, elle le ressentit à son insu. 11 lui sembla qu'en cet instant le cœur d'Horace avait compris le sien. Ce regard sympathique fut comme un talisman qui lia ses fantastiques méditations à la réalité; la couleur des cheveux de Landon lui plut; elle aima la vivacité de ses yeux, le son de sa voix, son langage, sa mise, enfin elle lui accorda les perfections dont elle le parait dans ses rêves.
Il arriva donc à la maîtresse le contraire de ce qui advint à la soubrette ; et de toute éternité il avait été décidé que la tendre Eugénie recevrait des lois de M. Horace, tandis que Nikel obéirait à Rosalie.
Madame d'Arneuse et madame Guérin observaient M. Landon avec la curiosité naturelle en pareille circonstance; la grand'mère semblait chercher dans ses traits Its indices d'un bon caractère, et la marquise examinait avant
tout les foraies ext^ourea et les manièreB. Le jeanû
homme, qui savait vivre, ne s'offeofia nullement de oeè examen, et, par une pente naturelle de notre amourr^ propre qui nous porte à vouloir paraître mieux que nous ne sommes, M. Horace s'étudia, sans trop d'affectation, à rester aussi éloigné de la familiarité que de la sèehe et froide politesse du grand monde.
— Monsieur, dit madame d'Arneuse, votre intention n'est sang doute pas de rester toute Tannée dans notre village, c'est pour un jeune homme de voti^ rang et de votre fortune un théâtre bien resserré.
— Madame, j'y suis fixé pour toujours; c'est du moins en ce moment mon intention formelle.
— Ah I monsieur, à votre âge peut-on prévoir ainsi l'avenir? Nous avions aussi résolu de ne jamais quitter Paris. Sans la Révolution, nous n'aurions pas eu le plaisir de vous voir... à Chambly.
Ici madame Guérin s'étendit longuement sur l'ancien état de sa fortune et sur la vie élégante que sa fille menait à Paris avant l'époque où toutes deux s'étaient retirées à Chambly. Elle termina, comme à son ordinaire, en disant qu'il était bien dur à son âge d'être réduite...
— Ah! madame, dit madame d'Arneuse en rinterrom» pant avec vivacité, nous ne sommes pas encore si mal* traitées; je connais beaucoup de maisons nobles qui le sont plus que la nôtre.
M. Landon se crut en cette occasion obligé de débiter quelques lieux-communs snr cette thèse rebattue: que la fortune ne fait pas le bonheur. -— Le boniieur, dit-ii en terminant, est toujours à notre portée, toojours à nos pieds, c'est une fleur des champs; il ne faut que se bais^ ser pour la caeillir; mais, comme elle «st «ntowée de^ beaucoup d'autres fleurs, nous nous trompons sur le par-
fum, sur la couleur, et nous étendons trop les mains pour ne pas dépasser le but.
. Cette agreste comparaison que sa promenade du matin lui avait sans doute in^irée, eut un plein succès auprès de ces dames.
Une rougeur subite colora le visage d'Eugénie en entendant ces paroles et en voyant les yeux de M. Landon se fixer sur elle ; elle n'était pas loin de lui, elle était simple, élevée modestement : ne ressemblait-elle pas à une fleur des champs?
— Ainsi, monsieur, reprit madame d'Arneuse, je vois que vous êtes venu à Cbambly pour cultiver le bonheur.
^ Ahl madame 1 il n'en existe plus pour moil... répondit le jeune homme d'un accent de mélancolie qui intéressa vivement la mère et la fille.
Eugénie laissa parler son émotion dans ses regards et dans son attitude. Il lui sembla que l'infortune les réunissait dans un même sentier de la vie.
Cette sollicitude inattendue frappa Landon, qui remercia la jeune fille par un regard... Madame d'Arneuse fit trembler Eugénie par le coup d'oeil qu'elle lui lança.
— Oui, mademoiselle, répondit Horace, je suis malheureux... Mais, ajouta-t-il en souriant comme pour donner le change, les chagrins des jeunes gens sont de courte durée...
