‹ Jane la PaleChapitre 3 sur 4 · MEMOIRES D HORACE, DUC DE LANDON-TAXIS · texte numérisé non relu

MEMOIRES D HORACE, DUC DE LANDON-TAXIS

« A l'âge de cinq ans, mademoiselle, je fuyais ma patrie, sauvé par ma mère, dont le courage et la présence d'esprit avaient dérobé ma tête à l'échafaud ; mais nous laissions derrière nous mon père en prison; et à peine nos pieds touchèrent-ils la terre étrangère, que nous ap* prîmes à la fois sa condamnation 'et sa mort. Ce coup terrible écrasa ma mère,5elle périt à la* fleur de l'âge. Je me rappelle qu'alors, craignant sans doute pour moi les dangers [d'un monde où j'allais être]' seul, et ne sachant plus à qui confier son enfant, elle me serra dans ses bras mourants comme si elle eût voulu m'emmcner avoc elle. Quoique les autres événements de mon enfance soient

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gravéâ datis ma tnëmoife comme les confuses images d'un songe, ce souvenir m'est toujours resté présent. On ne voit point impunément le dernier soupir d'une mère! À ce moment nos biens étaient à Tencan, nos honneurs détruits, mon berceau proscrit, ma jeunesse sans guide, et la longue et brillante fortune d'une maison historique périssait dans un obscur village d'Allemagne sans le dévouettient d'un vieillard I

1» Mon père avait pour intendant un procureur au parlement de Paris; c'était un de ces vieux serviteurs dont la fidélité passe de génération en génération comme un des biens du patrimoine. Guérard nous fut légué par mon aïeul, chez lequel il avait débuté par être commis d'un secrétaire : son intelligence ayant été remarquée, mon grand-père l'avait fait élever avec tant de soin, l'avait protégé avec une telle bienveillance, qu'en 89 Guérard était devenu l'un des hommes les plus remarquables de son corps ; ses connaissances, son instruction, son esprit, égalai^t son attachement à notre famille, dont il faisait presque partie. Lorsque l'orage éclata, mon père fut étonné d'apercevoir son intendant rangé parmi les plus fameux adversaires de la monarchie. Guérard est toujours resté républicain ; mais dans les efforts qu'il fit pour sauver mon père, nous reconnûmes une justesse de calcul digne d'un homme d'État. Son dévouement faillit même le perdre, on le jeta dans la même prison que son maître, et la voix consolatrice dit fidèle serviteur fut la dernière que mon père entendit avant de marcher à l'échafàtrd.

» Eu restant mon unique appui, Guérard retrouva de nouvelles forces ; dès qu'il fut sorti de prison, il vola me chercher en Allemagne, me ramena sur le sol paternel, me fit rayer de la liste des émigrés, protesta de mon dévouement à la République, acheta ceux de mes biens que

]*on vendait, arrêta la dilapidation des autres, me mit à l'abri des fureurs révolutionnaires en me cachant à tous les yeux, et s'occupa de mon éducation avec tant de soin et de succès, que j'entrai, jeune encore, dans cette école célèbre, l'une des plus belles créations de la République. En 4807, n'ayant pas encore vingt ans, je sortis de l'École polytechnique, bien recommandé par nos illustres maîtres. La faveur dont Guérard jouissait alors et l'amour de Napoléon pour les grandes familles me valurent une lieutenance dans un régiment de cavalerie, arme que je préférais à toutes les autres. Le fanatisme guerrier dont j'étais animé me fît solliciter d'être envoyé sur-lechamp à une armée active, et j'arrivai assez à temps pour me distinguer pendant le cours de la campagne par quelques actions d'éclat dont je rechercliais avec avidité les occasions.

» Alors Guérard, prêt à abandonner son poste éminent par suite du chagrin que lui causait le despotisme impérial, fit habilement valoir mon enthousiasme et profita d'un moment où Napoléon pouvait être séduit par l'éclat de mon nom, pour m' obtenir dans la garde impériale le grade que j'avais dans la ligne. Satisfait de m'avoir placé dans un poste si brillant pour un jeune homme qui venait d'entrer dans la carrière militaire, heureux d'avoir attiré sur son fils adoptif l'attention du souverain, l'incorruptible Guérard, entouré de l'estime publique, se retira à Neuilly comme dans u^ ermitage, et mit toute son ambition, tout son orgueil en moi. Alors, comme aujourd'hui, mon nom prononcé avec quelque éloge le faisait palpiter de joie, et ines visites étaient pour lui des fêtes. Seul il administre mes biens et prend soin de mes revenus. Il est mon guide et mon soutien dans la vie. Il partage mes joies comme mes peines, et son existence semble même n'être qu'un long reflet de la mienne. Notre amitié

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est telle, que je ne lui ai jamais demande les comptes de mon héritage. Je lui laisse le soin de ma fortune comme à un bon père, et sa prévoyance est si grande que mes prodigalités n'ont jamais épuisé les sommes qu'il dépose pour moi cbez son banquier. Mais, mademoiselle, la nature, semblable au sort qui favorise les joueurs avant de les ruiner, fut même prodigue envers moi : j*avais trouvé un père, elle me donna un ami. Vous demanderez comment j'ai pu devenir tout à fait malheureux. Âhl vous verrez bientôt avec quelle pompe la vie s'est présentée à moi.

)» Quand, au sortir de l'École polytechnique, je me rendis à l'armée, j'y fus accompagné par un jeune Italien nommé Annibal Salviati. Nous avions passé ensemble nos examens pour être admis à l'école, et dès lors nous nous étions sentis entraînés l'un vers l'autre par une vive sympathie. Une douce conformité d'âge, de mœurs et de caractère resserra les liens de notre amitié. Annibal était orphelin comme moi, comme moi il cherchait un frère au milieu du monde; tout conspirait à nous unir. Mon ami est d'une belle taille, ses yeux jettent du feu, son organe est flatteur, son parler poétique; ses cheveux noirs bouclent naturellement sur un front plein de noblesse, et ses traits séduisants sont encore embellis par ce teint ohvâtre qui donne un caractère si passionné aux figure^, méridionales. Inégal d'humeur comme moi, l'expansion est chez lui plutôt un besoin qu'une qualité, et il possède par.dessus tout cette grâce indéfinissable qu'il a fallu appeler le je ne 9ais quoi ; il est brave, généreux, spirituel, modeste ; il excdlle à tous les arts d'agrément, et jo ne peux lui reprocher qu'une aveugle jalousie, passion qu'il doit sans doute à sa patrie et que mon amitié a vainement combattue. Tour à tour gais et trisle& l'un et l^autre, nous avons recueilli de cette discordaoce <M*igi-

