‹ Jane la PaleChapitre 4 sur 4 · M I4RI LA »ALI · texte numérisé non relu

M I4RI LA »ALI

pieoré Bft le vofant pIuB, elle loi souriait aDJoiird*)iiii en le retitNiTiiit. Tontes œsreflenons tomberait dans le eoBor de Landon comme on orage ; fl ne pouvait que r^nndre des pfeors et oontenqiler Jane dans un saint recueillement.

— Si le bonbeor n*aTait pas ses laimes, dit-elle en essayant les yeux d'Horace par on geste plein de grâce, je t'en voudrais de pleurer en me voyant ; mais les grandes joies sont mêlées de tristesse...

Ce mot attira sur le iront d'Horace un nuage qui se dissipa soudain.

— Cooune tu fais voir, à ton propre insu, s'ëcria*t'41, que j'ai sans cesse été présent pour toi I...

A ces mots, Jane le prit par la main^ et, le promenant dans les appartements avec une feinte gravité, elle lui dit :

— Mon seigneur et maître pourrait-il me montrer où il n'est pas?... En prononçant cette phrase, elle y mit l'accent de cette gaieté de cœur qui n'appartenait qu'à elle; puis, le serrant dans ses bras, elle s'écria en lui montrant son visage :

— Oh 1 regarde ces yeux, regarde-les! tu leur dois un baiser pour toutes les larmes qu'ils ont versées depuis deux ans.

Landon la prit dans ses bras, et l'asseyant sur ses genoux iilui dit:

— Chère âme, j'ai à te parler pendant longtemps..' n'ai-je pas à t'apprendre une foule de choses?...

— Quand tu parlerais toute la vie, et que toute la viOf agenouillée devant toi comme les anges devant Dieu, j'^ coulerais le doux son de ta voix, je ne me lasserais pa^ de t'entendre, de te voir, après t'avoir perdu, après être restée plus d'un an sans te voir ? Que dis-je, un an? et ces deux autres années passées en Espagne^ pendant lesquelles j'ai souffert lee plus cruelles inquiétudes ? et oe i^

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tour affreux?... car vous avez de terribles comptes à me rendre... Gomment, reprit-elle en faisant un geste plein de grâce, comment, j'ose interroger?... oh! non, mon Horace, tu me diras ce que tu voudras 1 n'es-tu pas là, sur mon cœur?... ne sais-je pas que tu m'aimes?...

Cependant il est une chose que je veux savoir : pourquoi as-tu voulu me tuer ?... te souviens-tu de ce coup de pistolet? Quelle peur tu m'as faite!...

A ces mots, Landon, accablé, serra Jane dans ses bras avec force, et lui dit :

— Tues un ange!...

«** Je le crois bien 1 dit-elle. Nesont-cepasdes anges qui servent Dieu, s'agenouillent en silence pour l'adorer, écoutent sans interroger, comprennent un regard, brûlent d'un feu pur et parcourent de rœii l'éternelle immensité sans y trouver de fin sans en être accablés? N'est-ce pas là ma vie?... N'es-tu pas la plus belle image que le Créateur ait laissée de lui-même ici ?... et comme je suis un ange femme, c'est-à-dire un peu faible, ce bonheur si grand m'accable quelquefois, comme en ce moment, par exemple ; et si je n'avais pas ton sein pour reposer ma tête, que deviendrais-je ?

En parlant ainsi elle lançait à Landon un de ces regards magiques dont la brûlante expression fait jaillir tous les sentiments de l'âme par les yeux. Horace, immobile, admirait en silence :

— Tu n'es pas changée, dit-il enfin, tu es toujours belle! A travers la douce blancheur de ton visage brille je ne sais quelle expression céleste...

Elle fit une révérence toute moqueuse en disant :

— Merci, monseigneur!... Qu'on est heureuse de plaire à Votre Grandeur !

-r Et tu n'es plus en deuil... ajouta Landon, comme

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gMl se répondait à lui-même. -^ Ohl non, dii-elle, la vie et le bonheur sont revenus avec toi. Mais, mon amour, conte-moi donc tes aventures... ne suis-je pas femme et curieuse comme Èye ?...

Elle sa mit alors à genoux sur un coussin, et appuyant son coude sur Horace, elle posa son menton dans sa main, et, dans cette attitude toute contemplative, elle s'apprêtait à l'écouter avec l'extase du bonheur. Le duc se mit à jouer avec les boucles de la chevelure de Jane, et lui dit :

— En te racontant ce qui s'est passé je n'ai pas de torts à expier : nous avons été victimes de la plus affreuse trahison 1... Ânnibal est mort, il s'est empoisonné I...

Jane laissa échapper un mouvement d'horreur.

Alors Landon, sans faire mention de son mariage avec Eugénie et de tous les événements qui pouvaient s'y rapporter, raconta succinctement à Jane tout ce qui s'était passé. Lorsqu'il eut terminé, il tira de son sein les papiers remis par Annibal et les fausses lettres, puis tous deux ils comparèrent les deux correspondances avec cette joie que les naufragés échappés à la mort mettent à raconter leurs peines. Jane était plongée dans un étonnement pro* fond : une semblable trahison emportait avec elle des idées toutes nouvelles pour son âme ; elle qui n'avait jamais vu les hommes que sous le plus bel aspect, elle qui, n'étant jamais sortie du cercle habité par Annibal, Horace, sir Smithson, le vieux quaker, Charles G... Cécile et Nelly, s'imaginait que tous les hommes étaient semblables à ceux qu'elle avait connus. Elle demanda à son cher Horace si de pareilles aventures arrivaient souvent dans le monde : sur sa réponse^ qui fut toute misanthropique, elle se tordit les mains avec une énergique expression de douleur, et leva les yeux vers le ciel, comme pour se réfugier dans un monde plus digne d'elle ; puis, se jetant dans le sdn d'Horace, elle s'écria :

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•— Ohl je veux rester toujours là, ton cœur sera mon seul refuge sur cette terre I Ohl moi, moi si confiante! moi qui avais si bien présumé de toi^ que, pour sauver Cécile, j'aurais, je crois, embrassé sir Charles C... devant le puritain ! Moi infidèle I... mais, Horace, si je ne t'avais jamais aimé, tu me connais assez... tu Taurais su le premier. Ya, si jamais je te trahis, je te permets de me tuer I...

Après un moment de silence, elle dit :

— Ainsi ,j*e t'avais perdu pour jamais, et je te retrouve aussi aimant, aussi fidèle. Oh ! je puis tout pardonner à Annibal en faveur de sa confession, et ce ne sera pas ma voix qui s'élèvera jamais contre lui 1... Horace, nous sommes unis pour toujours I...

— Pour toujours I... répéta le duc de Landon, qui dans ce moment avait tout oublié.

Le pas lourd et tremblant de Nelly se fit entendre. Jane, jugeant que le dîner était servi, entraîna Horace vers la salle à manger. Le repas, mille fois interrompu, se prolongea dans la soirée. Nous n'essayerons pas de redire la vivacité de leur joie et leurs confiants discours, extases divines, grâces indescriptibles. La nuit était venue que les deux amants se croyaient encore à leur premier baiser ; enfin Horace sortit, après avoir promis de revenir le lendemain. En repassant dans le cloître, il n'eut plus aucune pensée sinistre, il ne fit même aucune attention au silence imposant qui naguère l'avait épouvanté, et au singulier spectacle que présentaient les accidents de la lune, dont la lumière colorait à peine ces hautes et sombres constructions :

— Ange du ciel, disait-il, comme en sa présence tout s'éclaircit, devient calme et serein. Tous mes chagrins ont fui!... Elle m'a enivré, mon cœur suffit à peine à porter tant dé bonheur 1...

Ed effet, Horace était absolument comme 8*il n*eùt jamais quitté Jane. Le moment où il l'avait revue s'était confondu avec celui où il l'avait abandonnée, si bien que rintervalle disparaissait entièrement. Son cœur n'avait de place que pour le bonheur et pour l'amour. Aucun nuage ne vint ternir cette belle aurore de sa passion renaissante ; le souvenir d'Eugénie ne se môla point à sa méditation nocturne. Eugénie n'existait plus pour lui : il repoussa comme un remords le souvenir de cette aimable créature, et, abandonnant son avenir tout entier au hasard, il résolut d'acheter à tout prix les quelques instants de bonheur que lui promeltait l'illusion de son amie ; il vécut dès lors sous l'empire du même charme qui Pavait subjugué la première fois qu'il vit Jane à Saint- Paul.

Le lendemain et les jours suivants il la revit et ne la quitta plus ; satisfaisant ainsi à ce besoin impérieux que l'on éprouve de voir sans cesse l'objet qu'on aime, surtout quand une longue absence nous l'a rendu plus cher : mais il n'est rien au monde que l'âme de l'homme, véritable abime, ne sache épuiser, et cette première soif de l'amour, ce temps de délices où le sentiment se repaît de rien et jouit en égoïste de sa propre existence, furent bientôt passés. Alors Eugénie apparut à Landon : elle apparut terrible lAutantses premières jouissances avaient été vives, autant ses réflexions furent cruelles. Il y a dans la \ie une situation affreuse ; être aimé, avoir un autre cœur que le sien dans lequel on verse les pensées les plus fugitives qui s'élèvent en l'âme, et en garder une seule, une terrible qu'il faut ensevelir et par laquelle on se sent rongé. Bientôt Nikel arriva et rendit compte à son maître des événements doht il avait été témoin. Landon frissonna plus d'une fois lorsque le fidèle maréchal lui peignit en termes énergiques la douleur de madame. Enfin il fît

signe de la main à Nikel de se taire, et, sentant qu'il devait subir toutes les conséquences de sa position, il emmena le chasseur dans la campagne, et là il l'instruisit sommairement de toutes les circonstances de son histoire.

— Tu vois, lui dit-il en terminant, dans quelle situalion je me trouve : je te l'ai confiée parce qu'il ne faut pas qu'un mot, une gaucherie détruisent mon bonheur..,

— Mais qu'allez-vous faire?... demanda Nikel par suite de la liberté que Landon lui avait laissé prendre à Chambly.

Landon regarda le chasseur en fronçant les sourcils et dit:

— Je n'en sais rien encore; mais, quoi qu'il arrive, j'ai compté sur toiî... Quand tout un tribunal te ferait une question nuisible à ton maître et que Féchafaud t'attendrait, Nikel, j'ai cru à ton silence.

— Sufl5t, mon général I...

Et Nikel, faisant un salut militaire, ajouta :

-— Je veillerai sur mes mouvements et sur ma langue

comme une vedette sur des Cosaques, et ce ne sera pas

votre pauvre troupier qui vous nuira.

— Ne parle donc à personne, sois muet sur tout ce qui me concerne, et reste comme le chien qui suit son maître et devine sa pensée dans ses regards.

— Vous serez obéi, mon général...

Ce jour-là Horace et Jane allèrent se promener sur le bord de la Loire! ils voyaient à l'autre rive cette chaîne de rochers, de vallons, de vignobles si pittoresques, et, assis sur l'herbe, ils respiraient la fraîcheur des eaux en admirant cette nature si belle et si variée ; le silence régnait entre eux: Jane avait remarqué (échappe-t-il quelque chose à Tœil d'une femme qui aime?) la mélancolie qui se mêlait aux actions, aux gestes, aux paroles, aux regards d'Horace^ et elle aussi était devenue rêveuse, peut-être

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pour se conformer aux secrètes pensées de son bien-aimë. Le ciel était pur, les ombres du soir tombaient en laissant encore apercevoir les costumes des paysannes qui regagnaient en chantant leurs demeures creusées par étages dans les rochers; on voyait la fumée des cheminées s'échapper des touffes de pampres ; de loin, des voiles blanches apparaissaient sur le lac limpide que forme la Loire en cet endroit ; les chants monotones des paysannes jetaient une teinte de mélancolie dans ce tableau que Jane faisait admirer à Horace ; mais à Tinstant môme où son attention paraissait aborbée tout entière par les beautés du paysage qui se déroulait sous ses yeux, sa pensée errait bien loin de là : elle avait fait asseoir son bienaimé pour Tentretenir, à la face du ciel, d'un sujet dont la solennité l'eût étouffée dans un salon ; pour en parler, il lui fallait l'air pur de la campagne : en ce moment ils étaient assis sur un promontoire élevé; les arbres mêmes ne leur montraient que le sommet de leur feuillage agité par la brise, et leur vue planait sur cette scène magique. A chaque minute Ghiora se disait: — Parlerai-je?... Elle regardait Horace qui lui souriait tristement, et la parole expirait sur ses lèvres ; un bateau passaîl-il : — Quand il aura atteint cette ile verte, se disait Jane, je parlerai... Le bateau était bien loin de l'île et Jane ne pouvait que presser la main de son bien-aimé en s'écriant: — La belle soirée I... Landon répondait par une phrase admirative. — Et pourquoi ne le laisserais-je pas commencer ?... car il m'en parlera... pensait Jane.

II est peu de personnes qui n'aient éprouvé ce petit supplice des âmes timides et de toutes celles dont la franchise attend un grand bien ou un grand mal de ses révélations. Enfin, pour amener la conversation sur le sujet qu'elle voulait traiter, afin de dissiper d'un mot, d'un regard, la mélancolie de aoo cher Horace, elle lui

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dit pendant que son cœur battait à briser sa poitrine :

— Croirais-tu que, entre autres folies, Annibal a voulu me persuader que tu étais marié ?...

Landon serra la main de Jane avec force, et lui répondit: — Il me Tavoué... Cette apparente tranquillité couvrait un orage terrible. Il cessa de presser la main de Jane, qui, le regardant^ ajouta :

— Tu es presque triste depuis deux jours... Puis, se hâtant de continuer : — Je sais pourquoi...

Landon tressaillit.

— > Qu'il m'est doux, reprit-elle^ de t'avouer à la nature entière que tu m'es cher I... Tu sais, Horace^ il y a longtemps que ces deux mains ont été ainsi réunies! et une âme céleste, un ange, doit en ce moment, du haut des cieux, nous regarder avec la môme ivresse, le môme sourire qui brilla jadis sur son visage quand, nous découvrant ici-bas, il dit : — Tous ferez le plus beau couple de la terre I... Ai-je de la mémoire, Horace?... Chasse donc ta mélancolie, car Jane la partage, et n'en connaissons-nous pas le remède? Je t'aime, mon Horace I...

A ces mots, craignant d'en avoir trop dit, elle versa quelques larmes et réfugia sa tôte sur le sein d'Horace, comme dans un asile ; puis la relevant tout à coup, elle lui dit avec vivacité :

— Ta mélancolie seule a descellé ma bouche ; t'avaîsje bien compris?... Ne tardons pas à nous marier I... ajouta «-t-elle.

— Oui I... répondit Landon égaré.

— Grands dieux 1 ai-je dit quelque chose qui t'ait déplu?...

Horace l'embrassa sans répondre et la ramena en silence ; en franchissant le seuil de la maison, il songea qu'il n'avait rien dit, et voyant que Jane'respectaitsa rêverie, il affecta pendant le reste de la soirée une gaieté

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fôîle, un enjouement excessif, qui rassurèrent complètement son amie. Elle connaissait trop la franchise d'Horace pour imaginer qu'il pût jouer un sentiment ; et d'ailleurs son imagination, en cent ans, n'eût pas trouvé une combinaison d'événements qui l'empôchât d'épouser Horace. Ce dernier avait la gaieté de don Juan quand il invita la statue à souper.

— L'instant est donc arrivé de prendre un parti I... disait-il en revenant le soir à son auberge. Il se consulta pendant toute la nuit.

— Si je reste à la voir ainsi, en six mois je deviendrai Qpmme Annibal, et je mourrai comme lui... De toutes parts j'aperçois la mort, car je ne peux vivre que là ou elle est; un minute d'absence me ronge le courl... et... pour la posséder, il faut l'épouser!... N'y a-t-il que ce moyen t.. . Il s'arrêta sur cette dernière pensée ; l'enfer était dans son âme, l'égoïsme sY déploya: il maudit les lois sociales, argumenta contre elles, les convainquît de barbarie, et s'arrêta enQn à la possibilité de posséder Jane sans enfreindre des lois qu'il venait d'accuser.

Le lendemain, Landon emmena Jane sur les coteaux da Cher. Elle le trouva changé : il prétexta une indisposition. Ils parcourent un pays enchanteur, des prairies^ des arbres, des villages, une nature animée, variée. Landon ne savait comment ramener l'entretien de la veille. En* fin, surmontant cette répugnance qui lui fit éprouver les mômes sentiments que Jane avait combattus la veille, il lui dit, en parcourant un chemin bordé de baies qu traversait le haut d'une colline

— Dans peu, chère âme, nous serons unis, et nous voyagerons dans une région où l'amour s'accroîtrait, si chez nous il n'était pas arrivé à son plus haut degré.

Le visage de Jane devint radieux, et elle Técouta avec un plaisir inexprimable.

— Mais, ma chère, pourquoi nous lier? Elle laissa échapper un mouvement de surprise.

— Que savons-nous si cetle contrainte...