— Eugénie, ma bonne, dit madame d'Arneuse, en voyant que M. Landon accordait beaucoup trop d'attention à la jeune fille, ma chère enfant, tu serais bien aimable de m'aller chercher mon ouvrage.
Eugénie se leva en soupirant. Cette phrase était pour elle l'ordre secret de quitter le salon et de n'y plus reparaître sans être appelée par sa mère. En sortant, elle contempla M. Landon dans la glace jusqu'au dernier instant, en lui disant adieu du cœur.
Un geste impérieux de madame i'Arneuse, surpris par LandoD, le mit à peu près au fait de cette scène : examinant al^rs la marquise avec plus d'attention, il vit son visage quitter brusquement le masque de la sévérité pour reprendre les grâces d'une affabilité d'emprunt quand elle se tourna vers lui. C'en fut assez pour lui faire juger madame d'Arneuse. Au premier abords les deux dames lui avaient déplu ; mais à ce moment il acquit la preuve de toutes les assertions de Nikel, et il se sentit vivement intéressé par Eugénie. De son côté, madame d'Arneuse avait reçu cette première impression d'après laquelle on juge presque toujours en dernier ressort une personne que l'on voit pour la première fois.
Elle sentit tout d'abord que leurs âmes n'avaient aucun point de contact, et néanmoins Horace ne lui fut pas désagréable. Ce sentiment s'explique facilement. Madame d'Arneuse, n'étant pas noble d'extraction, outrait son rôle de marquise afin d'en obtenir les honneurs : et comme elle rendait intérieurement justice à la simplicité de ceux qui 66 sentent naturellement supérieurs, Horace lui imposa, malgré ses manières exemptes d'exagération, une sorte de respect involontaire. Alors, soit qu'elle fût séduite par la fortune de Landon, ou que le mystère dont il était entouré Tintriguât ; soit que, le trouvant d'un extérieur agréable, elle eût l'espoir de le consoler, le fait est qu'elle déposa ses préventions et commença par lui rendre en elle-même une pleine justice.
Elle daigna donc lui sourire, et d'un air moitié amical, moitié protecteur, elle lui dit : — Monsieur, si vous avez quelques moments à perdre, nous serons enchantées de pouvoir faire une connaissance plus intime avec vous. Notre intérieur, est, comme vous le voyez, très-simple. Je mo suis vouée à mon ménage, au travail, à l'éducation de ma fille, et je fais ea sorte de me conformer, sans mur-
mure, à la situation dans laquelle le sort m'a placée. Nous nous aimons toutes, et nous nous aidons mutuellement à porter le fardeau que les circop^nees nous ont imposé.
— Madame, répondit Horace en faisant un geste par lequel il sembla se replier sur lui-même, j'u$erai quelquefois de votre aimable invitation; j'aime beaucoup la musique, quoiqu'elle éveille en moi de tristes souvenirs, ajouta-t-il d'une voix altérée. Puis, après un moment de silence, il reprit : Je vois ici un piano ; en revanche, je serais flatté que vous missiez à contribution ma bibliothèque, et, lorsque vous voudrez vous promener au loin, je serai charmé de vous voir accepter mes chevaux...
— Vous êtes on ne peut pas plus galant, monsieur, répliqua sèchement madame d'Arneuse, mais vous me permettrez de n'accepter que'vos livres, nous avons notre voiture.
A ces mots madame Guérin regarda madame d'Arneuse avec surprise, mais le sérieux de sa ûlle et l'orgueil qui régnait sur sa figure l'engagèrent à retenir ses objections.
— Nous ne nous en servons pas souvent, dit 'elle alora avec un sourire moqueur.
ïnûn, après quelques propos insignifiants, M. Tandon se leva, et saluant les deux dames, il sortit. Madame d'Arneuse, sans quitter sa place, lui rendit un salut tout » fait théâtral ; mais madame Guérin ne le quitta qu'à ia porte.
Nikel abandonna Rosalie en entendant les pas de son maître; et le chasseur, une fois dans la rue, se retourna pour voir encore la maison ; alors il crut apercevoir dans un étage supérieur où s'était déjà postée la femme Oe chambre, une jeune figure qui contemplait Horace avec curiosité.