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nale un contraste perpétuel de doiïL^ur et de joie, une consolation dans les ipaux, une vivacité dan^ les plaisirsy une espérajELce infatigable, une cbiUeujr d'anûtié qu'il serait difilcile de vous peindre. Mêlant ain^i hqs affections, confondant nos pensées, nous soutenant l'un l'iiulre, nous avons plus d'^ne fois remercié le hasard qui nous avait unis. Salviati, pour ne pas me quitter, voulut servir dans la cavalerie, malgré la répugnance qu'il avait pour cette arme, répugnance qui était peut^tre un pressentiment ; car à cette première rencontre où nos jeunes courages obtinrent de flatteuses approbations, Annibai, en me sauvant la vie, reçut une blessure qui le força de quitter l'armée. Il revint à Paris, où la protection de Guérard lui fit obtenir le titre de maître des requôtos et la place de secrétaire auprès d'un ministre^ Sa fortune fut aussi rapide dans la carrière administrative que la mienne à l'armée. Vous pouvez facilement imaginer, mademoiselle, la brillante perspective qui s'oifrait à nos regards : riches tous deu3(^ tous deux puissamment pro* tégés, bien accueillis dans le monde» nous marchions de fête en fête, essayant de toutes les illusions, déployant nos ailes vers la moindre lueur, heureux en&n comme on Test à vingt ans quand le destin seotble se plaire à jeter à nos .pieds toutes les fleurs de la vie, et quand, lei^mains pleines, noua envions de l'œil les ooule1lP^ éda^ tantes de celles que nous ne pouvons pasi saisir.

» Telle est, mademoi^Ile, l'histoire de ma vie e%ié^ rieure, vcnlà tout ce qui intéressa la plikfrart des honmes; maift mst vie intérieure, cette sueeeaiiofi de sentiments oragQuniAiAS un cQBUP ^vanquille en apparence, forme une hi«»U) ire bien autrsaMbt iajpertante. J^tous nusonte cette vie aveci une ceniieQr de- sauvage; ne £amt^ii pas vous montrer tout eolierFiMMlmoiqiiî deit vott>asc<NBfia<. guer touigMfffrl ^ .

» Lorsqu'au milieu de Tannée 4808 je ramenai à Pari& Annibal blessé, j'obtins, en outre de ma promotion dans la garde, un congé de deux mois, aûn de pouvoir soigner mon ami* Vers la un de septembre, Salviati entra en convalescence, et je devais le maner à ma terre de l^ussy, en Bourgogne, pour achever sa guérison à la campagne^ . lorsqu'un jour la promenade matinale que je lui faisais faire nous conduisit jusqu'au boulevard Saint-Antoine.

» •— . Tu n'as pas vu cette jeune fille? me dit Salviali.

» — Non, lui répondis-Je.

» — Eh bien ! retourne-toi et regarde-la.

» Je me retournai pour la voir et je la vis.

» — N'est-ce pas original? me demanda-t-il.

» — Oh! très^origins^l, lui dis-jeavec un sourire forcé.

» — Voilà comme je me représente le vampire dont nous a parlé ce jeune Anglais à Goppet.

» Je ne répondis rien,

» — Aurais-tu froid? reprit Salviati, tu trembles.

» — Va tout seul, lui dis-je en l'abandonnant...

^11 n>e regarda d'un air inquiet et finit par sourire en me voyant attendre la jeune fill^ et mesurer mon pas au sien.

9 — Annibal, ne te moque pas de moi, et si tu m'aimes, laisse^moi seul.

» Il s'en alla avec la soumission de la véritable amjitié>

2» Soigneusement enveloppée dans une espèce de man* teau d'étoffe commune, mais d'une propreté recherchée, celte jeune iiUe semblait vouloir dérober ou ses formes ou sa toilette a«x regards* des curieux; sa tête était même cachée presque tout entière sous un grand chapeau de p|^ blanche, et sa figure seule avait attiré l'attention dTnnibal. En effet, lar jeune inconnue létait d'une pâleuor effl^ayantC; et son visage ressemblait exactement à celu d'une statue, ipiand, sopiaBt des mains du sculpteur,, fer

marbre, vierge encore des injures de l*air, jette une molle et blanche lumière; le tissu de sa peau avait une telle finesse, une transparence si vive, que je croyais voir couler dans ses veines à peine bleuâtres, non pas du sang, mais le lait le plus pur. Au milieu de cette blancheur éclatante, ses deux lèvres étaient comme deux branches de corail ; ,1e reflet des longs cils de ses larges paupières baissées jetait sur sa joue une légère vapeur noire, et la flamme humide lancée par son regard en paraissait plus brillante encore; mais ses yeux et ses sourcils noirs tranchaient bien davantage sur la couleur éblouissante de sa figure. Ses cheveux étaient cachés par un voile négligemment noué sous son menton. Sa démarche avait je ne sais quoi de magique, car j'ignore d*où peut venir celle ondulation délicieuse qui régnait dans le moindre mouvement de sa personne; le bruit môme de ses pas retentissait à mon oreille comme une douce harmonie, et je la suivais comme entraîné par le courant d*un fleuve.

a Elle avait pour guide un vieillard simplement ^M' bille, dont ia marche lourde et tremblante contrastait avec la légèreté de la sienne. La ûgure de cet homme était d'une laideur repoussante, ignoble peut-être au premier aspect; mais, pour peu qu'on le contemplât, on ryonnaissait tant de bonté, un tel accord dans les traits, une tranquillité si noble, un front serein si bien accompagné de cheveux blancs comme la neige, qu'on oubliait presque sa laideur. Il était impossible de ne pas être vivement intéressé par cette alliance singulière de la laideur et de la beauté, de la vieillesse et de l'enfance. On ne voit pas sans une émotion profonde une rose sur uçe tombe et l'hirondelle sous un monceau de neige ; aussi Je cherchais vaguement à deviner le sentiment qui les unissait. Chaque pas du vieillard attirait l'attention de la

jeune fille, et les mpindfes i^tes de la jeune ôllefiqi^ talent les ^ina dvi vieillard; eQ&a Tenliea^ fnarfai^ftite leurs mouveiueats, l'accord de leurd yeuic^ celui <Jie \s^i(^ âmes, auraient £ait croire, qu'ils avaient unetfMile viej^j^ tous deux. Bientôt j^ me trouvai devant Téglisfi de Smtb Paul, ignorant comment j'ë tais aa*riyéjusq(ie<là. ÉftOlâir tant le perron, le vieillard et sa «ompagn^ îi\v&f^\ ^s#^yte par des pauvres qui accoururent vers eux comme l^Mîfà seaux de la campagne sur le blë; il donna qu^qttfi^ pièces de monnaie à la jeune ûlle^ qui leâ r^mib^w mendiants. J'ignorais le véritable motif de aeU» M(i|iiB mais je fus attendri par oe raffinement de tendres^ j^ les suivis sous les voûtes sacrées de l'édiâee, rtoarglifttifc avec une sorte de souffrance. Ds prirent de l'eau h(éi|4ile s'avancèrent vers iin autel, s'agenouilièretit. ie le0 sûitii encore, et je ne m'agenouillai point; mais, tapi deviM^ un pilier, je m'applaudis d'être plaoë de makiièfe kmkk la jeune fiile.au poment où elle r^iè>verait la tôÉiojdil dessus ëon livre de prières. Mes jambes dttneelateat^iiÉ paifois mes yeais étaient fatigués comme daas lés (iftnçfwij lorsqu'on eàepohe à voir avee les yeax dm eoirps eerim'M ne vdt qu'avec les ywtx de Fàmev . olq al