Elles'arrôta, éleva avec vivacité ses mains sur la bouche

de Landon, la lui ferma pour l'empêcher de parler, et lui dit d'une voix entrecoupée : — Tais-toi... tu me fais mal. Elle se tut aussi, réfléchit un moment et, le regardant avec dignité, mais sans froideur, elle lui dit : — Je t'ai compris, Horace... A cet accent Landon tressaillit et rappela tout son courage. — • Écoute-moi bien, continuât-elle, exprime une seconde fois ce désir avec la réflexion qu'il suppose... je suis à toi. Elle était debout, la main droite sur son cœur, et tendait l'autre à Horace; alors Landon se sentit rapetissé comme lorsque, dans un rêve, nous comparaissons devant la foule des anges qui nagent dans l'immensité du ciel ; il baissa les yeux. — Imaginestu dans le monde un lien plus sacré que cette confiance ? dit-elle, et pour nos deux âmes y a-t-il des cérémonies qui les attachant plus Tune à rautre? Mais écoute : je n'ai pas vécu dans le monde, toi seul m'as appris naguère qu'il existe des traîtres, des lâches, des cœurs corrompus ; veux-tu t'exposer à la cruelle injure d'entendre flétrir celle que tu aimes? Je ne parle pas pour moi, Horace, rien ne peut m'affliger ; aimée de toi, je m'avouerais avec gloire, à l'univers entier, ta maîtresse. Je sais bien que de pareils outrages ne nous atteindront pas, l'enceinte du cloître a enfermé ma douleur, elle enfermera ma joie. Nous n'avons pas besoin du monde. L'univers pour moi commence ici, il finit là (et elle frappa sur le cœur de

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Landon); ainsi je ne crains rien. Mais on n*a pas fait ces petites lois humaines pour des âmes élevées ; s'il n'y avait que des cœurs généreux, il n'y aurait pas eu un seul législateur. Je n'ai pas étudié, ma raison seule m'a dit tout cela. Or, pourquoi ne pas faire à cette foule un sacrifice qui nous coûte si peu ? N'es-tu pas libre? ne le seras-tu pas toujours autant ? D'ailleurs, si notre union te devenait insupportable, fci recouvrerais bientôt toute ta liberté, je cesserais de vivre aussitôt que tu aurais cessé de m'aimer.

Le sentiment profond qui animait Jane se révélait dans ces paroles aussi simples que tendres. Il y avait tant de vérité dans son accent, tant de charme et de puissance dans sa pose et dans sa physionomie, que Landon fut vaincu. Il connaissait assez le dévouement de son amie pour savoir que, s'il le voulait, il acquerrait le soir môme tous les droits d'un époux; mais il savait aussi que^ malgré les délices de l'amour, ce sacrifice, en opposition avec la chaste éducation de Jane et ses idées anglaises, serait pour tous deux un éternel sujçt de douleur. Alors, ne voyant plus d'issue^ il dit, avec un sourire qui jouait l'ex^jouement et la condescendance :

— Pardonne cette épreuve, ma chère vie I je n'ai pas voulu te faire de peine, dans trois semaines nous serons mariés.

Ces derniers mots étaient pour Landon un arrêt irrévocable. Il pensait, au reste, pouvoir trouver des accom* modements avec le malheur de sa situation, et cela en s'y prenant de la manière la plus simple. Jane revit enfin son cher Horace tel qu'il était jadis, et retrouva en même temps sa gracieuse sérénité: elle était heureuse de ce que la tristesse qu'elle avait avec inquiétude remarquée depuis quelques jours sur le front de son amant n'eût pas d'autre motif, et elle raillait Horace sur sa fkcilité i m

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tourooenter. Le soir même Nikel partit en poste, avec les instructions de son maître, pour aller chercher tous les papiers nécessaires au mariage de Jane et du duc. Yoici sur quelles circonstances Landon asseyait son espoir: lorsqu'il avait épousé Eugénie, les bans* n'avaient été publiés qu'à Chambly, où, par un hasard fort heureux, son domicile était établi depuis le temps voulu par la loi ; d'ailleurs, ayant toujours été à l'armée, il avait peu habité Paris avant d'être marié, et alors il n'était connu que comme M. Landon, officier de la garde impériale. Lorsqu'il vint avec sa femme s'établir dans son hôtel sous le nom du duc de Landon-Taxis, on dut croire généralement qu'il venait d'en faire l'acquisition. Ces diverses particularités diminuaient beaucoup le danger qu'eût offert la publication des bans. A la mairie d'abord, personne ne les lisait; l'employé et le maire ne connaissaient probablement pas le duc, qui d'ailleurs avait enjoint à Nikel de déclarer uniquement M. Horace Landon ; son acte de naissance, dressé pendant la révolution, ne contenait aucun autre nom ni qualité ; il était fondé à espérer que de ce côté on ne concevrait aucun soupçon. Quant à la paroisse, la chose était plus difficile à arranger ; mais Nikel devait faire en sorte que, sur la feuille destinée au prêtre qui devait lire les bans à haute voix, le nom de Landon fût assez mal écrit pour qu'on pût prendre quelques lettres pour d'autres, et lire Landon, Landau, Loudon, Vaudou, etc. Nikel devait rester à Paris pour avoir l'œil à tout^ ne revenir que muni de tous les papiers, et, au préalable, envoyer à Landon les actes nécessaires pour que les formalités fussent aussi remplies à Tours, Nikel partit et exécuta tous les ordres de son maître. Landon reçut bientôt les papiers, et, pendant que son domestique agissait à Paris avec un succès complet, il veilla lui-même à ce que les publications n'éprouvassent

aucun empêchement à Tours. Quelquefois il frémissait de crainte en pensant que si, par un de ces hasards malheureux qui sont si fréquents, madame Quérin allait précisément dans ce moment entendre la messe à VAsr somption elle ne pouvait manquer d'être frappée par son nom, bien que défiguré, et alors être portée comme instinctivement à prendre des informations. Il réfléchissait cependant, avec une joie mêlée d*amertune, que les couches de sa femme mettraient assez de désordre dans l*hôtel pour empêcher les dames d'aller à la messe ; alors Eugénie lui apparaissait, il la voyait pour lui en proie à une double souffrance, il songeait qu'il était père enfin I mais une minute passée auprès de Jane dissipait tous ces nuages, et il ne restait plus dans le cœur de Landon que cette gêne qu'on éprouve à cacher un secret. Pour Jane, heureuse de voir approcher l'époque de son mariage, elle s'abandonnait à une joie natve. Gracieusement posée sur les genoux de son bien-aimé, elle lui prodiguait d'innocentes caresses. Souvent elle passait ses bras autour du cou d'Horace, et, s'appuyant sur son cœur, elle disait:

— J'avoue que je n'aperçois rien au delà de mon bonheur. Tu ris, Horace ? Eh bien, moi, je ne demanderais au mariage que d'assurer cette félicité. Je pleure de joie, continua-t-elle, quand je pense que nous vivrons tout© notre vie ainsi réunis, nous aimant toujours avec une égale tendresse, et séparés du monde par un cercle de lumière que personne ne franchira. Que la mort nous surprenne ainsi, ta main dans la mienne, tes yeux se confondant aux miens par un regard. Ah I cette mort sera calme et suave comme une belle nuit d'été. M*écoutes-tu ? —Si j'écoute ? Ah 1 tes paroles sont une divine musique qui retentit jusqu'au fond de l'âme î

Quittant alors les genoux d'Horace, elle courait à sa harpe et ajoutait aux délices de ces tendres ëpanchements

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le charme enivrant d'une mélodie en accord avec les ^lans de leurs cœurs. Elle chantait en levant les yeux au ciel comme pour adresser au Créateur TofiFrande de sa félicité. Landon Tadmirait pendant qu'elle se livrait à ses inspirations, il Tadmirait surtout lorsque la harpe, ne pouvant plus suffire à son exaltation, elle demeurait enQn comme en extase. Alors son visage était vraiment surhumaio. Landon se prosternait à ses pieds et implorait la permission de recueillir les larmes qui débordaient dans ces yeux « dont la lumière était faite pour être adorée et non pour adorer. » C'est ainsi qu'ils vivaient dans un perpétuel ravissement : plus heureux que le reste des hommes, ils ne rencontraient aucuns des obstacles dont Tamour est toujours entouré. Horace lui-même en était venu à oublier le plus souvent Tabîme sur le bord duquel il se trouvait. Four Jane, elle n'apercevait aucun nuage, de quelque côté qu'elle portât ses yeux. Elle était sûre de son ami et ne dépendait de personne : quelle crainte eûtelle pu concevoir ? Les deux amants, entièrement renfer» liiës dans leur amour, loin du monde et même de la terre, cheminaient ensemble comme dans une voie céleste, respiraient un air plus éthéré, et l'on pouvait les comparer aux anges qui se meuvent dans les régions lumineuses et dont la pensée est un éternel hymne d'amour. Il serait, du reste, aussi difficile que fastidieux de détailler l'existence de Landon et de Jane pendant ces jours d'attei^eet de douces épreuves, délicieux préludes à un bonheoPînfini. Le récit de cette vie serait aussi monotone que les scènes qui la composaient étaient charmantes et pleines de nuances pour les amants. Il arrivait bien quelquefois que les innocentes coquetteries de Jane et ses naïves caresses faisaient désirer impatiemment à Landon que le délai légal fût expiré, mais bien souvent aussi il était prêt à dire, comme sa bien-aimée, qu'il était impossible d'é-

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tre plttfi heureux qu'ils n'étaient. Oa trouverait difficilement deux êtres plus respectueux l'un pour l'autre, plus chastes, plus discrets; et cette pudeur, cette retenue, s'accordaient parfaitement avec la familiarité ; car Tinnocence (le véritable amour ramène souvent à l'innocence) joue ainsi autour du feu sans péril N'y a-t-îl pas un Dieu pour les enfants ? Si donc de cette situation bien rare dans nos mœurs (on sait par quel enchaînement de cii^ constances Jane avait été préservée du contact du monde), il résultait pour Landon quelques souffrances, elles servaient, pour ainsi dire, à aiguiser son bonheur et amenaient seulement quelques scènes de colère enfantine dont l'expiation était pleine de charmes.

Un soir Landon contemplait Jane tout en songeant à ce qui lui restait à subir d'attente et de formalités. H venait de repasser dans son âme les plus doux si^hvenirs de ses amours. Son imagination avait remonté le cercle des heures enivrantes qu'il avait passées auprès de sa bienaimée, qui en ce moment se taisait, respectant la méditation d'Horace. II la comparait à eHe-môme, examinant, avec la timide avidité de l'amour qui se contraint, ses charmes et ses formes si pures et si élégantes ; il revoyait la jeune vierge de Saint-Paul, frôle et angélique beauté, et il voyait aussi la femme de vingt-deux ans^ belle d'une beauté tout aussi chaste, mais ayant des contours plus pleim^ des lignes pluspures^ plus achevées, les traits plus éloquents, et en6n plus d'éclat et de vie. Landon était ivre. Ce trésor, cette créature unique, elle lui appartenait pour toujours 1 Jane s'approcha, mais lentement, comme un cygne qui se laisse admirer volontiers ; elle regarda son bien-aimé, et, s'inclinant, posa légèrement ses lèvres sur celles d'Horace,

— Jane, s'écria-t-il, au nom du ciel, laisse-moi !... je t'avais défendu de m'embrasser ainsi... cruelle !...

Et, quittant le siège qu'il occupait, il alla s'asseoir dans un coin. Jane, interdite et silencieuse, se retira avec la soumission d'un enfant. Elle jeta sur Landon des regards furtifs et plaisants qui donnèrent une grâce enfantine à sa figure imposante: puis, au bout d'un quart d'heure passé dans un profond silence, elle se rapprocha lentement et offrit à Horace un baiser qu'elle se plut à lui refuser quand il voulut le prendre. Heureusement le dévoué chasseur arriva bientôt, apportant, au grand contentement d'Horace, les papiers nécessaires pour le mariage. Le jour où Landon vint annoncer à Jane que le lendemain serait leur jour nuptial, il entra tout joyeux,, respirant le bonheur, et s'écria :

— Terre ! terre! nous abordons !... Jane, que me donnes-tu pour ma nouvelle ?

— Que puis-je te donner? répondit-elle, je n'ai rien que tu ne possèdes I — Laisse-moi prendre un baiser !,..

Elle se leva et courut l'embrasser avec l'inexprimable abandon de l'innocence.

* Ah I dit Landon, voilà un baiser de fiancée... H assit Jane sur ses genoux et savoura lentement un de ces longs baisers qui révèlent toutes les délices de l'amour. Jane pencha la tète, ses longs cheveux se déroulèrent, elle rougit, baissa les yeux, et cacha son visage, qui trahissait des émotions qu'elle avait à peine soupçonnées juS' qu'alors. Elle était presque hontiftie d'avoir témoigné tant de joie.

— Oui, chère, demain I oui, demain ! tu seras à moi... Jane baissa les yeux en gardant le silence.

Nîkel et l'hôte du Faisan (c'était le nom de l'hôtel où Landon demeurait) furent les témoins que choisit Horace. Il récompensa assez généreusement l'hôte qu'il quittait, pour que ce dernier fût un témoin sans prétention et que l'on pût le congédier après la cérémonie. Nous ne dirons

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pas rimpatience de Jane. Le maiin, à neuf, heures Theu-

reux comple se rendît à l'église. Jane était mise avec la plus grande simplicité, et sa toilette ne différait en rien de celle de la veille. Ils entrèrent à l'église sans être remarqués. Nikel était sombre, mais il essayait de cacher sa tristesse. Landon fut marié à la chapelle où il avait rencontré Jane. Lorsque le prêtre lui demanda s'il ne connaissait aucun obstacle à son union, il répondit négativement avec assurance, et il vit Nikel pâlir; lui-même en ce moment fut troublé; mais là le crime était consommé, ce Gomment aurait-il pu échapper aux séductions ?... un être si beau, dont les accents harmonieux semblaient dérobés au ciel même, plongé dans un ravissement que les séraphins auraient été orgueilleux de partager 1 Oh ! il sentit, hélas I trop bien cette douce magie, et son transport fut chèrement payé... Douce fut cette heure, quoijue chèrement conquise, et pure autant que pouvait TêtiViine chose de la terre ; alors le soleil glorieux vit, pour la première fois devant Tautel de la religion, deux cœurs unis par les liens dorés de Thymen jurer de vivre et de mourir en aimant; alors le front de la vierge porta pour la première fois cette guirlande d'hyménée qu'un second vœu ne peut ni replacer ni faire refleurir après qu'elle est fanée l Union bénie 1... seul asile paisible et sûr où l'amour, après sa chute et son exil du ciel, puisse encore trouver une patrie dans ce monde ténébreux I... Cependant jamais le Très- Haut ne regarda une faute d*un front moins sévère. La colère de la justice se changea presque en sourire avant d'attendrir le coupable. » 11 devait être puni cruellement, mais l'heure du supplice et celle de la récompense n'étaient pas venues en même temps. Pour Jane, en sortant de l'église, elle ignorait combien ses célestes beautés étaient fatales à la vertu, et « lorsqu'elle rencontra les yeux de son bien-aimé, elle cacha Téclat des siens dans le sein de

JANB LA PALE SOft

son amant, sa joie même fut tempérée par ôette humble pensée : — Quel droit ai-je donc à tant de bonheur ? » Gomme ces jeunes enfants qui, dans la fougue de la jeunesse, commettent une faute, et qui, loin de Tœil sévère du maître, dévorent le charme de désobéir, mangent avec d^ices le fruit défendu et s*amusent d'autant plus que, peutrétre, dans le lointain gronde l'orage des punitiopas, ainsi Horace savoura cette journée.

Le mythe ingénieux que la Grèce a transmis jusqu'à nous, le roman de Galatée et de Pygmalion, ne se soutient, comme la charmante mythologie à laquelle il se rattache, que par de gracieuses allusions à d'éternelles vérités. Certes, jamais l'aventure de Tamoureux sculpteur n'eut sur la terre une plus belle^ une plus fidèle image. Jane était Galatée et les foudres de TAmour faillirent la consumer. Alors elle s'embellit de charmes nouveaux ; et si le feu de ses yeux devint plus vif, elle baissa plus souvent ses longues et belles paupières; sa modestie s'accrut en proportion de son bonheur, sa chasteté fut plus minutieuse, et ses regards ne prirent leur expression d'amour qu'à l'insu de Landon, en silence, à la dérobée, parce qu'elle en connaissait la puissance. Si la froideur avait pu paraître sur sa figure, elle eût été froide, mais elle n'était que réservée, même en présence de sa chère Nelly. Elle fit prévaloir la coutume pleine de décence qui veut, en Angleterre, qu'une chambre nuptiale soit un lieu sacré dont l'entrée est interdite même aux serviteurs, et elle résolut de chercher une jeune femme de chambre qui,

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seule, fat chargée de rentretieir et dea.soiiius qve réclamaient le sanctuaire. Comme elle^ Lan(}oa/ voulut rester dans cette profonde solitude. Le cloître leur; ét4Jt devenu cher, et d'ailleurs la situation de leur maison leur permettait de sortir par un faubourg sans être vus de personne : c'était poyr eux un précieux ays^^tage. Landon avait chargé Nikel de lui acheter une voiture à Paris, et la voiture arriva. Le cha^ur ^tait revenu aveç.dœ chevaux, il fut exclusivement chargé de cette partie de Tadministration domestique, et Jane put jouir ainsi de toutes les douceurs d'une opulence tranquille et sans éclat. Lear maison était commode, les prodigalités de sir Charles en avaient embelli l'intérieur selon le goût de Jane, et* c'était celui d'Horace. Nikel, Nelly et Gertrude leur formaient un domestique fidèle, discret. Quelquefois, au milieu d'une nuit de bonheur, Landon, appuyé sur le coeur de Jane, ne pouvait s'empêcher de songer à la fragilité de son bonheur. Alors Jane l'accablait des plus douces caresses^ lui parlait le langage le plus affectueux, le plus doux qui jamais ait flatté des oreilles humaines, et Lan* don répondait toujours avec amour, cachant ainsi au fond de son cœur une pensée bien cruelle. Quel supplice ! et au sein de quel bonheur ! C'est le père qui cache sa détresse à sa famille, qui répand sur ses enfants les jouissances à pleines mains, et qui, le lendemain peut-être, leur dira, au milieu de leurs tendres félicitations : — U n'y a plus de pain pour nous !...