Aussitôt que M. I^don fut parti, madame Guérin dit à sa fiUe.
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^ Gomment, ma chère amie, as-tu pu transformer en voiture une berline démantibulée qui $e briserait ft la première sortie ?
— Croyez-vous, madame, que je veuille me laisser écraser par le faste de ce jeune homme ? Pour qui nous prend-il donc, en nous offrant sa voiture?... En cela il a manqué d'usage; car, du reste, il est mieux que je ne le croyais.
Cette dernière phrase était che^ madame d'Ârneuse, lai première note de la gamme qu'elle se proposait de parcourir. Ce propos tenait dans son esprit le juste milieu entre la ligne où unissait la défaveur, oh allait commencer la louange. C'était tout ce que son envie de rendre justice à M. Landon et de l'exalter par la suite pouvait lui faire dire pour s'accorder avec ce qu'elle a>iflit avancé précédemment. Elle se servait ainsi de lignes impercep-' tibles pour ne jamais avoir l'air de changer d'opinion ; de manière qu'il fallait être très-exact à retenir ses assertions précédentes , et vouloir encourir sa haine en les lui rappelant, pour lui faire apercevoir toute la mobilité de ses préventions.
La phrase de madame d'Arneuse semblait jeter le gant, et madame Guérin se serait tue toute sa vie plutôt que de ne pas le ramasser. Elle se hâta d'enchérir sur les éloges de sa fille.
— Oui, dit froidement madame d'Arneuse, il est asse« bien. Comme elle prononça ces mots, Eugénie rentra ad salon, se doutant bien que, selon l'habitude constante de la maison. Ton devait s'occuper de M. Landon. — Eugénie, reprit-elle en s'adressant à sa fille, vous parlez beaucoup trop lorsqu'il y a des étrangers ; encore un petf, vous auriez tenu le dé de la conversation.
La pauvre enfant remarqua qu'il y avait moins d'aigreur dans le ton, dans l'acôènt et ûtm léë paroleë de sa
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mère, et cette douceur lui parut le signe dVident de la faveur qu'avait obtenue M. Horace; elle s'en applaudit pour lui, à ce qu'elle crut; mais en analysant bien ses sensations, elle aurait vu que l'espoir de revoir M. Landon était de moitié dans sa joie.
-— Je vois avec plaisir, reprit madame Guérin, que ce jeune homme pourra nous faire une société agréable. J'aurais bien voulu lui demander s'il savait jouer au boston ; mais une première fois...
— S'il ne le savait pas, dit Eugénie en tremblant, nous le lui apprendrions.
— Eugénie^ répondit la grand'mère, il aime la musique...
— La jeune ûlle rougit et se tourna vers son piano comme pour le remercier. A tout cela madame d'Arneuse ne disait mot ; mais ce silence était énergique, puisqu'elle aK)uffrait avec plaisir que l'on s'entretînt de ce jeuue homme impoli dont le nom était naguère proscrit par elle.
— Du reste, il paraît certain, bonne maman, qu'il est triste; car la mélancolie perce dans ses paroles, dans ses yeux, dans toute sa personne.
-— Bah ! il est jeune et riche, et dans cette position-là les peines s'en vont comme elles viennent.
— D'ailleurs, reprit madame d'Arneuse, d'après sa phrase mélancolique on devine bien la nature de ses petits chagrins, et si l'on voulait s'en donner la peine, on le distrairait bientôt... Ces jeunes gens!...
— Je ne le crois cependant pas d'un caractère inconstant, dit madame Guérin; sa figure promet de l'énergie...
On s'entretint ainsi du jeune homme et de sa visite jusqu'à l'heure du dîner, pendant lequel, au grand contentement d'Eugénie, la conversation ne changea pas de sujet, ce qui n'est pas extraordinaire; dans un petit village, les moindres choses font événement.
Pendant qu'aa salon on parlait de Af . Landon, celni-ci cbeminait avec son chasseur.
— Eh bien, Nikel, avait dit Horacef où en sont tes affaires avec ta Rosalie?