» Le vieillard, qtiittant ea prêtée frisuv d}k9B à ùêMm cristie, tourna plusieurs lois k lète vem» e^i^ aya% mt paternelle sdUcitiide, «t revint aussitôt en amœxn^ÊkylUk prôtre. Alors de ses mains tremblaiitee il ddbann^^lft jeune fille de sa pelisse et l'aida à étendre wir sa Uéfénè voile blane comme la neige qui a^a paâ eneor^ ieM^4 la terre, ie la vis tout entière î ses cheveux |0ilbèiei4ii4jft son front en bouisli^ aussi noires que le» fm^tê éa liiifiie slNne^ rappdèrent cette image de Hilton : Ih^ fM^at d^dbâtre environné de nuages. Elle étailr vêtue d'«MM{relH| blanche, et le prôtre loi jeta, en motitalat' è rauâ[ai,ei[||| rogaird' q>iir dévoila le my^re de cette $oè»a/ fiHiniflisiit

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lelï'ikkfeiinset pria. Je répétai involontairement les paroles ëdintés que parfois elle prononçait à haute voix ; puis, MiUgissant en lui voyant tourner une page, me levant qfMMd elle tfft.- levait, pliant les genoux quand elle s*indltitft, je me recueillis comme elle, me prosternant devtttif'la créature pendant qu'elle adorait le Créateur, exttté^ 'aussi pure que celle des séraphins confondus dans la'lmiiière du Trône? Le silence profond de l'égli^ et le ^Wti 'Sombre qui y régnait m'imprimèrent une sorte de tètl^u'r : Tair était brûlant : ma main presque humide, oÉéfi 'Vêtements lourds. Que vous dirai-je? comment vous fMtiiâre des joies aussi passagères, et cependant si du- MAéêy si profondes? Je ne voyais plus que cette tète; oliât}tte geste de la jeune fille donnait un charme de plus à'tta' vision; elle semblait se mouvoir dans une atmosj^èf e> lumineuse, et son moindre mouvement amenait un iMiavél accident de lumière : tantôt elle était éclairée par to'Joiiir inélancolique du dôme; puis, quan^ elle s'incli- Éait^'ses vêtements se teignaient des couleurs de Tarc-endeiëOtts les reflets des vitraux des chapelles latéralf^ ; Ittfir nuages, luttant avec le soleil au-dessus de l'édifice, la plongeaient tour à tour dans l'ombre ou dans la lu- BBllère<; enfin, ia chute de son voile et la main qui le reletM aussitôt, son souifie, la vapeur légère qui se jouait âUtoNi>r de ses lè?res, la pureté des contours de son viéi^y ses paupières vacillantes, tout donnait à mon âme HMiB jôié nouvelle, à mes yeux de nouvelles fêtes. i^'ij^'t^at à coup le prêtre se retourna, et elle leva sa i^lilrèi'vers le prêtre. Il tenait Thostie suspendue; et dans •«ilÉllÉent il ipraissait sur les marché de l'autel comme Hn^lge^niédiateur. La jeune fiHe le contemplait avee^ujfio joie pure, elle ra]v>nDait comme une sainte. Il jeta sfrr iUe Uii' regard de bonté puissante; et soudain releva'sa IM»;V0r8 la vo4te| comme si tous les chérubins venus sur

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des nuages d'or et groupt^s en cercle harmonieux eussent souri à cette fête de la terr«, à ce premier banquet de la vierge. Il me sembla qu'un reflet de ceite lumière qui enveloppe le trône de Dieu jetait son éclat inimitable sur ces trois êtres confondus dans une même admiration. Une molle et voluptueuse langueur m'avait saisi, j'étais comme assoupi, rêvant, et plx>ngé dans un monde nouveau, je serais resté là toujours 1 Le pi>étre dépoM le pain de vie sur les lèvres de la jeune fttle qui baissa aussitôt la tète; les cieux ouverts s'étaient refermés soudain. Je pleurai en voyant des larmes rouler dans les rides du vieillard, et je demeurai comme un homme ivre^ ne pouvant plus me soutenir. Lorsque ma fatigtie fut passée, que mes jambes ne tremblèrent plus, je cherchai la jeune ûile des yeux ; elle avait disparu. Je me précipitai dans Va rue et je ne la vis pas; je parcourus tout le quartier, et il me fut impossible de la retrouver; nulle trace n'avait marqué son passage, personne ne l'avait vue. L'effroi s'empara de mon âme, et je devins comme un enfant resté seul dans la nuit. Demain I me dis-je ; et je revins lentement che|iMjf|(ioi, après av<Mr été revoir avec une attention presque ' stupide le lieu où Salviati m'avait dit : Tu n'as pas vu cette jeune fille? Ne pensez pas, mademoiselle, que mon enivrement m'ttt alors laissé analyser mes sen8aUon& comme je le fais-e& ce^ moment. Ce n'est que bien tard^ au contraire, que le souvenir est : venu m'apporter ces. images, comme au bord de la mer les flots jettent sur Isi grève tous les débris d'un vaisseau brisé par Torage; et maintenant je dois vous faire observer que les longues études ^t Guérard s'était s«rvi - Z fatiguer l'ardeur de mi. jeunesse, 4eB /occupations de > le et mpn amour de gloire n^'avaient laissé dans le calme le plu3 profoad. Jusqu'alors ma fougue s'était emparée des sciences, le monde ne m'avait offert qu'utt^:

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tourbillon de plaisirs doBi lea atMate veDâieDt monrii^ à mes pieds sans les effleurer ; ainsi je naissais à la vie avec d'autant plus de force que le sentiment avait plus longtemps dormi dans mon cœur. »

— £lL.quoi I se dit Eugénie en laissant tomber ie m»^ misortt, cette âme si exaltée,, si grande, serait à moi !«.. Mais reprenant bientôt les papiers, elle continua.

