‹ Jane la PaleChapitre 2 sur 4 · JAI^B LA PA · texte numérisé non relu

JAI^B LA PA

laidement à sa mère, se dirigea vers son piano, il alla ouvrir lui-'Hi^e rinstniment, aida la jeune fille à chercher la musiq^e, et tandis qu'elle joua, assis auprès d'elle, il la regarda avec des yeux pleins de douceur et qui semblaient implorer un pardon. Ce langage muet ne fut que trop bien entendu. Un malin génie semblait se plaire à égarer Eugénie par de fausses lueurs, pour la laisser éblouie au bord d'un précipice.

En effet, Landon, tourmenté par l'idée qu'il pouvait ajouter à la somme de malheurs intimes qu'Eugénie avait à. subir, s'efforça d'être affectueux auprès d'elle. Alors la pauvre petite prit les témoignages d'une compassion généreuse pour les soins d'un amour naissant ; elle s'abaivdonna doucement au bonheur de le voir h, ses côtés, s'occupant d'elle et la regardant avec une expression de plaisir. Pleia«i de cette conûanoft naturelle au jeune âge, elle croyait avoàr déjà jeté ua premier charme sw son CQw; elle espéra du mcdns; et, dans ce moment trop fu^ gitif où tout était oublié, posant, non sans crainte, soa pied aur une terre iixeonnue, eUe savoura avec délices la preoûère joie de sa via.

Quiaild le oaorceau ^t terminé, Landon, aveo un 'sou^rire eonsmâ en savent trouver ceux qui connaissent la souSraaçe, dit à Eugénie :

'm ï^ entendu ce morceau presque aussi bien »é^ cuté^..

-r- On a pas eu beaueoui» de peine à le mieux joaert s'écria madame d'Arneuse,

-< Pa^ qui, noonsieurt dw^Q^^^ Eugénie en tremblant.

— Far vou$«môme, mademoiselle, répondit-il; il y a quatre on cinq jours, après midi, je revenais de la promenade.,, votre fenêtre était ouv^te...

L'accent qu'il mit dana celte phrase et la manière dent

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il souriait dirent assez à Eugénie qu'il cherchait à réparer sa faute. A ce moment la jeune ûUe feuilletait par maintien son livre de musique; la page qui tremblait n'accusait que trop son émotion; mais elle eut encore assez de présence d'esprit pour se plaindre de son extrême timidité.

Landon, revenant alors auprès de madame d'Arneuse, la complimenta sur l'éducation soignée qu'elle donnait à sa fille ; puis, sans dire un mot d'Eugénie, il se mit à flatter la marquise avec emphase; il semblait, à l'enlendre, que ce fût elle qui eût joué. Insinuant adroitement qu'il lui croyait un talent supérieur, il parut désirer vivement de s'en assurer et sollicita un prélude, ui^e improvisation, un accord même, coomie une faveur... Madame d'Arneuse se garda bien de détruire cette flatteuse opinion et reçut ces compliments avec la fausse modestie d'un poëte.

En entendant faire l'éloge de sa ûlle, il fut impossible à madame Guérin de se taire, et Landon écouta avec une complaisance unique la vieille grand'mère vanter les qualités de la marquise.

— Ahl monsieur, si vous l'aviez vue, dit-elle en terminant, avant la Révolution, au milieu d'une cour composée) des gens les plus remarquables de l'époque, c'est alors qu'elle était belle et bien mise, ayant les plus beaux chevaux, les équipages les plus élégants.

— Oh I tout était simple, mais de bon goût, ajouta madame d'Arneuse.

— Et le jour q^ tu fus présentée à la cour, on ne parlait que de toi à Versailles.

— Oui, répondit-elle en poussant un soupir; c'était le 47 janvier ^89.

— A quatorze ans, ma pauvre fiHe, nous t*avions déjà sacrifiée! si jeune, si bellel

— Et je suis maintenant une vieille maman.

— Ahl madame, reprit Horace, si nous sommes séparés de 89 par un siècle d'événements, votre visage nous fait souvenir que la dynastie nouvelle n'a qu'un jour. Pour qui ne sait pas la vérité, vous êtes la sœur de votre fille...

Horace avait déjà deviné le caractère de ses voisines, et, n'épargnant plus dès lors un encens qu'on respirait avec tant de plaisir, il s'amusa non-seulement de la marquise, mais aussi de madame Guérin. Il soutint à celle-ci qu'elle avait dû être très-jolie, et ses compliments, tout exagérés qu'ils étaient, furent reçus avec reconnaissance. Madame d'Arneuse venai^ de montrer son esprit ; cette fois elle crut avoir convaincu M. Landon de l'antiquité de sa race.

Alors madame d'Arneuse, après avoir reconduit M. Landon, revint lentement se placer devant la cheminée ; et, s'examinant quelque temps dans la glace, elle dit en passant ses doigts dans les boucles de ses faux cheveux :

— Il a été très-bien, mais parfaitement bien, ce soir, notre voisin; il est Irès-aimable.

— Et toi, reprit madame Guérin, tu étais mise à ravir.

— Maman était très-jolie, ajouta Eugénie en embrassant sa mère.

Madame d'Arneuse, comme pour la consoler, lui fit une légère caresse.

— Ne vous ai-je pas dit, répondit-elle, que ce jeune homme nous ferait une société ? Mais c'est qu'il est on ne peut pas plus galant, distingué,

— Et instruit ! s*écria madame Guérin ; ce jeune homme est un puits de science.

— Oh! mais, charmant 1 continua madame d'Arneuse :

de belles manières, bon fbn, joli homme, il a tout pour lui : je gagerais qu'il est noble.

— Il paraît avoir un bien bon cœur, dit tout doucement Eugénie.

— Oh ! oui, reprit madame Guërin ; il éprouve peutêtre quelque infortune de cœur, car il nous a dit certain mot avec une sensibilité qui m'a touchée.

— II est sans doute trompé par une coquette qui n*aura pas senti la valeur d'une âme comme la sienne, ajouta madame d'Arneuse d'un air qui disait parfaitement : — Je la sens, moi !

Enfin, à onze heures et demie du soir, après une conférence de trois heures pendant laquelle chacune de -ces dames parla selon ses vœux secrets, il fut déclaré à l'unanimité que M. Horace Landon était un homme tel qu'on n'en voyait plus, un homme digne de madame d'Arneuse, un homme digne d'Eugénie. Quand madame d'Arneuse, la plus exagérée des trois et celle qui exaltait le plus le jeune homme, laissait apercevoir * Ses vues sur lui, madame Guérin applaudissait ; si Eugénie soupirait doucement, sa grand'mère ne manquait pas de dire qu'elle éprouverait un vif plaisir à l'appeler son fils; alors, en quittant le salon, madame Guérin dit tout bas à sa fille : — Tu pourrais l'épouser. Et à sa petite-fille, lorsque madame d'Arneuse fut trop loin pour l'entendre : — Tu l'épouseras !

La sensibilité d'Eugénie, refoulée dans son propre cœur par la gévérité de sa mère, y formait un foyer de

sentiments qui, ne se déversant sur aucun objet ^xtë^ rieur, ne s'échappant ni dans ses discours ni dans ses actions (renfermée qu'elle était dans une maison solitaire et réduite à la société de ses deux mères) devaient se vëpan* dre avec effusion sur le premier être qu'elle jugerait digne d'être son protecteur; et comme ce caractère sourdement énergique était caché sous une grande timidité, résultat naturel de la gène où la tenait sa mère, cette force aimante gisait dans son pauvre cœur comme une fleur sous la neige > Chez elle la sensibilité existait dans toute sa verdeur primitive; Eugénie vivait dans son cœur, seule et comme dans une nuit profonde.

Cette jeune fille, si résignée en apparence, devait donc bien plus souffrir d'un mot équivoque, d'un regard incertain, qu'une autre femme du plus cruel abandon; enfin son cœur n'avait de place que pour un seul amour ; et tel était son sort, que la sévérité de sa mère ayant augmenté sa timidité naturelle et l'ayant habituée à l'obéissance la plus soumise, elle était prédestinée à jouer toujours en amour le second rôle, c'esUà-dire le rôle du dévouement et de l'abnégation, qui est toujours celui des grandes âmes.

Une passion sérieuse venait d'entrer dans le cœur d'Eugénie, mais sa chaste réserve, la crainte qu'elle avait de sa mère, tout contribuait à en étouffer l'expression : ainsi les proportions ordinaires de l'amour, comme on nous le- peint, n'existent pas dans cette histoire ; un mot, un geste, un regard, y sont de grands événements. L'orage était dans le cœur, la paix sur les lèvres. Heureux celui qui, remontant le cours de sa vie passée, prêtera les charmes du souvenir à ce simple tableau.

Au bout de quinze jours, madame d'Arneuse s'était si bien engouée d'Horace, qu'elle ne négligea plus rien pour l'attirer chez elle. On commença plr l'inviter cérémo-

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niêoièment à dthar^ afin !• i'entratner par degrëê dana une intimité difficile à aecouel'» Uae partie d^ëchecâ avait été le motif de cette invitât ieà et devait préeëd^Me dtner.

Un trait assex saillant du caractère de madame d*Àrneuse était une fausse entente de sa dignité de femme. Elle voulait être toujout'S devinée : blessée dé ^amasser elle-même son gant^ elle l'était enodré bien davantage de n'être pas prévenue dans ses aouhaitl. Si on s'apercevait trop tard de son désir^ elle aimait mleut le nier que le satisfaire aux dépebs de sa vanité. Ainsi ^ Itmquê Làtidon arriva, elle crut qu'il allait s'empresser dé sôllicitêf la partie d'échecs ; à ses yeux tfétait un dévoif \ ôr ôémmé Horace, une minute après l'invitation, l'avait aussi p^ofondement oubliée que Si les échecs n'avaient jamais été inventés, il resta tranquillement à Causer.

Madame d'Ârneuse eut bien soin d'amener la conVeiiiationsur la cause première du dîner, Landon S'écritM

— Et notre partie d*écheésT

^ Âh 1 nous la réservons peur une meilléufé oOêâsion; vous avez tfop de plaisir à causei^l t^époudittellé d'un air piqié.

Horace de s'excuser en sollicitant, comme uil bonheur, la partie d'échecs, et la marquise de refuser en prétextant le peu de temps, l'insouciance d'Horace, etc. Enfin Landon, voyant l'importance que la marquise attachait à un jeu où la science seule décide des succès, eut ^adresse de se laisser gagner, malgré son évidente supériorité.

Cette dernière circonstance acheva de lui gagner l'estime et ^admiration de madame d'Ârneuse : M. Landon . était, à son avis, un des plus forts joueurs qu'elle eût connus, un des hommes les plus aimables; enfin elle épuisa en sa fkveur les termes les plus expressifs de son dictionnaire. Alors la joie naquit dans la maison, personne ne fut

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plus tourmente; Eugénie respira et fut tout ëtonnfe-tde sa félicité; madame Guérin, heureuse du bonheur des autres, caressa tour à tour sa ûlle et sa petite-fîlle ; enfin la rusée soubrette, admirant l'effet de ses intrigues, ne songea plus qu'à couronner son œuvre par un succès complet.

Nikel ne cessa donc pas d'être son écho: plus d'une fois Landon s'endormit, le soir, aux discours du soldat, qui le félicitait d'avoir allégé pour un moment la chaîne pesante de mademoiselle d'Arneuse; et Rosalie, voyant les visites devenir plus fréquentes, engagea Marianne à semer dans le village le bruit du mariage prochain de M. Landon avec mademoiselle Eugénie. Tout Chambly le désirait. Il ne restait plus qu'à faire parvenir les caquets du village aux oreilles d'Horace : Rosalie se chargea de celte difficile entreprise.

M. Landon ne tarda pas à accréditer, à son insu, les fausse* nouvelles répandues par Marianne, en multipliant tellement ses visites, qu'il devint presque de la famille. Il serait difficile d'expliquer cette intimité autrement que par le désir qu'il éprouvait d'adoucir 4e sort d'Eugénie, qui lui paraissait de plus en plus intéressante; son antipathie pour madame d'Arneuse n'avait pas cédé à l'habitude de la voir, mais il avait fini par s'amuser d'elle comme d'une comédie . vivante, )et peut-être ce petit manège le divertissait-il réellement.

Bientôt la fîère marquise ne rougit plus d'accepter la calèche et les chevaux de Landon. Chaque jour il venait faire des lectures, des parties d'échecs; les promenades aux environs se succédèrent, mais rien ne put adoucir la mélancolie de Landon. Heureux de procurer quelque plaisir à ses voisines, il jouissait de leur joie sans la partager; il n'eut même pas assez de confiance en elles pour les initier à ses actes de bienfaisance et les mener dans

les (Épunières où le spectacle des maux qu'il soulageïiit semblait le rattacher à la vie.

Deux mois s'écoulèrent ainsi, pendant lesquels Tamour d'Eugénie s'accrut dans l'ombre et dans le silence ; car la sympathie secrète qui l'unissait à Landon lui révéla chaque jour les nobles qualités de ce jeune Tiomme. Dès lors elle ne vécut plus en elle-même, son âme tout entière passa dans celle d'Horace, et ce ne fut pas sans frémir qu'elle pénétra le secret de son propre cœur.

Un soir, par un hasard extraordinaire, elle se trouva seule pendant un moment dans le jardin près de Landon. Celui-ci, les yeux levés aux ciel, paraissait plongé dans une extase mélancolique ; Eugénie le regardait avec amour. En ce moment un nuage chassé par le vent vint cacher la lune, que Landon contemplait avec ravissement, et découvrit en môme temps une étoile qui lança tout à coup une lumière vive et pure.

A cet accident si simple, Landon tressaillit et tourna lentement les yeux sur Eugénie, qu'il compara à cette étoile dont la douce lueur semblait le consoler en l'absence de l'astre qui l'éclairait naguère. Ce caprice des génies de la nuit, image sans doute trop ûdèle de sa fortune, lui arracha des larmes qu'il essaya en vain de retenir et qu roulèrent lentement sur son visage. "A l'aspect dé ces pleurs, Eugénie fut saisie d'une émotion qu'elle ne put dérober à Horace. Celui-ci prit alors la main de la jeune fille et lui demanda avec intérêt la cause de son agitation; mais Eugénie se leva sans répondre, et i^'appuyant sur Horace, qui s'était empressé de lui offrir son bras, resta muette aux questions qu'il lui adressait en la guidant sous les sombres allées du jardin.

Tout à coup la lune sortit du *uage qui la cachaft, et le bosquet fut inondé d'une vive lumière. Eugénie, que les questions d'Horace embarrassent, l'interrompit en lui di-

sant : -^ Levez les yeux ; T&stre que vous aimez « rif^ru, mais la petite étoile s'est cachée.

Horace n'avait entendu que les premiers mots d'Eagënie; et il s'écria : — Ah! j'en accepte le présage! Puisset-elle ainsi...

Il n'acheva pas, mais ce peu de mots fut un arrêt pour Eugénie, que Landon sentit tressaillir. La pauvre enfant se soutenait à peine : Horace s'aperçut de son trouble et la fit entrer dans le salon, dont ils n'étaient pas éloignés. En arrivant, Eugénie se jeta sur une bergère où elle restât presque évanouie.

Horace, effrayé presque autant que confus, commença à soupçonner la véritable cause de cette indisposition soudaine. Déjà, à son insu, une foule de liens secrets l'attachaient à Eugénie. Il ne croyait pas trouver pour elle tant de sentiments dans son cœur.

Madame d'Arneuse et madame Guérin, interdites d'abord, n'empêchèrent pas Horace de rendre mille petits soins à Eugénie.

A ces mots « Mademoiselle se trouve mal ! » Rosalie et Marianne étaient accourues et semblaient ne respirer que du souffle de la jeune fille. Quand elle eut repris ses sens, un regard de madame d'Arneuse les renvoya du salon ; puis, par un autre regard, elle parut interroger Landon sur cet événement ; celui-ci la comprit fort bien et lui répondit en attribuant à la fraîcheur du bosquet et à la rosée l'indisposition d'Eugénie.

Eugénie confirma cette supposition, remercia Horace par un signe de tête plein de mélancolie, puis elle se leva et dit qu'elle se trouvait infiniment mieux : pour en donner la preuve, elle gagna lentement son piano et en tira négligemment quelques adbords. Pendant toute la soirée elle fut rêveuse et triste, et plus d'une fois ses larmes fu-rent près de couler.

Lâfidon partagea naturellement la prëœcapation d'Eugénie, et fut distrait par la fouie de pensées nouvelles que ce petit événement avait faii naître en lui ; il contempla si souvent le visage d'Eugénie, que les deux dames, inquiètes, se regardèrent avec des signes d'intelligence, comme pour se demander : Qu'est-il arrivé ? On fit une partie : lorsque ce fut au tour d'Eugénie de donner à couper les cartes, ses doigts effleurèrent ceux de Landon, on la vit pâlir de nouveau et rester un instant sans reprendre les cartes.