— Trop bien, mon colonel, trop bien.
— Que veux-tu dire?
— Je m'explique, monsieur; la rusée m*a tout à fait ensorcelé, et maintenant je F aime trop pour y voir clair, je ferai quelque sottise... Ahl je réponds qu'elle me tiendra toujours la dragée haute, car elle s'aperçoit bien que je ne suis qu'un conscrit auprès d'elle. Groiriez-vous, mon colonel, que je n'ai pas encore osé lui baiser les mains, qu'elle a, par parenthèse, blanches comme du lait?... Enfin ! s'écria le maréchal comme s'il lui fût survenu quelque réflexion désagréable, malgré toutes ces incohérences, elle a un cœur excellent, elle m'a attendri, car elle pleurait en me racontant les tours que sa maîtresse* joue à cette pauvre petite créature, qui est bien un ange du ciel.
— Etque t'a-t-elledil?
— Monsieur, quand elle a entendu fermer la porte du salon, elle s'est écriée : « Marianne! je parie que l'on a renvoyé mademoiselle chercher le mouchoir! « Pour lors elle est sortie, et après quelques minutes elle est revenue et nous a dit : (K Je ne me trompais pas, mademoiselle en a les larmes aux yeux! ...
— Elle pleurait ?... s'écria M. Landon.
— Oui, monsieur, et voilà, continua l'impitoyable chasseur, voilà qu'elle nous dit que madame d'Arneuse était la femme la plus capricieuse, la plus changeante, la plus orgueilleuse; que son imagination vire et tourne comme un aide de camp aux jours de bataille. Enfin elle nous a fait le récit des infortunes de mademoiselle Eugénie, si bien, quoi ! qu'elle m'a crevé le cœur. J'aurais donné ma
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solde d6 reiraito pour avoir douze mille livres de rentes à offrir à cette jeuD«t fille-là avec ce cœur d'honuéte homme qui bat soas ma capote, afin de la tirer d'un enfer pareil, si je n'aimais pas Rosalie, s'enteûdl... Kt ptiis elle nous a encore conté combien cette denmiselle est bonne, qu'elle excuse les domestiques, qu'elle soigne sa mère, qu'elle Faime itialgré ses caprices, qu'elle joue admirablement du piano, enfin qu'elle mérite un trône comme un fuyard mérite une balle dans la tête I
Ce discours du ehasseur produisit son effet. Poussé par sa bonté naturelle, Landon s'occupa involontairement du malheur d'Eugénie, et pendant le reste de la journée il se fit répéter plusieurs fois par Nikel les détails que celui^-cî tenait de Rosalie.
Si Landon pensait à Eugénie, elle ne fut pas sans l'imiter un peu. Le soir elle eut de la peine à jouer avec sa mère, elle oubliait les cartes, faisait des fautes ; et comme madame d'Arneuse, par suite de l'amour-propre qui formait la base de son caractère, n'aimait pas à perdre, elle gronda Eugénie. La pauvre enfant ne put donc se livrer à sa douce rêverie qu'au moment où elle se retira pour dormir. Or, comme dans les deux maisons tous les personnages se couchèrent en pensant les uns aux autres, cette aventure se trouva dans cet instant aussi fortement nouée qu'un bon troisième acte de tragédie^
Le lendemain Nikel, revenant de promener Brigand^ s'arrêta devant la maison; car Rosalie, qui l'avait vvarrl"
ver, n'avait pas manqué de venir se placer sur la porte pour recueillir au passage les flatteries du maréehal-des-* logis.
— Comoaent cela va-t-il ce madin, ma belle demoiselle? dit Nikel en attachant la bride de son cheval à la chaîne de la cloche.
— Cela va bien, monsieur, répondit la soubrette en lui lançant une œillade gracieuse; votre visite d'hier a fait changer le vent ; madame n'a encore grondé personne, pas même sa fille; madame Guérin fredonne les airs qu'on chantait de son temps; et quant à mademoiselle, tenez!... écoutez>moi ces traitMà, cela roule avec une rapidité de tonnerre; elle est au piano depuis ce matin, et seà doigts vont mille fois plus vite qu'à l'ordinaire ; on sent, rien qu'à l'entendre, qu'elle n'est pas malheureuse ce matin ; moimême, monsieur Nikel, j'ai suivi le torrent et je chante les rondes de mon pays.