a lie lendemaio arriva, et dès le matin i^'tôdais leur à tour sur le boulevard et dans la rue Saint^Antoine; enfin j'entrai daae l'église, espérant que' la j^une îimmhi^ nue y viendrait : que de km j^allai de ïdmM an pbrteit, cherchait à l'af eroevoir, et du portail à KauCeU troinvant chaque fois un- nouveau plaisir à revoir la pierre sur lacpieUe elle était la veille 1 lion front dhlgeuttait de sueur, je sentais les innombrables^ minutes du «emps comme lee angoisses d'un» douleur, et j'interprétnie l'absence de la jeune fille de mille isQone bizarres. CImh que personne qui entrait me faisait fnissennep; enfin les dalles de l'église brûlaient, mes Inedsy ei ma> jMluatien' devint si intolérable, que j'allais aoiHir quand la jeune fille parui. Ble entra et s'afpHOuiila devant l'autel de la Vierge»; je la ee«templai avec d'autant' plue de bonheur que, depuis qu'elle avait disparu je m^étaie occupé à me rappeler les meindÉm' ttaitis de son vîeagè. Bile étiiHi sans manbaaut velue simplement'; s» tniUe ëliâlreveMe, 6ltG(»« pajTut a¥eiit tout au' plue quiacO' anst pn. la venant aitlsr, je treabW de ma propre iTr^sse*. Bleitièt ^1^ mHW aNf«e- SQA: guide et je- tes si^ie lëntenittia^ eralgnàiH dédire* apsftçtt, Ibb perdatti de t île, les rëjuigitanl^ MMttaltf -} maïs, aifiivâ à là pUiee R^yrill^ je 1^ vii^ eniref dllfis Me maison qw tMiniit' le coini.<t»4a place' 0l'd« hti^eè t» Turemie. A^vee lar naQpsté d'ua éhftinv^ jO' ne songeai pointa pénétpsr dan» la maieoii; satisfifeil dei ne» plus peufm pprdie.'la jeme ille^de<-iD«i!/ et' Ae^peMsailir rnéki^ fiae*

qii^il^ait pl»ls%l« que cette tnal^n ne fût pês ta MenRe. je me coiitentai de ^examiner longtemps, en dietxïhdnt à deviner T^gè qv^elle devait occuper; quatid Je me sentis fotigué, je retournai chez moi, comptant simplement f^venir le lendemain à Saint^^aul. €é 'fiit ainsi que pendant quatre ou cinq jours je vécus innocemment du bonheur d^atler contempler la jeune lîlle priaiit à rautèl de la Vierge^ Mon imagination ne voyageait pas au delà. J'étais heureux de me nourrir ainsi de da vue, et je me sentais assee d'amour pour vivre de mon amour môme. Avec rimpfévoyance enfantine du nègre, qui, ne pensant pas qu'il dormira le soir, vend le coton de sa couche, je jouàdsais du présent avec ivresse, ignorant la joie que me (ruserait une parole prononcée par elle. Alors j^étais séparé du désir de presser sa main par une plaine aussi vaste, aussi brûlante que le grand désert : je pensais à elle dans le silence des nuits; je me préparais à a31«r à Saint-Paul comme pour un long pèlerinage ; je causais longtemps avec Salviati^ qui riait en déplorant mon délire : h*étais-je pas fou quand je vefsais dans son âme le torrent de mes pensées? Souvent je lui disais que son cœur même ne me suffisait pas, que j'aurais voulu pouvoir tout dire à la nature entière ; mais plus souvent encore je voulais tout cacher, et, craignant même ses regards, je me réfugiais dans mon âme.

» Cette première joie que je croyais sans fin fut bientôt épuisée, et je m'accoutumai presque au tressaillement qui me saisissait à la vue de la jeune fille. Enfin bientôt elle cessa d'aller à Saint-Paul. Alors je tombai dans le désespoir : je voulus, avec le despotisme d'un enfant gâté, entrer dansJe sanctuaire habité par elle. J'attaquai cette idée avec fureur, je me tourmentai en moi-même pour l'exécuter, et alors je fus en proie à une véritable folie. Le jour était trop vif pour moi, le bruit me faisait

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mal, tout me gênait. Ma divinité m'ëtait ravie au moment même où je voulais me rapprocher d'eile, respirer son souffle, effleurer ses vêtements, entendre sa parole, apprendre son nom pour le prononcer mille fois, lui parler pour lui plaire, au moment où je voyais encore une autre vie à épuiser. L'amour, le véritable amour ne passe-t-il pas par mille teintes avant d'arriver à la lumière, conune Tinsecte s'enBavelit dans un tombeau de soie avant de déployer ses brillantes ailes?

» Salviati me conseilla de séduire le portier, a Tu apprendras bien certainement par lui Thistoire » de ton vieillard, me dit-il, et je pourrai dresser quel- » machine pour te donner tes entrées au logis, car tu es » incapable d'ouvrir une porte! » Je lui sautai au cou en lui disant qu'il avait plus d'esprit que tous les Grispins de théâtre, et je courus à la place Royale, emporté par je ne sais quelle frénésie de joie et de bonheur. Quand, arrivé devant la porte, je saisis le marteau que sa main avait touché, le sifflement de la peur retentit à mes oreilles, et il me sembla que mon cœur cessait de battre. Etaitce le bruit des ailes de mon a^e? était-ce un pressentiment de malheur ?... La porte ouvrit, jeme trouvai sous le portique de la maison habitée par elle. J'entrai dans la loge d'un air embarrassé; je rougissais; mais, en voyant un vieil homme courbé sur un' habit qu'il raocommodait, je m'assis, et prenant courage : — N'avez-vous pas ici des étrangers? lui dis-je. Cette question, faite par un jeune homme décoré, sortant d'une voiture élégante, Tintimida. — Monsieur, répondit^il, tous nos locataires sont de fort honnêtes gens, tous tranquilles, et le gouvernement... — Il ne s'agit pas du gouvernement, répliquai-je en lui glissant une pièce d'or dans la main, je veux seulement avoir des renseignements sur un vieillard, sur une *^une fllle dont le visage est pâle... Alors le concierge

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remua sa tète chenue d^une manière significative, et jç^ dit : — Le vieux bonhomme se nomme Smithson; jQ. ne crois pas que la jeune personne soit sa ûUe; mais ^| y^.fi quelque mystère là-dessous : on ne les voit jamais ;, ils sortent rarement; ils sont Anglais, et demeurent àu,^ cond. Ce sont de fort honnêtes gens, qui ne font point ^J^ tendre leur terme, mais qui ne sont pas riches. M. Smit^içioi^ copie de la musique, et la jeune fille joue toute la jpjo^ née de la harpe. Je n'en sais pas davantage, car ils^ |Op|t une domestique nommée Nelly, qui ne parle pas ^pj^^ qu'un mur. .,„.f,