-«> Mais qu'ave&vous donc> Eugénie? dit sévèrement madame d'Arneuse.

^ Je souffre, madame, répondit-elle avec un accent déchirant. Et ses larmes, qu'elle retenait depuis longtemps, recommencèrent à couler.

Landon avait trop de bonté pour ne pas partager un peu la souffrance d'Eugénie comme il partageait sa préoccupation. L'idée qu'il pouvait plaire était si loin de lui, qu'il avait besoin d'acquérir les preuves les plus évidentes du sentiment qu'il inspirait ; et alors il examina Eugénie avec tant de soin et d'attention, que madame d'Arneuse crut de son côté qu'il devenait amoureux.

Lorsqu'il vit les larmes de la jeune fille, Landon résolut de cesser toute relation avec cette famille; mais, par malheur, on avait projeté une partie pour le lendemain. On devait aller visiter le parc de Cassan, et au retour longer les bords de l'Oise. Horace se promit de trouver un prétexte pour ne plus voir madame d'Arneuse après cette promenade. Il se retira en pensant à tous les malheurs produits par un amour non partagé, malheurs qu'il ne connaissait que trop. Ne pouvant soupçonner toute la violence des sentiments d'Eugénie, il crut qu'il était encore temps de prévenir l'orage qui s'amassait sur la tête de cette jeune fille déjà si malheureuse.

De retour chez lui, Landon resta plongé dans la rêverie, et pour la première fois depuis longtemps une nouvelle image voltigea dans sa pensée comme une ombre légère. C'était déjà beaucoup pour lui,* c'était peut-être tout ce qu'il pouvait attendre. Une heure s'écoula sans qu'il sentît peser sur son âme l'idée tyrannique à laquelle le sort l'avait condamné. Il pensa d'adord à la vie infortunée que menait Eugénie, aux moyens qui pourraient l'en délivrer, puis à la douceur de caractère qu'une pareille servitude n'avait point aigri, et à la reconnaissance qu'elle concevrait pour un libérateur; enfin il revit Eugénie avec cette angélique physionomie qu'il avait admirée au prenaier abord, et alors cette pensée traversa rapidement son âme: c'est qu'il y avait encore au monde des femmes dignes d'être aimées. Il frémit, et, comme un enfant qui chasse ^ de sa main l'objet qui lui fait peur, il secoua toutes ces pensées qui le ramenaient toujours à la souffrance.

Quand, par son départ, Landon eut laissé le salon vide pour Eugénie,' madame d'Arneuse, piquée de penser que sa fille eût obtenu la préférence sur elle, refusa l'offre qu'elle lui fit de la déshabiller : et lorsque la pauvre enfant voulut aller lui chercher sa toilette, elle lui ordonna très-durement de rester à sa place et sonna Rosalie. Elle témoigna son mécontentement à sa fille de la manière la plus dure et la plus affligeante pour un cœur aimant ; elle ne lui répondait pas, repoussait ses attentions avec humeur et se détournait pour ne pas la voir. Eugénie jeta sur sa grand'mère un regard si soumis et si triste, que madame Guérin ne put s'empêcher de dire à sa fille :

— Qu'as-tu donc contre Eugénie ?

— Rien, répondit madame d'Arneuse d'un ton qui signifiait le contraire. Est-ce qu'elle va encore pleurer? elle fera mieux de réserver cela pour une meilleure occasion ; mais si elle croit que de pareilles affectations font

trouver un mari elle se trompe : les hommes n'aiment pas qu'on soit toujours à se plaindre et à larmoyer; elle s'imagine sans doute que c'est de bon ton, elle aura vu cela dans VAlmanach des modes.

— Cette pauvre petite, reprit madame Guérin, ce n'est pas sa faute.

— Cela n'en vaut pas mieux, répondit- aigrement madame d'Arneuse.

A ce moment la grand'mère dit tout bas à sa petitefille :

— Demande pardon à ta mère, et couchez-vous sans rancune.

Courbée sous le poids de ses chagrins, qui venaient de s'accroître, Eugénie, en proie d'ailleurs à des douleurs physiques, attendait les paroles consolatrices qu'une mère doit à son enfant qui souffre^ et cette scène, ces reproches injustes, l'empêchèrent d'entendre la voix de sa grand' mère; elle n'était pas assez forte pour résister à tant de choses, elle demeura comme pétrifiée.

— La voyez-vous ! s'écria madame d'Arneuse en montrant Eugénie par un geste de colère; quel marbre I... quelle tendresse pçur sa mère ! Allez- vous-en, mademoiselle.

Eugénie s'approcha pour embrasser sa mère et lui souhaiter le bonsoir d'une voix respectueuse et timide ; mais, madame d'Arneuse l'ayant repoussée avec violence, la jeune fille se retira le cœur brisé et fondit en larmes en entrant dans sa modeste chambre, seul asile où elle pût respirer quelquefois.

Quand elle eut quitté le salon, il y eut un moment de silence pendant lequel madame Guérin, n'osant excuser Eugénie, épiait le nouveau sentiment dont sa fille était sigitée. Elle n'attendit pas longtemps : madame d'Arneuse,

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secouant la tête à plusieurs reprises, rompit le silence en disant avec un naturel étudié :

^ Notre jeune homme se dément un peu.

^ Oui, reprit madame Guérin, il avait ce soir de bûi^ guiières manières^

— Je ne sais, continua. madame d'Àrneuse, mais il m'^ semblé commun ; définitivemeat, je crois que je n'en ferai pas ma société, il est par trop libre.

Là-dessus, saisissant avec adresse et avec une certaine justesse les imperfections du caractère d'Horace, elle en fit un portrait peu flatteur.

— Avez-vous remarqué quelle licence extraordinaire il met parfois dans ses disours ? il est irréligieux.

— Oh 1 je hais souverainement cela, dit madame Guérin ; et puis il parle trop, il a souvent des manières inconvenantes.

— Non, réellement, ajouta madame d'Arneuse, ce n'est pas un jeune homme aussi accompli qu'il nous a paru d'abord; je l'ai toujours dit, vous n'avez pas voulu me croire, c'est un homme fort ordinaire.

Bnfin, ce soir-là, M. Landon n'était pîus ce phénix cherché avec tant d'ardeur et qu'elles avaient été si heureuses de rencontrer.' Madame d'Arneuse, redescendant l'échelle de son exaltation, revint par degrés à une opinion désavantageuse à Landon. Néanmoins elle s'endormit en se promettant bien de ne rien négliger pour paraître victorieusement dans la partie du lendemain.

Eugénie passa la nuit à gémir sur sa situation et à con« sulter son cœur. S'avouant avec effroi sa naissante passion pour Landon, elle sentit, tant elle avait la con« science de son amour et de sa force, que jusqu'à son dernier jour son cœur appartiendrait à Horace. Celte révélation ne fut pas sans charme pour elle, mais tout à coup une voix feiale lui criait que' Landon avait d^à

aimé et qu'elle n'aurait jamais tout son amour. Au-dessus de ces fluctuations apparaissait la predigiepse et folle espérance, qui se levait dans son âme comme une aurore. Sugënie accepta Tavenir avec confiance, séduite par une prisée ingénue, la première qui vienne dans la tête des jeunes filles qui aiment ; elle s'ioiagina que Tamour était si vaste, offrait par lui-mémo tant de plaisirs innocents et secrets qui ne dépassaient pas l'enceinte du cœur, qu'elle pouvait ae borner à «imer sans être aimée. Elle espéra donc. Son amour n'était-il pas déjà devenu une égide sous laquelle elle défiait k sévérité de sa mère T Le souvenir de Landon effaçait le sillon de toutes ses douleurs. Elle pleurait, mais -elle ne trouvait plus d'amertume à ses larmes.

Le matin, elle s'éveilla en pensant qu'elle allait passer une partie de la journée avec M. Landon. Ce bonheur présent l'absorba tout entière. Elle sourit à la nature, qui la favorisait. Le ciel était d'une admirable pureté. Eugénie en remercia Dieu. Elle s'habilla avec recherche, mais sans luxe, arrangea ses cheveux avec une gradense simplioitd qui ajoutait %u charme de sa figure, puis elle revêtit use robe de mousseline. Cette blanche toilette lui donnait l'air d'une vierge des deux.

Elle entra chez sa mère, et, avec une effusion de coeur vraiment touchante, avec un oubli charmant du traitement qu'elle avait subi la veille, elle accourut pour l'embrasser.. Sa mère se détourna et agit comme si sa fille n'eût pas été dans la chambre. Madame d'Arneuse était occupée avec Rosalie à rassembler toutes les ressources de l'art de la toilette pour rendre du prestige à ses attraits. La malicieuse femme de chambre lui donnait les plus perfides conseils : to>it en la flattant et en paraissant mettre tous ses soins à parer sa maîtresse, elle s'eff&rçait de lui faire adopler «ne mise disgracieuse. A la fi», m»-

dame d'Arneuse, jetant un dédaigneux coup d*œil sur Eugénie, lui dit avec ironie :

— A quel bal comptez- vous aller ?... J'espère que, si vous voulez venir avec nous, vous ne garderez J)as une robe de mousseline, à moins que vous n-ayez envie d'en laisser un échantillon à chaque épine.

Eugénie sortit, changea de costume en soupirant, mit une robe d'indienne à guimpe de couleur foncée, et reparut aux yeux de sa mère, qui lui dit sèchement :

— Est-ce que vous êtes carmélite?

La pauvre fille courut mettre une robe de mérinos rouge, et madame d'Arneuse ne fit plus qu'une obser/vation, c'est qu'Eugénie aurait trop chaud.

— N'auriez-vous pas dû, dit-elle, consulter votre mère avant de vous habiller, venir savoir quelle robe il me plaisait de vous voir porter? Vous n'avez donc pas de mère au monde ?

Mais il n'était plus temps de changer ; M. Landon arrivait. Eugénie resta donc avec une robe de mérinos à grands plis. A peine M. Horace fut-il au salon, à peine madame d'Arneuse entendit-elle les chevaux frapper la terre de leurs pieds, qu'elle devint charmante, retrouva gaieté, prétentions, air gracieux, et l'on partit pour Cassan au grand trot.

Les deux dames occupaient le fond de la calèche. Eugénie se plaça sur le devant, à côté d'Horace, que souvent les cahots forçaient à effleurer ou le bras ou la ûbeyolure

de la jeune fille. La matinée était superbe, et l'admirable tableau de cette vallée enchanteresse d^lôyait à chaque instant les plus riches trésors d'une nature toujours harmonieuse et pittoresque. Ce voyage fut pour Eugénie la première sensation de vrai bonheur qu'elle eût jamais éprouvée.

^ La belle matinée I s'écria Landon après un long silence.

-« Ah I répondit Eugénie d'une voix tremblante, cette maUnée est la plus belle de ma viel

— Que voulei-TOus dire^ Eugénie ? lui demanda sa mère avec un faux air de bonté.

-^ Jamais, reprit-elle avec calme, jamais la campagne ne m'a paru si riante ; ce voyage est d'ailleurs pour moi d'une nouveauté qui me charme.

-» Vous ne tovez ce que vous dites ! lui répliqua durement sa mère en lui lançant un regard qui lui imposa silence. Eugénie regarda Landon avec douleur, pencha la tête et se tut. Horace fut d'autant plus ému de cette soumission profonde, qu'elle se rapportait à ses réflexions de la veille; il admira Eugénie, et, dans la conversation qui s'entama sur le parc qu'ils allaient visiter, il eut soin do parler souvent à la jeune fille en lui marquant une attention toute par ticulièro. Madame d'Arneuse en fut choqiu'c au dernier point, et, avant d'arriver à Gassan, elle a\ait déjà pris avec M. Landon un air de hauteur et de dignité dont il devina facilement la cause; de son côté, il persévéra dans les soins qu'il prodiguait à Eugénie. Alors pauvre grand'mère tâcha do pallier les mots un peu sévères quel fiUe eommençait à lancer à Horaoç, qui s'er. amusait trop pour ne les pas provoquer.

n avait et oin de faire apporter un fort bon déjeuner dans le magnifique pavillon chinais du parc de Gassan, dont il connaissait le propriétaire. La jonrnée se passa en

promend^es dans cette habitation charmante, où un ancien fermier-géhéral a déployé toutes les recherches du luxe et ménagé toutes les ressources du terrain.

Au détour d'une allée, Eugénie, voyant toute la mauvaise humeur qiie^ les attentions de Landon amassaient dans le cœur de sa mère, s'approcha de lui et lui dit à voix basse et d'un ton suppliant :

— De grâce^ monsieur, ne me parlez plus; ma mère...

Elle rougit et ne put achever; puis, sentant son embarras croître, elle se réfugia près de sa graind'mère, décidée à repousser dès lors*tous les soins du jeune homme, sacrifiant ainsi la plus vive des jouissances à la crainte d'affliger sa mère. Eugénie rejoignit madame Guérin au moment où madame d'Arneuse la quittait, après avoir tâché de lui faire partager ses nouveaux sentiments de haine contre Landon, et ses expressions avaient indiqué à la grand'mère combien cette aversion soudaine devait être déjà profonde, et surtout quel orage s'élevait contre Eugénie.

On revint le soir à pied, le long des bords de l'Oise ; chacun était gêné; le silence régnait assez souvent. En effet, madame Guérm, craignant tout de l'animation de sa fille, tremblait de voir M. Landon s'éloigner de leur société, et dans cette hypothèse, son boston perdu sans retour et l'occasion manquée de marier Eugénie, étaient deux idées qu'elle ne pouvait envisager sans frémir. Eugénie ressemblait à ces passagers qui dansent sur le tiilac en apercevant des nuages à l'horizon. Madame d'Arneuse, irritée des petits événements de la journée, hésitait entre le désir de voir encore Horace et l'intention de le bannir de sa maison ; elle parlait peu, pensait beaucoup, et, comptant avec une sourde jalousie les regards que Landon jetait sur sa fille, sa fureur croissante lui conseil- \m\ flo ro?fîor de recevoir Landon. Quant à ce dernier, il

Jane la pale t^a

sô reprochait d'abandonner Eugénie à son malheur, sa conscience parlait, et... il écoutait sa cmiscience. Cette promenade fut donc consacrée tout entière à la méditation ; chacun était en proie à un pressentiment différent, mais tous semblaient attendre un changement ; et le calme de l'atmosphère, le bruissement des flots, les feux du cou* chant, Tair pur de la campagne, Therbe même de la berge sur laquelle on marchait, et qui éteignait le bruit des pas, tout contribuait à entretenir ce silence plein de malaise.

Horace trouva enfin le moyen d'amener la conversation sur son prochain départ ; parla d'abord des événements politiques, de la chute de Napoléon, de la présence des étrangers, de l'arrivée des Bourbons, du retour de la paix, etc. Ses intérêts l'appelaient à Paris; .il devait aller voir ses propriétés, reparaître à la nouvelle cour ; enfin il annonçait à regret à madame d'Àrneuse que, sans savoir l'époque de son retour, àè^ demain,..

A peine eut-il prononcé ce mot, qu'Eugénie, qui marchait devant sarmère, se retourna et regarda Landon en pâlissant. A ce spectacle, madame d'Arneuse, qui avait sans doute atteint le plus haut degré de l'impatience et de la jalousie, poussa brusquement Eugénie en lui disant d'une voix rauque de colère : — Voulez-vous qu'on vous marche sur les talons?...

Une grosse racine que l'obscurité empêchait de distinguer fit trébucher Eugénie, qui perdit Téquilibre et tomba de toute sa hauteur hors de la berge. En cet endroit le rivage formait un talus, le long duquel Eugénie roula jusque dans les flots, après avoir essayé à plusieurs reprises de se retenir aux pierres, au sable, aux bruyères qu'elle entraîna avec elle. On la vit lutter contre la mort, élever les mains au-dessus de sa tête et disparaître dans les eaux. A cette place même, par malheur, l'Oise se trouvait pro" fonde, et son cour.ant était rapide.

8i JANË LA PALI!

Landon s'était jeté à la nage, et madame Guérin, versant de grosses larmes, tenait dans ses bras sa ûUe éva* nouie.

Madame d'Arneuse avait à peine repris connaissance, qu'elle commença à jeter des cris déchirants. Pendant que Landon plongeait pour trouver Eugénie, elle la demandait à sa mère et aux paysans accourus au bruit. Mais son désespoir, quoique vrai, ne fut pas sans faste, tant l'habitude de poser était enracinée en elle : elle s'avança d'un pas saccadé vers le gouffre et le regarda d'un œil égaré, comme si elle eût voulu rejoindre Eugénie en expiation de sa faute. La contraction de son visage effraya madame Guérin et les spectateurs de cette horrible scène. Les sentiments naturels que madame d'Arneuse avait toujours pris à tâche diétouffer reprirent sur elle tout leur empire, elle n'était plus que mère, et ceux mêmes qui ignoraient le moins ses torts les eussent oubliés en ce moment, à l'aspect de son désespoir.