— Pourriez-vous m'apprendre^ mademoiselle, reprit flegmatiquement le chasseur, qui a fait faire ce demi-tour à droite, ou que) est le général qui a ordonné ce quart de conversion ?
— Âh I monsieur Nikél, nous sommes toutes ainsi bâties dans notre maison : il ne faut qu'un compliment pour nous enlever une migraine; flattez- nous bien, nous devenons aimables ; une caresse^ ce sont des amitiés à n'en plus finir; mais une mouche vient à voler, en moins de cinq minutes nous sommes méconnaissables, et de fil en aiguille on arrive à se reprocher des paroles qui datent de vingt ans, et tout cela vient..*
— De la lune, sans doute ! dit le maréchal en haussant l'épaule et en souriant d'un air moqueur et incrédule ; à d'autres, mademoiselle; ce sont là des incohérences pai* trop fortes, et vous vous moquez de moi I ...
— Je ne me moque point, reprit Rosalie ; et toute
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jeune et étourdie que je paraisse être, je gouvernerais la maison si je le voulais. Je devine quand madame est en colère, et quand je veux la mettre de bonne humeur, je n'ai qu'à lui dire en l'habillant qu'elle est plus blanche que mademoiselle, et qu'elle parait la sœur de sa fille...
— Mais voilà qui est fort mal, mademoiselle.
— Et pourquoi ?
— Parce que c'est mentir.
— Bah I reprit Rosalie, j'aime ces changements à vue, moil... cela met un peu de variété dans notre vie : aussi bientôt madame desserre ses lèvres minces, elle commence par rire, elle finit par me croire, et la voilà gaie et charmante jusqu'au premier caprice. Quant à madame Guérinl... si vous voulez parler comme elle, l'écouter, lui répéter qu'elle a été jolie et riche, elle vous adorera; le dos tourné, si un autre vous accuse et dit : Tue, elle répond : Assomme. Elle vous cajole ; mais c'est de la bonté si l'on veut... Elle est trop faibla... Eh bien, monsieur Nikel, je ne veux pas me donner la peine de les mener, j'aime mieux rire de leurs scènes, regarder tourner ces girouettes, et me borner tranquillement à consoler mademoiselle, et à faire enrager Marianne jusqu'à ce que j'aie une autre victime, vous, par exemple.
— Toujours gentille et spirituelle ! s'écria le chasseur en lâchant un gros soupir sentimental.
— Toujours, monsieur Nikel ; malheureusement j'ai grand'peur que notre ordre du jour, comme vous dites, ne tienne pas longtemps ; nous retomberons dans notre infortune, et cette pauvre demoiselle Eugénie restera toujours à la torture.
— Mademoiselle, dit Nikel en s'emparant des mains de la soubrette, pourriez-vous m'expliquer où vous en voulez venir?
— Ah ! reprit Rosalie, je veux dire qu'il ne tiendrait
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qu'à vous de faire la pluie et le beau temps chez nous; comme votre maître a Tair d'une bonne âme, il ne demanderait pas mieux que de nous laisser toujours dans une douce température.
— Diable î mademoiselle, ceci s'embrouille, et si je reste ainsi devant vous à regarder sortir vos jolies petites paroles d'entre vos dénis blanches, ce n'est pas que j'y comprenne rien, mais c'est parce que je vous aime. Au reste, voilà bien l'amour : comme le disait un trompette dames amis, c'est le boute-selle de toutes les sottises!...
— Monsieur Nikel, j'aime à croire que vous êtes discret, et que l'on peut vous confier quelque chose.,.
— Mademoiselle, un militaire, quand il a fait deux heures de faction et un tour à la salle de discipline, garde un secret aussi bien que son cheval.