» Après cinq ans, la voix cassée du vieux portier ref^r tit encore à mon oreille, et le souvenir de cette scène e^ aussi frais que si elle s'était passée hier, tant ma mémp|i;9 est puissante quand je l'interroge sur les moindres détails de cette longue ivresse. J'accourus à Annibal, comme ^'jii eût été chargé de penser pour moi. H écouta graven^p^ le récit que je lui fis et se mit à jouer une de ces scèfm où le valet cherche à démontrer à son maître, embarra^Sff^ la fertilité de son génie. Je le p«0ssais de me trouver quelque expédient, et il termina ses plaisanteries en ,n9|^ disant : — Cherche la Bataille d*Hastings f La BataifU^ d'Hastings était un mauvais opéra que nous avions ,fi||ff ensemble à TÉcole polytechnique; et quand il pronq^ç;^ cet arrêt, je le suppliai de ne pas se moquer plus lcing7, temps de ma souffrance. Il répondit par sa phrase :. G^fche la BataiUed*HasHng$t J'eus mille peines à trouver œ manuscrit, jeté parmi nos papiers inutiles. , ^

» ~ Ne vois-tu pas I s'écria Salviati en saisissant l'opéins),^ que c'est à cette œuvre que nous devrons le bonheur, ^et contempler cette pâle beauté I En effet, son père copie de la musique : alors il est musicien ou copiste; si c'est un^ copiste, il est misérable, et nous enlevons la fille; s'il est musicien, il est encore plus misérable, et nous enlèverofis

Wcite ta Aile pendant qa'il fera )a mugique de l'opéra, off ,^ — . SalTiati, lui éis-je, partage mon resped pour eUe, %iï je te renie pour mon frère.

ei^ V— Ohl oh I cela devient sérieux) Mais, mon {pauvre Ho^ Td^e, poursuivit-!!, rends justice à ce dilemofl tiiomphanl : tSt^ ^mithson est41 copiste? lu iras voir copier toutes les flW4lf tiens de ton compositeur; est-il musicien? ce sera i^ji^ainement un Âmphion, et tu le conjureras de prendre ta^yre pour donner quelque prix à ton poëme. le te ferai fflraie une musique baroque que tu lui porterais à copier dans la première hypothèse, ou dont tu serais mécontent t!IM§ la seconde, il île s'agît plus maintenant que d'enlever \^ Suffrages du sénat comique en lui livrant des assauts fBffërés au Rœher de Càncalè,

efj§}^gglye! mon cher Salve t lui dis-je en trépignant do jé)^, veux-tu me sauver la vie encore une fois, me guérir ém&i» fièvre qui me dévorerait? mets-toi sur-le-champ à If&irrkge. Je suis incapable de raisonner, d^agir; je suis ufl^^nfant; prends mes lisières et guide-moi. ""^if^ïl sourit et tint parole à son sourire. Le comité ne f^sta pas longtemps à nos dîners, à notre crédit, à nos rerômmandations: enfin la pièce Ait reçue; Annibal eut Wéintôt broché une musique d'écolier. Si, pendant tout le SMps que prirent ces intrigues, je restai privé de ma luflSflpe et dans une obscurité profonde ; si je ne murmurai pdiht de ne voir que les murs de sa maison, c'est alors <f9'à chaque instant brillait l'espérance d'entrer dans le temple habité par eUe, La nuit, le jour, à toute heure, une ofiffire s'élevait devant moi, s'animait lentement, grandis- Saii, s'enveloppait de vêtements éclatants comme la lamère : et cette ombre, c'était elkt je la voyais non plus flHnme à l'autel de la Vierge, froide, calme, sans expresfffêh ; non, je donnais à sa pâle figure le ravissant sourire 4flâ je souhaitais, et souvent je disais à Salviati : — Vois

comme elle est belle! Enfin, par une chafinaiite matinée d'automne, je partis pour la plaoe Royale, accompagné d'Annibal, qui me faisait répéter ma leçon.

D ^ Ne le trompe pas! me cria>t-U quand il me vit descendre de voiture et courir sous l'arcade.

» •— Montez au second , me àii le vieux portier* Qu'on m'explique par quel ph^omène ces paroles amenèrent ia sueur sur mon front et la crainte ea mon cœur. En gravissant PescaiHeravec ràpidifté, je sentais croître dans mon sein une chaleur humide et profonde. Arrivé en un clin d'œil à la porte, je m'arrêtai soudain comme si j'eusse rencontré un invincible obstacle, et dans le silence j'entendais résonner les fortes pulsations de mon cœur. Je sonnai en tremblant, et les sons qui retentirent dans cet appartement me causèrent cette douloureuse sensation qui nous saisit quand un bruit aigu rompt la profonde paix de la nuit. Une femme dont les pas traînants me chagrinèrent parut et m'introduisit sur ma demande. Une fois que j'eus mis le pied dans cet appartement, je crus avoir atteint la terre promise, je respirai plus librement dans un air moins lourd ; mais j'étais ébloui, et je ne recouvrai la vue qu'en me trouvant à mon insu assis devant le vieillard. — Que désire monsieur? Ces mots tae réveillèrent en sursaut. Je crois me souvenir que mes yeux parcoururent alors la chambre avec une curiosité si avide, qu'elle avait sans doute excité cette brusque demande; mais, en ne voyant pas la jeune inconnue, la mémoire me revint, je répondis en rougissant et cherchant à répéter mot à mot la leçon de Salviati ;

» — Monsieur, j'ai l'honneur de vous apporter la musique d'un opéra...

» — Gomment, dit-il en m'interrompant, ai-je l'honneur d'être connu de vous? je suis étranger.

» — Une dame irlandaise, lady Pagest, que j'ai le plaisir

i%ft JANE LA PALE

de voir souvent, m'a beaucoup parlé de vous et de vos talents. A ce moment sa figure parut s'animer, ses yeux brillèrent, et je ne le trouvai plus aussi laid. « » — Les Irlandais! s'écria^t-il, cela ne m'étonne pas, c'est moi qui le premier fis connaître leurs airs nationaux!

» Là mon embarras cessa, car j'eus assez de présence d'esprit pour deviner qu'il était musicien. — Monsieur, repris-je, voici le motif de ma visite : l'opéra que je vous présente est reçu au théâtre Feydeau; le sujet en est pris dans l'histoire d'Irlande; lady Pagest, à qui je me plaignais il y a quelques jours de la médiocrité de mon compositeur, me dit qu'elle avait .entendu parler par plusieurs Irlandais de sir Smithson :

» — S'il est ici, comme on le prétendre l'aurai bientôtdécouvert,ajouta*t-elle, et vous pourrez vous adresser à lui, car c'est l'homme qu'il vous faut. Hier au soir, monsieur, j'ai su votre demeure, et ce matin je suis accouru vous offrir mon poëme.

» — Je n'ai jamais entendu parler de lady Pagest... répondit-il, et je ne sais peut-être pas assez le français pour... Ces mots me glacèrent d'épouvante. La Bataille d'Hastingsl s'écria-t-il en prenant le manuscrit; ô Erinl Erin I (4 ) (et il tremblait d'enthousiasme) pour toi mon feu éteint se rallumera, et, tout accablé que je puisse être sous le poids de la vieillesse et de Tinfortune, pour toi, Erin, je retrouverai la lyre de mon jeune âge!... En prononçant ces mots sa physionomie révéla toute la noblesse de son âme.