Quelques mois s'écoulèrent ainsi, et si Landgn se sou* vint du temps qu'il avait passé près d'Eugénie, ce fut comme d'un songe pénible. La pauvre duchesse était éclipsée par cet astre nouveau. Les plaisirs les plus^îÊ goûtés avec elle pouvaient-ils approcher de ces torrents de bonheur, de cette inépuisable source de voluptés qu'il devait à sa belle maUr()93Q ? Jane savait revêtir toutes ta

lANB hk PALB SOT

fovmes ; eHe rcfsâemblait au beau portrait de la Joconde. Le 9peotale«r devine sur c^te fîgiore si bien idéalisée tous le» s^iimente iitagiàables, et choisit à son gré celui qui Tat^acbô' davantage. Enfin, quand elle n'aurait pas eu tous ce$c. avantages, Jane n'ilaitrelle pas aimée? seule aimée?... Horace aimait bien Eugénie, et la preuve, c'est que si, par hasard, un souvenir trop vif lui représen^ lait la douléut dans laquelle elle devait être plong^e^ des larmes involontaires roulaient dans ses yeux ; il aurait donné toute sa fortune pour qu'on vînt lui dire : «^ Eu-génie a un amant!... Sa vie avec la duchesse fut une douce nuit, sa vie avec Jane était une journée d'été lorsque le soleil radieux darde ses rayons au milieu du ciel. Us passaient leurs jours au sein d&la nature la plus pittoresque, et trouvaient trop court ce temps dont les innom*< brables minutes tombent gouHe à goutte sur l'homme. Les promenades silencieuses, le soir, au bord des eaux, les soins de leur propre amour, les bienfaits, le soulagement dos malheureux^ les voyages sur la Loire, au sein des paysages variés que présentent ses bords, les discours charmants, les vives caresses, et la mutuelle confiance des âmes, une pensée commune .exprimée par l'un quand l'autre commençait à la concevoir, tout concourait à4eur faire tout oublier. Ils ne formaient qu'une seule âme, un seul être. Enfin, dit encore notre poëte : « C'étaient deux mortels qui n'avaient qu'un* cœur dans chaque pensée, se répondant comme l'écho qui répète de colline en colline les sous d'une musique aérieinne avec tant dp fiélité, qu'on cherchait en vain quel est récho et quels sont les accords ; dont la piété est tout amour, et dont l'amour, quoi^ que unissant leurs Ames dans une douce étreinte, n'appartient pasà la terre, maisau ciel. » Ainsideux glaces polies, placées vis-à-vis l'une de l'autre, se renvoient leur lumière et no réfléchissent que les oiQu:^ I Aussi Horace n'était-il

SOS }AKB LA ȉLB

oecnpë qu'à chercher les moyens de rendre son bonheur étemel en le préservant des dangers qui le menaçaient. Un soir il revenait de Toars en gnidant son amie à tra« vers les sentiers qni couronnent les roches de Yoayray, de Rochecorbon et de Saint-Symphorien : ils avaient joui de rëclat d'une de ces belles journées d'automne où la nature semble se parer encore une fois avant de s'envelopper de ses vètementsMe deuil. Ces rochers éclairés le soir par les derniers rayons du soleil, qui répand à cette époque une lueur rougeâtre, la pureté des eaux du fleuve^ l'as* pect des plaines qui séparent la Loire du Cher, tout rappelait à Jane l'Ecosse, qu'elle avait habitée avant de venir en France et à un âge qui ne laisse que des souvem'rs confus. Elle s'arrêta sur la crête du roc, contempla longtemps ce paysage et dit à Landon avec attendrissement:

— Il y a un site semblable en Ecosse... Qu'il est beau dans mon souvenir 1 U me semble revoir là-bas Tendroil où je jouais dans mon enfance ; mais ce pays-ci est plus doux à voir... c'est le tien...

— Grains-tu le froid ? lui demanda Horace.

— Est-ce que je crains quelque chose auprès de toi ? ~ Eh bien 1 asseyons-nous.

— Mon ange, reprit-elle, promets-moi que nous irons ensemble en Ecosse ; il me sera doux de revoir ces lieux charmants ; ils te plairont 1... Tu ne réponds pas ?

Landon était absorbé, le bonheur lui avait presque 6t^ la faculté de réfléchir. Par ces mots Jane lui indiquait un moyen d'échapper au malheur.

— Oui, dit-il, aller en Ecosse, y chercher une terre superbe, immense, y transporter mes biens, y vivre toujours loin du monde, de la France surtout...

— Qui te parle d'abandonner la France 1 s'écria-t-elle; me crois-tu capitale d'exiger un tel sacrifice ?.,. ta patrie n'est^lle pas la mienne T

UNI Là Pkht Ml

mm N<ms iroito» chérie, nous ironâ avmt peu el nous babiterons désormais les lieux de ta naissance.

— J'ai été élevée en Ecosse, mais je suis née k Dublin, et Dieu nous garde d'aller à Dublin !... Voyager en Ecosse, n'est-ce point un songe? dis-tu vrai?

— ' Oui, répondit Horace en sortant de sa. rêverie; et alors son regard, reprenant une expression moins indécise, montrait à Jane que Landon ne Pavait point écoulée .

— Qu*as-tu donc?... lui demanda-t-elle, avec étonne» ment.

— Quelle fatalité 1... s'écria^t-il brusquement.

«- En effet, Jane avait prononcé : — « Qu'as^tu donc I avec le même accent et le même intérêt qu'elle mit à le dire lorsque Landon partit pour l'armée, au temps de leurs premières amours, et... en ce moment il méditait encore de s'éloigner. Ce rapport le frappa, et, après avoir expliqué la cause de sa surprise :

^ Oui, mon ange, dit-il, oui, nous quitterons la France, et pour toujours ; nous chercherons un vallon solitaire, et nous y vivrons loin du monde... A son tour, Jane, surprise et comme frappée par une vive et soudaine lumière, lui dit :

— Sir Charles a une terre en Ecosse, allons nous établir auprès de Cécile ; nous aurons pour voisins des gens qui, s'aimant comme nous, comprendront toutes les exigences de l'amour : nous jouirons de notre liberté sans nous gêner par de sottes convenances ; nous resterons en silence dans notre manoir si nous voulons, nous irons les trouver s'ils le veulent, et réunis à eux^ séparés d'eux à notre gré, nous vivrons de la vie des anges. Ils redevinrent joyeux, et Jane ne pensa môme pas à demander à son bien* aimé la cause de cette détermination. Mais le soir elle interrogea Horace, qui rougit sans répondre ; elle s'en aperçut, et reprit :

•<- Tu •ffDugia, mëdiaikt ! ptrle, dis»iQOi, astuce un weret ? Oh 1 .vite, dis«tle4noi ;. tu saisilueii. je né /le oonâarai qu'à mon bien-aimé.

— Gbère, .rë^ndit Landon, qui avaH ea ie temps de se remettre^ je fuis la France par lâobetjé !...

— Toij JAche 1 s'écriartrelle avec un dim «Qurife^-toi le plus noble l le plus courageux I...

— As-tu oublié, répoiidit'il, que je suis au service?... que d'un moment à Tautre je puis, être forcé d'a^eepter quelque mission périlleuse ? Une tête chérie par toL n'est pas plus à Vàbn des balles qu'une .autre.

— Ohl cher! tu me fais frémir! s'écria-t-elle, ohl oui, partons, et arrange-toi pour qu'on ne puisse pas t'arracha de mes bras, môme en Ecosse !...

Landon fut heureux d'avoir trouvé ce prétexte.

— J'ai payé ma dette à l'État, reprit-il, je puis me retirer sans honte: il ne faut pas, cher ange, que notre bonheur soit troublé...

Jane le serra dans ses bras avec effroi, et ses baisers furent plus. doux, les caresses de Landon plus vives.

Le lendemain la tristesse s'empara de Jane, car Horace lui dit :

^— Mon cher ange, dans peu j'irai à Paris.

— Pourquoi ?

— Ne faut-il pas réaliser ma fortune, donner ma démission, obtenir l'autorisation de quitter la France?... Oh I ne crains rien, ma promptitude sera en raison de mon amour, et mon absence ne durera pas quinze jours.

— Laisse-moi t'accorapagner, dit-elle ; voyager avec toi est un bonheur suprême. En effets quand je marche auprès de toi, appuyée sur ton bras chéri, moi qui jadis me trouvais lasse au bout de cent pas, je sens que j'irais à pied jusqu'à Rome. Quel sera donc cet autre plaisir de penser ensemble vaguement, emportés par une voiture

JANE LA PALE Èiî

repfde si^rimé iMte qu*on ybudrait rendre étërHeUe I Je pars, n'est-ce pas?...

— Chérie, ce voyage, qui te semble charmant, serait pour toi un supplice insupportable ; tu resterais seule à Paris pendant des journées entières : pourrais-jè t'em-mener partout ? Non, je partirai seul.

Pour la première fois Jane avait à déployer cette soumission aux volontés d'un bien-aimé, charme le plus puissant d'une femme, respectueux devoir d'un véritable amour^. En sentant qu'elle obéissait, elle éprouva une ^ sorte de joie :

— Tule veux, ditrellé, je resterai malgré tes vœux secrets de mon cœur. Ce voyage ne nous sera-t-ii pas funeste ?

Jfe ne révélai plus qne fatacoos, que réseaux,

dit-elle ; mais elle se prit à rire, et, le regardant avec une douceur d'ange, elle ajouta : — Je voudrais que tu m'ordonnasses quelque chose de plus cruel, j'obéirais encore.

Horace tomba à ses pieds, saisit ses mains et lui dit :

— charme de mon coeur 1... non, ta patrie n'est pas la terre!...

Il baissa la tète sur les genoux de Jane et versa quel- '

ques pleurs en silence. Elle le vit, et lui serrant la main :

— Écoute, dit-elle, la première fois que tu m'as quittée I tu as été blessé ; la seconde fois, tu m'as crue infidèle : I que m'arrivera-t-il maintenant ?

— Rien, j'espère, répondit-il d'une voix entrecoupée i que le ciel nous protège I...

— On dirait que tu crains? Landon s'échappa sous prétexte d'aller préparer son voyage.

— Heureusement, dit-elle, j'ai encore quelques Jours à le voir!.,.

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Landon revint à la nuit : en tmTdrsint h dotln, il

aperçut une figure noire, debout, devant sa maison : il approcha. Une femme vêtue de noir passa lentement à ses côtés et se perdit dans les hautes et sombres murailles do cloître : il entendit le froissement des étoffes qui coqyraient ce fantôme, et il frissonna involontairement. Le passage rapide de cette ombre lui jeta un froid de glace jusque dans le cœur.

— C'est ma fembe I dit-il avec terreur.

Puis rappelant son courage :

— Ne serait-ce pas une vision de mon cerveau trou* blé? pensa-tril ; je veux, parbleu I en être certain...

Apercevant Tombre de cette femme en deuil projetée dans le cloître par la lueur du seul réverbère qui éclairât ce triste lieu, il courut, et, malgré ses recherches, il ne trouva j>ersonne. Alors, en proie à un effroi mêlé de sih perstition, il s'arrêta silencieusement et prêta Foreille, espérant encore entendre le bruit des pas du spectre. Des soupirs étouffés semblèrent sortir des arceaux de la cathédrale, il se dirigea de ce côté; mais, après Finspection la plus minutieuse, il ne découvrit rien qui pût justifier rillusion de ses sens. — Elle m'apparait dans mes songes, dit-il, elle peut bien me poursuivre le soir I... Honteux d'avoir obéi à cette faiblesse, il se hâta de rentrer chez lui.

— Grand Dieu ! s'écria Jane en le voyant entrer, qu'estil arrivé? Horace, tu es pâle ! ...

— Alors je te ressemble, dit-il en riant : et il s'assit auprès d'elle.

— Jure-moi, dit-elle, que tu n'as fait nulle fâcheuse rencontre.

— Non, je t'assure...

•— Elle respira plus librement, et, l'embrassant :

— La tranquillité d'une femme, ajouta-t-elle, dépend

UNS U PkLM M

da noiAdre pli qai se forme sur le front de. celui qu'elle aime..*

Le matin même Eugénie était arrivée à l'hôtel du Fahan, Le voyage lui avait rendu de la force et de la santé. Rosalie remarqua même que le visage de sa maitresse quittait son expression de douleur à mesure que Ton approchait de Tours. Quand la voiture roula sur la levée et que la duchesse aperçut les clochers de Saint* Gatien, elle sourit, embrassa son fils avec joie et Rosalie dit :

— Aladame ne paraît pas avoir été malade.

«- Je suis tout à fait bien, répondit Eugénie.

Pendant la route, la jeune duchesse avait fait à sa fi* dèle Languedocienne, sinon une confidence entière, du moins une relation succincte des principaux événements qui ramenaient à Tours, prévoyant bien que l'adresse de Rosalie lui serait plus d'une fois utile. La femme de chambre avait promis une discrétion sans bornes et une fidélité à toute épreuve. Sans comprendre la sublimité du caractère de sa maîtresse, elle Taimait trop pour ne pas lui obéir aveuglément. Le hasard voulut que la duchesse descendit à Thôtel du Faisan, où Landon avait séjourné pendant quelque temps. L'infortunée dut bien souvent et avec bien de l'amertume songer au premier voyage qu'elle avait fait dans la même voiture avec un époux chéri, de qui elle ne voulait point encore se plaindre. La place d'Horace était restée sans être occupée, et Eugénie la respecta même au point de n'y pas poser son enfant. Cette place vide lui rappelait en effet son bien-aimé alors qu'elle semblait elle-même en être aimée, et cela seul combattait les plus cruelles visions de son imagination. Lorsque la duchesse, qui ne s'était fait prudemment connaître que sous le nom de comtesse de Taxis, fut assise dans l'appartement qu'elle avait choisi, sa première pen« sée fut pour dire à Rosalie :

8t< XANE CA PALfi

— Pair quel moyen découvrirotis-noi» km demeure ?... Et elle fondit en larmes.

— Ah I madame, ce sera difficile 1 TOits ne voulez ni compromettre personne ni vous montrer, m'avez-vous dît : n'importe, je ne manque pas de ruse... et en parlant ainsi la soubrette frappait le parquet de petits coups de pied réitérés et regardait par la fenêtre :

— J'irais bien à la promenade publique, dit-^Ue, il doit y en avoir une ici ; mais monsieur n'est pas homme à aller se promener en public avec celle qu'il aime.

— Oh I non t dit la duchesse en balançant son enfant comme pour l'endormir.

— Eh bien! trouves-tu un autre moyen?...

Bosalie, sans répondre, s'élança comme un trait hors de

la chambre et se rendit dans la saile commune.

-- Quel est, dit-elle à l'hôte, ce garçon que vous avez mené sous votre remise et auquel vous montriez cette voiture?...

Rosalie indiquait de la fenêtre la berline dans laquelle Landon était venu à Tours. Cette berline avait été vendue par Nikel à l'hôte du Faisan lorsque Landon crut se fixer à Tours. Nikel et Fhôte étaient devenus grands amis, et le chasseur venait emprunter la berline pour le nouveau voyage qu'entreprenait son maître.

— Connaissez-vous cet excellent garçon, mademoisellet répondit Thôte à Rosalie.

— Mais je crois l'avoir rencontré quelque part. Quel est son nom ?

— Nikel, mademoiselle; c'est le valet de chambre d'un jeune homme nouvellement arrivé dans notre ville, et qui vient de s'y marier.

— Vous nommez le jeune homme ? — Horace Landon... Il a épousé une Anglaise de la plus grande beauté. Je suis peut-être le seul qui l'ai vue... j'étais un des témoins*..

-^;Raè Aaisine, dansjle cloUro...

-«^ ie me trompe» moa cher nKuisieur, le valet m'est aussi .ioconna que le çiattre.

RCNsaUe, consterjiée, remonta précipitamment et ise résigna à.iq>prendre cette fatale nouvelle à sa maîtresse en usant des pliis ^andes précautions. Un affreux silence suivit jce récit. La duchesse était pâle et comme foudroyée.

•— .Marié! s*éeria-t-elle enfin d^ime voix déchirante ; marié I... Je veux y aller sur-le-champ... Rosalie, quelle heure est-il?... Dans le cloître, dites-vous? Ne me parlez pas, vous m'empêcheriez d'entendre. On vient, je crais; non^ non, personne ne pense à moi... Marié! Et cet enfant, bourreau, tue-le donc aussi, puisque c'est moi qui teTai donné!...

Eugénie avait les yeux fixes, elle était debout et tendait son enfant; Rosalie le prit, et pensa avec terreur que sa maîtresse devenait folle. La duchesse se promena lentement autour de sa chambre; son air était égaré, sa poitrine haletante.

— Oh ! oui, poursuivit-elle, Jane est une créature céleste... je suis loin de pouvoir lui être comparée... je sais que tu dois l'aimer mieux que moi... mais tu savais, toi... que je mourrais... oui, je mourrais!... Rosalie, à qui désormais pourra-t-on se confier?...

La duchesse demeura comme anéantie pendant quelques minutes; tout à coup elle revint à son enfant, qu'elle avait déposé sur le sofa, elle le pressa contre son sein avec effusion.

— Pauvre être I dit-elle, tu as une mère bien malheureuse! elle n'était née que pour souffrir: malheureuse pendant son enfance, malheureuse encore aujourd'hui,

»li UHB Là M&S

elle «tl eiilii dntiiiée à tajous woflHr, dfe catpim une annëe de bonheur par des tonrmoits sans fin 1... cher Horace I si tu voyais ton enfimt... si ta le voyais ainsi dormir, in aurais peat-èire pitié de sa màrel...

Elle pleura alors abondamment, et Rosalie comprit qu'il n'y avait pas d'antre soulagement aux maux de sai maltresse que celui que la nature lui offrait ainsi.