— Eh bien, monsieur le maréchal, reprit Rosalie en le regardant de manière à le rendre fou, si vous êtes pour longtemps dans le pays, si vous avez quelque empire sur votre maître, engagez-le à venir ici de temps en temps; qu'il tourne chaque fois un petit compliment à madame, et notre pauvre jeune fille respirera, on ne la grondera plus, elle sera heureuse enfin ; et si votre maître a bon cœur, il sera heureux aussi d'adoucir le martyre de oette enfant !
— Eh bien! mademoiselle, si cela peut vous plaire, nous viendrons.
— Ahl monsieur Nikel, je n'y ai d'intérêt que celui de mademoiselle; je voudrais la voir moins malheureuse.
— r Mais moi, ma chère, je gagnerais à cela le plaisir de vous voir ; votre aspect est si doux pour moi I et le jour où vous voudrez bien me dire que vous comptez sur ma constance, je ne regarderai plus aucune femme en face ni de côté...
Ici le chasseur fit un mouvement pour embrasser Ro-
saiie, elle se recala brasqueident : Brigand mî peur, cassa la corde de la sonnette et s'enfuit; Niket eottriit après Brigand et Rosalie rentra dans la maison en riatit.
Cette conservation ne fut pas sans rësnltat. Detix on trois jours aprè», M. Horace, cerné par les savantes manœuvres de Rosalie, fut enfin amené dans le salon de madame d'Âmeuse. La soubrette s'était servie de Nikel comme un habile général se sert des tirailleurs qui couvrent son armée, et le chaâsenr avait fini par vaincre la répugnance de son maître pour les deux dames. Le jour où le jeune homme se présenta chez elle, madame d'Ârneuse était mise fort à son avantage, avait tin âfr de frakheur et ua vernis de beauté qui ne lui étaient pas habituels. Elle fut donc enchantée de ropportunitéde cetfe visite, et ce fut un premier motif pour trouvef le visiteur à son goût, Au nom de Landon, prononcé par Rosalie d'une voix éclatante, les trois dames se levèrent, et chaque visage prit une gracieuse expression à laquelle Je jeune homme répondit par un saint et par le sourire banal dont il voilait sa mélancolie.
Le soir voilait alors la campagne de sei^ teintes indécises et de ses ombres vaporeuses, le printemps répandait les trésors de ses jeunes parfums, et un dernier rayon de soleil jetait encore dans le salon une nappe de lumière rongeâtre : le silence de la campagne interrompu par les chants mourants des oiseaux, le mystère du crépuscule, l'espérance qui se révélait à elle, totit, pour Eugénie, rendit ce moment enivrant ; ce fut un véritable enchantement, un bonheur dont elle fut longtemps â savourer toute la douceur. Elle se rassit timidement, pencha 1» tôte sur son ouvrage, garda le silence, et, sans lever davantage les yeux sur M. Landon, se contenta de se îo^^^ dans le charme qu'elle éprouvait à l'entendre parler. E"^ se mît à recueillir chaque parole; et plus elle écouta,
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moii^s elle se s^tit tentée de relever soa front, cur sa rougeur virginale et la naïve expression de sa félicité su seraient dévoilées à l'ôtre le plus inattentif.
Elle avait lieu d'être contente : madame d'Arnevse, qui avait une grande prétention à l'esprit et au savoir, voulant déployer ses connaissances, amena la conversa* tion sur la littérature, les arts, les sciences, et le jeune homme, facile comme il était, toujours prêt à rendre la bride à son imagination, discuta avec tout le feu de son caractère : tranchant comme les hommes qui ont vécu solitaires, et gagnant de l'aisance à mesure que la discussion s'animait, il finit par oublier où il se trouvait et par se croire avec des amis. Il se livra donc k toute la poésie, à toute Toriginalité de ses idées ; tour à tour familier, éoergique, gai, triste, suivant les sujets. A la On, la conversation, insensiblement détournée de son premier objet, tomba sur l'éducation : madame d'Arneuse soutenait que renseignement actuel était bien inférieur à celui d'autrefois, que les jeunes gens n'avaient plus autant d'égards pour les femmes, qu'ils perdaient du côté des belles manières et de la galanterie, etc.