» — Eh quoi ! vous seriez malheureux ? lui dis-je avec intérêt.

» — Eh 1 que vous importe? répondit-il avec la brusquerie anglaise.

i. Ia9 Irlandais donneat ce nom i^ leur paya.

» — Comment m*ëcriai-je, n*étes vous pas un homme? et si votre infortune est de celles que l'or peut adoucir, lisez dans mes yeux, vous verrez que je me trouve heureux d'être riche, que j'ai un c(Bur que vous avez gagné, que je suis tout à vous. Voyez mon front, est-il de ceux qui sont marques du sceau de l'égolsme I

» lime contempla en souriant avec ironie; puis, après un instant de silence, il me prit la main et me dit : — C'est bien I

» L'homme vertueux a-t-il autour de lui, comme les fils des dieux de la Fable, un nuage qui le préserve de toute souillure, et celui qui l'approche entre-t-il dans une sphère céleste, ou leur âme laisse-tr-elle échapper un divin fluide qui donne aux gestes, aux paroles, une puissance magique? Cette phrase me fit rougir. Je ne méritais pas de l'entendre, car ma générosité était toute de calcul, et j'expiai ma faute en vouant au vieillard une amitié désintéressée. — J'aperçois là une harpe, dis-je en cherchant à. cacher mon embarras, n'est-ce pas la vôtre, n'étes-vous pas quelque barde déguisé? £t je regardais tour à tour les deux portes, désirant bien vivement recueillir quelques renseignements sur la jeune fille dont il m'était interdit de parlet. A ce moment une des portes s'ouvrit, et soudain l'inconnue parut ; mais en m'aperce* vant elle se rejeta brusquement en arrière. -Le vieillard lui dit alors quelques mots en anglais ; et, tout interdite, elle s'avança lentement les yeux baissés, puis, faisant une salutation embarrassée, elle s'assit à quelques pas de moi. Le frémissement de sa robe, le bruit léger de ses pas, retentirent dans le silence comme les sons dont Schiller a dit : On les sent comme une brise du soir. Croyez-vous, inédit sir Smithson, que je puisse être tout à fait malheureux?

» — Vous êtes marié? lui demaqdai-je avec effroi,

i»6 JANE LA PALK

» — N(Hi, rëpondii-il eh souriant, vous vcffn men Antigone.

» La jeune fille leva ses longues paupières et le remercia par un regard. Deux fois et à la dërobëe elle gMssa eur moi un regard empreint de cette tacitumitë nafye d'un enfant que Taspect d'un étranger effraye. A peiae osait-elle faire un mouvement : et moi je ne jouissais pas du charme de me trouver auprès d'eUe, car mon âme était plongée dans une sorte de stupeur semblable à celle que doivent éprouver les gens qui passent subitement de la misère à l'opulence; d'ailleurs je crus que j'allais rester là toujours. Bientôt la peur de paraître indfserel me prit, et je me levai en demandant la permission ée venir m'iaformer quelquefois de l'opéra. Le Vieillard me répondit de manière à me faire croire que je ne serais pas importun. le sortis, et ce fut alors que je me reprochai mon sitefice, ma précipitation, mon défaut de présence d^esprit; mais j'avais le ctieur plein de joie. Mademoiselle, il n*y a dans ce récit nul charme, nul acddent qui puisse vous le rendre intéressant, et cependant cette scène si rapide abonde en sentiments; mais comment vous les décrire? où trouver des imagés pour exprimer oette timide pudeur dont s'enveloppent nos premiers vœiix, ce tressaillement intérieur que nous éprouvons auprès de notre idole, et cette hésitation dans la pensée, dans la parole, et cette crainte dans les regards, cette audace dans les vceux, ce sourire fixe, enfin ce délire comprimé qui fatigue et que l'on aime? C'étaient, hélas I des émotions vierges dont le charme est à jamais détruit.

» Jusqu'à ce jour j'avais aperçu cette jeune fille comme dans un songe; tout ce que je pouvais me dire à moimême pour me rendre raison de mon ivresse, si toutefois je raisonnais, c'est qu'elle me semblait la pliis belle des femmes f mais maintenant j'allais en quelque sorte marcher

JA19B LA PALfi 157

à pss àsnswm âme, recotiBaUre sans doute en elle un de ces èdres descendus des sph^es célestes, admirer ses peifections, étadier les nuances de son caractère comme les mille beautés de s(hi yisage. Ainsi mon cœur ne pasn sait pas d'un ci^l à un autre sans en parcourir lesbiillap-* tes merveilles; je montais de luimière en lumière jusqu'à cette région où les âfûes brdleni toutes du même feu. Je vous épargne le détail des degrés imperceptibles qui:, de visite en visite, ëtablkent une sorbe d- inimité entre die et moi. Des volumi^B entier» ne suffiraient pas à décrire cette multitude de sentimeDls, de scènes intérieures^ ces riens qut (ml tapt de parix, ces mots qui valent (tes dis- 00016% D'ailleurs quelie expression pourrait peindre ces mystères de» âmes qui, par une lente et graduelle succès* sien de pensée»,- d'entretiens, se mêlent, s'infusent en quelque sorte^ etdwiennent une seule âme? Irai*je aussi veps expliquer ces- aulnes mystères de la beauté vivante 1) VMi» d^ quelle magique auré(^ se pose sur mt visage ai&eé? la ftipière est plus vive, l'ombre passe, les teintes se nuancent, l'iris de l'œil brille ou s'éteint, et chacun de oesaoeidentsr i^é^vèie une grâce nouvelle, péiniiun senti- OMBl qui passe d'une âme dans une autre opmine' le so» daMg Fécho*/' UHit est voit, pensée, amour, et cette magie s'enfuit comme l'écharpe humide de la terre au matin'; eUèréttit là^> eti» s'esti dissipée^ le Qhftfme du lendemain n'est plus celui de la veille.