Tout à coup un nouveau bouillonnement des eaux annonça Landon, qui parut au sein de la rivière traînant Eugénie par les cheveux ; il la saisit d'une main par ia taille, ntfgea de l'autre main, et fit tous ses eâbrts pour gagner le rivage, en cherchant des yeux un endroit où il pût facilement déposer lo fardeau sous lequel il pliait déjà.

A la vue de sa fille, madame d'Ameuse donna les témoignages d'une joie aussi vive, aussi vraie que l'avait été sa douleur. Madame Guérin, muette et pèle, était déjà arrivée à la place où Landon essayait d'aborder; la vieille grand'mère se laissa glisser à travers les ronces, et, pleurant de joie, tendit ses mains débiles, qui,, retronvant les forces de la jeunesse, attirèrent Engéùe sur les roseaux.

A ce touchant spectacle, madame d'AnteiM descendit

JANE I^Â PALE f 85

avec rapidité et enleva à sa mère T honneur de ce dévouement, en saisissant Eugénie, qu'elle transporta sur le haut de la berge. Là elle s'empara de sa fille avec extase, la couvrit de baisers, et tout à fait rassurée en sentant battre le cœur dé son enfant, elle se livra à des démonstratiens dans lesquelles son affectation habituelle reparut tout entière. Madame Guërin défaisait adroitement la ceinture et le corset de sa petite-fille, et alors Ëug^ie, ouvfaut faiblement les yeux, jeta autour d'elle un regard indécis et chercha à reconnaître un libérateur que son cœur lui nommait par avance. — Eugénie, c'est moil... parle-moi; mon enfant, je t'aime I je t'adore! assieds- toi sur moi!...

Et madame d*Arneuse l'embrassait avec force, l'entourait de son châle, de celui de madame Guérin, et la réchauffait dans son sein. A ce moment Eugénie, ayant encore une fois vainement cherché Làndon, serra le bras de sa grand'mère avec orce et dit d'une voix faible :

— Ah ! que je suis heureuse d'entendre enfin ma mère!...

Madame d'Arneuse fondit en larmes et serra sa fille sur son cœur. Tous les chagrins qu'elle avait causés à cette aimable enfant lui apparurent dans leur vrai jour, et elle se jura de tout faire pour les réparer. Le regard de la jeune fille semblait saluer la nature. Madame Guérin, qui la contemplait avec inquiétude, chercha des yeux le libérateur de sa petite-fille.

Pendant cette scène il s'était précipité vers Beaumont; et quand on apergut de loin sa calèche arriver et les chevaux couverts d'écume, on admira sa présence d'esprit et l'intelligente bonté de son cœur.

Il vit madame d.'Arneuse tenant sa fille entre ses bras, dans une attitude étudiée.

— Eugénie, souffres-tu? lui disait-elle. Que sens-tu? Ahl la fatale promenade!... la cruelle journée !

~ Ah 1 répondit-elle en regardant Horace, je ne me plains de rien.

Landon avait ouvert la voiture, et il aida madame d'Arneuse à porter Eugénie au fond de la calèche, où les soins du jeune homme avaient rassemblé tout ce qu'il fallait pour garantir Eugénie du froid qui devait la saisir. Madame d'Arneuse put alors déployer une minutiwse activité de soins plus ingénieux que tendres.

Landon donna l'ordre d'aller très-vite, et Ton arriva on un intant à Ghambly.

Lorsque Eugénie, couchée dans le lit de sa mère par sa mèro elle-même, eut déclaré ne ressentir aucun mal pour le moment, Landon monta auprès d'elle pour la saluer avant de se retirer; alors elle le regarda en souriant avec douceur et lui dit :

— Vous ne partirez plus maintenant I Ne serait-ce pas une cruauté que de se refuser à recevoir les témoignages de ma reconnaissance ?

Landon s'assit auprès d'elle et ne répondit pas; inquiète de ce silence, elle n'osa insister et lui demanda soudain en rougissant : — Mais vous, monsieur... n'ôtesvous pas indisposé?... On ne pense qu'à moi, et vous donc ?

Landon ne répondit que par un signe de tête et par un regard expressif; et, après avoir entendu le médecin déclarer qu'Eugénie serait rétablie le lendemain même, il se retira en saluant les deux dames avec une affectation cérémonieuse ; quant à Eugénie, il lui dit adieu d'une voix très-émue. Après son départ, la jeune fille devint triste et rêveuse; mais la fatigue qu'elle avait éprouvée la plongea bientôt dans un profond sommeil. Madame Guérin saisit avec adresse c« momeiit pour faire h sa fille de

légers reprochés sur la manière dont elle se conduisait envers Ëugëoie. La grand'mère sortit même dans cette circonstance de son caractère, en osant prendre le ton qu'autorisaient son âge et sa qualité de mère.

— Crois-tu, ma chère amie, disait-elle, que ta fille, qui a vécu dans un isolement absolu, puisse voir impunément M. Horace ? J'ai grand' peur qu'elle neTaime: alors nous devrions nous en assurer et faire tous nos efforts pour la marier à ce jeune homme, c'est un bon parti !

— Jamais cet homme-là ne deviendra mon gendre, madame, je l'abhorre, je l'exècre . il m'est impossible de continuer à le voir... N'est-ce pas à lui qu'il faut imputer le tort que je me suis donné envers cette pauvre petite ?

— Mais si Eugénie l'aime, dites-moi, Sophie, queferezvous? La scène d'hier n'est-elle pas un avis? croyezvous que ma vieille expérience reste dupe de ce malaise qui a saisi votre fille à son retour du jardin?

— Ma fille, répliqua madame d'Arneuse avec aigreur, ne peut et ne doit avoir d'autres sentiments que ceux qui lui sont inspirés par sa mère I Elle est trop bien élevée pour qu'on ait le droit d'interpréter son malaise d'une manière si désavantageuse. Si je l'ai grondée le soir, c'est uniquement parce qu'une jeune personne ne doit pas se trouver mal devant un jeune homme. J'élève Eugénie sévèrement, mais c'est pour son bien ; trop de douceur rend les enfants ingrats.

— Eugénie est très-sensible, répliqua madame Guérin, et vraiment quelquefois tu la fais souffrir.

— J'ai toujours tort, madame ; mais en cette occasion vous me permettrez, avant de marier ma fille, de faire des réflexions. Nous avons eu assez d'un mariage de convenance...

— Ahl ma pauvre fille, ne te fâche pas, ne me regarde

pas ainsi : voilà vingi ans que je pleure ce fktal mariage. Allons, soit, Eugénie n'aime pas M. Landoo; je me m» trompée.

Madame d'Àrneuse avait prononcé, en opposition au jugement de sa mère, qu'Eugénie ne pouvait pas aimer Landon, c'en était assez pour qu'elle persistât dans cett6 opinion, malgré l'évidence même. Elle s'endormit, en pensant à sa fille et au serment qu'elle avait fait en ellemôme de la traiter moins sévèrement.

Pendant la promenade faite à Gassan, le chasseur était venu passer la journée auprès de Rosalie et de Marianne. Ces deux chefs de l'intrigue avaient longtemps à l'avance désigné ce jour pour frapper un grand coup. L'honnête >:ikel en était venu au point où le voulait Rosalie, car il accomplissait la prophétie de son ami le trompette en s'apprêtant à faire toutes les sottises possibles. Par mille ruses, par mille phrases adroitement placées, par de douces promesses, on avait persuadé au chasseur de par- 1er mariage à son maître. ^

— Ahl avait dit Rosalie, M. Nikel a tant d'esprit!

— D est fin comme un brin de soie, ajoutait Marianne.

— Vous faites tout ce que vous voulez de M. Landon, continua Rosalie.

— n le retourne comme un gant ! répétait Marianne.

— Alors nous saurons bien vite si nous ferons deux noces ici I... disait la soubrette.

— Ah ! Rosalie, ma pauvre Rosalie I s'écria le chasseur, vous ne connaissez pas mon maître, il a des mots et des regards pires que des boulets da canon 1 et... gare la déroute 1

Le chasseur s'en retourna donc chargé d'une mission délicate ; mais, enflammé par les éloges, aiguillonné par son amour-propre, il avait déjà cent fois médité, vu, revu, étudié la manière dont il entamerait l'action avec

iA^E LK PALS HO

son maître. Lorsque Landoa arriva chez lui, que Nii^el l'aida à se déAabiller, le ohasaeur mit une feinte lenteur à faire son service d'habitude.

— Par aaint Jacques 1 monsieur, il vous est arrivé quelque aventure:, vos habits sont mouillés comme une guérite.

^"G'est que je me suis baigné.

"- Devant ces dames?

•<» Devant ces dames.

— Ah I voilà une fameuse incohérence... Bah ! vous aurez sauvé quelqu'un qui buvait à la grande tasse I vous voilà bien !... Quelque jour vous laisserez le pauvre Nikel sans maître...

Landon garda le silence.

— Ah ! j*ai deviné, poursuivit Nikel ; vous aurez poché quelque pékinl... Au lieu de risquer votre vie à sauver des fantassins, vous devriez bien plutôt sauver mademoiselle Eugénie.

— Que veux-tu dire?

•* Ah 1 je m'entends...

•^ Voyons, parle 1

— Mais, monsieur, tout le village répète depuis un mois que vous allez épouser mademoiselle Eugénie, que vous l'aimez..* Elle a sans doute appris ce bruit* là, car elle vous aime aussi, monsieur; Rosalie sait tout cela... Moi, j'ai pris votre défense; j'ai dit que nous avions trop de fortune pour épouser une petite fille de campagne, gentille, il est vrai, mais qui n'a que dix mille livres de rentes à espérer : elle est malheureuse, c'est encore vrai, ma ce n'est pas une raison pour que nous autres garçons, nous renoncions à notre indépendance.

-• Cependant, interrompit Landon, ne cherches-tu pas à te marier?

— Moi, mon colonel, je Tavoue ; maïs Rosalie est à mes yeux tout aussi bien que sa maîtresse, et. nos fortunes s )nt égales, nous n'avons rien ni l'un ni Tautre; c'est le moyen de ne pas nous brouiller au contrat ; encore suis-je plus riche qu'elle, car j'ai. un bon maître!... Ensuite, mon colpnel, nous ne pouvons pas toujours rester garçons, il faut bien finir par avoir une femme, et quand on en trouve une qui nous aime, comme disait le trompette Duvigneau, c'est comme le pain de munition, il faut toujours en avoir sur soi : — il est souvent dur, — c'est vrai, ^disait Duvigneau ; — il est noir, — c'est encore vrai ; — le froment n'y domine pas, tant que vous voudrez, ajoutait Duvigneau; mais que de fois nous l'avons trouvé avec plaisir en Egypte, en Italie, en Espagne, en Russie I II est fidèle au havresac, c'est l'ami du soldat, el à. la Bérésina on le vendait au poids de l'or... Duvigneau avait de l'esprit, mon général.

— Tu prétends qu'elle m'aime? dit Horace d'un air rêveur.

— Rosalie en eik persuadée... et la pauvre enfant est bien malheureuse! A votre place, mon général, je ne sais pas si... dame I on n'en rencontre pas souvent d'aussi jolies ; c'est doux comme un mouton, simple comme un coqscrit de 48i 2, c'est constant comme une gjberne : et nous

> voyez-vous tous les deux sur les gazons de Lussy, en Bourgogne, vous, faisant sauter vos jolis enfants, et moi des petits Nikel I Ma foi, vivent l'amour et monsieur le major! comme disait Duvigneau. Pensez à cela, mon colonel.

— Ah ! s'écria Landon, lorsqu'on ne peut plus répondre à l'amour qu'on inspire, ôe serait une trahison que de laisser croître celui d'une aimable' enfant!

— Bah! répliqua Nikel en faisant claquer ses doigts jusque par-dessus sa tête, il n'y a pas qu'une femme pour

nous dans le monde. Un lancier de mes amis disait que le diable nous destinait toujours trois mauvaises balles... Le bon Dieu peut bien nous réserver trois filles.

— Laisse-moi, dit Landon.

Les événements de la journée avaient disposé Horace de telle manière, que les paroles du chasseur mirent le comble à son indécision. Un combat intérieur commença dans son âme, où s'élevèrent deux voix contraires qu'il écoutait avec une sorte d'impartialité : la première s'opposait à ce mariage en réclamant Landon tout entier pour une image sans cesse présente ; l'autre plaidait en faveur d'Eugénie, qui promettait une reconnaissance sans bornes pour son libérateur, un amour inaltérable pour un époux de qui elle tiendrait à la fois la vie et le bonheur. La jeunesse et la beauté d'Eugénie parlaient aussi bien haut. Landon passa la nuit à écouter ces conseillers divers, et dans la matinée suivante il écriyit cette lettre à Eugénie :

« Mademoiselle, je me présentai pour la première fois chez madame votre mère, attiré par le vif intérêt que vous m'inspiriez d'avance. Je vous vis, tout en vous annonçait la souffrance ; malheureux comme vous, j'admirai le courage avec lequel vous supportez vos peines. Cette première impression est devenue de jour en jour plus vive, et je n'ai plus d'autre désir au monde que celui de faire cesser des chagrins auxquels l'accident dont vous venez d'être victime ne mettra pas un terme. Vos rapports avec votre famille vont devenir plus délicats, et les torts dont madame votre mère doit se sentir coupable feront régner entre elle et vous une contrainte plus pénible que les plus mauvais procédés. Je vous offre un moyen d'échapper à ce supplice de chaque jour ; accordez-moi votre main. Je ne me présente à vous qu'au seul titre d'in*

92 4>ffi LA PALE

fortuné. Peut-être, confondant nos peines, en allëgerons* nous le fardeau> Je n'ose vous promettre un cœur digne du vôtre ; mais, si vous ne trouvez pas en moi la vivacité d'une âme qui n'a point éprouvé d'orages, vous pouvez compter sur. une paix inaltérable, sur une douce liberté, et peut-être sera-ce une tâche qui vous sourira, que de vivifier un cœur mort, de créer une nouvelle âme dans mon âmel L'espérance est encore jeune en vous; elle ne fait peut-être que sommeiller en moi, vous la réveillerez. »

Nikel reçut l'ordre de remettre cette lettre à Rosalie pour que mademoiselle d'Arneuse la pût lire secrètement. Alors le chasseur partit, croyant bien cette fois avoir converti son maître ; il prit un air dix fois plus important et coudoya deux domestiques en traversant la cour. En route, son imagination se donna carrière : il détermina l'époque du mariage d'Horace, réunit les deux maisons, s'en fit le factotum^ épousa Rosalie, revint à Paris^ et il était déjà dans l'hôtel de son maître quand il sonna à la porte de madame d'Arneuse.

— - Victoire I dit-il à Rosalie en Tembrassant.

— Eh bien I eh bien I voulez-vous finir ?

— Victoire! répéta le chasseur en remettant la lettre avec l'injonction de la donner en secret à mademoiselle d'Arneuse; va, Rosalie, tu auras de la peine à faire un sot de Nikel.

Rosalie lui répondit par une jolie petite moue, et ce ne fut pas sans surprise qu'elle apprit le succès de ses intrigues.

Le lendemain Eugénie se trouva mieux et put se lever. Sa mère, dont elle était devenue Tidole en peu d'instants, l'accabla de prévenances et de soins. Ainsi Rosalie, qui auparavant ne devait point servir madeœois^le d'Arneusci, reçut Tordre d'aller l'aider à faire sa toilette. La femme de chambre, qui ne savait rien de l'aventure de la veille^ sur laquelle chacun, mû par des sentiments plus ou moins délicats, avait gardé le silence, fut fort étonnée dé Ce changement subit, et surtout de l'amitié toute nouvelle que madame d'Arneuse témoignait pour sa fille. La joHe Languedocienne monta précipitamment chez Eugénie pour trois raisons : d'abord elle était impatiente de connaître l'événement qui pouvait motiver ces variations importantes, car la curiosité marche en première ligne ; en- 'suite la lettre de M. Landon brûlait la poche de son ta" hlier, et ce que Nikel venait de lui dire annonçait de bien plus grands événements du côté du sud-ouest, et ici son amour-propre se trouvait en jeu; enfin, son bon naturel la portait à complimenter sa jeune maître&se du bonheur qu'elle devait éprouver à retrouver le cœur d'une mère et en même temps la tranquillité.