— Horace serait mort de douleur si, apprenant que Jane lui est restée fidèle, il lui eût fallu vivre séparé d'ellel... moi seule je suis de tropl... Si je meurs, je ne serai pas regrettée ; je ne demande que d'être plainte!... pas autre chose. Mais mon enfimt n'est-il pas aussi le sien? ne doit-il pas l'aimer?... Tout à coup, frappée par une pensée nouvelle, elle se leva, et par un violent effort redevint entièrement calme. Il semÛe que les femmes, dans leurs moments d'énergie, soient plus fortes que les hommes.— Il est perdu! dit-elle, Rosalie, partons!... partons! Elle s'arrêta et pâlit. -«- H est icil diMle, et je ne le verrais pas!... Un regard, même indifférent, me serait, je crois, si doux !... Son amour, sa tendresse, étaient revenus avec la raison, et son courage était égal à son infortune. — Rosalie, j'irai I... je le verrai.

— Mais, madame, songez donc...

— Je le verrai en secret, rassure-toi 1...

Elle sortit le soir, contempla longtemps cette maison, asile du bonheur: sa souffrance fut horrible, elle y trouva pourtant une sorte de charme. Il y a en effet deux douleurs : la douleur héroïque et sublime, qui s'asseoit sur une tombe et se repaît de Timage d'un ami qui n'est plus; et il y a la douleur plus timide, mais non moins profonde, qui fuit tout souvenir funèbre et se consume dans une muette solitude. Eugénie rentra.

— Madame, il faut vous mettre au lit, lui dit Rosalie.

— Tu crois ?

lANk lA PALK SIY

^ Ooi, madame, vous êtes glacée.

— Qtte nesui^-Je mortel...

Elle se coucha cepeDdant, et la fidèle Rosalie voulut passer la nuit auprès d'elle.

Les apprêts du voyage de Landon se firent lentement. Jane, usant de la finesse que déploient les femmes quand elles veulent satisfaire sourdement un désir, créait des retards et multipliait les obstacles. Néanmoins la veille du départ arriva : le temps était la seule chose qu'elle ne pouvait empêcher de marcher. La tristesse de Jane avait redoublé : quelquefois elle s'élançait dans les bras de Landon et disait :

— Ne pars pas? reste avec cette pauvre Jane qui t'aime tant!...

— Mon ange, répondit Landon, si tu le veux^ je vais rester, mais ce serait agir comme les enfants, qui mettent la main devant leurs yeux pour ne pas voir l'objet qui les effraye.

— • Tu as raison, tu as toujours raison : nous autres, nous ne sommes que faiblesse; mais les Écossaises ont le don de seconde vue, et j'ai été élevée en Ecosse. Je pressens quelque malheur : ta voiture est-elle solide ? Si tu allais verser en route, ne va pas...

— Folle I

— Oui, tu as encore raison, l'amour est une folie.

Le temps était superbe malgré le froid, le ciel était sans nuages, le soleil brillait et la campagne avait encore un reste de verdure. Jane voulait se promener avec ll<h>

SIS lANB LA PAfct

race ponr la dernière, fois avant eaa départ; Laodony consentit. Us sortirent de Tours par le faubourg Saint- Étienae et marchèrent en silenee le loag^^de la levée d*Amboise.

— Je ne connais, disait-elle, rien d'affreux comme Tabsence; j'ai toujours souffert par elle.

Us se reposèrent à une demi-lieue environ de la ville sur une grosse pierre qai se trouvait au bord de la levée.

— Horace, dit Jane, regarde comme tout va prendre le deuil de ton absence : vois ce nuage à Fhorizon, il ressemble à un crêpe, il annonce de la neige pour demaîB. Demain 1 comment puis- je prononcer ce mot? Demain ta me quittes... Être quinze grands jours, quinze siècles sans te voir, sans jt'entendre 1 Au moins dis-moi bien ici, sur cette pierre, ahl dis-moi bien que tu m'aimes 1 jaserai longtemps sans l'entendre, dis-le moi si bien, que tes paroles retentissent toujours à mon oreille..* J'écoute mon bien-aimé.

— Jane, je vous aime! répondit Horace avec une gra* vite profonde. mon ujûque amour, poursuivit-il en la pressant contre son cœur; et ayant regardé sur la route pour s'assurer qu'il ne pouvait pas être vu, il l'embrassa. Xu ignoreras, j 'espère, combien je t'aime!... Que sais-tu, dit-il avec énergle> si dstns ce moment même je ne te sa^ criûe pas honneur, patrie... et plus encore?..,

— Que signifient ces mots?... s'écria-t-elle. Landon se mit à rire.

— Ne t'ai-je pas dit que je t'aime?...

— Oui, mais tu m'as effrayée... et je ne veux pas qu'un sentiment d'effroi se mêle dans mon âme au souvenir d'une si douce fête. — Jane, continua-t-il avec le tendre accent qui la charmait si puissammontj qu'elle serait éternollemozit restée dans une attitude d((^ respect| occu-

JXHK LA PALE 3i»

pëe à -savourer- ses paroles^ iDa.chêre^pp^sédpQS^nousIe sublimé langago de archanges pour parlei; de leur vie ? L'homme^en tombant perdit toute mémoire de cette. langue céleste, et les doux regards, les étreintes, les exclamations. de l'amour, sont tout ce qui nous en reste. .Tu la parles, toi, cette langue harmonieuse quand ta harpe résonne^ qiiand. tes yeux lancent la flamme. À ted côtés, je deviens tout âme^ tonte divinité^/, je te ress^ool^leenôn... Hëlasl je; peux sentir mon bonheur^ ma$6 le décrire,- je ne saurait:, tout ce que je puis di^re^ c'estqu'oà tues.là est la vie pour ton Horace.

— N'entends^tu pas des soupirs étoufi^? s'écHa JanOi Tous deux écoutèrent, regardèrent autour d'eux, et

n'ayant vu persosne ils revinrent se tenant par la main, ravis, heureux, et Jane était moins inquiète : ils^mar^ chaient comme les anges dans un nuage de feu< Lorsqu'ils furent assez éloignés pour ne plus voir le lieu de la scène, Eugénie sauta avidement sur la pierre. C'était elle qui, témoin invisible de cette scène, n'avait pas réussi à étouffer ses soupirs et ses larmes. La levée d'Âmboise est une digue faite pour préserver les plaines • qui séparent la Loire du Cher, et Eugénie, eh se glissant au bas; du talus, avait pu suivre les deux amants, qui marchaient sur le sommet de la levée. Quand ils se reposèrent, elle avait trouvé dans cette digue une excavation assez profonde qui lui permit de se dérober à leurs regjards et d'entendre leur conversation.

— Eh, bien 1 Rosalie, dit-elle, y a-t-il de l'espoir? La Languedocienne était muette.

— Si Nikel, répondit-ellé en retrouvant la parole, se jouait ainsi de moi, je lui arracherais les yeux 1

— Pauvre enfant 1 et tu crois aimer L. Quel organe enchanteur a cette créature 1 . r» jl^^

— Laquelle, madame ? ,

BtO ikHt LA PÂLK

— Àht toutes deux! dit Eugénie en pleurant. D sest assis là (et elle regardait la pierre) : voici la trace de son pied (sans Rosalie elle eût baisé le sable). Bien cruel et bien cher1 ajouta-t-elle en levant les yeux aux ciel. Tenez, Rosalie, voici l'heure de coucher son fils 1...

Elle soupira, mais elle avait entendu la voix de son bien-aimé. Cette voix lui avait déchiré le cœur comme le cri de liberté qu'écoute un prisonnier, mais elle l'avait entendue... Jane accompagna son mari jusqu'à BXois, puis elle obtint d'aller à Orléans ; mais là Horace fut inflexible. Jane repartit pour Tours, après avoir écouté lontemps sur la route le bruit de la berline. Quand elle rentra chez elle, elle trouva la maison vide, affreuse. Sa chambre, ce temple sacré, lui déplut : n'était-ce pas l'endroit où^ pour être seuls, ils se réfiigiaient? En la rangeant elle-même, elle pensa qu'elle n'avait pas encore trouvé de femme de chambre : elle voulait une autre Nelly, plus jeune, plus vive. Gertrude, toute gentille qu'elle était, ne savait rien; sa jeunesse ne lui permettait pas de grands travaux. Jane s'estima heureuse d'avoir une distraction ; s'occuper du choix d'une nouvelle Nelly, c'était chose sérieuse, et Jane comptait au moins dérober quelques jours à la tristesse. Une âme chagrine a besoin de mouvement et d'activité, Jane mit sur-le-champ Gertrude et Nikel en campagne.

Le chasseur eut recours à son ami, l'hôte du Faisaii) Rosalie aperçut encore son mari causant confidentiellement au milieu de la cour. L'envie de savoir ce qui se passait cheï la rivale de la duchesse, et, mieux que cela, le plaisir d'épier un mari, firent descendre la Languedocienne. Elle manoeuvra comme un chat qui a peur de se mouiller les pattes, et, saisissant un moment où Thôte et ){lkel, qui se promenaient en loûg dan9 la Qouri lui \/m*

JANB LA PAL£ 391

naîent le dos, elle parvint à gagner, sans être vue, une sorte de bûcher d'où elle pouvait tout entendre.

— Madame Landon voudrait qu'elle eût une certaine éducation, disait Nikel à l'hôte.

— C'est donc une dame de compagnie que madame Landon désire? répondit l'hôte.

— A peu près, dit Nikel ; il faut cependant qu'elle puisse faire la chambre, mais voilà tout!...

Us s'éloignèrent, et Rosalie n'entendit plus rien. Bientôt ils revinrent.

— Votre maître est donc parti?...

— Oui, elle gagnerait sept à huit cents francs,

— Vraiment?

— Et une rente après quelques années de service... Leur marche les dirigeant vers l'autre bout de la cour,

Rosalie attendit.

— Mais, disait l'hôte en revenant, j'ai une de mes cousines qui, si les quatre cents francs de rentes sont certains, pourrait....

— Pourvu qu'elle plaise...

Us étaient encore trop loin pour que Rosalie pût saisir la suite, mais au retour :

— De la Havane! disait l'hôte avec surprise.

—De la Havane 1 répéta Nikel, et d'un goût! ahl jamais vous n'aurez fumé meilleur cigare I...

Cette fois la Languedocienne s'esquiva en reconnaissant que le chasseur était incorrigible, et que, nonobstant ses promesses, il fumait toujours en secret. Elle commenta tout ce qu'elle avait surpris et en instruisit Eugénie.

— Et que m'importe qu'elle veuille une femme de chambre 1 s'écria la duchesse, cela mo rendra- 1- il Horace? D'ailleurs, à quoipeasai-je?... je ne plairai plus!...

Rosalie se retira.

SI

Stt JANB tA PAI.B

— H est perdu pour moi! répéU-l-elle; et cependant le voir, c'est toute ma yiel Pourquoi ne serai-je pas son esdave, sa serrante?...

Elle parcourut sa chambre à grands pas, s'assit, se leva, sraitit la sueur inonder son dos et le &oid la gagner tout à coup. Elle acquérait en ce moment une énergie nouvelle.

— Oui, s'écria-t-elle, j'en aurais le courage I nulle femme n'aura porté si loin le dévouement de l'amour !...

La jalousie, sentiment qui n'abandonne jamais entièrement le cœur le plus aimant quand il est offensé, lui laissait entrevoir une vengeance bien légitime au milieu de ses souffrances.

Elle appela Rosalie:

— Mon enfant, lui dit-elle, que je t'embrasse pour ta nouvelle I...

— Laquelle ?

— No \QVL\neHe pas une femme de cbambre? Ce sera moil...

— Y pensez- vous, madame ?

— Ce sera moi, vous dis-je?... elle regarda Rosalie et Rosalie se tut. Mon enfant, si monsieur le duc était au logis, je no pourrais jamais ôtre reçue ; mais en son absence on m'acceptera, alors je Udé^ demecbasser... Pas un mot, Rosalie.

— Votre enfant, madame?

Elle frémit.

—Ce sera un obstacle, mais je le vaincrai I Rosalie, vous vous logerez dans la maison qui se trouve vis-à-vis de la leur: tu l'achèteras, s'il le faut, et quelle que soit U somme dont tu puisses avoir besoin pour cela, je te la donnerai : si mon enfant n'était pas souffert dans sa maison^ je l'aurais, au moins, à deux pas, sous mes yeux. .«ValUeuriB ne faut-il pas que yous me serviez ?••• Masi,

loue, achète cette maison, il le faut... Cherche-moi vite un tablier, cours acheter un bonnet, et que dans deux heures j'aie mon costume...

Rosalie sentit qu'il y avait dans ce projet des idées trop élevées ou un plan trop difficile à concevoir pour elle. Elle sortit, et sans se creuser la tète à deviner les raisons qui engageaient sa maîtresse à jouer un tel rôle, elle s'empressa de lui obéir. En moins de trois heures elle en fit une des plus jolies soubrettes qui eussent porté le tablier. La duchesse recommanda à Rosalie de quitter l'hôtel du Faisan quand elle aurait trouvé à se loger et de mettre la voiture en lieu sûr : les armes des Landon étaient peintes sur les panneaux.

Eugénie courut chez sa rivale avec tant de précipitation, qu'on eût dit qu'elle craignait de voir son dessein renversé par quelque réflexion. Elle tâchait de ne plus penser à rien. Elle entrevoyait bien des chagrins, des instant» cruels : mais elle vivrait sous le même toit qu'Horace, elle le verrait, lui obéirait : -— Il ne m'empêchera pas, se disait-elle, de l'aimer... ainsi je serai presque heureuse : cette vie-là est encore préférable à la mort... et.., sans lui je mourrais... Elle arriva rue Racine, frappa, entendit les pas de Nikel. Il ouvrit.

— Dieu du ciel ! madame la duchesse! s'ëcrîa-t-ll.

— Nikel, dit Eugénie, silence...

Immobile, il la regardait d'un air effaré.

— Nikel, reprit la duchesse^ pasunmoC,.ou vous perdez votre maître l II faut me traiter devant Madame... ma^ dame enfin, et ses domestiques, comme si j'étais une femme de chambre, si elle m'accepte l... Surtout pas d'imprudence, pas d'indiscrétion ; vous tueriez trois personnes par un mot... Allez annoncer à la maîtresse de la maison qu'il se présente une femme de chambre, allez I.,. Vous

ai4 JÂNS LA PÂLB

dtes pâle, ayoata-t-elle, ne nous perdez pas, raffermisseztous!...

Le pauvre chasseur marcha, mais lentement : la foudre tombée à ses pieds ne l'aurait pas tant étourdi. Il arriva dans le salon et bégaya sa commission...

— Qu'avez-Yous, Nikel ? lui dit Jane.

— C'est qu'elle est jolie comme un ange... mon général.

— Le pauvre garçon 1 il est fou !

— Plaîtr-il, madame?... le duc.

— Elle se nomme madame Leduc? reprit Jane, faites entrer.

Le pauvre chasseur eut encore assez de présence d'esprit pour prévenir la duchesse qu'elle se nommerait désormais madame Leduc. Eugénie parut à la porte da salon.

— Donnez-vous la peine de vous asseoir, lui dit Jane avec un son de voix plein de bonté.

Eugénie s'assit, regarda sa rivale et ne put lui refaser son admiration : Jane surpassait le portrait idéal que la duchesse avait imaginé jadis en lisant l'histoire des amours de Landon. La figure d'Eugénie s'altéra : les deux sentiments contraires sur lesquels roulent toutes dos affections, la haine et l'amitié se disputèrent son coeur. Tantôt elle se sentait prête à tout sacrifier au bonheur de cette belle créature et de Landon, et tantôt sa jalousie lui suggérait de porter la douleur et la mort dans ces deux cœurs ennemis de sa joie. Jane était assise sur ua divan, et, le coude appuyé sur un coussin, elle retenait dans sa main sa tète pleine de mélancolie, mais respirant aussi le bonheur et l'amour. Elle regardait avec intérêt Eugénie, qui, modestement placée sur une chaise à quel' ques pas de sa rivale, baissait et relevait ses yeux tour à tour : malgré les tourments qu'elle éprouvait, sa con^ tenuice était calme.

lANB LA PALE Stft

— Avez-vous déjà servi, madame T lui demanda Jane.

— Oui, madame, répondit Eugénie avec une douloureuse expression, mais je n'ai servi qu'un maître.

— Vous êtes, m'a-t-on dit, d'une bonne famille.

— Oui, madame.

— Vous avez donc éprouvé des malheurs?

— Oui, madame, de bien grands.

— Vous vous appelez madame Letluc ; mais quel est votre nom de baptême î

— Joséphine, madame.

— Eh bien, Joséphine, approchez-vous de moi. (Elle lui montra le divan.) Là, bien. (Elle lui prit la main.) Contez-moi vos malheurs...

— Madame, dit Eugénie, j'étais placée auprès d'un officier peu fortuné, il est vrai... mais...

— Oh I j'entends le mais^ dit Jane ; tout ce que vous m'ajouteriez serait inutile, mon enfant ; vous avez aimé I... Dieu de bonté I je te remercie I Vous avez aimé, et vous êtes malheureuse!... Ah! vous me comprendrez, vous! Votre figure annonce une belle âme... vous serez pour moi une amie... Au moins je ne verrai plus leurs yeux me regarder froidement... Pardon, continuez...

^ J'ai un enfant!... dit Eugénie en rougissant.

— De lui ?

— De luiy madame.

— Pauvre femme!... Quel âge a-t-ilî

— Huit mois, tout à l'heure.

— Mais que vous est-il donc arrivé I

— Il m'a abandonnée!...

Elle ne put retenir un torrent de pleurs. — II m'a abandonnée, et... il est mort, mort pour moi!...