9 Ënfi^ je passai [^esque toutes les soirées chez sir Smithson, attiré non-seulement par la j^une lilie, mais aussi p^ une certaine tranquillité daps la viq^ par une égalité dans les manières qUi me séduisait en eux. teUr' appartement était toujours tenu avec la simplidté ël^aise;' les meubles brilMent par la* îk^prëté^ ils semblaient iihiii<>btM<; totfl ànncnôÂ le éalH^ia paix de ('âme. Hj^n n'effrayait l'œil coumie chez le rlcliei on y reoottMûssait;

sur-le-champ je ne sais quelle secrèle liannome entré les êtres et les choses. Pendant longtemps la jeune fille resta dans son appartement, et cette conduite si opposée à celle qu'autorise la liberté des jeunes miss me causa le chagrin le plus vif. Enfin le jour où je crus être assez l'ami de sir Smithson pour lui demander quelque chose, je lui exprimai le désir d'entendre la jeune fille jouer de la harpe, car ce soir-là j'avais résolu de la voir. Sir Smithson l'appela, elle vint. Elle était vêtue de sa robe de mousseline blanche^ et ses cheveux noirs, tombant en boucles, donnaient à sa pâle figure un charme inexprimable. — Vous allez l'entendre, me dit sir Smithson avec joie. Elle s'assit devant nous, saisit sa harpe, leva au ciel des yeux qu'ani* mait le génie, et puis elle joua. Cette harmonie me pénétra comme la lumière quand elle traverse un corps diaphane; je ne me sentis plus vivre, mon âme n'eut plus qu'un sens, et les sons, s'élevant d'abord comme un nuage de parfums qui monte au ciel, me parurent venir d'en haut, semblables aux voix entendues par le^bergers de l'Évangile. Je restai dans une attitude de stupeur, retenant mon haleine comme si elle eût dû troubler ces divins aecords. La jeune fille jeta deux fois les yeux sur moi, deux regards de flamme. Quand elle se leva, mon œil inquiet la suivit.

»— Pourquoi ne reste*i-elle jamais? di»-je à sir Smithson.

» ^ Depuis quelque temps elle est plus recueillie, me répondit-il. Je tressaillis.

» — Mes aiguillettes feraient-elles peur à votre fille? lui rép||jj[uai-je.

» — Jaqe n'est pas ma fille.

W'f- Et qu'est-élle donc? îd/oà loi vient sa pâleur et quelle esli votre histçiro?

JANË LA PALE 1K9

» — Chlora! s'écria-t-il, reviens, mon enfant; monsieur est notre ami.

» Elle vint s'asseoir en silence auprès de moi, voilant toujours ses regards sous ses larges paupières, qu'elle ne soulevait que pour contempler le vieillard, comme si elle eût craint de me voir. Sir Smithson me prit les mains et me dit avec onction : -• Je vous crois bon, vous êtes notre ami, le seul que nous ayons dans Paris, je vais vous dire mon histoire. Et alors il nous fit un long récit que je vais abréger. Il n'avait jamais été marié, et de sa nombreuse famille il ne lui restait qu'un frère, encore sMtait-il écoulé dix-huit ans aepuisleurdernièfe entrevue. A cette époque son frère partait pour lltalie où il devait épouser une femme qu'il adorait; et la dissidence de leurs opinions religieuses était cause qu'il n'avait jamais reçu de ses nouvelles depuis leur séparation. — Voilà, dit-il en montrant la jeune fille, voilà celle qui me. tient lieu de tout sur la terre, et son histoire est un épisode de la mienne. On donnait à Londres un de mes opéras, lorsque la salle de Drury-Lane brûla. Mistriss Jenny-Duls, danseuse célèbre, éprouva une telle frayeur à l'aspect de l'incendie, qu'elle mourut dans mes bras. Elle était grosse ; ne trouvant pas de chirurgien au milieu du tumulte, j'eus le courage de pratiquer l'affreuse opération qui sauva cette chère enfant. Par un phénomène inexplicable, l^âleur de la mère avait passé sur le visage de la fille, et c'est pour cela que voua m'entendez souvent la nommer Chlora, ou Chlore, ce nom doit lui rappeler sans, cesse qu'elle a été conquise sur la mort.

» Après cette explication, il reprit le cours de son histoire : le pauvre homme, jusqu'à trente ans, avait goûté toutes les délices de la vie d'artiste ; attachant sa barque à tous les rivages, s'arrétant où il se trouvait bien, fuyant rapidement dès que les nioffi» lui annonçaient un orago.

160 lANB LA PALE

Ne voulant que les fieura do la yie; il se soumit peu de Tavenir et ne s'attachait qu'à jouir du présent; il meaft enfiA rexistence aventureuse et pittoresque de ces hommes dont leë triomphes trouvent souvent pour capitole un hôpital magnifiquement bâti, comme disait en souriant le vieBlard. ^ Oui, mon jeune ami, coniinua-t-il, j'ai cru dans mon jeune âge que tout en irait toujours ainsi; que les fêtes, les chansons, les festins, les amis et la vie oisive entoureraient toujours le convive du nectar. Ces riantes idées sont vrmes, sont belles à vingt ans; mais quand j'en ai eu cinquante il m'a fallu quitter le brillant palais que je m'étais coAstruit. N'ayant pas fait de provisions pour mon hiver, j'ai voulu mettre à profit mes prétendus talents; j'ai trouvé ma veine glacée, ma verve étante, les amis, ainsi que je le fis peut-être moi-même aux jours de mon bonheur> s'enfuirent loin de moi, les femmes nemeviront plus du même œil ; je n'étais plusjeune et j'étais pauvre; n'avaiâ-je pas mangé mon blé en herbe en vendant oliaottne de mes productions aux directeurs de théâtre? Les barbares, ils me laissèrent affamé devant la porte dé leurs salles de feslinâ : j'ayais la gloire> eux l'argent. Ainsi je me trouvai bientôt, à l'âge de soixante ans, n'ayant plus rian que decharautnts souvenirs et un grand fonds de phi« losopbie. Loin d'aceuser le ciel, je n'aecusai que root<* même, et je ee»at méov bientôt de me dénigrer en approuvant tent ce que j'avais fttit, comme éteint pour te mieux, par ]^ grande raison que nous ne sonnoes plus * maîtres du passé. Alors je résoias, à Vàge de soisant^HSlx ans, de pass^ en France et d'essayé* d'y faire fortune. Je vins à Paris avec Jane, etteavult cinq ans. Cette chère petite me fut d'us rare secours, oar il arrive un âge où nos affections et le besoin d'aimer qui brûle, toujours un coeur tendre na< peuvent plus m poliiei* sur les êtres qui cha^-' mêi»eiit ifbtna j«itnes9e. LcscMim^s ont raison do nove-

JANB LA PALB 161

fuir; un vieillard est comme un enfant gâté qui à tous les défauts d'un homme joint la tristesse d'un malade. Et pourtant à mon âge celui qui n'a pas une âme à bquelle il puisse rattacher la sienne est un être complètement malheureux. On a bien des amis, mais y eix a-t-ii beaucoup?. .. si j'en avais eu un seul, serais-je ici? A ces mots, je saisis la main du vieillard, et notre attendrissement fut égal. Le moment de silence qu'il y eut nous laissa jouir de toute notre sensibilité^ et nos âmes s'entendirent comme celles de deux amis habitués depuis trente ans à penser ensemble, Jane nous contempla avec des yeux humides de joie : ce n'était plus l'extase, mais la douce émotion de la prière. — Et, reprit-il, l'ami le plus affectueux et le plus expansif procure- t-il à notre âme ces plaisirs purs que l'on ressent à cultiver la plus belle des fleurs, à regarder naître ses couleurs, à contempler son lent épanouissement?... Quelles chastes voluptés dans la liaison d'un vieillard et d'une jeune fille, quand cette liaison a pour but de faciliter la vie à un être faible et charmant de candeur, de grâces^ de tendresse ! On recueille la première flamme de ce foyer caché dans son cœur, on a ses premières caresses, son premier amour, et l'on se sent rajeunir en écoutant ses naïves confidences.