— Mademoiselle, dit* elle en souriant et, en singeant Tadr digne de madame d'Arneuse, je viens, par ordre de ma« dame votre mère, habiUer mademoiseUe, Il parait que vous êtes en faveur aujourd'hui: pourvu que cela dnrel

— Gela durera, Rosalie, je l'espère l De longtemps flM mère n'oubliera la jovrnée d'kier.

-- Qu'e8t41 donc arrivé, mademoiselle t dit la Langue^

docienne en s'appuyant sur son coude, dans la même po« sition de curiosité attentive que Guërin a donnée à la sœur de Didon.

— Il ne m*est pas possible de vous le dire, Rosalie, et, si vous avez quoique attachement pour moi, vous ne ferez jamais aucune tentative pour le savoir...

Eugénie prononça ces parolies avec un air de bonté et tout à la fois de gravité qui imposa silence à Rosalie. Alors la soubrette, d'un air malicieux, glissa sa main dans la poche de son tablier et en tira le billet de M. Landon. Elle le montra de loin à sa jeune maîtresse, qui rougit, se doutant bien d'où pouvait venir cettç lettre, et qui, en la prenant, se mit à trembler de façon que Rosalie ne put s'empêcher de lui dire :

— Eh bien, donc? En vérité, mademoiselle, vous l'aimez.

— Quelle folie ! répondit Eugénie en s'eflforçant de sourire, il n'en e^t rien, et je ne sais si je ne devrais pas porter cette lettre à ma mère I

— Gardez-vous-^n bien ! Nikel m'a dit qu'elle était pour vous seule.

Eugénie lut la lettre en changeant plusieurs fois de couleur^ la serra dans son sein, descendit au salon, où elle resta profondément préoccupée. L'agitation intérieure à laquelle elle était en proie, et qui assombrissait son visage, parut vivement inquiéter sa mère. Madame d'Ar^ neuse fit remarquer à madame Guérin qu'Eugénie pâlissait et rougissait tour à tour, que ses yeux s'arrêtaient indifféremment sur le premier objet qu'ils rencontraient et unissaient par se remplir de larmes. En effet, l'idée de devoir la main de Landon à l'aveu tacite des torts de sa mère blessa Eugénie. Heureuse d'abord de'Voffre contenue dans la lettre, elle découvrit facilement que Landon n'était pas inspiré par l'amour en l'écrivant, et alors elle fut

JANE LA PALB 9S

saisie d'un chagrin qui devait faire de cruels ravages dans sa jeune et fréle existence.

Pendant toute la journée, combattue par des sentiments divers, elle flotta entre mille résolutions ; mais son respect pour sa mère fut inflexible et bannit irrévocablement les espérances de son amour. Le soir elle écriyit en secret la lettre suivante à Landon.

« Monsieur,

j> Vous êtes dans une grande erreur si vous me croyez malheureuse entre mes deux mères ; je les aime de toute mon âme, et ce sentiment seul me rendrait heureuse, quand môme mon affection pour elles ne serait pas payée de retour. Ces deux êtres chéris sont seuls à me protéger, à me guider dans la vie, et jamais je ne pourrais être autant aimée que par eux. Si faible que vous paraisse le sentiment qu'ils me portent, je serais heureuse qu'un époux répondît à la tendresse que j'aurais pour lui par une amitié aussi douce et aussi durable. Vous avez beaucoup vécu dans le monde, monsieur, et vous avez dû voir bien des familles affecter devant les étrangers une union qui n'existait plus dans l'intérieur ; la nôtre, monsieur, est toujours et partout le môme. La mère, vive, prompte, exaltée, doit porter dans ses reproches la vivacité qu'elle met aussi dans son amour. Peut-elle changer de caractère pour sa ûUe ? N'est-ce pas à moi plutôt de me conformer à ce qu'il a de sévère, et ne dois-je pas avoir d'autant plus de reconnaissance pour les marques de tendresse qu'elle me donne, que cette tendresse n'est pas aveugle ? Si ces témoignages vous ont paru faibles et rares, pourquoi m'en faire apercevoir ? Je puis d'ailleurs regretter qu'il en soit ainsi, mais non le trouver mal !... Ai-je l'expérience que mes parents ont acquise pour que je me

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permette de les juger ? Si ma mère est sëvére pour moi^ ■ elle a certainement de grandes raisons pour Tôtre, et ce me serait une consolation suffisante de voir la violence qu'elle se fait pour agir quelquefois avec une apparente rigueur. Nous sommes faibles et destinées à souffrir, la nature et vos lois Tont voulu ainsi : le mariage, tel qu'on me l'a dépeint, fait un devoir de l'obéissance passive; ma mère, en me faisant profiter de son expérience, veut sans doute m'accoutumer, longtemps à l'avance, à la soumission dont nous avons besoin dans la carrière d'épreuves que nous devons toutes parcourir plus ou moins heureusement; et si je blâmais ma mère aujourd'hui, peut-4tr^, plus tard, quand elle ne sera plus là pour jouir de ma reconnaissance, penseraiS'^je, avec un repentir bien amer, à l'ingratitude dont j'aurais payé les services qu'elle me rend. Vous l'4Vouerai«je, monsieur, je eto\ê voir dans votre lettre uo piège que vous me tendez pour connaître mon caractère. JSst'Ce bien vous, qui tant de fois avez excité notre attendrissement en nous parlant de vos affections de famille) qui aujourd'hui me poussez à calomnier ma mère ?

» Quant à l'offre que vous me faites, je n'ai pas arrêté ma pensée sur ce point ; il faudrait, pour que j'acdueil- Hsse une proposition si honorable, qu'elle me parût dictée par un motif auquel la pitié serait étrangère : dans ce cas môme ce ne serait pas à moi de vous répondre. Il est, monsieur, un sentiment qui vivra éternellement dans mon éme, c'est la reconnaissance q«e je vous dois. Le lien qui m'attache à vous est indépendant de toutes vos actions et de votre conduite à mon égard ; que vous testiez près de nous ou que vous nous quittiez, que vous me témoigniez ou non de l'amitié, j'aurai toujours pot|r votis un sentiment presque religieux. Mes vœux vous Suivront partout) quelle que soit ïa distance qui nous sépare, en'

JANfi LA PALE 97

quelque lieu que vous vous trouviez. Si, au printemps, je respire une fleur : Après Dieu et ma mère, je lui dois ce parfum ! dirai-je. Ma reconnaissance m'associera à toutes les actions de votre vie, et rien de ce qui pourra vous rejouir ou vous attrister ne me sera indifférent. Souvent, le soir,,ali I toujours ! môme, lorsque je regarderai la lune roulant au milieu des nuages et que mon cœur s*ëlèvera vers le ciel, ma prière sera pleine de vous. Je suis heureuse, monsieur, d'avoir trouvé Toccasion de vmis adresser une fois Texpression sincère du sentiment que je vous ai voué. Si, en vous répondant, mon cœur m'a entraînée au-delà des convenances, je compte sur la noblesse de votre caractère et sur votre, bonté pour excuser cet élan d'une jeune ûlle inhabile à cacher les mouvements de son

âme. '

» Eugénie d'Arneuse. »

*;énie mouilla plus d'une fois cette lettre de ses s, et quand elle eut achevé, la pauvre enfant, environnée du silence de la nuit, resta longtemps absorbée par cette méditation où les pensées confuses et indistinct tes se dirigent d'elles-mêmes vers un être ou vers un objet . auquel on voudrait ne pas songer, mais en vain, puisqu'il est maître de toute notre âmîe. Cette rêverie, qu'on ne peut comparer qu'aux ondulations des jlots qui 3e superposent sans aucun ordre apparent, et qui cependant arrivent toujours au rivage, cette rêverie est surtout le propre de l'amour, qui en tire sa plus grande force. On se ' complaît dans cette mélancolie, d'où l'on sort toujours plus épris de l'objet qu'on. aime. Eugénie était secrètement satisfaite des rapports qui s'établissaient entre elle et Landon : dans le fond de son cœur, elle espérait acquérir de l'empire en cachant ainsi sa petite coquetterie sous le voile de l'amour filial. Néanmoins elle discuta

gg JANE LA PALB

6QOore les moinAre» expressions de sa lettre, balança longtemps à renvoyer, s'effbrçant d'en préjuger l'effet et 86 perdant dans des suppesillons contraires ; pourtant 11 lui restait constamment plus d'espoir" que de crainte 2 ne devait-elle pas être heureuse de voir une correspondance s^élabHr entre elle et Horaeef Bllene dormit qu'un instant et rôya mariage.

Le lendemain, Rosalie lût enchantée d*avoir à porter une lett*; aussi elle partît, légère oomBae m oiseau, chantant, riant ; une lettre était pour ^lepn signe certain

â^ succès:

— Quand on répond à qudIquHin, disait^le, on a lÂea

envie de 8*entendre avee lui.

Lorsque la fidèle Languedocienne fût revenue, mademoiselle d'Araeuse, sachant qu'Horace avait reçu sa réponse et la lisait en ce moment môme, se sentit assaillie par dç nouvelles terreurs.

— Il ne m*aimera jamais, sedisait^elle; il demand^^a main, et je refuse K.. Ma lettre est d*une dureté au €«•»mençement 1 il en sera blessé... Puisqu'^le est heureuse, dira-t-il, qu^elle reste avec sa mère... N*en aime-t-îi pas une autre ? Ce qu'il m'a répondu dans le bosquet prouve combien cette passion le préoccupe encore..» Pourquoi al-je été ^ fièret... Ne éoi^^ie pas me contenter de l'amour ^e j'ai pour hiit Une fois que j'aurais été sa femme, il hii eût été imposable cfe ne pas me ehMr ; j'aurais tout fait pour cela... msântenant j'ai coupé mon bonheur dans sa rachie; il fout qu*il nfadore penr m'épouser. î.^.

Quelquefois son cœur hii disait : if f adorera 1... Enfin elle éprouva toutes les transes qu'une jeune ftWe timide doit ressentir après une démarche si hardie.

Depuis qu^orace avait ofitert à Eugénie de l'épouser, les réflexions les plus contraires à ce projet étaient ve-

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nues en foule assiéger son esprit, par suite d'un caprice inexprimable de notre nature. Il se repentait sincèrement d'avoir cëdë si ëtoardiment à son premier mouvement de bonté ; il était triste, rêveur, et sa conscience grondait d'une action si peu en harmonie avec les sentiments de sa vie passée et de sa vie présente. Lorsque la lettre d'Eugénie arriva, il cherchait déjà les moyens d'éluder la fatale promesse qu'il avait faite. Il parcourut dono avec avidité cette réponse, et, quand il eut fini de la lire, il se sentit délivré du poids dont il ^tait oppressé, il respira plus librement, et relut la lettre, semblable à un prisonnier qui se fait répéter plusieurs fois Tordre qui le met en liberté, tant il a de peine à y croire.

Mais cette seconde lecture lui inspira un sentiment d'admiration pour Eugénie. A chaque ligne parcourue, il croyait entendre son doux organe; l'amour et la soumission y parlaient avectant de délicatesse, qu'il n'acheva pas sa lettre sans attendrissement. D'autres pensées l'assaillirent : Eugénie. n'était-elle pas un ange de douceur? Façonnée, dès sa naissance, au despotisme et à la crainte, quel danger pouvait-il y avoir à l'épouser ? Plus heureuse qu'au sein de sa famille, concevrait-elle jamais la pensée d'abandonner un protecteur, un ami, pour courir après d'autres plaisirs? Elle était belle, charmante I . . .

— Non ! s'écria Landon, ce n'est pas elle qui trahirait son époux!...

Ces mots ramenèrent les cruels souvenirs de ses malheurs, et, après un combat déchirant, une réflexion terrible l'éclaira soudain :

— Elle aussi, dit-il, paraissait pure et chaste! elle était plus belle, et j'ai reçu d'elle bien d'autres témoignages d'amour I Qui me répond de la constance d'Eugénie ?... sais-je l'impression que produira le mariage sur son âme?

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Il lui sera facile de rencontrer un homme plus séduisant que moi... Mais, ajouta-t-il, n*ai-je pas juré de ne me fier à aucune femme? Irai-je hasarder une seconde fois ma vie sur l'être le plus frêle ?... Non.

L'arrêt était porté. Nikel attendait a^c la plus vive curiosité Teffet que produirait la réponse d'Eugénie. Horace le sonna et lui dit d'aller chercher des chevaux de poste.

— Où monsieur va-t-il?

Horace lui répondit par un regard qui frappa la langue du chasseur d'une soudaine paralysie, Nikel avait été militaire, et quand son maître commandait militairement, le maréchal -des-logis obéissait de môme. D'ailleurs il ignorait si le départ de Landofi s'accordait ou non avec les projets de mariage ; et quand il sut qu'ils allaient à Paris : — Nous allons chercher la corbeille, se dit-il.

Landon ne tarda pas à partir, et quand il sortit de Chambly, loin d'en oublier les habitants, il emporta la plus vive inquiétude sur le sort d'Eugénie. L'amour-propre lui faisait aussi désirer de savoir l'impression que son départ produirait sur elle.

Lorsque^Landon passa devant la maison de madame d'Arneuse, les trois dames étaient dans le salon, dont les fenêtres ouvertes permirent à Eugénie de voir le voyageur de la calèche.

— M. Landon part 1 s'écria-t-elle.

Elle rougit et baissa la tête sur son ouvrage, enveloppant sa douleur dans le plus profond silence. A ce moment, elle reçut une commotion terrible : sa vie entière reposait sur cette tête chérie, et dans une seule minute le brillant édifice de ses espérances s'écroulait.

— Quel homme ! s'écria madame d'Arneuse ; il nous quitte sans s'informer seulement de la santé d'Eugénie I ( 'est un cœur bien sec et bien froid ; je l'ai toujours dit.

ÎANÊ LA PALE ^ ** lOf

— Ah I ma bonne amie, répondit madame Guérin, il peut avoir des affaires bien pressantes.

— Madame, il pouvait... il devait s'arrêter devant notre porte.

— C'est vrai, dit madame Guërin.

— Maudit soit le jour, continua madame d'Arneuse, où il est venu ici ; car depuis ce temps combien de malheurs nous sont arrivés I voyez comme Eugénie est pâle.. Tu souffres, ma chère enfant!... L'air est trop vif... Rosalie, fermez les croisées... Et toi, ma bonne petite, viens ici, à côté de moi.

Eugénie vint appuyer sa tète contre le sein de sa mère et versa un torrent de larmes.

— C'est une crise nerveuse, dit madame Guérin ; vite, de la fleur d'oranger, vite, Rosalie, dépêchez-vous...

Lorsque la femme de chambre apporta le sucre, Eugénie, sans rien dire, refusa, par un mouvement de main, de prendre la cuiller : et, se tournant lentement vers sa grand'mère, sa mère et Rosalie, elle les effraya par l'expression de douleur qu'on lut sur son visage; puis, gardant le silence, elle resta dans une morne tranquillité.

Depuis cette matinée, sa santé parut s'altérer chaque jour davantage.

On la vit au salon, car pour elle il était riche-en souvenirs, Elle y voyait Landon dans tous les objets qu'il avait en quelque sorte marqués au sceau de sa prédilection : Horace, ayant ses manies comme la plupart des hommes, aimait singulièrement à tourmenter quelque chose entre ses doigts en parlant ; il venait presque toujours s'asseoir auprès de la chiffonnière d'Eugénie pour s'emparer d'une paire de ciseaux avec laquelle il jouait pendant de^ heures entières: ces ciseaux devinrent l'objet d'un culte. Eugénie ne permit plus à personne d'y tou-

102 lANE LA PALE

cher ; elle usa de mille petites ruses pour les dérober aux yeux de madame Guérin et de sa mère. Le piano, qu'Horace ouvrait souvent, lui retraçait plus vivement encore le dieu de son cœur : n'en écoutait-il pas jadis les accords avec une mélancolie attentive ? La pauvre fille ignorait les terribles souvenirs que réveillait en lui la moindre mélodie. Enfin, mille fois par jour, en voyant la porte du salon, elle tressaillit en se disant : ^ Combien de fois ii en a franchi le seuil, combien de fois il m'est apparu comme une étoile dans la nuit 1 Elle traça sur la chaise qu'elle donnait toujours à Landôn une ftitrque visible pour ses yeux seuls, et cette chaise sacrée devint pour elle une sainte relique. En regardant le salon, elle se disait : *- Il le remplissait naguère de sa présence ; sa voix y résonnait; il s'y promenait I

Bien plus, Eugénie, en parlant, s'efforça de prendre les expressions favorites d'Horace, ses gestes, ses naanières, ses attitudes; mille fois heureuse quand, après avoir retrouvé une de ses phrases, un son de voix, elle croyait l'entendre lui-même ^ mais ces jeux terribles n'amenaient jamais qu'une plus cruelle certitude de sa perte. Cette pensée constante finit par fatiguer son cerveau. Elle resta des heures entières dans une effrayante immobilité, réunissant toutes les forces de son imagination pour revoir la figure de Landon •: alors ses cheveux d*or pâle ombrageant son visage, ses yeux*qui, malgré leur candeur, semblaient ceux d'une prophétesse écoutant l'avenir ou saisissant une vision du passé, ses lèvres, dont la pâleur annonçait qu'elles ne s'ouvraieirt qu'aux soupirs de la mélancolie, son attitude inclinée, tout ré* vêlait un ange mécontent du séjour de la terre; elle semblait contempler la tombe avec ivfesse et la voir comme un second berceau. Son sourire était aussi rare que les beaux jours en hiv«r : encore avait-il une telle

expression, qu'on le voyait avec peine eij&c sur ses lèvres décolor4^s^ «ombialile aux dernières lueurs du crépuscule.