Jane prit la main d'Eugénie pour la serrer sur son cœur. A ce moment Eugénie se leva, dégagea sa main et s'élança vers la fenêtre pour respirer l'air extérieur ; sa

8f« JANE LA PÂLK

rivale l'avait écnsêe par ses pleins. Bientôt elle revînt, et frissonna quand Jane, loi reprenant les mains, ajouta :

— Joséphine, vous amènerez votre enfant dès ce soir, nous en aurons soin ; j'adore les enfants, je veux bercer le vôtre, lui chanter des chansons pour l'endormir. Je connais maintenant toute votre histoire : elle a bien du rapport avec la mienne. Eugénie la regarda avec stupeur.

— Mais moi, je suis plus heureuse que vous; mon bienaimé est revenu, le vôtre reviendra peut-être.

— n est mort pour moi, madame. Il ne m'aime pins !

— Et... vous avait-il dit qu'il vous aimait?

Eugénie baissa la tète et la releva en agitant ses sourcils comme si elle fût soudain devenue folie.

— C'est donc un lâchet reprit Jane.

— Oh 1 non, s'écria Eugénie en laissant échapper un sourire de dédain.

Son heureuse rivale aperçut le sourire, et^ pressant alors Eugénie sur son cœur, elle s'écria :

— Ah ! vous aimez, je le vois.

II y eut un moment de silence, pendant lequel elle examina Eugénie avec attention.

— Madame, reprit Jane avec une vive émotion, soyez mon amie. Le seul service que je vous demanderai sera de faire ma chambre avec moi ; du reste, vous aurez un appartement à vous, vous mangerez seule et vous viendrez avec moi aussitôt que mon mari sortira. A ce titre d'amie, vous nous rendrez mille petits services à table : je n'aime pas, quand je suis avec luij que des domesti* ques écoutent, entrent, sortent et nous volent. Je voudrais alors une âme amie qui comprît Tamour et ses exigences. Vous m'entendez, n'est-ce past Quant à votre fortune, ne craignez rien : vous savez que mon mari est très-riche, vous n'avez qu'à demander; Si cent louis de

JANE LA PALB 3t7

rentes perpétuelles vous conviennent, nous vous les assurerons. Tenez-vous à rester en France ?

— Partout où vous serez, madame, je me plairai.

— Nous allons voyager en Ecosse.

Eugénie frissonna.

— Un peu plus tard,' se dît-elle, Je Taurais tout à fait perdu. Elle trouva son affreuse situation préférable à celle dans laquelle elle aurait alors été plongée.

— Eh bien, continua Jane, c'est convenu, ma chère, ce soir môme vous viendrez, n'est-ce pas?

— Oui, madame ; je vous rends mille grâces de votre bonté.

— Eh î non, Joséphine, c'est ihoi qui vous remercie. Avec quel plaisir nous causerons ensemble. Je vous parlerai de mon cher Horace. Ah î votre présence m*a donné un moment de joie. Il est absent, et j'étais triste quand vous êtes arrivée. Je Taime, mon enfant, comme vous aimiez vous-même.

A ce moment Eugénie aperçut le portrait de Landon et pleura. Heureusement Jane attribua ces larmes aux souvenirs qu'elle avait réveillés.

— Que je m'en veux, dit-elle, de vous rappeler vos malheurs. Allons, amenez-moi votre enfant et restez avec moi : deux jeunes folles comme nous feront un beau ménage. Mais dites-moi, pourquoi portez-vous ainsi des rubans de deuil ?

— Pourquoi, madame? Est-ce une question?

Jane baissa les yeux : elle avait eu l'orgueil de croire qu'elle seule savait aimer. Cette divine créature alla à Joséphine, et, déposant toute jalousie, heureuse de rencontrer une âme digne de la sienne, elle embrassa sa rivale avec une touchante effusion de cœur.

Eugénie sortit. Ghlora avait exercé sur elle son empire, comme elle avait séduit à son tour sa belle rivale.

En un moment ces deux âmes, que les circonstances pendaient ennemies, s'étaient senties de la même nature ; et si Ton suppose aux belles âmes une commune origine et une tendance à se réunir, elles s'étaient identifiées à leur insu. — C'est une sirène^ se dit Eugénie en sortant, elle attire pour donner la mort. — Elle est charmante, pensa Jane, je l'aime déjà. Eugénie avait eu un espoir, il était détruit : elle acquit la conviction que jamais elle n'éclipserait Ghlora, et cette cruelle certitude ne servit qu'à l'affermir dans la résolution qu'elle avait formée, de lutter d'amour avec Jane.

La jeune duchesse trembla en présentant son enfant à sa rivale. Elle croyait que la ressemblance causerait quelque malheur, oubliant qu'il faut être inère pour bien connaître les traits d'un enfant. Jane le trouva charmant.

— Quelle envie cela donne d'être mère! Mais, ma chère, vous êtes d'un luxe... Votre enfant a une robe; et quel bonnet I une dentelle d'Angleterre.

— Ah! madame.

— Ma chère, écoutez : appelez-moi Jane quand nous serons toutes seules. Quand j'aime, moi, c'est tout de bon.

— Un enfant, continua Eugénie^ est tout l'orgueil d'une mère.

— Et le père, qu'est-il donc ?

Mais Jane s'arrêta en pensant au malheur d'Eugénie.

— Ma chère, reprit-elle, vous me sauvez la vie, vous et votre enfant ; je serais morte cent fois d'impatience si je n'avais pas une occupation qui me prît la nuit et le jour. J'aurai à veiller, n'est-ce pas? à aller, venir, chanter, pour endormir votre cher petit, le faire manger ; alors je n'aurai plus dans l'âme cette pensée affreuse : — Tu es seule... il n'est plus là I

Eugénie aperçut un avenir affreux. — Supporterai-je, se dit^elle, le spectacle de leur amour? Le soir mémo elle

JANE LA PALB St9

fut installée dans cette maison, dans cette maison pleine d'un bonheur qui n'était pas le sien. Elle aida Jane à préparer la chambre nuptiale, et quand elles eurent fini :

— Joséphine, dit Jane, je ne coucherai jamais ici. Nous irons ensemble dans le salon là-haut : il y a deux lits, nous soignerons votre enfant tour à tour, vous pourrez dormir. La vue de cette chambre me tuerait.

Eugénie connut ainsi tout à coup le caractère adorable de sa rivale; elle admira cette inépuisable bonté, cet esprit doux et gai, et cette amitié touchante (presque aussi pure que son amour) dont elle accablait une personne inconnue. La duchesse, en prenant la fatale résolution de servir Jane et son mari, n'avait pas vu toutes les souffrances de cette situation; elle aurait préféré la mort. Le lendemain Jane reçut une lettre de Landon, elle la lut à Eugénie; la pauvre duchesse aurait bien voulu baiser l'écriture. Jane la baisa devant elle. La duchesse épia un moment où elle resta seule, et, relisant cette lettre pleine de tendresse, elle tâcha de se persuader que ces brûlantes expressions d'amour s'adressaient à elle. Elle songea (ce fut une pensée tout amère) qu'elle n'avait pas reçu un seul mot de Landon après en avoir été abandonnée si cruellement, et que jamais le duc ne lui avait parlé si tendrement. Elle fut encore bien plus mortifiée : Jane reçut une lettre tous les jours, et Landon l'instruisait de ses moindres démarches, tandis que pendant l'année de bonheur passée avec lui il avait souvent gardé le silence sur ses occupations. Chaque événement amenait un contraste, et le contraste excitait les pensées les plus cruelles pour Eugénie. Néanmoins la duchesse trouva quelque plaisir à suivre ainsi Horace dans les détails les plus minutieux de sa vie, et elle eut des remerciments à adresser au Dieu qui mesure le vent à la brebis nouvellement tondue. Elle avait bien des souffrances, mais çà et là

aussi quelques consolations ; elle finît môme, malgré son horrible jalousie, par écouter avec un calme apparent les récits que Jane lui faisait de son amour pour Landon. Jane parlait alors pour toutes les deux, et Eugénie pouvait par instants oublier la contrainte qui lui était imposée ; puis elle était si bien façonnée à la douleur depuis sa jeunesse. Sa rivale avait les soins d'une mère pour Eugène, elle pleurait môme sur le sort de la prétendue Joséphine. Comment Eugénie aurait-elle pu ne pas lui pardonner de l'avoir innocemment emporté sur elle t Rosalie réussit k louer un appartement dans la maison voisine, elle s'y établit, et il y eut bientôt une reconnaissance mémorable entre elle et le maréchal des logis.

Quand Nikel aperçut sa femme : — Je me doutais bien, s*écriâ-t-il, que mon chef de file ne tarderait pas â se montrer.

— Tu m*as joué un joli tour, répondit Rosalie en le regardant d'un air moitié fâché, moitié joyeux; viens chez moi, nous avons à causer.

— Sera-ce long? répliqua le chasseur, qui cherchait à plaisanter.

— Aussi long que cela me plaira, coureurl

Rosalie et Nikel s'expliquèrent, reconnurent qu'ils en savaient autant l'un que l'autre sur le compte de leurs maîtres, et restèrent animés du môme dévouement, Tm pour monsieur, l'autre pour madame. Un mois se passa de la sorte. Jane déployait cette fausse activité des personnes qui souffrent et qui essayent de se tromper ellesmêmes, de donner le change à leur âme par de vaines occupations. Sa peine était aussi vive qu'au moment du départ de Landon.

— Il avait dit quinze jours, et voici un grand mois! disait-elle à Eugénie du ton d'une tristesse profonde.

JÀNE LA PALE . S31

On était au milieu du mois de mars; le froid avait repris avec une certaine intensité ; le ciel était sombre et les toits étaient couverts de neige. La maison qu'habitait Jane avait redoublé de taciturnité : on aurait pu^ sans le facteur de la poste, s*y croire an bout du monde. Un matin les deux épouses, assises au coin du feu dans le salon, travaillaient après leur déjeuner; Eugène jouait à leurs pieds; Chlora regardait la pendule, ainsi qu'Eugénie, car l'heure de la poste approchait. Nelly entre et donne la lettre à sa maîtresse,* qui l'ouvre avec sa précipitation accoutumée; à peine y a-t-elle jeté les yeux, qu'elle là laisse échapper de ses mains.

— Il arrive aujourd'hui pour dîner!... entendez- vous, ma chère?... Il arrive, Joséphine! embrassez-moi!... Qu'avez-vous ? vous changez...

— C'est vous qui m'avez feit peur! votre exclamation... je n'ai su ce que c'était...

Eugénie rassembla toute sa résolution; Tinstant fatal approchait.

— Comprenez-vous quelles' doivent être ma joie et mon impatience?... Songez donc, il s'approche à chaque instant !

— M. le duc sera sans doute aussi heureux que vous de cette réunion?...

— Pauvre enfant! son malheur lui est toujours présent... Peut-être avez-vous eu une semblable scène avec votre ami!... Oh! non, pas une, mais mille!... Mais je

3St JÀNE LA FÀLE

VOUS demande pardon, ma bonne Joséphine, ce n'est pas votre Leduc qui arrive, c'est bien mon Horace 1...

Eugénie frémit de son imprudence. Quel mouvement elles répandirent toutes deux dans la maison I avec quelle promptitude elles donnèrent à tout un air de fête I Jane voulut, à prix d'or, avoir des fleurs, et défendit qu'on laissât un seul flocon de neige dans la cour. D'abord elle ne s'aperçut pas qu'Eugénie était plus ingénieuse qu'elle, qu'elle la surpassait en activité. Elle se crut bien secondée, et s'en applaudit sans le remarquer autrement. N'avait-elle pas dit à Eugénie, un moment avant de recevoir la lettre de Landon :

— Joséphine, vous êtes vraiment ma sœur !...

La pauvre duchesse aida sa rivale à quitter ses vêtements de deuil et à faire une toilette brillante, quoique simple. Aider sa rivale à paraître plus belle!... Eugénie avait une âme trop élevée pour sentir cette atteinte mesquine; elle se réservait pour de plus nobles souffrances. Quand Jane fut habillée, Eugénie lui dit : «

— Ma chère, voulez- vous que je quitte mes rubans noirs?... cela vous attristerai ti..

— Je n'osais pas vous le demander, ma chère belle; mais si vous m'offrez vous-même ce sacrifice, j'accepte...

— J'y vais, dit Eugénie avec émotion.

La duchesse alla se faire habiller par Rosalie, et Diea sait si jamais celle-ci s'était donné plus de mal pour rendre sa maîtresse séduisante I... Ce moment était bien solennel pour Eugénie. Heureusement l'agitation de Jane l'empêcha de remarquer celle de sa favorite. Elles apprêtèrent ensemble le festin, et disposèrent la table et le se^ vice au milieu d'un salon secret que Jane avait consacré uniquement aux repas d'amour. Là, tout était simple : les porcelaines, les cristaux, les bougies, les flambeaux, les fleurs, ne flattaient que les sens et non la vanité. Jo-

JÀN8 LA PALS 383

dëpbine seule, élégamment vêtue, devait y pénétrer pour servir les amants. Auprès du divan sur lequel s'asseyaient les deux convives était une harpe. Jane voulait, au moindre désir de son époux chéri, pouvoir l'enivrer de ses chants. Dans cette retraite, le luxe ne fatiguait point les regards : l'amour seul, un amouf sans art comme sans fadeur, présidait dans les moindres dispositions faites par les deux rivales. La journée leur parut bien longue. Eugénie eut soin de mettre son enfant sur le passage d'Horace, désirant que ce fût le premier objet qui frappât les regards de son mari.

On entendit bientôt le roulement d'une voiture : Rosalie était à sa fenêtre, Nikel à la porté ; Eugénie tâchait de se contenir et tressaillait au moindre bruit. Jane s'était précipitée hors du salon. Tous les acteurs de cette scène étaient agités diversement à la vérité, mais aucun n'était indifférent. Jane fut saisie à l'entrée dé la maison par Landon, qui s'écriait : Diable d'enfantl j^ai manqué l'écraser... Il embrassa sa bien-aimée, appela Nikel, qui emporta Eugène. Landon ne l'avait seulement pas regardé. Il serra Jane dans ses bras avec transport, et, sans dire un mot, il la ramena dans la salle qu'on avait pré» parée pour le recevoir. Tous deux s'assirent sur le divan qui se trouvait placé devant la table, au-dessus de laquelle un lustre était suspendu , et Jane , pressant les mains de Landon entre les siennes et contemplant son mari avec ivresse, s'écria :

— Te voilà donc, mon chéri ! to voilà pour toujours I plus de séparation !

— Non, oh I non, répondit Landon avec l'accent du bonheur, et dans quelques jours nous partirons pour rÉcosse.

^ Chéri, j'ai écrit à sir Charles et à Cécile de venir nous cbercher*

S84 lANK LA PALE

— Tu as bien fait ; mais ne parlons pas, laisse-moi te regarder en silence l longtemps... toujours...

Tout à coup Landon s'arrêta, comme surpris désagréablement, et prêta Toreille.

— On pleure ici I dit-il.

— Es-tu fou ? répondit Jane en riant : qui peut pleurer ici quand tu arrives? Tu rêves, mon bien-aimé.

*- On pleure, répéta Landon. -

— C'est Joséphine qui broie du sucre.

— Quelle est cette Joséphine ?

- — Ma femme de chambre, mon chéri, un ange que j'ai rencontré par bonheur, c'est-à-dire, elle est venue se présenter... Je lui ai donné l'intendance de la maison, et c'est elle qui désormais nous servira. Les amants devraient tous avoir quelqu'un chargé de penser pour eux... Mais, Horace, c'est une amie»

— Et quelle est cette femme?

— C'est la veuve d'un soldat; elle a été trompée, abandonnée; l'enfant que tu tenais est à elle... Mais, mon amour, de quoi t'occupes-tu? n'es -tu pas auprès de moi?.. Elle l'embrassa, et, le regardant avec une sorte de piété :

-— ,Que je suis heureuse!... Un mois, un grand mois d'absence 1 As- tu le courage d'avoir faim, toi? veux-tu dîner?...

Elle sonna. Au bout de quelques minutes, Nikel se présenta.

— Nikel, toujours Nikel !... Où est donc madame Leduc?... demanda Jane en laissant échapper un petit geste d'humeur qui contrastait d'une manière piquante avec le contentement dont était eonpreinte toute sa personne.

Madame Leduc s'est brûlée le doigt, elle va venir... ^ — Quelle est cette madame Leduo? demanda Horace, qui s'inquiétait de tout*

JANB LÀ PALB 385

— Madame Leduc est Joséphine, Joséphine est madame Leduc 1... Oh! mon Dieu, mon ange, que le bonheur te rend bétel...

Et Jane se jeta au cou de Landon et l'accabla de caresses, où se noya l'anxiété du jeune homme.

Madame Leduc se faisant attendre, les deux amants restèrent absorbés dans la contemplation l'un de l'autre, ne pouvant satisfaire leurs âmcs^ longtemps privées d'un pareil bonheur. Silencieux et ravis, ils avaient enlacé leurs mains, l'ivresse du bonheur brillait dans leurs yeux... une douce extase les enlevait à la terre... Eugénie entre, arrive jusqu'à la table, y pose en tremblant les mets qu'elle apportait ; tout à coup, en voyant des mains blanches, des manches de velours, Landon lève la tête, il voit sa femme!.,, la duchesse, qui, les yeux baissés, n'osait regarder son mari !... Landon ne put que se pencher sur le dos du divan, et demeura comme anéanti. Jane, à cet aspect, se leva tout éperdue, posa sa main sur le cœur de son ami, et en sentant s'éteindre les battements : *- Il se meurt l s'écria-t-elle d'une voix dont l'accent déchirant fit pâlir Eugénie. Cette dernière, dont le trouble ne fut pas remarqué, sortit comme pour chercher des secours, Landon restait toujours sans mouvement et sans vie, ses yeux étaient fermés, et Jane, incapable de faire un mouvement ni d'avoir une pensée^ le regardait d'un œil étin-» celant et fiévreux... Elle n'aurait pu crier, et elle respirait à peine : on eût dit qu'elle voulait par la puissance de son regard rappeler Landon à la vie. Mais bientôt elle sentit le cœur reprendre ses pulsations un moment suspendues, elle tressaillit, et, muette, attentive comme l'est une mère près de son enfant malade, elle vit enfin Horace ouvrir lentement les yeux, mais ce ne fut pas pour chercher ceux de son amie. Il ne songeait encore qu'à la vision qui l'avait épouvanté, et d'un œil inquiet il parcourait tous

SS6 JÀNS LA PÀLB

les coins de la salle. Son air était égaré, son geste menaçant, et Jane effrayée l'épiait avec terreur.