-r Ahl cela est bien vrail s'écria madame Guérin; quelle différence énorme ! Je voyais dans nos salons, avant la Révolution, les hommes être aux petits soins, faire de la tapisserie, réciter des vers; mais aujourd'hui un homme croirait se compromettre en s'occupant des femmes autrement que pour se jouer d'elles.
-— Mesdames, s'écria Landon d'un ton conduant, je conviens que la jeunesse d'aujourd'hui n'est pas celle de m9.
En entendant cette année, madame d'Arneuse fit un i^ouvement comme pour se déclarer incompétente à juger ^^ mérite de la jeunesse de cette époque.
*"- Mais, continna Landon, les temps aussi sont bien
changés ! Ce siècle a reçu un baptême de raison et de gloire qui donne une tout autre direction aux idées.
— Voilà bien ce dont nous nous plaignons, répliqua madame d'Arneuse.
— Quoi I madame, vous réprouveriez le règne de Napoléon, qui a pu dire en plein sénat : Où est le drapeau, là est la France I
— La pensée est un peu nomade, repartit la marquise, enchantée de montrer tant d'esprit.
— Vous réprouveriez nos conquêtes?
-— Les ennemis sont en France.
— Nos institutions?
— Votre noblesse n'a qu'un jour.
— Tout ceci, madame, n'est pas l'éducation; nous sortons de notre sujet : je conviens que la noblesse d'autrefois était plus ancienne...
— Plus nationale, monsieur, parce qu'elle s*appuyai' sur les vieilles traditions. Nous étions les héritiers des premiers conquérants du sol.
— Vous voulez dire des défenseurs, madame.
— Oui, monsieur, je me trompais... Ne connais-je pas tout ce que l'on a écrit sur l'origine de la noblesse et sur l'histoire! Mably, Raynal, Diderot, Lavoisier, Helvélius, j'ai vu tous ces messieurs.
— Vous étiez donc toute petite, madame?
— Ils venaient dîner chez mon père fort souvent...
— Nous avions une si bonne maison ! dit madame Guérin pour soutenir le mensonge de sa fille. Nous devions à notre cuisinier l'honneur de leur compagnie. Telle que vous me voyez, j'ai fait un boston avec Franklin, Kaniikaël et Voltaire : ils étaient fort aimables. Mais j'en ai fait un autre...
A ces mots, un sourire un peu ironique vint errer sur les lèvres de Landon, et madame d'Arneuse tenait déjà
trop à restime du jeune homme pour Ti*en pas être trèspiquée, aussi dit-elle à sa mère avec dëpit :
— Ah! madame, faites-nous grâce de l'inventaire de vos bostons... Puis, s'adressant à Landon:— Allons, monsieur, soutenez votre thèse : vous avez assez d'esprit pour me convaincre, je me sens très-disposée à croire à la perfection de la jeunesse d'aujourd'hui.
— Je n'ai pas prétendu, madame, qu'elle fût exempte de défauts ; je m'étonnais seulement de vous entendre regretter le temps où nous étions constamment à vos pieds: vous avez perdu des galants, mais vous gagnez des amants. Moins on voit les femmes, plus elles sont honorées.
— On dirait que vous avez peur de nous.
— Peut-être, madame.
— Vous êtes galant, vraiment !
— Ah I vous savez bien que mon peut-être n*est pas une injure. De nos jours, une passion influe sur la vie entière, et l'on ne doit pas s'y exposer avec étourderie, car si l'amour nous promène d'abord à travers les fleurs, il finit toujours par nous conduire au bord des précipices.
— Bienheureuses, monsieur, sont les femmes qui rencontrent dans leur vie un être qu'elles peuvent aimer comme la jeunesse actuelle mérite, selon vous, d'être aimée. Je n'ai pas connu cette félicité... Mariée par convenance, j'ai su me garder de cette licence de bon ton en usage de mon temps, mais j'avoue que je ne recommencerais pas mon existence. Vivre avec une âme vierge et aimante en se trouvant chargée de l'honneur d'une illustre maison est un supplice que j'ignorais avant d'épouser M. d'Arneuseî...