Le nom d'Horace ne passa jamais de son cœur sur ses lèvres, et quand on prononçait ce nom chéri, détournant la tète avec adresse, elle dérobait sa vive rougeur aux yeux de ses deux mèree» exagérant ainsi la jfMl^ettr et les seins déUcate des jeunes fîUes pour leur premier amour*

Eugénie ne ressentit pae d'abord tous les chagrine de ramoar à la foie, ^le y eût sucoombë; maie ils vinrent insensiblement. Elle n'avait d'abord souhaité que de voir Horace. Cette simple prièroi ce premier désir d'un amour naissant ayant été exaucé^ heureuse, eUe n'avût jamus porté les yeux plus loin. N'était--elle pas en droit d'aeattser le sort et de le trouver bien rigoureux de lui avoir enlevé ce modeste bonheur ? Mais elle soulfrit bien davantage en raisonnant son amour. Elevée dans une extrême rigidité de principes, elle regarda sa passion comme un crime aussitôt qu'elle perdit l'espoir d'épouser Iiandon. Cet amour était le seul qu'elle devait éprouver dans sa vie; or, si, comme tout le faisait présumer, ^e se mariait un jour, quel sentiment apporterait-elle à un mari î Ne le tromperait-elle pas toujours en lui promettant un cœur qîii appartiendrait tout entier à un autre ? Alors sa rêverie était pleine d'amertume* Tenaient ensuite des délioar tesses de sentiment qui ne pouvaient être coûipriBes que par sympathie et qui la tourmentaient sans cesse. Les femmes, par la tendsmce des lois^ sont des créatures sacrifiées* Un homme qui aime a mille moyens de prouver son amour, de franchir les distances, de renvecser les obstacles, de vaiilcre les répugnances ; il commande l'amouir par l'obstination^ par le dévouement» par la patienoe. Une femme, une fille, qui aiment et tae sont pas aimées,

104 JANE LA PALfi

sont enchaînées : libres, elles triompheraient; garottées par les mœurs, elles n'ont plus qu'à s'envelopper dans leur amour et mourir en silence! Telles étaient ses méditations , et son mal étendait sourdement ses ravages.

Ces tristes pensées devinrent de jour en jour plus fixes dans son âme et lui emportèrent par degrés sa force et sa raison. Tantôt elle voulait entendre beaucoup de bruit et se mettait à la fenêtre pour voir passer les voitures ; plus souvent elle désirait la solitude, et, restant le soir dans le jardin, elle consultait le ciel en se demandant :-— Où est-il maintenant? Ainsi livrée à une passion funeste, ses jours se passèrent avec rapidité en emportant sa santé, autrefois si florissante. Quelques semaines s'écoulèrent d'abord sans que les symptômes du mal se découvrissent et devinssent alarmants ; il eût fallu une attention soutenue pour s'apercôvoir de sa langueur.

Ainsi cette jeune fille, accoutumée à garder le silence, ne parut pas sortir de son maintien habituel.

Cependant elle manqua bientôt d'appétit. Sa mère la reprit quelquefois, assez sévèrement encore, de ce qu'elle répondait rarement juste aux questions qu'on lui adressait. Quand elle essayait de marcher, elle semblait vouloir se ranimer. Tout devint peine pour elle; enfin de jour en jour tout prit à ses yeux une teinte de plus en plus indistincte, et la nature se couvrit pour elle d'un voile funèbre. ,

Le jour où sa mère s'aperçut qu'après avoir lu un livre tout haut Eugénie n'en avait rien retenu, elle frémit d'iaquiétude et s'alarma d'autant plus, qu'Eugénie s'étant constamment appliquée à lui cacher sa maladie, elle en recueillit avec soin les symptômes qu'elle avait négligés d'abord ; et, vus en masse, ils lui parurent effrayants.

Alors madame d'Arneuse, par suite de cette exagération

qui lui faisait dépasser en lout les limites du vrai, vit Eugénie beaucoup plus mal qu'elle n'était.

— Grand Dieul disait-elle un jour à madame Guérin, serions-nous donc condamnées à perdre Eugénie... notre seule consolation^ un enfant si charmant, qui ne nous a causé d'autre chagrin que celui de sa maladie. Et de quoi «ouffre-t-elle ? qu'a-t-elle î

— Tu ne veux pas me croire, répondit la grand'mère, quand je te dis que ta fille aime M. Landon.

•—'C'est bien aujourd'hui, s'écria madame d'Ameuse, que Ton meurt d'amour 1

— Telle est pourtant la seule cause de la maladie d'Eugénie.

— Vous vous êtes mis cette idée dans la tète, reprit madame d'Arneuse, et vous y rapportez tout avec un^ ténacité inconcevable. Ma fille n'aime pas, elle ne doit pas aimer sans l'aveu de sa mère.

— Allons, ma bonne amie, dit madame Guérin avec douceur, ne nous fâchons pas. Nous nous accordons à déplorer le dépérissement de notre fille, mais nous pouvons bien penser différemment sur la cause de son mal.

— La cause, répondit madame d'Arneusc, est sa malheureuse chute dans la rivière, et si j'ai le malheur de perdre cette enfant-là, je ne me pardonnerai jamais mes torts.

— Allons, s'écria madame Guérin, ne vas-tu pas te faire du mal ? Tu me désoles, vraiment ; sois tranquille, nous soignerons si bien Eugénie, qu'elle recouvrera la santé, surtout si M. Landon revient.

— Au nom de Dieu, madame, ne me parlez jamais de cet homme-là ! s'écria madame d'Arneuse. Eugénie l'aimât-elle, il ne serait jamais mon gendre.

Pour la première fois la mère et la fille étaient d'opi-

lOG JANE LA l>ALE

nions diflërentes sans que madame Guérin sacrifiât s<m sentiment à celai de madame d'Âmeiiie ; auiai leurs soins, quoique concentrés sur Eugénie, se ressentaient de ]a différence de leurs façons ds voir. Madame d'Ameuse, voyant les symptômes devenir plus alarmants, ne douta plus que sa fille ne fût en proie à une maladie sérieuse et appela des médecins ; alors sa sollicitude, qui ne pouvait pas s'élever au-Hiessus des soins matériels, tourmenta la pauvre malade en lui imposant la stricte «séeution des ordonnances ; tandis que madame Guérin, cherchant à guérir Tàme, tenait à Eugénie de consolants discourSi et sans vouloir deviner son secret exoitait son espoir en lui racontant une foule d'anecdotes analogues à sa position et dont le dénouement était toigours heureux. Eugénie portait alors à ses lèvres la main de sa grand'mère, elle l'embrassait et préférait sa présence à celle de madame d'Arneuse.

Celle* ci, croyant sa fille à toute extrémité, en fît une espèce de dieu dans la maison ; son despotisme devint encore plus exigeant quand il s'exerça en faveur d'Eugénie : il fallait respecter les volontés de mademoiselle et imiter madame d'Arneuse dans l'exagération de sa douleur. C'était se montrer indifférent que de ne pas se tordre les bras en apprenant qu'Eugénie avait passé une mauvaise nuit. Bientôt l'aspect même du salon où Landon était toujours présent pour Eugénie lui causa une émotion trop forte, et elle se résigna à rester dans son appartement. Sa mère, désolée, lui prodigua tous les secours, épia toutes ses actions; mais rien ne put lui faire découvrir la cause d'un mal vainement étudié par les médecins.

Quand on demandait à Eugénie quelles étaient ses soufft'ances, elle répondait, en tâchant de donner quelque animation à son regard, qu'elle ne ressentait aucun mal, mais qu'elle était faible.

lANE LA PALE 107

Ses joues, naguère si fraîches, étaient déjà d'une extrême pâleur, ses jambes pouvaient à pmne la soutenir, et lorsqu'elle voulait marcher, sa mère et Rosalie étaient forcées de lui prêter le secours de leurs bras. Un matin d'été que le ciel sans nuages brillait d'un éclat inaccoutunoié, Eugénie descendait au jardin. Sn passant devant le salon, elle voulut y entrer pour revoir son piano, par une de ces fantaisies particulières aux malades en langueur. Soudain Rosalie s'élança pour lui éviter la fatigue d'oihvrir le piano, La femme de chambre avait déjà saisi la clef ; mais Eugénie, semblable à Blanche de Gastille qui força son enfant à rendre le lait qu'une dame de la cour lui avait fait prendre, courut par un mouvement convulsif, prévint Rosalie, essuya avec Tair du dépit la clef qu'elle avait déjà profanée, et avant de s* asseoir elle l'embrassa pour se justifier. A cette action qui parut insensée, parce qu'on en ignorait le motif, madame d'Arneuse regarda Rosalie en pleurant, et la Languedocienne remua la tète comme pour dire : — Mademoiselle est bien mal I Eugénie essaya de jouer, ses doigts trop faibles ne firent qu'effleurer les touches ; alors elle fondit en larmes, promena ses yeux sur le salon, sembla lui dire un dernier adieu, et dès lors elle n'y rentra jplus. Le mal était à son comble : elle mourait.

Après avoir été témoin de cette scène, Rosalie rentra dans la salle à manger, s'assit sur une chaise et pleura ; puis, regardant Marianne, elle s'écria: — Pauvre made-

lOd JAiNE LA PALE

moiselle 1 elle n'a plus longtemps à vivre. Est-ce malheureux que des êtres aussi bons s'en aillent de la terre ! En vérité, le ciel en est peut-être jaloux. Qu'est-ce que nous faisons, nous autres, ici-bas?... Il vaudrait mieux que l'une de nous... La vieille Marianne, qui était en ce moment occupée à ranger la salle, se retourna vivement en entendant ces mots, et le regard qu'elle lança à Rosalie marquait un tef attachement à la vie, que la fen^me de chambre resta muette.

— Il vaudrait mieux, reprit aigrement la vieille cuisinière, que personne ne mourût !...• Elle est donc bien malade? ajouta-t-elle en se radoucissant.

— Hélas I le remède n'est pas facile à administrer, répondit Rosalie ; il me parait certain que mademoiselle se meurt d'amour pour M. Landon, et c'est moi qui suis la cause de tout cela, puisque je lui disais toujours qu'elle répouserait. A ces mots, elle fondit en larmes, et ajouta: M. Landon est parti, et je n'ai même pas vu Nikel, de manière que je ne sais pas ce qui se passe; mais son départ a été déterminé, j'en suis sûre, par la lettre de mademoiselle.

•■— Une lettre ! s'écria Marianne, que mademoiselle 'écrivait à un jeune homme ?

— Certainement, puisque c'est moi qui ai porté la lettre.

— Eh bien, reprit la cuisinière, il faut faire revenir M. Landon en écrivant à M. Nikel. Je sais écrire, moi 1 mais vous me dicterez.

Rosalie accueillit avec joie cette idée, et les deux bonnes employèrent toute la soirée à écrire au valet de chambre la lettre suivante :

Lettre de Rosalie à Nikel.

« Monsieur Nikel, je suis bien chagrine de ne plus vous voir, et je voudrais bien savoir si vous reviendrez : car^ voici déjà deux jeunes gens qui me demandent en mariage; cependant je n*ai guère le cœur à me marier; car, outre le chagrin de votre absence, je pleure tous les jours en voyant l'état désespéré de mademoiselle Eugénie, qui se meurt on ne sait de quoi. Les médecins de ces pays-ci n'y connaissent rien et disent que c'est la poitrine qui est malade ; mais moi je sais que la maladie de langueur de mademoiselle n'a commencé que le jour qu'elle a été à Cassan ; aussi beaucoup de gens disent-ils qu'elle aura attrapé une fraîcheur dans le parc ; moi qui garde quelquefois mademoiselle quand madame est trop fatiguée, je ne crois pas que ce soit une fraîcheur, parce qu'elle a les yeux si renfoncés et si brillants, que l'on voit bien que c'est plutôt quelque feu qui la mine sourdement. Ses doigts sont maigres, ses joues pâles, et son plus grand plaisir est de tourmenter ses ciseaux dans ses doigts, comme le faisait votre maître. Si vous pouviez l'envisager une minute, vous ne la reconnaîtriez presque plus. C'est bien dommage que les belles personnes soient toujours celles qui meurent ! Je souhaite, monsieur Nikel, que vous conserviez toujours votre bonne santé, et que vous ne m'oubliez pas à Paris^ car je pense toujours bien

à vous. %

» Rosalie Grandvalais. »

Le jour où Rosalie mit cette lettre à la poste, l'état de la pauvre Eugénie empira sensiblement, et la lièvre à laquelle elle était en proie depuis longtemps prit un caractère plus grave : il s'y mêla un délire effrayant. Rosalie

110 JANE LA PALi:

était la gardienne de sa jeune maîtresse^ car en ce. moment les deux dames étaient à din^. Toute la journée il avait fait une grande chaleur, quoique le soleil eût été couvert par des nuages. La fenêtre de Tappartement était ouverte, et le plus grand silence régnait* Le ciel avait cette couleur terne qui assombrit toutes les pensées. Eugénie semblait reposer. Sa tête charmante conservait, au milieu de la couleur du Unge^ une blancheur plus douce et déjà semblable à celle de la mort. Ses beaux yeux semblaient fermés par un sommeil paisible, et ses longues paupières, jointes à ses sourcils, dessinaient sur se& joues deux larges cercles noirs. Sa belle chevelure, rangée à la vierge, était divisée en bandeaux, et son inonobilité lui donnait l'apparence d'une sainte exposée à l'adoration des fidèlea. Ses mains étaient jointes ; de ses lèvres pâles et entr'ouvertes s'exhalait, par intervalles inégaux, un souffle pur que Rosalie écoutait avec angoisse. Tout à coup la jeune fille se leva comme en sursaut, et s'écria : T'aimera-t-elle plus que moi ?... Oh I reviens, c'est la seule faveur que je désire... Que je te voie 1 et je meurs heureuse I... heureuse nulle fois!

Rosalie, effrayée, descendit en appelant madame d'Arneuse, qui apaisa sa fille et la veilla jusqu'au matin, craignant à chaque instant que cette nuit ne fût la dernière. Aussitôt que Nikel reçut la lettre de Rosalie, il s'empressa de la faire lire à son maître. Depuis son retour à Paris, Landon avait été poursuivi par le souvenir d'Eugénie : une voix intérieure lui reprochait sa conduite envers elle, et souvent la noble et touchante figure de la jeune fille lui était apparue au milieu du fracas des événements poHttques. Obligé, malgré son insouciance, de prendre soin de son avenir politique comme de sa fortune, Horace lut forcé de reparaître dans le monde, où il cherchait à s'étourdir en se plongeant dans les plaisirs et dans

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les féltt, Icoraque la lettre écrite à Nikel viat réveiller les pensées qui oombattaient au fond de son eœur pour ma^ demoiselle d'Arneuse. Si son amour-propre était occupé deTefiet produit par son absence, son cosur fut vivement ému en apprenant combien il était aimé. La lettre trenn bla longtemps dans ses mains, et alors une nouvelle lutte s'éleva dans son âme. Rien n'en donnera mieux Vidée que la lettre qu'il écrivit à son tuteur, après avoir flotté pendant quelque temps dans la plus oniBlle incertitude.