— Tu ne vois donc pas ta pauvre créature?.,, dit-elle en adoucissant sa voix si douce.

4^ Landon, à ces mots^ recouvra un peu de calme; il re-

garda sa bien-aimée, la serra dans ses bras comme pour protester que rien ne pourrait le séparer d'elle, et lui dit d'un ton assez tranquille ou plutôt morne :

— Je ne sais quelle convulsion m*a assailli le cœur... Le bonheur, mon amour, est bien près de la douleur!...

Jane le regardait toujours avec anxiété, mais elle se rassura à mesure que Landon reprit ses sens.

— Comment te trouves-tu ?

— Tout à fait bien...

n s'arrêta... Eugénie était là, et il semblait craindre de parler devant elle. /

— Eh bien!... reprit Jane.

— Je suis mieux, mon ange...

Ce dernier mot fut prononcé à voix basse. Enfin Landon revint tout à fait à lui, en réfléchissant qu'Eugénie, si elle eût voulu le perdre, n'eût pas attendu jusqu'à cette heure, et alors son visage contracta l'expression d'une gaieté nerveuse, comme celle de l'homme qui veut faire bonne contenance devant le danger; mais Jane redevint trop joyeuse pour s'apercevoir de la contrainte qui régnait dans les manières de Landon. Eugénie reparut pour les servir; elle ne leva pas les yeux sur Horace; elle n'en avait pas la force : il lui semblait que si son regard eût rencontré celui de son mari, elle serait tombée morte. Landon l'examinait sans rien comprendre à sa conduite '. tant qu'Eugénie était là, le silence régnait.

— Comme tu regardes Joséphine ? dit Jane.

— C'est qu'elle est fort jolie ! répondit Landon.

La duchesse faillit s'évanouir en entendant cette voix

JAKB La •^ALB Hi

aitn^, mais elle voulut (tomeurep d«M la talio. L'hettr« des supplices avait sonné pour les deux ép&a% : 1 appari-^ tioa d'Eagënie était comme la foudre tombant sur la meule que le laboureur a élevée avec un soin avare, et qui consume tout en une seconde. La duchesse épia ua moment où Landon ne la voyait pas et le regarda. Ella frémit des angoisses qu'il devait éprouver et le plaignit* Elle sentit aussi son amour croître et grandir au point dé souhaiter de mourir pour qu'il fût heureux sans mélange. Puis, en le voyant près de sa rivale, une pensée involon^ taire et rapide comme un éclair passa dans son âme.-— &i Jane mourait!... Elle se hAta de sortir; la réflexion vint bientôt : — * Si elle mourait, ne mpurrait-il pas aussi... lui!,.. Non, non, se dît--elle, j'ai tout le bonheur que je puisse avoir!... quel bonheur!... Elle pleura. Landon, tout brûlant et en proie à une fièvre horrible, se réfugia avec Jane dans cette chambre, tabernacle de son bon^ heur : là il se trouva en sûreté, il ne voyait pas Eugénie. Les caresses de Jane le transportèrent, loin de toutes ces pensées, dans un cercle jétouffant de joie et de volupté.

— Je voudrais, disait^il, consumer toute taa vie ,ce soir, je voudrais que mon âme, échappée par tous mes pores, allât s'ensevelir dans ton sein. Ne comprenant pa9 la réalité de ces paroles, Jane remerda son bien-aimé par un sourire... Landon était comme un homme qui, ayant acquis le pouvoir et la richesse au prix de sou âme, voit approcher l'heure à laquelle le démon viendra le réclamer comme sa proie : en présence de la mort, il voudrait rassend)ler toutes les jouissances de la terre et les étreindre toutes à la fois. Le lendemain Jane s'é> chappa de cette chambre après avoir furtivement embrassé son mari, et vint ensuite le réveiller m M appor* tant son fils.

— Tiens, mon ange, lui dit-elle, peut-on voir une pteê

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jolie petite créature?... Je sais jalouse de Joséphine : est-elle heureuse d'avoir un si bel enfant!...

Elle avait mis Tenfant sur le lit, et Eugène, conmie par instinct, tendit les bras à son père. C'était son fils ! et cependant les caresses qu'il lui prodigua étaient mêlées de souffrance. Cette souffrance horrible, qui tarissait jusqu'aux joies de la paternité, décida du sort de Landon. Au milieu de la journée, quoique Eugénie respectât la douleur de son mari au point de ne pas se montrer à lui, Horace dit à Nikel de ne laisser monter personne dans la chambre où il se rendit ; mais la duchesse, qui épiait tous ses mouvements, Ty suivit. Elle connaissait trop bien l'âme d'Horace pour n'avoir pas deviné son projet. EUe demanda à entrer, il refusa; elle ordonna d'un ton impérieux^ il serra ses armes et lui ouvrit. Eugénie s'approcha lentement de lui, et durant un moment elle le contempla avec une morne douleur.

-7 Eugénie, dit-il, mon cœur m'en dira mille fois plus que tous vos reproches ; votre seule présence est une torture pour moi.

— Une torture! répéta Eugénie.

— Oui, je sais que je vous ai ravi votre repos, votre bonheur, votre jeunesse... Ah ! Eugénie I

— Monsieur, dit la duchesse en réprimant toutes ses sensations pénibles, je ne suis plus Etigénie pour vous, je ne suis plus même votre femme, regardez-moi conune morte... morte, entendez- vous!... Vous vouliez vous tuer!...

U fit un geste de dénégation ; elle montra l'endroit où il avait cadii les pistolets.

— Est-ce du fond de votre cercueil que vous nous direz ^dieu?... Vivez, je le veux; votre vie est à moi... Vous resterez l'époux de Jane, dit-elle en élevant la voix;

Sugénie peu^lle balancer daod TOtre âme uae si b«Ue

JANE LA PALB BM

créature!... Eugénie vous donna-tr-elle jamais, en jetant tout son coeur dans le vôtre, un seul des ravissements que vous cause l'aspect de Jane?... Elle est digne de votre aaiour ; je ne suis rien, rien pour vpus, dit-elle avec un accent de rage, mais vous m'accorderez, j'espère, pour toute grâce, de vivre à l'ombre de votre bonheur, de me consumer en silence : j'ai assez de force dans l'âme pour mourir ainsi... Je vous gênerai peut-être... Ne vous contraignez pas, donnez carrière à votre amour... cela me tuera plus tôt! Vous n'aurez pas la barbarie de repousser votre enfant de votre sein paternel, c'est votre aîné, votre héritier... vous serez son père !... A ces mots elle alla chercher les pistolets et les garda. — Quant à cette lettre, dit-elle, que vous écriviez, déchirons-la... Elle la déchira... •— Retournez auprès de votre femme, rendezla heureuse, et... si l'on pleure dans la chambre voisine, ne vous en inquiétez pas. Aujourd'hui, monsieur, je réclame de vous le douaire dont je vous parlais dans la lettre que je vous écrivis avant notre mariage : si vous retrouviez Chlora, disais-je, je serai voire amie... Elle pleura à chaudes larmes et tomba sur une chaise. Landon, se précipitant à ses pieds, essaya de lui prendre la main ; mais elle se leva brusquement, et, retirant sa oiain : — Monsieur, lui dit-elle, vous n'êtes plus mon époux I une caresse de vous serait un affront!... Je vous aime, mais pour moi seule, comme je vivrai pour moi seule ; pour tout le reste je suis morte ; je n'ai plus de mère, plus de grand'mère, plus de hls, plus d'époux, je n'ai personne au monde!... Je puis agir comme il me plaira. Sachez d'abord que, maîtresse de vous deux par ma ^nduite et par mes droits, j'entends rester ici !...

La duchesse était vraiment imposante. Horace, écrasé par cette force de volonté qu'il ne connaissait pas à Eugénie, n'osait lever les yeux. Ut duchesse n'avait seul»-

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ment pas rtppeté le eermeni qu'elle tYaii reçu à la face dtt ciel et de la terre, et par lequel Horace avait juré de la protéger. Jugeant que tous les mots humains ne signiiaient rien dans une ^lareille position, Landon ne r^;K>&dit à Eugénie que par un regard de soumission. Ge regard la perdit, son attitude majestueuse s'humilia, elle dit en pleurant ;

— Horace, te servir eomme une esclave sera encora xm bonheur... Est-ce que, i^ tu étais mort, je ne vivrais pas avec ton portrait ? j'aime encore mieux te voirl.... et... si tu as pitié de moi, quand Jane ne te verra pas, soutiens mon courage par un regard d*ami,..

-- Quelle affreuse situation!... car je t'aime, Eugénie...

-— Ouif dit-elle, mais j'apprécie ce que vaut cet amour... Écoutez, reprit^lle après un moment de silence, telle bizarre et terrible que soit notre position, il n'en est aucune, fût-ce même de voir la hache du bourreau toa* jours prête à tomber sur son cou, à laquelle l'homme ne puisse s'habituer. Horace, les plus dures angoisses de la nôtre sont épuisées en ce moment... Tu ne t'accoutumeras que trop à celle-ci... et ce n'est pas toi qu'il faut ^aiidreî...

Landon se sentait anéanti, surtout quand elle ajouta : -~ Si vous voulez allez en Ecosse, partez ; mais laisseamoi vous suivre... Je vous conseille même de quitter la France; il faut vous mettre à l'abri des Ims... Landon fHssonna. Et croyez-moi, continuaH^eHe, ne consens aucun intérêt en France ; vendez tous vos biens. Je n'exige pour moi qu'une chose, c'est que mon enfant soit reconnu par vous oomme votre héritier... Landon la regarda et répondit : — Oui !.., Ce fut tout ce qu'il put dire. Alors Eugénie s'enfuit, tout étonnée d'avoir en tant de courage. Horace abandonna cette chambre d*^ il avait résolu de ne pas sortir vivant, et il revint auprès de Jane. Eugénie

JANB LA PALS »4I

avait briUë d'an si grand édat, qull fut tout surpris da regarder Jane d'abord avec moins de rayissement ; mais au premier sourire il retrouva tout son amour Jane pos* sédait à un trop haut degré les sens exquis de ramoui" pour ne pas apm'cevoir les plus légères teintes d1n« quiétude qui pouvaient altérer la pureté du front de Landon. Aussi la préoccupation oii cet événement laissait Horace ne lui écfaappa-t^Uepoint : sans la lui reprocher, elle chercha à la dissiper, elle y parvint. Elle en demanda la cause, Horace Tattribua à ses affaires, — qui, dit^il, B^ëtaient compliquées ; il avait une terre à.vendre en Bourgogne; sa démission n'était pas encore acceptée..,

Jane prit sa harpe et improvisa une mélodie boufibnni9 eu parfois le sentiment combattait la gaieté. Eugénie était dans le salon voisin, elle entendit cette délicieuse harmonie. '^ Que sui»<je, se dit-elle, auprès de cette sirène ?..* queis charmes pourraient avoir les accords de mou piano î... Elle pleura» Jane chanta ensuite une chanson d'amour. — Il Tacoute, il l'admire!.,, pensait la du* chesse. Eugénie eut ainsi des douleurs pour tous les instants, et plus elle souffrait, plus elle sentait croître son énergie. Sa santé même ne fut pas altérée de ces secous^ ses si profondes, son visage conserva sa fraîcheur. Ne fallait-il pas qu'elle gapdàt ses avantages pour balancer cenx de sa rivale ? landon même ne pouvait disconvenir que la duchesâb se trouvât dans une situation supérieure à celle de Jane. Eugénie ne perdait donc pas tout espoir ; elle donnait un grand soin à sa toilette, et en même temps elle comprenait que, plus elle s'abaisserait et souffrirait^ plus elle deviendrait intéressante aux yeux de leur commun époux. Jane prodiguait les enehantements à pleines mains, mais Eugénie avait aussi un charme bien puissant, celui du malheur. La pauvre Eugénie, sans faire tous ces raisennementa^ était guidée par le désir de r»*

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conquérir Landon ; elle s'abusait dans cet espoir : elle ne voyait pas que le mouvement des boucles de la cbevelure ou le frôlement de la robe de Jane causait plus d'émotion à Horace que le sourire et les premiers pas de son enfant. Il en était toujours avec Chlora au premier baiser, aux paroles balbutiées, aux premières étreintes où l'on croit mourir, #

Bientôt les souffrances de Landon s'accrurent et le rendirent plus malheureux peut-être qu'Eugénie ; en effet, la grandeur et la sensibilité de son âme lui firent partager toutes les douleurs d'Eugénie. Il n'osait rester quand la prétendue Joséphine entrait pour faire la chambre nuptiale, il n'aurait pu soutenir son regard. L'abnégation perpétuelle qu'Eugénie faisait d'elle-même arrachait souvent des larmes à Landon et le ramenait vers de funestes pensées. Pouvait-il être heureux avec un remords éternel et l'appréhension continuelle d'une catastrophe ? Les animaux sentent l'orage, l'homme ne peut-il pas sentir le malheur, surtout lorsque c'est à l'âme qu'il doit s'adresser ? Aussi Landon devint de jour en jour plus inquiet, plus cndntifj et Chlora partagea tous les sentiments de Landon involontairement et sans les analyser. Elle reçut une réponse de lady Cécile C... Sa cousine lui annonçait qu'elle viendrait avec son mari et son père au mois de mai, que sir Charles C... leur cherchait une terre voisine de la leur, selon ses désirs. Landon fut enchanté d'apprendre ces nouvelles ; il lui tardait d'aller en Ecosse. Alors Jane, ne pouvant supporter la gêne où vivaient leurs cœurs, essaya de tourmenter Landon^ de le fâcher, de le sortir de sa mélancolie par des émotions. Elle s'efforça enfin de l'égayer, mais elle n'y réussit pas ; il lui fut prouvé que Landon n'était plus entièrement heureux auprès d'elle. Elle attribua ce changement à la vie sédentaire qu'il menait, et se reprocha de le tenir ^insi dans la solitude. Eu-

génie voyait tout, et le chagrin de Gbiora la rendait triomphante. Un mois se passa de la sorte. Au milieu de ce brillant testin, une main invisible avait tracé les mots funèbres écrits jadis sur les murs de Babylone, et les trois convives, bien qu'ils n'en comprissent pas le senSj les regardaient avec terreur.

Un matin, en Tabsence de Landon, Jane, travaillant avec Eugénie, lui fit part des vagues inquiétudes dont son esprit était rempli.

— Ah ! ma pauvre Joséphine, lui dit-elle, je suis en proie à un doute mille fois plus cruel que la vérité. Horace a quelque chagrin qu'il me cache. Je suis bien certaine de son amour, oh I oui, car souvent je le regarde à la dérobée et je m'aperçois qu'il m'étudie avec une complaisance charmante. Quand je lui fais de la musique, ce concert n'est que l'accompagnement de cette éternelle mélodie : — Chlora^ je faime ! Ses regards me le disent, notais le feu de ses yeux est couvert d'un nuage, et ce n'est certes pas ce- voile de lumière qui se forme lorsqu'une chaleur est trop forte ; non, c'est un chagrin, un combat. Cette nuit j'ai entendu ou cru entendre des mots qui m'ont fait frémir. Eugénie répondit de l'air dont on berce les enfants : — Ce n'est rien, ma chère. Et ses yeux brillèrent de joie. Ghlora lut dans les yeux d'Eugénie ; le ton de cette réponse l'émut. Ce fut un éclair, mais l'un de ces éclairs qui annoncent l'incendie. Elle examina Joséphine, s'aperçut pour la première fois qu'elle n'avait que

S44 JAV« liA f ALS

dix-bnit vis, ijn'elle toit d'wie beantë rtvlamle, el, sa ragardant «tbc eU» dans la glace coame pour nôem eooh pafer leor^ beaaiéB contrastante», ^le est une kJëe a^ fireuse pour elle : ce fut qu'om jNmmnl aim9r Joêèpkinâ, En une minute elle devint jaloaae; elle quitta le enioa et se réfugia dans sa chambre pour recoeillir 9m idées. Alors, sans ordre, sans liaison, les pensées suivantes se présentèrent à son imagination frappée. — Ne serait-ce pas la première sensation de Tamour qui l'aurait fait trouver mal en voyant Joséphine le jour qu'il revint ? Il ne Ta jamais regardée avec indifférence^ et depuis ce jour son chagrin n'a fait que croître. Presque toujours il court au-devant d'elle chercher les mets qu'elle apporte, pour lui en éviter la pdne, sans doute. Oh ! non, c'était pour que nous fussions seuls... non... Gomme les yeux de Joséphine brillaient de joie I Elle l'aime peut-être sans le savoir. Biais non, elle en aime un autre. Elle est mise avec «ne recherche, elle a des pamres divines. Oii les prends elle ? Elle est toujours habillée comme si elle arvail tme femme de chambre, et ses toilettes sont trop élégantes pour ne pas venir de Paris. Quelle est donc cette femme t Elle est plus jeune que moi, elle a des manières de princesse, etc., etc.

En une heure elle parcourut un espace immeese^ et s'avança dans la passion de la jalousie comme jadis dans la belle carrière de l'amour. Landon entra : elle l'épia avec une inquiétude, un soin de mère; elle suivait ses mouve» meots, ses gestes, comme s'il eût tenu le fil de sa vie, et c'était exactement cela. A cet instant Landon, ne s'apercevant pas de l'effroi de sa bien-aimée, lui demanda :

•— Pourquoi Joséphine n'ést-elle pas avec toi f

Ghlora tressaillit.