— Ma pauvre fille!... s'écria madame Guérin.
— Ahl madame, répondit Horace, regardez-vous bien plutôt comme heureuse!... En même temps son front se
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couvrit d'un épais ouage de tristeBse, et il ajouta d'une voix tremblante: — Ouil trois fois heureux, le moine, la religieuse, qui, retirés du monde, pour mieux résister au démon, atteignent silencieusement la vieillesse! S'ils ignorent comme vous (madame d'Arneuse sourit avec une feinte mélancolie) les vives jouissances de cet amour enivrant pour lequel les regards sont des caresses, le bruit des pas est une harm<ttie, la parole une musique divine, ils ignorent aussi la rage, le dése^ir, causés par une trahison, et cette mort lente, cette consomption fatigante dont on est alors accablé.
Une douloureuse animation perçait dans les regards de Landon, dans ses gestes et dans son attitude. Aux derniers mots, sa voix, qui s'était graduellement affaiblie, prit un accent de mélancolie qui pénétra jusqu'au cœur des trois dames. Eugénie, qui, d'après Tordre de sa mère, gardait un religieux silence, n'osa point lever les yeux sur le jeune homme, car elJese sentait prête à pleurer.
— Me voilà presque convaincue de la perfection du siècle : certes, autrefois on parlait avec moins d'enthousiasme... Vous n'avez pas les idées d'un militaire, monsieur...
— Non, madame, répondit-il avec tristesse... Et il y eut un intervalle de silence.
— Il est bien digne d'être aimé s'il conçoit ains^ l'amour 1 pensait Eugénie. En ce moment sa pose était naïve et charmante, elle regardait Horace avec l'abandon de l'innocence. Landon, s'étant tourné vers elle comme pour ne pas voir une image pénible et comme s'il eût voulu se rafraîchir le cœur par l'aspect de l'enfance, fut frappé du spectacle ofiert.par cette fjgure de jeune Olle. Sous les indices d'un profond amour il découvrit les trajces d'une souffrance habitu^le. II remarqua la pureté des
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contours et Tëclat du teint de ce jeune visage, et dans l'expression il reconnut l'air tendrement soumis dé la femme qui aime pour la première fois. Sans deviner encore ce qui se passait dans Tàme d'Eugénie, il admira la suavité d'un si parfait ensemble comme il eût admiré une tête de Raphaël.
11 rompit enfin le silence et dit avec une émotion comprimée : — Mademoiselle ne touche-t-elle pas du piano ? Il y a bien longtemps que je n'ai entendu de musique. Il y avait un secret dans cette exclamation pleine d'amertume. — Longtemps! reprit naïvement Eugénie; j'ai joué avant-hier. Elle s'arrêta, un vif sentiment de peine avait brisé subitement sa voix.
En effet, la pauvre enfant parcourait le doux pays des cbimères amoureuses, et le longtemps de Landon l'en avait brusquement arrachée. — S'il ne se souvient pas d'avoir entendu mon piano, il ne m'aimera jamais... Telle fut sa réflexion; et, mettant son mouchoir sur sa figure, elle essaya de quitter le salon.
Madame d'Arneuse, ayant remarqué l'attention avec laquelle Horace regardait Eugénie, s'était bien promis de la renvoyer; mais elle fut blessée d'être prévenue par sa fille et de la voir agir par un sentiment qui ne fût pas ordonné. Poussée alors par cette manie des tyrans qui croient perdre en pouvoir ce que leurs sujets gagnent en liberté, elle dit à sa fille: — Restez! sonnez pour avoir de la lumière ; vous allez nous jouer un morceau, et nous tâcherons, ajouta- t-elle, de faire bien des fautes.
Il faut aux gens vrainu^t sensibles un sens à part pour deviner avec tant de promptitude la blessure involontaire qu'ils ont faite à une âme trop délicate; c'est ce qu'on appelle savoir revenir. ^ Landon possédait cette qualité charmante ; cet homme, parfois dépourvu de grâces, en avait alors de touchantea. Lorsque Eugénie, obéissant ti-