Lettre de Lctndan à M» Guérard^ à Neuilly,

«t Mon digne anû, l'habitude que j'ai contractée^ et qui me sera toujours ebère, de vous consulter dans les situations, délicates de la vie, me fait recourir à vous en ce moment. Vous connaissez mon caractère et oe que vous avez appelé la furid Oruaiana, Votre âge, votre expé-< rienee des bonunes et des choses, vous mettent à même de prononcer. Voici les faits; jugiDz en souverain, sans appel. Ma passion pour Jane Smithson, là seule femme au monde que je puisse aimer, est née pour ainsi dire sous vos yeux ; vous savez doue mieux que moi-môme si un cœur comme le mien peut s'ouvrir à un autre amour.

r> La trahison de cette ûlle trop aimée me laisse sans avenir, sans espoir de bonheur. J'avais, comme je le dis souvent, hasardé toute ma cargaison de bonheur sur ce vaisseau fragile, et le naufrage a été complet; après mon désastre, j'ai été me confiner dans un viHage, ne voulant plus voir les hommes et résolu à ne plus vivre que dans le passé. Bans ce lùUage s'est rencontrée une jeune ûUe que l'on peut dire belle, même après avoir connu Jane ; une jenne fille que j'aimais à voir, mais qui ne m'a jamais

inspiré qu'un intérêt purement fraternel. Je puis marcher toute ma vie à ses côtés sans attendre d'elle de grandes joies ni de grandes douleurs. Cependant, comme je veux garder toujours à Jane, bien que je la méprise, une place dans mon cœur, après m'être imprudemment avancé, j'ai saisi tout à coup une occasion que m'a présentée la jeune fille pour faire une prompte retraite, imaginant qu'elle aurait bientôt perdu tout souvenir de moi.

» Je me wis trompé ; cette jeune enfant se meurt d'amour pour moi, j'en ai la preuve. Sans doute, mon digne ami, vous rirez de voir votre élève se vanter d'exciter une passion semblable, et adressée à tout autre qu'à vous, cette lettre paraîtrait dictée par la fatuité.

» Il n'en est rien^ je vous assure ; vous me connaissez depuis assez longtemps pour penser que je n'avance pas à la légère une telle assertion. Ainsi vous comprenez ce que ma position a d'embarrassant. Eugénie d'Ameuse possède tout ce qu'on doit attendre d'une femme, douceur, amour, soins délicats; elle est charmante : mais que lui apporterais-je en retour ? un cœur flétri par les tourments d'un autre amour, car le souvenir de Jane vivra toujours en moi Que faire?... l'humanité ordonne d'épouser Eugénie, et la délicatesse semble me le défendre !... Conseillez-moi, vous qui vivez loin du monde et qui le connaissez bien. »

Quelques jours après, M. Landon reçut la lettre suivante:

Lettre de 4f. Guérard à Horace Landon,

« Mon jeune ami, je vous ai répété souvent qu'il y a en vous une énergie qui peut vous conduire au bien cpmmaau mal, mais qui ne vous permettra jamais de vous

arrêter dans h voie bonne ou mauvaise où vous vous serez engagé. Mettez-vous dotic promptement à l'abri de vos propres égarements. J'aperçois pour vous un port après l'orage. Si la jeune fille dont vous me parlez est telle que vous me la peigne?, hâtez-vous de vous réfugier auprès d'elle. L'amour est bien souvent venu de l'habitude, croyez-moi ; vous ne tarderez pas à aimer uiie femme dont vods me faites un portrait si flatteur, consultez-'vous. Cependant, avant votre mariage, examinez soigneusement votre cœur et sachez si dans vos sentiments pour miss àmithson le mépris l!emporte sur l'amour. S'il n'en est pas ainsi, racontez fidèlement votre histoire à mademoiselle d'Arneuse : qu'elle connaisse bien le cœur sur lequel elle doit reposer. Si, malgré ces confidences, elle vous aime encore assez pour vous livrer sa vie, je ne vois pas que vous puissiez être malheureux avec elle. Croyez-en votre vieil ami, et décidez-vous promptement. Adieu. »

Cependant la pauvre Eugénie d^érissait de jour en jour. En proie à une douleur croissante, madame Guérin et madame d'Arneuse ne quittaient plus le chevet de leur enfant chéri, et, par une fatalité dont les exemples sont communs, elles découvraient alors toutes ses perfections ; mais à cette heure elles la voyaient languissamment couchée sur un lit de misère, et leur espérance était comblée lorsque Eugénie levait sur elles des yeux ternes qui semblaient ne plus rien voir. Si, par hasard, elle souriait aux tendres soins dont elle était l'objet, il s'élevait alors dans sa chambré une joie qui eût fait frémir un étranger; enfiii elle était arrivée à un tel degré de faiblesse, que le moindre bruit lui causait une douleur affreuse; et 'tel était l'intérêt qu'elle avait inspiré dans le Village, que les paysans avaient d'eux-mêmes étendu de la paille devant

il4 JANE LA PAL%

la maison et qu'ils mettaient un jeune enfant en sentinelle pour prévenir les postillons de ne pas agiter leur fouet en passant devant les fenêtres de la jeune malade. Enfin une désolation silencieuse régnait dans toute la maison.

Un soir, à l'heure où le calme de l'atmosphère, les premières ombres de la nuit, les derniers parfums des fleur*, la fraîcheur de la rosée, donnent tant de charmes à la campagne, la pauvre Eugénie, attirée par la vague ressemblance de ce déclin d'un beau jour avec le déclin de sa vie, rassembla ses forces pour se lever, et, jetant un triste regard sur sa chambre en désordre, dans laquelle se déployait un luxe tout médicinal, dit à voix basse : — Cet air me pèse, Rgsalie, je yeux sortir : je sens que j'en aurai la force.

En efifet, elle parvint, après de longs efforts, à se tenir debout, et quand elle fut dans les bras de Rosalie, elle lui dit à l'oreille : — Je veux m'éteindre comme le soleil au milieu des champs... en plein air I Heureusement la femme de chambre seule entendit, elle détourna la tête et pleura. — Rosalie, ajouta- t-elle, comme il peut faire froid dans le jardin, donnez-moi cette robe que j'avais le jour où nous allâmes àCassan avec M. Landon.

A ce mot elle s'appuya plus fortement sur Rosalie, ses yeux jetèrent un feu passager, une vive rougeur colora ses joues... Ce nom chéri sortait de sa bouche pour la première fois, et il lui semblait que sa voix allait trahir le secret de son cœur.

Eugénie en ce moment semblait éprouver ce soulagement que la plupart des malades prennent pour un rétablissement complet, et qui n'est que le dernier degré de répuisement et l'avant-coureur de la mort. On a remarqué dans les hôpitaux que les phthisiques meurent pour la plupart le lendemain du jour où ils ont demandé leur sortie. Eugénie marcha, elle voulut descendre au salon;

mais quand elle fut assise sur la chaise où Landon avait coutume de s'asseoir^ et qu'elle regarda tour à tour le piano, les fenêtres, et qu'on ouvrit la porte, elle ressentit tout à coup une si forte émotion, qu'il lui sembla que les derniers liens qui retenaient son âme venaient de se briser, et elle se dit: — Voici mon dernier soir!... Alors elle demanda, avec le despotisme des malades, à être transportée au bosquet où le secret de son amour lui avait échappé, et elle voulut s'asseoir, malgré les supplications de sa mère, à cette même place où elle avait regardé avec lui cette étoile à laquelle elle s'était si souvent comparée.

Elle contempla les cieux, et, voyant la même planète briller d'un éclat vif et pur : — Nous ne nous ressemblons plus! lui dit-elle; que je serais heureuse si mon âme s'envolait vers toi ; car il t'a regardée un instant avec plaisir. Mais la lune a reparu et tu as pâli devant elle. On la crut folle, surtout quand elle exigea qu'on la laissât dans la plus profonde solitude. Le crépuscule favorisa le rêve qu'elle appelait, la campagne était à peine éclairée, un silence solennel régnait, et la lune ne se montrait pas encore à Eugénie, qui put admirer son étoile chérie qu'aucun astre rival n'éclipsait encore. Après un recueillement extatique, la jeune fille crut entendre la voix de son bien-aimé, et s'abandonnant aux délices de sa vision, elle se livra tout entière à l'innocente joie d'avouer sa passion à la face du ciel et de tirer du fond de son cœur l'image qu'il renfermait pour l'admirer en toute liberté.

— Je crois être pure, se disait-elle, et je n'ai pas une pensée qui ne soit pleine de lui. Oui, c'est peut-être une consolation d'avoir vécu toute sa vie en un moment et de descendre au tombeau comme les vierges du ciel ! Que cette soirée est douce ! naturel que tu es belle encwe! Pourtant il n'est pas là. En murmurant ces plaintes, sa

parole était plutôt un souffle harmonieux qu'une voix. Insensiblement elle s'abîma dans sajêveria, et toutes les forces de son âme se concentrèrent dans le désir qui les brisait en les exaltant sans cesse.

Le jardin n'était plus éclairé que par les dernières lueurs du crépuscule, et Eugénie, levant les yeux au ciel pour contempler son étoile, parvint au dernier degré de l'extase. Elle se sentit rendue à la santé par l'effet de cette puissance que donnent une méditation et une volonté forte aux intelligences en qui la foi domine le jugement. Elle vit de ses yeux Horace tel qu'il lui était apparu lors de sa première visite; ses cheveux bouclés paraissaient au-dessus de son front comme une flamme céleste ; il lui souriait, et dans ses traits brillait tout l'amour qu'elle désirait lui inspirer. Eugénie retenait son haleine, de peur qu'un souffle ne rompît le charme de cette vision. Tout à coup le feuillage du bosquet s'agita, et Eugénie s'écria : — Le voici ! le voici I

Madame d'Arneuse, madame Guérin et Rosalie, cachées à quelques pas, épiaient la jeune fille ; à son faible cri, elles parurent aussitôt et la trouvèrent évanouie dans les bras de Landon. Sa tète reposait sur le sein d'Horace, et cette pâle figure, au milieu d'une forêt de cheveux épars, ressemblait à une statue de marbre blanc couchée parmi les feuilles de l'automne. Les yeux noirs de madame d'Arneuse foudroyèrent Landon, à qui elle arracha sa fille. — Vous lui avez donné la mort ! s*écria-t-elle. Et elle dispa* rut, suivie de la femme de chambre.

Landon accompagna avec inquiétude madame Gnérin, qui, par un geste amical, cherchait à pallier le reproche tragique de sa fille ; elle emmena le jeune homme au salon, et là elle lui raconta la maladie de sa petite-fille, tâchant de lui peindre adroitement l'amour dont elle supposait qu'Eugénie était victime. Landon parafesait à la

JANE LA PALE il7

vieille grand'mère le meilleur médecin d'ËugëniQ ; aussi essaya-t-elle de le mettre dans la nécessité de s'expliquer, car elle avait assez de finesse pour deviner que son retour inopiné donnait quelque espérance; et pour être la première à connaître ses secrets sentiments, confiance dont les grand'mères sont jalouses, elle termina en lui disant : — Hélas ! monsieur, je suis restée seule votre protectrice, car vous avez inspiré à ma ûlle une répugnance que j'ai vainement combattue.

Landon écouta ce long discours en admirant la chaste fierté de cette jeune fille, qui avait eu le courage de garder le secret de son, amour, et il s'applaudit de sa résolution en découvrant de si nobles perfections dans la femme qu'il voulait épouser. Colorant alors son absence par une fable, il remercia madame Guérin et lui dit: — Votre bienveillance me sera d'autant plus précieuse, madame, qu'elle m'aidera sans doute à vaincre les obstacles que l'éloignement de madame d'Ameuse pour moi pourrait opposer à un dessein que je me trouve heureux de vous confier. En demandant 'par votre intermédiaire la main de votre petite-fille, je verrai peut-être ma proposition favorablement accueillie.

— Monsieur, répondit madame Guérin en cachant avec peine sa joie, vous sentez que je n'ai aucun droit à disposer de ma petite-illle; mais, ditr-elle en lui lançant un sourire plein de grâce, je puis vous promettre mes soins et vous donner beaucoup d'espoir. — Madame, repartit Horace en lui baisant la main, j'ose vous regarder dès ce soir comme ma mère.

Et il se retira, laissant madame Guérin livrée à une joie qui la suffoquait.

En effet, un secret était la chose la plus lourde que la bonne dame pût porter, elle ne tardait jamais de> s'en débarrasser; elle monta donc bien vite à l'appartement

de sa petite-fille, où elle trouva madame d'Arneuse déclamant contre Horace.

— Il est venu chez moi, disait-elle, de la manière la plus indécente. N'a-t-il pas failli causer la mort de ma chère fille par la peur qu'il lui a faite ? N'est-ce pas, ma bonne petite? ajouta-t-elle en se tournant vers Eugénie. Je suis sûre que tu te sens fort mal.

Eugénie laissa échapper un léger sourire, que madame Guérin n'interpréta pas de la môme façon que madame d'Arneuse.

— Va, continua cette dernière, je te promets que ma porte lui sera fermée, comme à Tauteur de tous nos maux, et nous ne le reverrons plus, j'espère.

Madame Guérin, tout étonnée de cette sortie, ne savait plus si elle devait annoncer sa nouvelle ; néanmoins, après plusieurs signes faits secrètement à sa fille, elle parvint à l'emmener au salon, où elle lui découvrit le brillant avenir qui se préparait pour Eugénie.

— Gomment I s'écria madame d'Arneuse, M. Landon ne pouvait-il pas m'instruire la première de ses inten*? lions ? Il me semble que c'est à une mère...

— Aussi, ma chère amie, compte-t-il bien t'en parler. Vas-tu t'ofifenser d'une confidence!

— • Quand il m'aura fait sa demande, madame, je verrai ce qu'il sera convenable de répondre. Eugénie n'est guère éprise de lui, et d'ailleurs la pauvre enfant n'est pas dans un état qui permette de lui parler de mariage.

— Ces sortes de conversations^ répliqua la grand'mère, n'ont jamais retardé la convalescence d'une jeune personne.

-— M. Horace est fort riche, dit madame d'Arneuse.

— U est très-aimable, ajouta madame Guérin.

Madame d'Arneuse ne répondant pas, la grand'mère

hasarda en faveur de son protégé un éloge que sa fille écouta sans donner aucune marque de répugnance, et la conversation continua. Alors, soit que 'madame d*Arneuse eût entrevu le ridicule de ses prétentions personnelles, soit que son dépit disparût devant l'idée de marier Eugénie aussi avantageusement et de recouvrer ainsi ellemême la liberté et Topulence, Landon redevint son héros. Elle l'adopta sur-le-champ et se mit avec une singulière vivacité d'imagination à régler d'avance l'avenir de ses enfants : ils passeraient leur vie tantôt à la ville et tantôt à la campagne; Eugénie, peu faite à diriger une grande maison, à faire les honneurs d'un salon, à recevoir dignement, laisserait tous ces soins à sa mère; et madame d'Arneuse, regardant Horace comme un sujet de plus dans son empire, s'admira, guidant ces leux enfants à travers les défilés de la vie^ dominant toutes leurs pensées et se faisant l'âme de toutes leurs actions; elle mènerait encore une existence selon ses goûts, elle reparaîtrait dans le grand monde entourée du brillant prestige de la richesse et protégeant son gendre de l'éclat de son nom. Cette union était convenable : dans sa position c'était un bonheur ; enfin la tète lui tourna au point que, regardant Taccomplissement de ses désirs comme infaillible, elle monta précipitamment chez sa fille, renvoya d'un air mystérieux la femme de chambre, et, s*asseyant au chevet du lit de la malade :

— Ma chère enfant, dit-elle d'une voix qu'elle tâcha de rendre bien douce, comment te sens-tu?

— Ohl bien mieux, ma mère; maintenant je suis sûre de guérir, répondit Eugénie, surprise de l'air diplomatique qui régnait sur la figure de sa mère.

— Alors, ma petite gentille, continua madame d*Arneuse en essayant de donner à ses traits rigides un air folâtre qui leur était entièrement antipathique, j'ai à t'en-

iâO JANE LA PALE

treténir d'une affaire trèa-importaate. JÈcoute-moi bien : je t'ai élevée de manière à laisser ton cœur dans une indifférence précieuse pour les jeunes personnes, comme tu le sauras un jour (ici elle leva les yeux au ciel) et je crpis, ma bonae petite, avoir complétemeat réussi. Eugénie rougit,

— Il s'agit d*un mariage pour toi. Je vieas te consulter ; car je ne veux pas, comme font dans ce cas tant de mères, t'imposer mes volontés. J'ai toujours été biea douce envers toi, et tu pourras choisir ton mari en toute liberté, je t'assure. Nous avons jeté les yeux sur un jeune homme; tu nous diras ce que tu en penses,

— Oh Tma mAre, s'écria Eugénie en proie à une terrible angoisse, comment puis-je songer au mariage dans l'état où je suis 7 Songea que je n'ai aucune expérience.

— Comment, Eugénie, vous avez de la répugnance pour le mariage ? Vous croyez- vous assez belle et assez riche pour trouver des prétendus tous les jours? Vous êtes jeuoe, lâchez de l'être longtemps. Quant à votre ignorance, soyez sûre que mes conseils ne vous manqueront jamais.

'— Ma chère maman, 'dit Eugénie les larme» aux yeui, j'aime mieux rester toujours auprès de vous.