~- Notre chambre n'est-elle pas sacrée ? répondit-elle.

*- Ne la fait-elle pas avec toi ?

JANE LA PALB 141

— Cul, itiftlB elle en sort aussitèt qu'elle est faite et n'y rentre plus.

Il y avait de la sécheresse de part et d'autre, et cependant tout était naturel. Ghlora, épouvantée do ces questions qui lui auraient paru fort simples la veille, vint se mettre à genoux devant Horace ; il lui sourit (souvent elle prenait cette attitude en se jouant).

— Horace, dis-moi que tu m'aimes toujours.

•-« Folle ! répondit Landon^ je te le répète pour la millième fois.

~- Eh bien f |e le veux ; répète-moi que tu m'aimei comme au premier jour.

— Mieux ! dit-il avec Taccent du cœur.

Elle s'assit sur ses genoux, s'enchaîna à son cou, et regai:dant ses yeux :

— Que penses-tu de Joséphine ? Il rougit ; elle remarqua cette subite rougeur et trembla.

— Que veux-tu que je t'en dise ? Elle est jolie, elle est bonTie.

Landon était embarrassé.

— Sais^tu, reprit-elle, que je. vois les taches du so* leil ?

— Il y en a, fépondit-îl.

Elle quitta ses genoux, se leva, le regarda.

— Que me dis-tu ?

— Qu'il y a des taches au soleil, s'écria-t-il en éclatant de rire, et que tu es folle ce matin.

— Oui, Horace, oui, traite-moi de fblle. ~^ Elle se mit à pleurer. Landon la prit dans ses bras et

la conjura de lui apprendre le sujet de ses pleurs. Elle en était honteuse ; cependant elle lui avoua qu'elle doutait de son amour. Horace éclata de rire de si bon cœur et la rassura si bien, qu'elle rougit de ses soupçons ; mais le temps des souffrances était venu pour elle. Le lendemain.

cette douce et belle créature, travaillant avec Eugénie, lui dit :

— Groiriez-vous, ma petite, que j*ai été assez sotte hier pour vous croire amoureuse de mon Horace?

Eugénie devint rouge, tremblante, et son cœur palpitait avec une telle force, que Chlora l'entendit battre.

— Qui a pu vous faire croire cela ? répondit-elle.

— Rien, dit Jane.

Cette fois, la rougeur et la surprise d'Eugénie la convainquirent de la présence du danger. — S'il ne l'aime pas, se dit-elle, elle l'aime. Cependant une accusation aussi grave aux yeux de Jane ne pouvait pas s'établir snr de si faibles indices; elle pouvait être persuadée» mais elle voulait des preuves. Elle les épia l'un et l'autre avec un soin cruel : les regards, les discours, tout prit un sens nouveau pour elle. Un tourment perpétuel empoisonna ^es paroles les plus tendres de Landon et ses baisers et ses caresses. Elle se surprit à regarder Eugénie avec l'expression de la haine. L'égoîsme de l'amour se développa chez elle avec une force singulière : elle usa de mille détours, de mille soins, pour faire rentrer Eugénie dans un pur état de domesticité ; elle la bannit du salon, sous prétexte qu'elle pouvait entendre les discours deLandon. Eugénie obéit avec joie et passivement; elle croyait que Jane ne devenait pas jalouse sans raison. Bientôt Jane s'abstint de tous les noms d'amitié qu'elle donnait jadis à Eugénie, et Eugénie, courant au-devant de ses vœux, l'appela toujours madame ; enfin le visage de Jane prit même une expression sévère ; Eugénie ne lui demanda aucun compte de ce changement de manières, seulement elle se renferma dans la stricte exécution de ses devoirs.

Un matin elle entra, et Jane frémit en voyant la recherche et la coquetterie qui avaient présidé à la toilette d'Eugénie.

JANB LA PALE 34T

— Joséphine, lui dit-elle, vous devriez avoir un tablier pour m*aider.

— J'en portais un le jour que je me présentai chez madame, répondit Eugénie.

— Eh bien ! reprenez-le. La duchesse obéit et ne quitta plus le costume d'une femme de chambre, mais ce costume était fort élégant. Ce jour-là Jane, en faisant le lit avec Eugénie, acquit une preuve de son malheur. Il ne restait plus à poser que les deux oreillers, et Jane laissait Joséphine les arranger. Jane était devant la cheminée et regardait dans la glace la jeune duchesse ; celleci, croyant ne pas être vue, déposa un baiser sur l'oreiller de Landon. Jane rougit et renvoya Eugénie. Quand elle se trouva seule, elle se mit à pleurer avec cette narveté de sentiment qu'on ne trouve que dans l'enfance, où nous avons recours aux larmes lorsqu'un autre enfant tonche à des objets aimés que nous croyons inviolables. Pendant qu'elle pleurait ainsi, songeant au malheur d'avoir une rivale secrète, Nelly entra. Dans le désordre où était Jane, elle ne songea pas qu'il fallait que Nelly eût à faire une conSdence bien importante pour qu'elle osât entrer dans un endroit sacré où elle n'avait jamais pénétré.

—■ Milady me pardonnera, dit Nelly, si je viens ici ; ïïïais j'ai des choses si importantes à dire à milady, que...

— Parlez, Nelly, parlez.

-" Mais, milady, c'est peut-être mal à moi de vous apprendre ce que j'ai surpris.

— Et qu'avez-vous supris, Nelly î

•^ Ce que j'en fais, reprit la nourrice, c'est parce que vous êtes tout pour moi, que vous êtes ma fille ; car je vous ai nourrie de mon lait.

"^ Mais vous devenez vieille donc, ma pauvre Nelly ; allons, parlez sang périphrases.

S4t JANB 1.4 WàLW

^ Milady, j'ai ttt milord eaibracBer la aniiii de cette petite Joséphine.

•^ En e&-tu bien eàre 7 s'écria Jane en ee levant d'un air menaçant.

-- Bien sûre ! Si je ne Tavais vu qu'une seule fois I Et cela dit bien des choses I

— Ah ! dit Nelly. Et elle lui serra fortement la main. ^ Voilà qui m'annonce la mort. C'est la mort,NeIly«

Jane se tordit les mains.

<— Je ne suis plus aimée 1 non. douleur I Elle tembi sur sa chaise et y resta immobile,

— Ce n'est pas tout, milady.

•^ Eh bien ! qu'y a*t41 encore? hàte^toi de m'appren* dre tout.

— Nikel est d'intelligence avec une petite créature nommée Rosalie qui demeure en face, et cette Rosalie loi demandait ce matin :

— Gomment va madame la duchesse ?

•<- Bavardage, Nelly. Il n'y a pas de duchesse ici.

•*- Mais ils parlaient do celle qu'on nomme Joséphine,

Nelly eut beau parler encore pendant longtemps, Jane

n'entendait plus. Nelly se retira. L'infortunée fut tirée

de sa méditation par une voix chérie ; Landon était à ses

côtés.

— Qu'as-tu, mon amour? lui dit-il: tu es presque rouge.

— Et il ne m'aime pas I s'écria-t-elle en le voyant. Oh î si, si, tu m'aimes I Et elle le pressa fortement sur son cœur.

— Jane, dit Horace, j'exige que tu m'avoues ce qui te rend si sombre, si inquiète.

— Horace ! je t'ai vu baiser la main de Joséphine. Landon se mit à rire, et lui répondit avec une feinte

candeur qui en imposa à Jane :

Jiill ■ LA PALB U9

•-« Tu as ftûi de Joséphine une amie : en agiasani ainsi» tu Tas mise à sa place. Ge n'est pas une domestique, m'as« tu dit; c'est yrai : elle a reçu une bonne éducation, elle a les manières, les connaissances, le ton d'une femme de bonne compagnie. Jo me suis donc conduit sur ta parole aveo die comme avec une femme du monde, et si je lu ai baisé la main l'autre jour, tu me verras toi-même la lui baiser souvent ainsi ; c'est un usage de pure politesse en France : c'est même une telle mait|ue d'indififérence, que, dans les sociétés où cet usage s'est conservé, on ne reconnaît l'amant de la mattresse de la maison qu'au refus qu'on lui fait de cette faveur trop banale pour lui.)

-* Landon, répondit Jane, abolissons ici cet usage.

— Tu serais jalouse ?... s'écria Horace avec surprise. *^ A déchirer une rivale 1 répliqua Jane.

— Veux-tu que je t'apprenne à tirer le pistolet î demanda Horace en riant.

-^ Gomment tout ne se calmerait-'il pas en ta présence 7 dit-elle en l'embrassant ; je veux te croire, je veux croire tes regards, tes parles, ton sourire !«.«

Bile joua de la harpe et déploya tout son géaie.

•^ Qh ! non I s'écria-t-elle, non, personne ne te ehar« mera comme moi I... Je l'espère, du moins ! ajouta* i^elle en revenant à lui, et tu ne seras jamaiis si bien aimé 1

Tout s'était dissipé : son inquiétude en présence de Landon ressemblait à ces brouillards qui se forment ao lever du soleil, disparaissent quand il brille et reviennent à son coucher. Horace lui frappa doucement sur l'épaule et lui dit :

^ Mon ange, nous avons été Men malhenreux pouf avoir cm aux apparences... Confie-toi donc, je t'en prie, au cœur de ton Horace, qui est à toi seule et tout à toi.

Ce n^était pas encore ' assez pour Jane des paroles si douoes, si flatteuseS) prononcées avec tant d'ianoor par

850 JANB LA PALB

Landon : la passion qui la dominait est la seule qui soit si exigeante ; Jeanne pensa à renvoyer Eugénie. Quelques jours après elle prit soin de se trouver seule avec elle au salon.

— Ma chère enfant, lui dit'-elle après plusieurs propos insignifiants, toutes réflexions faites, nous ne vous emmènerons pas en Ecosse, nous ne vous ferons pas quitter votre patrie.

— Je la quitterai volontiers^ madame ; j'ai déjà eu Thonneur de vous le dire en entrant à votre service.

— Mais cela ne se peut plus aujourd'hui. Écoutez, Joséphine, vous aimez M. Landon !... et il n'est pas convenable que vous restiez avec noHS ; je suis franche, voilà le véritable motif de ma résolution.

Eugénie, sentant ses larmes couler, ne put que r^)ondre : — Ah I madame I...

— Voyons I s'écria Jane, dites la vérité : l'aime^vous?

— Oui, je l'aime 1 répondit Eugénie avec chaleur et en pleurant, oui !

— - Eh bien, ma chère Joséphine, vous voyez bien qu'il est important pour vous de nous quitter, car vous savez combien je l'aime... vous seriez malheureuse !... et votre intention n'est pas de... Elle s'arrêta en regardant Eugénie.

— Eh quoi ! s'écria la duchesse, j'ai demandé si peu, va-t-on me le retirer?... Qu'on me laisse mourir en paixi... Oui, madame, je l'aime autant que vousl... Je sais que vous l'avez adoré la première; aussi me résignëje. Mais comment vous, vous si belle, si bonne, si grande, si généreuse, car vous l'emportez en tout sur moi... eb bien, comment avez -vous eu l'idée de priver une malheureuse créature de son seul piaisir, de son seul bien 7... Mais les grands n'ont pas le droit d'empêcher les pauvres de r^^der le soleil 1 Que vous ai-je fût? Groy»-

JANE LA PALE 85t

TOUS que je puisse vous enlever son cœur ? Comparezvous à moi et jugez... Me dëfendrez-vous de m'asseoir à la porte de votre palais?... non, vous ne le ferez pas, car vous savez bien qu'un de vos regards lui fait tout oublier... Vous voulez donc me ttier? c'est me tuer, madame 1... et vous vous croyez bonne I Ohl que sui»*je donc moi ? car vous ne me connaissez pas... fasse le ciel que vous restiez toujours dans cette ignorance 1... et je prends Dieu à témoin que jamais je ne troublerai volon* tairement votre bonheur I... Ayez pour moi la même bonté : soyez grande, généreuse seulement comme moi... Enfin j'ai un enfant... ne tuez pas sa mère !...

Jane resta stupéfaite à ce torrent de prières prononcées de l'accent le plus touchant, le plus suppliant, par une rivale qu'elle ne pouvait s'empêcher de trouver redoutable.

— Pauvre enfant!... s'écria-Uelle, je frémis... Oui» je suis bonne... mais comment comptez-vous supporter un tel spectacle ?... je vous donne la mort.

— Oh ! dit Eugénie avec un sombre courage, ceci est mon affaire 1 Vous n'aurez pas à compter mes larmes, qui ne couleront point devant vous, et je vous jure que jamais je n'attenterai à votre bien... H est sacré pour moi... si, ajouta-t-elle, vous me laissez ici, près de vous, près de lui...

— Je suis confondue, répondit Jane; vous parlez comme si vous pouviez détruire mon bonheur...

— Ah ! madame ! répliqua Eugénie avec vivacité, je n'ai pas dit cela.

Jane mit ses deux mains devant son front et dit :

— Il me vient trop de pensées, elles m'étouffent I cessons cet entretien qui me tue : nous le reprendrons une autre fois...

Eugénie sortit, elle était suffoquée. Janoi restée seule,

SM lAMB LA WkLM

frémît ea pensant an feu, à rënergîe, à raaonr {déployés par Eagénie dans cette scène si cruelle pour toutes deux. — Cette fille-là, se dit-elle, finira tôt ou tard par être aimée.*, je perdrai Horace. Elle tomba dans une mélan* eolie profonde et y resta plongée pendant assez longtemps. Dès lors une sourde et profonde terreur régna dans l'âme de Jane comme elle régnait dans celle d'Eugénie et de Landon, et ces trois êtres dont les sentiments étaient si purs, si généreui, commencèrent à éprouver les tortures que devait entraîner la ^^uation fausse et étrange dans laquelle ils se trouvttent jetés. Leurs gestes, leurs regards, leurs moindres paroles, tout en eux respira l'a* mertume et la défiance. Ce fut alors que le duc aperçut toute retendue de sa faute. Jusqu'à ce jour la passioa l'avait aveuglé, le danger de sa position ennoMîssait à ses yeux le crime irréparable que Famour lui avait fait com* mettre, mais dès lors il comprit que sa vie n'était pas seule de l'enjeu : dans le premier moment il voulut tout déclarer à Jane. GelleK^i parla la première. Toujours dominée par une jalousie qui Isdsait taire sa bonté, eUe avait calculé qu'Horace seul pouvait renvoyer Eugénie.

Un matin donc, après toutes Ibs caresses dont elle accablait Landon toutes les fois qu'elle voulait obtenir de lui qudque cbose, elle lui dit ;

— Horace, j'ai une grâce à te demander...

— Je m'en doutais 1 répondit-il en riant.

— Méchant I comme il se moque I AUons» écoutez-moi et ne badinez pas ; c'est la chose la plus sérieuse qui se soit jamais agitée entre nous. Il se mit à genoux^ et badinant aveo une croix noire que Jane portait toujours depuis une des premières et des plus touchasIeB aeèses de son amour, il la regarda avec attention.

— Mon ami, Joséphine t^aime...

JANB LA PALB 8tt8

— Toujours Joséphine ! s'écria Landon en lui lançant un regard où la terreur étouffait tout amour.

•— Oui, toujours, dit Jane. Mais, reprit-elle, je ne veux pas compromettre mon aitiourl... Elle t'aime, te dis-je! je le sais.

— Comment cela?

— Elle me l'a avoué.

— Eh bien?

— Elle m'a suppliée de la laisser ici, j'y ai consenti; mais elle me tue avec S09 amour I Use donc de ton autorité de maître, congédie-la I... que demain je ne la voie plus entre toi et moi, ou je meurs de douleur...

— La renvoyer!... s'écria Landon épouvanté; mais Joséphine n'est pas une domestique, et sa fortune...

— Nous lui donnerons tout l'or qu'elle voudrai... qu'elle prenne tout ce que tu possèdes, tout, mais qu'elle me laisse respirer en liberté l'air que respire mon Horace, que je puisse te voir à mon aisel Elle m'assassine avec son amour !... Elle t'adore, elle m'effraye.

Landon fronça les sourcils. Jane ne lui avait jamais vu cette expression de colère : elle resta immobile, le regarda fixement et attendit avec une horrible anxiété.

— Jane, dit-il en baissant la voix, Joséphipe doit rester avec nous toujours 1... Tu es par trop jalouse!... et cependant tu as mon amour. Deux larmes sillonnèrent ses joues. — Eugénie restera!... ajouta-t-il d'un air sombre.

— Que dis-tu?

— Joséphine resterai répéta-t-il en rougissant.

— Tu l'aimes I s^écria Jane, et elle tomba privée de sentiment.

A cette vue Landon se sentit défaillir : il appela Eugéme, et ensemble ils aidèrent l'infortunée à reprendre ses «ena. £Ue jeta un en en vayant ia duchesse et fit lui

§Si IAKB LA PALIS

geste pour l'ëtoîgiier ; Bngénie obéit. Les attentions, les soins de Landon, ne purent ealmër les impatiences et ]m tourments que Jane endura depuis ce moment, bien qu'Eugënie ne se montrât plus à ses yeux. Jamais elle ne fut plus douce, plus aimante, plus soumise ; se résignant à son malheur^ elle redoubla d'amour pour Horace : elle semblait prévoir qu'on le lui arracherait, et elle e*atta* chait à lui comme un naufragé à un débris de son navire. Elle ne le laissa plus sortir un instant de cette chambre oh. die le charmait par ses disoours et par son chant ; puis, comme une magicienne, elle prit mille formes : tour à tour gaie, folâtre, mutine, exigeante, capriciease, souveraine, humble, elle essayait de toutes les séductions, de tous les sentiments, rassemblait toutes les perfections, et après avoir épuisé les ressources de son charmant caractère : — Penses-tu à Josépiiiiie? Ini demandait^elle avec la timide l^umisslon de Tamoar. Landon lui prouva par sa constance et par son ivresse ^e son cœur avait peine à supporter tant de b(yahe«r. Alors Jane, faenrease et s'étourdïssant de sa propre d6«lvité, déploya de nouveaux charmes, inventa de noa veaux pialsm... Elle eût rassasié Landon si le véritable amour eonnaiissalt la satiété. Enfin la jalouse créature n'avait d'autre ambition que de ne pas laisser à son bien-aimé le temps de penser à Eugénie. Cette longue ivresse ftit le -éhant du cygne.