— Nous ne nous séparerons pas, mon enfant,

— Je n'ai pas encore dix-sept ans.

— Gomment, Eugénie, vous vpus obstinez à refuser un établissement honorable? Au surplus, reprit madame d'Arneuse en jetant à sa fille un regard dont la sévérité la fit frémir, c'ept votre affaire, comme je vous l'ai dit; mais il me semble que M. Landon est...

— M. Landon ! s'écria la jeune fille en versant tout à çQup UB torrent, d^ larme? et eu tombant comme évanouie «ur 90R lit.

•<« J'en étals bien sûre, dit madame d'Aroeuse à mch

JANE LA PALE lât

dame Guérin. Vous voye;:, madame I Avaîs-je raison de soutenir qu'elle le haïssait?

— La pauvre petite, répondit la grand'mère étonnée, s'il lui était indifférent I

— Ahl s'écria madame d'Arneuse, elle s'y accoutumera. Comment ai-je fait, moi? Et aussitôt qu'elle se portera mieux, nous verrons à...

Elle s'arràta au bruit que fit Eugénie en se retournant. Madame d'Arneuse regarda sa fille et la vit qui lui souriait à travers ses larmes» L'amour brillait dans les yeux de la jeune fille comme le soleil au milieu des nuages, et la joie unie à la pudeur avait coloré subitement son pâle visage. Palpitante et d'une voix troublée :

— Ma mère, dit-elle, ce ne sont pas des larmes de chagrin... il me sera doux de vous obéir si...

— • Aimariez'vous M. Landon? demanda madame d'Arneuse déjà courroucée.

Eugénie baissa les yeux, rougit et garda le silence. — Gomment ! s'écria sa mère en lui lançant un regard fixe et sévère, comment, Eugénie, vous aimiez M. Landon sans m'en avoir rien dit, sans me consulter I Vous avez manqué de confiance en moi! vous connaissez bien peu mon cœur et vos devoirs; mais c'est une chose affreuse I... Je vous laisse, mademoiselle ; vous vous marierez bien sans moil

— Que fais-tu? s'écria madame Guérin ; ne te Tavaiaje pas dit?... Yas^tu gronder ta fille ?... vois, elle se trouve mal I... Eugénie, ma petite, ce n'est rien, tu l'épouseras : il faimel,».

A ce mot magique, Eugénie regarda sa grand'mère d'un air presque stupide; peu à peu le sourire reparut sur ses traits, elle leva les yeux, et des larmes de bonheur sillonnèrent lentement ses joues. Elle aurait voulu se mettre à genoux et prier,.. Elle prit la main de sa grand'-

lââ JANE LA PALK

mère, la mit sur son cœur qui battait avec violence ; et alors madame d*Arneuse, qui avait cru devoir s'apaiser, se rapprocha du lit, regarda sa fille avec bonté et lui accorda son pardon. L'espérance et la joie s'étaient emparées de toutes ces âmes naguère en proie à l'ennui et à la tristesse. •

Si la marquise 'fut déterminée dans sa clémence par quelque réflexion d'intérêt, ou si ce fut un sacrifice fait au désir de rendre sa fille heureuse, c'est ce que nous regardons comme inutile d'examiner. Landon exerçait dans cette maison l'influence du soleil sur la nature lorsqu'au mois de mars, dissipant de sombres masses de nuages, il fait succéder Tazur le plus pur au manteau des orages. Eugénie s^abandonna joyeusement à l'amour, madame d'Arneuse complota son avenir, madame Guérin remercia Dieu du bonheur qu'il lui envoyait sur ses vieux jours, Rosalie se regarda comme la plus habile soubrette du royaume, et chacun, faisant mille projets, attendit le lendemain avec une viv^ impatience.

Le lendemain M. Landon, persistant dans ses projets de mariage, se présenta et fut reçu avec un cérémonial extraordinaire : lorsqu'il entra, madame d'Arneuse, quittant à peine sa bergère, lui montra d'un air solennel une chaise qui se trouvait à côté d'elle. Après quelques propos insignifiants, Horace fit sa demande, et la future bellemère, avec un ton moitié familier, moitié hautain, lui répondit qu'elle n'apercevait aucun obstacle à cette union,

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et que, quand on aurait fait toutes les démarches que les gens comme il faut exigent en pareille occasion, ce serait à lui à obtenir le consentement de madame d'Arneuse.

— Vous sentez, monsieur, dit-elle, que je laisse ma fille parfaitement libre... mais Eugénie est susceptible de s'attacher beaucoup; elle est d'une douceur d'ange; elle est un peu musicienne ; je l'ai parfaitement élevée ; elle peut devenir une femme brillante, et quoiqu'elle ne soit jamais sortie de Chambly, elle sera très-bien placée dans un salon : ayant été moi-même à la cour autrefois, car... j'y fus présentée précisément en 89; j'ai eu soin de lui donner des manières distinguées... elle est tout à fait bien.

Alors elle trouva Toccasion de prononcer son propre éloge en ayant l'air de faire celui d'Eugénie.

Prenant un petit air d'autorité maternelle et de dignité familière, elle tendit latnain à Landon, qui embrassa sa mère d'adoption avec cordialité. Madame d'Arneuse, fière de cette marque d'amour filial et le regardant comme de bon augure, essayait déjà de faire sentir sa supériorité à son gendre ; mais son masque de grandeur ne devait pas tenir lontemps. Dans le cours de la conversation, Landon annonça que, la noblesse ancienne reprenant ses titres en vertu de la charte que Louis XVIII venait d'octroyer, était redevenu duc de Landon.

— Comment, monsieur... vous seriez le chef dé cette noble et illustre maison... qui...

La joie lui coupa la parole et elle regarda son gendre avec respect.

— J'imagfne, madame, qu'une telle bagatelle vous importe fort peu, dît Horace : quant à moi, noble ou plébéien, ce m'est tout un...

— Ohl monsieur, je pense comme vous; une fois qu*on possède ce frêle avantage, on le méprise; c*est

couune jadis notre pauvre Académie, tout le monde voulait en être, et une fois admis on n'y mettait pas le pied ; mais mademoiselle d'Arneuse, monsieur, ne fera pas rougir vos ancêtres...

— Ah ! madame, je tiens si peu aux honneurs, ajouta Landon, que je me permettrai de vous cacher mes titres et charges jusqu'à ce que je sache quelle conduite il convient de tenir dans la nouvelle situation politique où nous nous trouvons...

Ainsi Landon fut reçu chez madame d'Ameuse comme le fiancé d'Eugénie à la fin de Y été, et depuis l'hiver précédent la jeune fille Tadorait en secret. L'opulence, Tamour, la jeunesse, la beauté, s'unissaient enfin pour promettre à ces deux amants un long avenir de bonheur. Bientôt Eugénie, simplement mise et soutenue par sa graiid'mère, entra au salon. Elle connaissait le mystèi'e de cette entrevue, comme le prouvaient son maintien embarrassé et la rougeur de son visage; elle s'assit en silence et sans oser même lever les yeux, après avoir adressé à Landon un timide salut. Celui-ci lut, avec un bonheur mêlé de peine, les preuves d'amour écrites sur le front d'Eugénie : elle était maigrie, ses doigts étaient efSIés, ses joues un peu creusent, ses yeux renfoncés, mais tant d'amour perçait au milieu de ce ravage, que Landon ne trouva point pesant l'engagement qu'il venait de contracter ; il tressaillit même en entendant parler Eugénie, dont la voix semblait avoir acquis une mélodie qui allait droit à l'âme

— Croiriez-vous, dit-elle, que vous m'avez fait peur hier?...

A ce moment elle pensa qu'il était là^ qu'elle ne le perdrait plus, et, faiblissant sous le poids du bonheur, elle laissa échapper de douces larmes, qu'elle essaya vainement de cacher à Horace , dont le cœur, ému d'un senti-

ment qui ressemblait beaucoup à Tamour, oublia peutêtre pour un instaut l'image chérie de Jane : il regarda ËugëniO) et cette fois elle se crut aimée : — Je me nourrirai donc en paix de sa chère présence, se dit-elle... Et la sereine expression de l'amour heureux vint animer sea traits.

Lorsque Landon se leva pour partir, elle le suivit des yeux comme une hirondelle suit le premier essor de ses petits, et longtemps elle écouta le bruit de ses pas. EUecontempla le salon, qui maintenant semblait revivre et se parer d'un lustre nouveau ; elle soupira doucement, regarda la chaise qu'il venait de quitter, et se jeta dans Je sein de sa mère comme pour donner cours à des sentiments qu'elle ne pouvait contenir. L'événement de la veille, loin d'abattre Eugénie, lui avait sur-le-champ donné de la vigueur ; car dans ces sortes de maladies la santé semble être aux ordres de l'âme: la jeune ûUe était forte et la mort avait fui.

— Allons, Eugénie, lui dit sa grand'mère, le voilà heureuse 1 Ceci doit encore te faire plus chérir ta mère, s'il se peut, et suivre ses bons avis... Que je suis contente I cela me rappelle mon jeune temps...

Et madame Guërin se mit à fredonner.

— Eugénie, reprit madame d'Arneuse avec gravité, j'ai bien des conseils à te donner pour la conduite que tu dois tenir dans la circonstance présente.

— Écoute bien ta mère, ma petite, dit madame Guërin. — Il faudra, continua madame d'Arneuse, t'appliquer à n'être ni trop froide ni trop empressée, et cependant témoigner de la joie. Rosalie t'habillera tous les jours; nous verrons à te parer de notre mieux... Surtout, ma fille, soit toujours occupée quand il sera ici ; étudietoi à ne jamais, dans la conversation, dire quelque chose de malséant, pèse bien tes paroles, conserve un maintien

modeste : cependant, mon enfant, lorsque tu seras mariée, songe à tenir ton rang, car tu seras duchesse...

— Duchesse I... s'écria madame Guérin..

— Duchesse de Landon ! répéta madame d'Arneuse avec emphase... Eh bien! Eugénie, tu ne parais pas contente ? . . . qu *as-tu d onc ?

— Tous les duchés du monde me sont fort indifférents, réponditrclle.

— Veux-tu ne plus vivre que pour l'amour? lui répliqua sa mère, ton mari a du mérite, mais la naissance a bien son prix; sache soutenir l'éclat d'un pareil nom... et surtout ne manque pas ce mariage par d'aussi folles idées... Et voyez donc, dit-elle à madame Guérin, le malheur veut qu'elle soit malade et pâle dans ce moment. Dépéche-toi de reprendre tes jolies couleurs, ajouta madame Guérin.

Enfin les deux mères s'efforcèrent de lui dicter la manière dont elle devait exprimer ses sentiments et les graduer comme les crescendo d'une sonate ; elles oubliaient qu'à pareille époque de leur vie elles avaient trouvé dans leur cœur autre chose que les avis maternels. Ces recommandations ressemblaient beaucoup au Mémoire que Ton donna à Louis XV pour la tenue de son premier lit de justice : « Ici le roi froncera le sourcil, là le roi s'adoucira, plus bas le roi fera un signe de tête, plus loin le roi saluera. » Eugénie devait sourire à son entrée, sourire à sa sortie, sourire à chaque mot. Eugénie écoutait et riait dans son cœur, dont un seul battement l'instruisait bien mieux que toutes ces leçons. Aimer n'est ni un art ni une science^ c'est un instinct de l'âme.

Dès ce jour le duc de Landon vint chez la marquise d'Arneuse avec l'assiduité d'un prétendu ; les promenades, les parties de plaisir, firent de chaque jour un jour de fête. Dans cette douce intimidé, Eugénie apprit que son amour

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pouvait encore s^accroitre. Elle vit ainsi se découvrir par degrés toutes les nobles qualités qu'elle avait seulement entrevues dans Horace; puis elle se mit à étudier les goûts, les pensées, les sentiments de son ami, pour s'y conformer en tout : douce fut la peine et courte fut l'étude, car Eugénie avait si bien identifié son âme à celle de son bien-aimé, qu'elle ne pouvait plus exister que pour lui. Comme son visage n'était que l'expression de ce qui se passait dans son cœur, sa beauté primitive était revenue promptement à la suite du bonheur. Cependant cette fidélité ne resta pas longtemps sans quelques nuages, car madame d'Ameuse, reprenant son empire à mesure que sa fille revenait à la vie, ne tarda pas à s'immiscer dans les relations des amants, et voulut commander l'expression des sentiments d'Eugénie comme les évolutions d'une parafe.

Pour les amants, le monde et ses usages, la .société et ses lois, les mœurs et leurs existences, les plaisirs, le langage, tout disparaît pour faire place à des rapports nouveaux qu'Eugénie conçut avec une merveilleuse facilité ; un regard, un sourire, étaient pour elle autant de questions ou de réponses ; un mouvement de tète résumait tout son amour, et son moindre signe valait nulle fois mieux que tout le jargon de la politesse. Un jour Landon lui apporta une jolie boite à ouvrage ; sans mot dire, elle la posa sur la cheminée, puis, regardant Horace dans la glace, elle le remercia par un léger sourire et par un signe de tète. Quand il fut parti, madame d'Arneuse dit à Eugénie.

- En vérité, ma chère amie, je ne vous conçois pas ; votre prétendu vous offre un des plus jolis cadeaux que l'on puisse faire, un bijou fort cher enfin, et vous le jetez là sans rien dire, sans le remercier; c'est vraiment étonnant ! vous feriez croire que .vous n'avez reçu au-

cune éducation; le pauvre jeune homme en a été ton* chë.

— Cela me fait de la peine pour lui, ajouta madame Guërin.

— Enfin, continua madame d'Ameuse, vous êtes aujourd'hui mal coiffée et très-mal habillée. Si cela continue, j'ai grand'peurde voir échouer le mariage.

— Ah ! ma chère maman, dit Eugénie, est-ce qu'un présent est au-dessus de son amour ?

— Ah t yous'en savez probablement plus que moi, ma« demoiselle; à votre aise... mais comme je n'ai pas eavie de vous voir rebuter M. le duc par vos sottises, apprenez à le recevoir mieux que vous ne le faites, n arrive la plupart du temps que vous restez ébahie à le regarder ; sachez denc causer, répondre et l'attacher par mille petites familiarités permises qui font le bonheur des aosilits. L'autre jour il vous complimente très-galamment, vous recevez cela sans répondre par une phrase gracieuse; hier il vous dit que vous chantez comme un ange, vous ne pouvez pas lui dire que vous n'avez eu que moi •pour maîtresse ; ah ! vous ne faites guère valoir votre mère!

— t Allons, reprit madame Guérin, ne te fâche pas, eÇe aura soin une autre fois d'observer toutes ces délicatesses... Vois-tu^ mon cœur, dit-elle à Eugénie, il faut bien écouter ta mère, tu n'as qu'elle au monde c'est tout notre bien ; elle est « bonne I vois si elle épargne la moindre chose pour ton trousseau.

— Bt voyez comme elle m'en remercie l plus on fait pour les enfants, moins ils en sont reconnaissants F répondit madame d'Arneuse, qui voulait que ses soins maternels fussent reçus comme des faveurs.

Il y avait d'ailleurs de l'injustice dans le reproche qu*elle adressait à Eugénie. Si réellement le trousseau

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était magnifique et au-dessus de la fortune de madafiie d'Arneuse, son amour pour sa fille n'entrait pour rien dans cette dépense, elle était toute d'ostentation. Eugénie n'a* vait pas de dot, et madame d'Âmeose, embarrassée par son orgueil, cherchait à se mettre, au moins dans les petites choses, de pair avec M. Landon^ ce qu'elle ne pouvait faire dans les grandes. Elle soutenait même parfois que leurs maisons étaient aussi anciennes l'une que Tautre. Ainsi Eugénie avait à essuyer mille petites contrariétés qui lui faisaient acheter son bonheur. Sa mère osait l'accuser daSBianque de grâce avec celui qu'elle aimait, et elle frémissait si Horace lui prenait la main, tressaillait au moindre bruit de ses pas, allait secrètement caresser Brigand^ son cheval favori, et faire causer Nikel,qui ne tarissait pas en louant son maître. Quand Landon arrivait, elle avait des pressentiments qui Tavertissaient de son approche, et souvent elle se surprenait à penser ce qu'il disait... Aussi le jeune homme s'applaudissait-il chaque jour de sa résolution, en admirant avec quelle ferveur il était aimé. Mais, plus Eugénie prodiguait à Landon les témoignages d'un amour inaltérable, et plus il se sentait oppressé par des^ sentiments pénibles : obligé d'initier cette jeune fille aux mystère de sa vie passée, pouvait-il prévoir le résultat de cette triste confession ? L'amour d'Ei%énie était-il assez profond pour souffrir une rivale sans cesse présente à 1^ pensée de son époux ? . "* / .

Aussi souvent Horace pensait-il qu'il valait mienl'''fii rien dire; mais Guérard lui avait si fortement recomman-' dé de faire cette sinistre confidence, que plus souvent encore il songeait aux moyens d'obéir à son vieux tuteur. Bientôt ces idées devinrent tyranniques. Landon, sans cesse préoccupé, craignant de perdre Eugénie, tourmenté par sa conscience, effrayé môme au souvenir de Jftanne, laiSsa paraître sur son frpQt des nuages de chagrin qa!il ne put

déi?ober aux: yeii^ attcotifs d'Ëugéoia* Elle ne regarda pbs JloraçQ qi^'^vep vm curi«ia8e inquiétude; craintive, elle tâQha 4q. deyjpipr tod i^eorètes pensées qui ra^^itaieni ; elle ei^^tmims^ 9Qa. m^inUe^^ se» gestea, interprétant jusqu'aux InAexÀOQë de sa Yoi&. D'abord ell^ s'imagina que ce changement pouvait provenir d'elle-rinéme, avoir été causé par les imperfections de sa personne ou de son caractère, et elle trembla d'avoir déplu à son aani. Ekie se chagrina, pleura en secROt^ et examinant ayee soin, elle se rappela tout ce qu'eUe avait dit, sans trouver jamais dans son cœur autre chose que les pensées de l'amour le plus te&dre^. h^ piauvrê enfant demeura agitée d'une anxiété a^ freuse eft voyant* toujours s'accroître la tristesse de Landoo sans pouv(Hr en pénétrer le motif,

Un soir ils se trouvèrent seul$ au salon, assis près de la CFûigiée qtii donnait sur le jardin. La lueur grise du crépuscule avait fait place aux pâles ténèbres, et l'aspect imposant des oieux étoiles avait plongé les amants dans un religieux silence, quoique chaouq d'eux semblât vouloir parler à l'autre : jamais Horace n'avait paru si agité à Eugénie, et jamais peut-être elle ne s'était elle-même senti t^Kit d'impatience. Ënfm l'un et l'autre paraissaient craindre et désirer tour à tour de parler. Cette scène était tout à kt foia dodiee et «4tielle ; mais, quand Eugénie, ayant Imé lea yeux à la dérobée, aperçut Horace qui, les bras croisés, la tête penchée, se tenait auprès d'elle sans avoir l'air tb songer même qU'OUe existât, elle trembla tout à CQKip, son inquiétude âe> changea en une certitude de malheur, et eUie eut un. qnoment d'horrible souffrance. Gepen^ dant eJle a'airêta encore à l'admirer à cet instant ok son visage, plein de mystère et de passion, ressemblait à ces figures auxquelles les grands airtietes ont an donner une em]$r€tinte. suitiaturelle en conservant l'apparence de la r^ité, iQi^t à ooup Horace se retkoupna vers Eugénie,

lA-NB LA PALfi ISI

mms SM yèmr restèrent mornes en reneo&trmt deux dis la jaune fille. EUe fut prête à ^'évanouir ; sa peine 6e chan* gea promptoment en joie, car Landon ayant penckë sa tète vers elle, leurs cheveux se confondirent et éveillèrent en eux vpe chaste et i&ëlaiicoliqu0 volupté, p9f tm con^ tact si léger, que l'âme paraissait être seule à la Benlir< Horace pfit la maia de la Jeune allé, la pressa, et, la sentant trembler, il fit tous les mouvements d'un homime qui voudrait parler et que la crainte de mal dire en empêche. Eugénie, que tant d'émotion suffoquait, se leva d'un air dtespéré, et, s'arrôtant subitement comme glacée, elle laissa rouler sur ses joues deux larmes, dernier langage de l'amour.

Alors Landon porta lentement à ses lèvres la main d'Eugénie ; mais la jeune fiUe^ ne pouvant plus supporter cet horrible état de doute, retira sa main avec vi vadté, après cependant qu'un baiser y eut été déposé, et elle dit aveo angoisse : -^ Vous m'aimerez, n^est^ce pas 9...

 ces paroles Horaee tressaillit,' et, passant la main sur son front pour en eseuyer la sueur : *« Eugénie, Eugénie l... répondifc*il^ nous sommes séparés par un (^tacle que je n'ai pas la force de lever! ... Il s*arrètav

»*- De ^àoe, achflivee^ que craignez<«vfliuft?.w

4^ Jeeraias que ce ne scnfrungrsMi malbeur four voU9 de m'avoir rencontré.

sue fit un laonvoMient de> sHvpfiBe et «ouctt ]êgère^ ment.

«^ 0ut^>ceBlfnu«4-il,' je ne> puis pà» (dnMr «omme vm» akiez^ . «ly. . . imm en so«ffrwez%

:«»» ie s(mtt|'eten' mniQfnpieiiil, dit-elie, plue fp» voue* ne sauriez le croire; dès mon enfance le^noHietirmf^ft pot»rsolvie ; je»i/«è pa^noomnne pauvre fcéte qu*^ se soit mor(^; pao.un «le^aui nia vëdo gméé'j^j méif ki &t\ v q(i0iji*iO|iililvAis«ee'âmaik «u ki^r (la soM,- j^iii' pet^:»

ISS JANJ& LA PALE

coûter la ifie à ma mère ; et ce n'est pas tout, je voua ¥Ois, je vous perds aussitôt !..« vous revenez, et, un mois s'est à peine écoulé, que votre front s'obscurcit : vous êtes triste, je le vois bien... Y a-t-il déjà une nouvelle infortune entre nous ? quel est-il, cet obstacle qui nous sépare?

— Ne le savez-vous pas? lui dit Horace; ne faut-il pas vous raconter ma vie et vous faire connaître le cœur sur lequel vous comptez?... Si j'étais indigne de yous?...' Eugénie frissonna; mais en ce moment l'étoile qu'elle avait choisie brillait de tout son éclat ; ce fut pour M jeune fille un présage céleste de bonheur devant lequel ses craintes s'évanouirent.

— Tenez, répondit-elle alors, voyez-vous cette étoile? c'est la mienne; comme sa lumière est purel Allez, nous serons heureux. Regardez-la, je vous en prie; je ne l'ai jamais vue si belle. Landon soupira; la reine des nuits se levait majestueuse; il la montra aussi à Eugénie, qui ne regarda que la main de son bi«i-aimé.

— Qu'avez-YOQs donc à me dire? demanda-t-elle après un moment de silence; me laisserez^-vous ainsi dans l'incertitude? Landon l'arrêta par un signe.

— Demain, Eugénie, demain je vous révélerai le secret de mon cœur, i| yous verrez si vous pouvez unir "votre destinée à la mienne.

— Qu'importe mon boaheur, si je me suis consacrée au vôtre, si je ne puis vivre que dans votre ombre 1 comme ces astres qui ne brillent que du reflet du soleil, mon âme est le reflet de la vôtre. Vos maux sont les miens... parlez, confiez-les-moi, je vous en prie, parlez; vQus m'avez épouvantée. . .

A ces paroles, les yeux d'Horace se mouillèrent de larmes d'attendrissementi et Eugénie pleura parce qu'il pleurait. Il voulut répondre^ son cœur était trop ptoin;

il regarda quelques instants encore la jeune fille avec une expression indéfinissable, mélëe d'effroi et de tendresse, et il s'ëchappa en la laissant stupéfaite du désordre de ses paroles et de ses manières.

— Demain! se dit-elle; qu*a-t-il donc à m*annoncer?... Mon bonheur se flétrira-t-il comme les roses que je cultivais?...

Elle rssta en proie à une terreur d'autant plus profonde que la cause en était cachée sous un impénétrable voile, et que, dans une telle incertitude, l'avenir ne pouvait lui offrir aucune image consolante. Son sommeil fut agité de songes pénibles, et le matin, quand Rosalie l'habilla :

— J'ai rêvé, lui dit-elle, que je nageais dans une rivière.

— Était-elle trouble?

— Oui.

— Marianne prétend que cela signifie malheur.

— Et mes dents tombaient, ajouta Eugénie.

— Ruine complète! répondit Rosalie en riant; quand Marianne rêve ainsi, elle perd toujours à la loterie! Vous pâlissez, mademoiselle?

— Ce n'est rien, répliqua la jeune fille. Cependant ces paroles avaient produit sur elle une affreuse impression.

Elle attendit avec une douloureuse impatience l'arrivée de Landon, et quand elle entendit le bruit de ses pas elle frissonna; Horace était sombre, sa voix altérée glaça Eugénie. Ils allèrent se promener avec madame d'Arneuse et madame Guérin : en marchant, Horace garda un silence inquiet; il évita môme de regarder Eugénie, qui à chaque pas sentait augmenter sa terreur. — Il semble, se dit-elle, qu'il s'agisse de ma vie. Landon répondit aux questions de madame d'Arneuse d'un air si distrait, qu'elle cessa.bientôt de lui adresser la parole,

idA JANE LA PALE

et, raj^igaïait ea mère qui marchait ea avant, <£Ue iaisfia £ugé|)ie sevle avec Landon.

■^ MademoiseUie^ dit4l ak»8 d'une voix entrecoupés, il m'est impossible de vous raconter moi-même les ëvéoemeats die ma vie... et il faut cependant que v^ous les connaissiez... Je prendrai donc quelques jours pour vous en écrire les détails... alors vous prononcerez sur notre union. Vous vous croyez malheuréiee, Eugénie 1 ahl vous verrez que des fleurs mal arrosées, des oiseaux qui meurent privés de liberté, ne font pas encore de vous une victime du sort; le malheur se repaît de fleurs pipa belles, de seatiaaents plus précielix : s'il vient k nous, prenez garde, il n'est pas toujours vêtu de couleurs si* nistres, il arrive souvent entouré du brillant collège des joies de la vie, il sourit; sa parole est flatteuse, ce n'est que trop tard, et quand on lui appartient déjà, qu'on sent qu'il est enfin venu. Espérons que la sueur glacée dont mon frcKnt sa baigne à ce seul souvenir ne passera pas sur le vdtre»..

Il lui pressa doucement la main : Eugénie essaya de déguiser sa terreur sous un sourire ; bientôt elle se plaignit du froid, hâta sa marche et revint à la maison sans prononcer une parole. Au sein du bonheur, elle se sentait frappée par la fatalité, et, redoutant les déceptions de Tantale, elle n'osait se baisser pour recueillir les fleurs que l'amour jetait à ses pieds. Une semaine entière sa passa sans qu'elle reçût la moindre nouvelle d'Horace; et £etle semaine fut plus pénible pour elle que toutes les souffrances do sa maladie : les réflexions les pins sinistres l'absor^rent. — Et cependant, se disait-€ile, que puis-je a4>pfendre de plus douloureux? qu'il ne m'aime pas? et il i|i*.aiine, puisqu'il m'épouse. Indigne de moil..» m'a-t-il dit, lui, si noble, si généreux I... Son chagrin ne peqt donc venir que d'acckienta qvA nous sont étrangers,

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et, une fois mariés, nous pouvons vivre loin du tnondiè ; alors quel malheur peut nous atteindre? Télleè étâyenl ses pensées, partagées entre l'effroi et la" curiosité ; de sorte qu'elle redoutait et désirait à la fois de voir arriver le fatal écrit qui devait, d'une manière ou â^ine autre, faire cesser son incertitude.

Enfin le huitième jour, Nikel vint apporter à Rosalie un assez gros paquet de papiers adressés par son maître à mademoiselle d'Ameuse.

— Tenez, ma belle, il faut remettre ceci à votre jeune demoiselle et en secret : prenons garde à nous, ces écritures sont pleines de poison; le général est mille fois plus triste depuis qu'il y travaille qu'en arrivant ici...

— Dites-moi donc, monsieur Nikel, cela n'empêchera pas les noces, j'espère?

— Je ne pense pas; le colonel a l'air d'aimer votre demoiselle...

— Pourquoi donc, monsieur le maréchal, dites-vous le colonel, le général, le capitaine? qu'est donc votrô maître enfin? avant de nous marier, nous devons savoir qui nous épousons.

— Ilesti... suffit, s'écria le chasseur d'un air sévère... J'allais oublier la consigne! Ah! Duvigneau avait bien raison quand il disait que l'amour est le boute-selle de toutes les sottises ; mais encore quelques jours et nous serons mariés... alors...

— Oh ! alors, répliqua la soubrette, vous ne ferez plue que mes volontés.

Pour toute réponse, le chasseur se contenta de faire claquer ses doigts par-dessus sa tête, et il embrassa Rosalie sans que la Languedocienne pût se défendre des libertés du chasseur. En effet, depuis les accords, il gouvernait militairement ses amours, et Rosalie, en approchant du but, n'était plus si forte ; la course avait étÔ

sans doute trop longue. Néanmoins la soubrette, curieuse d'apprécier Timportance du volumineux paquet qu'elle tenait, se débarrassa de Nikel en le repoussant avec une vigueur peu féminine. Le chasseur porta la main à soa front, et, saluant militairement, répondit avec gaieté : — Merci, mon capitaine!

Rosalie trouva bientôt le moyen de s'acquitter de sa commission. Elle fut toute surprise de voir sa jeune maitresse, serrer soigneusement les papiers et garder le silence.

— Mais qu'est- il donc arrivé, mademoiselle, pour que vous Foyez aussi triste? Savez-vous qu'hier au salon ces dames parlaient de vous comme dc^jà mariée?

■^ Ah 1 Rosalie !... Rosalie 1... Ce fut toute la réponse d'Eugénie, et la Languedocienne revint auprès de Nikel, stupéfaite de voir qu'elle ne tenait plus tous les fils de l'intrigue qu'elle avait si bien nouée.

— Que de mal aurons-nous eu pour en faire une duchesse 1 dit-elle à Nikel.

Aussitôt que dans la maison chacun fut endormi, mademoiselle d'Arneuse, qui voulait consacrer la nuit à lire le manuscrit de Landon, se prépara à cette pénible veille. Bien des sentiments l'agitaient lorsqu'elle rompit l'enveloppe qui contenait les papiers, et l'importance dont cette lecture devait être pour le bonheur de sa vie remplit ce moment de solennité : ses mains étaient froides quand elle déploya ces pages qui allaient lui parler ; elle observa la tristesse de la nuit ; elle écouta les gémissements de la pluie et en tira de sinistres présages. Le cri plaintif d'un oiseau, les oscillations de sa lampe, le craquement d'une boiserie, les coups répétés d'une araignée, le vol même d'une mouche, tout excitait son inquiétude et contribuait à rendre les battements de son cœur plus profonds et moins rapides. Elle aurait voulu

que le vent fût moins lugubre, la nuit plus calme, en un mot, que la nature compatît à ses souffrances au lieu de les augmenter. La cloche, en sonnant miiiuil, la fit tressaillir de peur, soit qu'au milieu du repos des êtres vivants ce bruit, produit par une chose inanimée, lui semblât affreux en lui-même, soit qu'Eugénie n'eût pas dépouillé les terreurs enfantines que cause cette heure à laquelle se rattachent tant de superstitions; mais le premier motif de sa peur existait dans son propre sein : son amour était menacé; des pressentiments douloureux s'élevaient dans son âme. Nous devons pardonner à Eugénie des sensations qui sembleront ridicules à qui no partage pas sa situation, et cependant il existe peu de femmes capables de' lire sans effroi, dans la solitude de la nuit, un écrit qui doit décider de l'avenir dé leur amour. Mademoiselle d'Arneuse trouva la lettre suivante enveloppée avec les papiers.

« Mademoiselle,

» Je vous envoie ce fatal écrit ; il est baigné de mes pleurs. J'ai conçu de votre caractère une trop noble idée pour ne pas vous parler franchement ; le malheur donne une forte trempe à l'âme, je vous ai donc retracé les émotions de mon cœur, telles que je les ai ressenties. Après avoir rempli ce devoir, j'aurai le courage d'ajouter, quand même cet aveu devrait nous être à tous deux funeste, qu'en me rappelant mon premier amour, bien qu'il soit aujourd'hui sans espoir, j'ai senti à ma souffrance que celle qui en fut l'objet règne toujours au fond de mon âme. Je frissonne en faisant ainsi retomber sur votre existence une part du fardeau qui pèse sur la mienne. Maintenant vos forces sont la mesure de nos espérances, oserez- vous vous charger de mon avenir?.;.

Si, après avoir lu cette lettre, vous pouvez encore me consacrer votre vie, je vous offre en échange la plus tendre affection ; mais si, trouvant ma destinée trop malheureuse, vous détournez la tête, je ne vous en blâmerai pas, et moi... Cet effort vers le bonheur sera le dernier.» — Grand Dieu! s'écria-t-elle, que vais-je lire?... Des larmes obscurcirent ses yeux, et à peine vit-elle les premières lignes du manuscrit qu'elle déroula lentement.

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