XXÏ

Après une semaine passée an milieu de ce Tolnptueax etAviremeott, un ecnr, Jame, Sagénie et liantfon an trouvé-

rent réuni$ pour la première fois depuis le jour où la défiance les avait divises. Ils étaient tous trois dans le salon, assis devant le feu. Jane avait retrouvé sa tranquillité; sa belle figure était calme. Comme sa conduite, ses discours, ses manières, ses longues extases, et même les talents extraordinaires qu*elle déploya sur la harpe pendant les huit Jours qui s'étaient écoulés, avaient autant participé de l'amour que de la folie, Landon admirait en silence la paix qui régnait dans cette âme de feu agitée si violemment naguère par l'amour et par la jalousie. Eugénie avait su par Landon l'état d'irritation dans lequel Jane avait vécu, -et alors la duchesse avait décidé de ne plus habiter la maison de Jane. Landon et Eugénie se jetèrent un regard d'intelligence pour se féliciter du changement qui s'était opéré si promptement dans son cœur. En effet, Chlora voyait Eugénie sans frémir. Le malheur voulut que ce regard fût surpris par Chlora. Elle se leva brusquement, et éclatant tout à coup :

— Démon, dit-elle à Eugénie, tu veux ma morti

A ce cri Eugénie frissonna, et, se levant à son tour, elle répondit d'une voix douce :

— Madame, je ne sais si ce sacrifice n'avancera pas pour moi le terme fatal déjà si rapproché!... Oui, dîtelle à Landon en se retournant vers lui à un geste qu'il fit, je ferai cette dernière offrande au bonheur de mon bien-aimé... Oui, madame, mais écoutez-moi bien... Je vais quitter votre maison, oui, je l'abandonne!... vous ne me verrez plus, et votre bonheur restera sans mélange,

Jane tomba aux genoux de Joséphine, et, l'interrompant, elle s'écria :

— Tu es un ange sous la forme d*une fbmme.

— Ohl vous ne savez pas^ tout! reprit Eugénie en faisant un geste pour lui imposer silence ; mais, si je vous

St(6 JANE LA PALE

laisse en paix, vous ne me contrarierez plus. Ainsi, en quelque lieu que vous alliez, vous me souffrirez dans le voisinage, moi et mon fils... vous ne nous refuserez pas la vue de notre soleil... Écoutez : je serai comme une âme... j'errerai autour de votre maison, épiant, guettant Horace à son passage; vous ne me verrez pas... je ne troublerai point vos joies et je serai semblable à ces figures qu'on voit dans les nuages ; elles paraissent et soudain s'éclipsent... Suis-je trop exigeante?...

— Joséphine, répondit Jane en sanglotant, tu vaux mieux que moi, mais aussi tu n'as pas goûté le bonheur

d'être à lui.

Eugénie regarda tour à tour Jane et Landon avec un

triste sourire.

— Tu es un dieu sauveur! poursuivit Jane, mais

achève ton sacrifice...

Elle se leva brusquement.

— Pars ce soir, car j'ai peur que l'enfer ne souflQe sur mon bonheur et ne le fasse évanouir 1 la mort est là peutêtre!... que sais-je? Accomplis ton dessein avec courage, et tu seras sublime, mille fois plus grande, plus belle que la pauvre Jane!... Pars, pars!... s'écria-t-elle avec une nouvelle force, et son insistance avait quelque chose de

féroce.

Eugénie regardait Landon à travers ses larmes, et la

malheureuse ne voyait plus rien.

— Et pourquoi donc partirait-elle?... s'écria une femme qui ouvrit tout à coup les portes du salon.

Ce cri répandit l'épouvante.

— Oh ! voici un spectre que j'ai vu cette nuit ! dit Jane en tombant sur son divan. Eugénie était stupéfaite, Landon lui-môme resta immol:|ile. Madame d'Ameuse, la tôte haute, le visage irrité, l'œil étincelaat, s'avança len- C«unent vers eux.Ellf^ ^ait^ comme on âai^.à produin)

JANE LA PALA t^*t

de Teffet, et elle y réussissait rarement, à cause de la prétention qui perçait dans ses moindres gestes; mais en ce moment le sentiment d'une injure à venger, la gravité des circonstances, tout concourut à donner à son air, à ses traits, à son entrée en scène, une dignité réelle. Elle apparut comme la tête de Méduse : ayant entendu les dernières paroles de Jane, elle éclata ainsi avec une violence que rien ne put arrêter :

— Pourquoi donc partir? Est-ce à elle, est-ce à ma fille à quitter cette maison, si elle appartient à M. le duc de Landon?...

n y eut un moment de silence.

— Dans quel état ,vous retrouvé-je, Eugénie ?... ète*vous donc servante ici ?... Et vous, monsieur, vous, Fauteur de tous ses maux, l'auriez-vous souffert? Pourquoi, mallieureux, lui inspirâtes-vous de l'amour ? ce fut donc pour perdre d'un souffle sa jeunesse, sa beauté, son innocence? l'œil d'une mère a peine à la reconnaître... Vous avez violé ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes!... vous avez semé la mort sur votre passage : ma mère est mourante, monsieur... et moi, mon amour de mère m'a seul donné la force d'accourir jusqu'ici.

Elle s'avança brusquement vers Eugénie, qui, plongée dans une sorte de torpeur, s'abandonna aux caresses furieuses de sa mère. Madame d'Arneuse la serra vivement dans ses bras, et, la pressant d'une main sur son cœur, elle agita l'autre comme une prophétesse ; puis, trouvant quelques larmes, elle reprit d'un ton lamentable :

— Hélas I j'avais bien dit que cette union serait fatale I.» Ma psAvre Eugénie !...

Puis, se tournant vers Landon, elle essaya de l'accabler par ces mots : — Monsieur, vous êtes un monstre I... et je rougis de vous parler plus longtemps I... Dans quel

^8 JANE LA PALB

moment vousa-t-on nommé pair de France!... Tenez, voici vos lettres.

Et elle jeta sur la table des papiers que personne n^avait aperçuà.

— Votre cousin, le duc de Y..., vous ayant vainement cherché pour vous annoncer cette iaveur royale, s*est enfin adressé à moi et m'a mis ainsi sur vos traces. Voilà comme on honore aujourd'hui la bassesse I...

— Lui 1 s'écria Jane, lui ! le plus noble, le plus vertueux!...

Et Eugénie approuva cet éloge par un signe de tètô déchirant. Mais madame d'Ârneuse, ne laissant pas la parole à Jane, l'interrompant par un regard foudroyant,

— Cest à vous, madame ou mademoiselle, que je vais parler... Vous avez détruit par vos séductions le bonheur d'une famille, pour satisfaire une passion éphémère.

— Pauvre femme î dit Jane avec un mouvement de pitié qui fit frémir madame d'Arneuse.

— Ne savez-vous pas, continua cette dernière encore plus enflammée par celte marque de dédain, que ma fille était sa femme, sa femme légitime, à laquelle il avait jaré foi et protection, amour et fidélité au pied des autels? vous l'avez rendu le plus criminel de tous les hommes, vous avez appelé sur sa tête la TengMnoe des Idîs. Bt en quel moment a^-t^il abandonné ma fille T quand elle allait le rendre père !

Madame d'Arneuse, ;4plorée, tomba sur un ftialeutl et se cacha le visage dans ses maine ; maiji «Ile se releva soudain, et, désignant son gendre par un geste tregîque : -^ Il mériterait l'ëchafoud !*.• et nul de nous ne l'y conduira I n savait bien, le malheureux, qu'il tnabîssftit des âmes nobles qui sauraient taire son infamie !..*

— 6a femme ! sa femme l répétait Jane avec une profonde terreur.

JANB LÀ PALE )»•

Elle regarda Eugénie*..

— Ohl madame 1... et moi, moi, que guis-je donc!.*. Madame d'Arneuse se souvint du sourire de mépris

que Jane lui avait adressé, et, se lex^ant avec dignité :

— Ce que vous êtes, madame ? ai-je besoin de vous le dire?...

Et elle rendit à Jane le regard dédaigneux qu'elle en avait reçu.

A ces mots Landon se réveilla, et, comme ces boulets qui, sur les champs de bataille, semblent morts, mais qui tout à coup se relèvent et renversent tout sur leur passage, il s'élança sur sa belle^mère avec la force et les gestes de la folie, puis, grinçant des dents, écumant de rage :

— Veux-tu la tuer, furie ? n*as-tu pas assez de la fille et de moi ?

La saisissant alors à travers le corps il Tenleva et remporta.

— Voulez-vous m*assassiner, parce que je dévoile vos crimes? s*écria-t-elle.

Landon, sans l'écouter, la transporta dans une chambre et l'y enferma. Horace n'avait rien entendu jusqu'au moment où madame d'Arneuse prononça cette phrase si insultante pour Jane, e^dont, grâce à son ignorance de nos mœurs, celle-ci comprit à peine le sens ; son réveil avait été terrible, car alors il avait senti tout d'un coup l'étendue de son malheur. En rentrant dans le salon, il aperçut Jane assise d'un côté de la cheminée et Eugénie de l'autre. Elles étaient immobiles et n'osaient se regarder. Eugénie pleurait ; Jane avait les yeux secs et brûlants, son visage était pourpre. Landon voulut parler, il se tut ; il essaya de les interroger par un regard, et ses yeux restèrent baissés vers la terre ; il était immobile, et les deux femmes n'osèrent lever les yeux sur lui. Ils

S60 JANE LA PALfi

étaient là tous trois comme des statues de marbre sur le socle d'une tombe. Tout à coup Jane poussa un soupir^ et, se parlant à voix basse, elle dit :

— Oui, je suis une malheureuse ! oh I bien malheureuse. Six mois d'un tel bonheur devaient être payés bien cher. Ah I je suis frappée à mort.

— Madame, lui dit Eugénie, fuyons, fuyons la France, ce soir même, et nous serons heureuses en quelque contrée lointaine où personne ne viendra nous ravir notre époux. Ne sommes-nous pas deux sœurs? ne Taimonsnous pas de même.

Jane regarda Qxement Eugénie; elle fit un pas^ el, se mettant à genoux :

— Madame, dit-elle avec Taccent que Ton met à une fervente prière, je vous demande pardon. Oh 1 accordezle-moi. Je vous connais maintenant tout entière. Gardez Horace, il est à vous. Moi, je suis frappée au cœur. Cette femme-là m*a tuée d'un regard.

Elle baisa la main d'Eugénie, qui, la relevant soudain, la pressa sur son cœur.

— C'est un legs que je te fais, dit Jane, car il était bien à moi. Je ne crois pas qu'une créature ait pu l'aimer avant moi, si ce n'est sa mère, et au moment où je te serre dans mes bras, ô ma sœur I au moment où je te le donne, un instinct secret me dit qu'il m'aime.

— Cruelle, je ne le sais que trop I répondit Eugénie. Alors elles se tournèrent ensemble vers Horace, et le

voyant chanceler, elles le soutinrent jusqu'au divan, où il perdit connaissance. En voyant la souffrance de cet être chéri, la source de leurs maux comme de leur bonheur, elles éprouvèrent de nouvelles peines qui éclipsèrent les autres, et, rivalisant de soin, elles retrouvèrent le courage de l'amour. Quand Horace eut repris séà sens, il aperçut Jane et Eugénie agenouillées devant lui, veillant

JANB LA PALE 36t

avec une égale sollicitude sur celui qu'elles aimaient du môme amour, semblables enfin à ces deu^ âmes dont le Dante a dit :

Quali colombe dal disto chiamate Con Tali aperte, e ferme, al dolce nido Yolan par Faër dal voler portate.

A cet aspect, plus faible qu'elles, car il semble que dans certaines occasions la nature donne aux femmes un courage inouï, Landon fondit en larmos ; mais tout à coup, songeant que son bonheur était détruit, que madame d'Ârneuse leur avait ravi toute espérance, la rage sécha ses pleurs, et, se levant avec impétuosité, il courut à la chambre où sa belle-mère était renfermée. Il s'avança lentement vers elle, et avec l'expression d'un froid désespoir :

— Sortez, madame, lui dit-il, sortez d'une maison où votre présence vient d'apporter le malheur et la mort. Votre âme sèche et froide ne comprendra jamais les maux que vous avez causés. Une fois en votre vie vous aurez produit de l'effet : vous avez assassiné une créature dont l'amour et les vertus imposaient silence aux douleurs de votre fille ; vous m'avez tué, et votre fille mourra. Elle mourra, madame, et elle ne sera pas heureuse, car rien ne l'attache plus sur cette terre.

Madame d'Arneuse, suffoquée par la colère, était immobile, et ses yeux attachés sur le duc de Landon sortaient presque de leur orbite, sa figure avait pris une teinte bleuâtre et ses traits se contractaient fortement ; -à ce moment elle jeta un cri rauque, et d'une voix entrecoupée par la rage, elle s'écria :

— Ce discours est digne de votre immoralité, monsieur. Ainsi vous rejetez .sur moi la cause de vos crimes. G'esi

B6f JANB LA PALE

moi qui sois peut-être l'auteur da projet honnête que TOUS complotiez; et tous ne rougissez pas de Fiofkmie de votre conduite ! Il vous plairait asse^ que jna fille mourât, monsieur, mais son attachement pour vous a sans doute cessé. Je n'ai pas le cœur aussi froid que vous le dites, monsieur, car en vous voyant j'ai cru que vous veniez à mes pieds implorer un pardon que je me sentais prête à vous accorder; mais... vous n'en êtes plus digne, et les tribunaux vont prononcer entre vous et moi. La justice vous dira combien de lois vous avez foulées aux pieds.

Landon, lui lançant un sourire de pitié et de dédain, marcha vers la porte et l'ouvrit. Madame d'Ameuse se leva avec toute la dignité qu'elle pouvait avoir, et sortit en s'écriant :

— ma fille! à quel homme t'aî-je livrée?

Le lendemain, Jane ne se leva point ; elle se plaignait d'une faiblesse générale. Pendant les jours suivants le ma! augmenta avec une efirayante rapidité ; Landon et Bugénie restèrent constamment à son chevet. Tout à coup, regardant la figure altérée de Landon :

— Eugénie, dit-elle, voilà donc ce regard qui nous a perdues !...

Lo duc de Landon appela des médecins, il en vint plusieurs ; ils examinèrent Ghlora, discutèrent pendant longtemps, tétèrent le pouls de la malade, et, après une longue consultation, ils Se retirèrent. L'un d'eux fut chargé de remplir une douloureuse mission auprès de Landon :

— Monsieur, lui dit-il. n'appelez plus de médecins et donnez à madame tout ce qu'elle demandera...

Un matin, sir Charles C... et Cécile, arrivés depuis la veille à Tours, entrèrent brusquement dans la chambre de Jane, où Landon les introduisit, dans l'espoir que le saisissement et la joie amèneraient une crise favorable, lane leur sourit. Elle était dans son Ut, les mains jointes,

sa croix noire était suspendue à son cou. Le tableau d'Atala n'offre qu'une imparfaite image de sa pose et de sa beauté. Ses deux lèvres, déjà bianches, étaient entr'ouvertes, ses cheveux noirs encadraient le contour de sa pâle figure, et ses yeux n'étaient point fermés, son âme semblait y trouver un dernier asile ; ils scintillaient comme des étoiles à travers ses longs cils, et elle souriait. Selon ses désirs, on l'avait entourée des fleurs les plus fraîches et les plus odorantes. Landon, pâle, abattu, les cheveux en désordre, l'air égaré, était immobile au chevet de sa bien-aimée : leurs mains se joignaient, et, sans parler, ils s'entendaient des yeux. Eugénie, sombre et silencieuse^ épiait les ordres que donnait son époux, et, avec une merveilleuse dextérité, elle servait les désirs de sa rivale et d'Horace. Bientôt le jour devint trop vif pour Jane, et la lumière douce qui passe à travers la mousseline répandit sur cette scène un jour mystérieux. Tout à coup le visage de Jane la Pâle devint radieux ; on eût dit qu'elle conversait avec les anges : ses regards ne furent alors ni troublés ni effrayants comme ceux des malades qui meurent dans le délire. Elle fut gracieuse et belle jusqu'à son dernier soupir.

— Là-haut, dit-elle, nousjious aimerons toujours, et j'espère que nos âmes seront exemptes de cette horrible jalousie qui me tue... Ne me plaignez pas... j'ai été bien heureuse.

Là, ses yeux se ternirent, la pâleur de son visage ne jeta plus que l'éclat du marbre.

— Où est-t^ ? demanda-t-elle ;

— Jane, me voici ! je presse tes mains, je te regarde...

— Et je ne te vois plus!...

Deux larmes roulèrent sur ses joues. Elle saisit les mains de Landon, les mit sur sa poitrine par un mouvement d'une hornble ieniear, et, quand elle les sentit, elle

f«# JANB LA PALE

Jes serra fortement sur son cœar; puis sa respiration devint embarrassée, elle serra encore les mains d'Horace comme pour Tentrainer avec elle, et, tournant la tête vers lui, elle expira. Au mouvement que fit sa belle tète, Horace, Eugénie, Gédle et sir Charles G... tombèrent à genoux ; Horace seul ne se releva point.

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