. » Â cet instant je vis Jane qui, la tète appuyée contre l'épaule de son père adoptif, mlHait sa chevelure noire aux longs cheveux blancs du vieillard et me regardait avec un mol abandon. De ses yeux à demi fermés s'échappait un rayon vraiment céleste. — Tenez, me dit-il, croyez-vous qu'il y ait rien de plus doux au monde que cette pression caressante par laquelle cette chère enfant me témoigne son affection? Il la prit dans ses bras, et déposant sur son front un baiser de vieillard, un de ces baisers chastes et brûlants tout à la fois, il s'écria : — Oh! oui, tu me dois 4e la reconnaissance!-, non-que je l'exige, 8\jouta-tril en

^ %A4i% LA PALE

^^afttfW^^Aâp^ent; mais ne Hai-je ^disin^ ^ré^^ïSf^iJÊ^W'^u^keAi le charme de la vie, une f fe!{«i^i8«ifefie*^, «fifleP'aéè6ew>gaietët n'ai-je pas dé- %^ë'ftPft5l atiésefeitefltêfl^rtde? et toi, ma fille, tu iSmtàltSWèk^ms&^m g*d«1?*à ta parole; et dans *^flÉP^Mayi>liftir^é'^fe<te'^ê Séfrt'/^j'ë§père que tu auras •*éàiteWft^%^«l^tt%f»A«eilï' (r^'ëîfeëfel'fâftbe aux femmes ; W4i#j^r8«9Sirféfâ &i^i9ttiësSëMà,-iîio^plus que les ta-

^afi»^WÏ^^<'*âî^ftift'«sV'^E^i'î^ tous mes tré-

'^i^^iî%i^f,'ïyétt«aiitmyi''tdn bonheur moral; le ¥iÉ?^«fps^iâ6ii«pëfaifl5»i^raoiMte n'est maître que W^^âft5»V^te#J(M?Snet f*«Vferiërtlèn»ié> 'appartiennent à éifeFl«te??'%^1J^«è«>M, »Diètt nl^hff-a-Wl affligés; ^éffe^iBtfte,sa?t4l"fen^*«' àikvMiV;>([itié ^P«î«' me fut

-m (S^k'^eiMmkii^ô^ëMmàë'^tiiM^ que

'WHfâ^cê^c^fé |èè«*r A'^Mtoi^^at en^ttëttftëtor'ma- %ë(^^r%%(ii»Uhi<^!oii''dë'ilem'!hl($@s(ë«'^¥ ^'A^^

1@$bfi&^^«9fg)a!s«9 (i§^i!Sâkn^^fli>i^to»nt'&u«iÉ'^e>j^ ^ ^fl9aH'Pai(ftît|éf «fe'Vbtfs» ëpëi^êM^e'^ëtiîtJa^af'd*^ ^flêfo«8trf'^'ii'»f^o«»^<dflf fôitïTOfcé!Wfrer'p*p'd«d Htlléé"iMlperceptibles jâfâ^'Q^'\^ir>éè 9fl^il^€^|> mm^tmêé, ^fft¥5^%Mfilé^l«'ndW ^V*§'èiqbàM%ui,^ ^^NffitSM'^^lFe^l^d^fr^lK^tc^j^fi^j'^âglétiMâSit'^ ^¥B8l(Mîfe«?^'M« f^i^^fji^' télîhf 7[Wii^8fflt©'«*réff/Slfei1l% m^ïHft*^^! ^3'>^«îffifefit/ff^{^é><ïàTOtmftj'5tta^ %8X§^^»âP^a{it^èMf'hif ^(^qne, -tO^i^Ot^'Opërft/iMftiMs

m$"{)fâctif«hl'^iimdcëhm'^ jidieë[<'l6(i^ ^i^^

iAI^E LA PALE I4d

mes; et, Mns li via, le boalieur n^eet pa« wXH cboee. L'imagiDfttion est une fée; sous sa btguetfcé le plus beau diauMnt, ie dernier coquillage de la terre, sont égaux et prennent le rang qu'elle daigne leur assigner. Or, il faut songer que si la vie de rhomme est là (il oMnirait sa tète), elle est encore bien plus là (et il montrait son Qoeur.)

» Vous voyez^ mon ami, si je vous crois digne de ce titre en vous dévoilant ce que nous fAmes, ce que nous sommes ; en vous le disant, je n'ai pas semé mon infortune dans un mauvais cœur : vous me C(unprenez? H me serra la main. Tel fut à peu près le récit de ee bon vieillard. À chaque mot son àme tendre s'échappait de ses lèvres; il enchaînait par ses discours , et il était impojssib)e de l'écouter sans attendrissement. Je m'étonnais qu'il n'eût pas réussi en France; mais nous sommes si insouciants ! Insensiblement la jeune ftlle e*éiait rapprochée de son bienfaiteur, et depuis le moment oà elle l'avait pressé si tendrement, elle était restée sur son sein comme sous l'aile protectrice de la philosophie. Sa jeune tète aux contours fins et purs, ses Cheveux afoonda&ts, sa bouche entr'ouverte, la naïveté de sa pose, tous les trésors de la vie qui brillaient en eiie, formaient «n riphe contraste avec cette tète de vieillard dont le large front, ombragé par de longs cheveux blancs, était creusé de rides parallèles, dont les yeux n'avaient plus qu'un feu sac, dont les contours étaient flétris. La jeune fiUe était là comme une violette éclose dans le creux d'un vieux saule.

» Les derniers «eus de la suave musique vâbraient ea- COK à mon oreille^ mêlés aux éerlnères paroles du vieilhrd; le sifenee qui leur avait succédé, ce tabieaii, |e chaiifné de celte soirée, avaient éleègttë de moi tout» idée terrestre, l'étais prôt à dire comme les apôtres sur la montagne : Dreêêonê une tenté, H rtitùm kit,.. Nos regards se éoi^ndirent, et, pénétré d'tt^sndnseenenty je

m'ëcrîai les larmes aux yeux : — Et moi aussi je suis orphelin I... Alors Taccent de ma voix, les traits de mon visage, mon geste, eurent une magnifique puissance, car Jane se leva soudain, et le vieillard, me tendant la main, me dit avec la voix de l'âme : — - Voulez-vous être mon fils?... Je me précipitai sur son sein et je l'embrassai avec effusion. Quand je relevai ma tête. Jane était là, des larmes la rendaient encore plus belle : et, me prenant la main, elle me dit d'une voix tremblante : — Vous serez donc mon frère?... Son attitude inspirait une douce confiance sans Texprimer encore; elle était émue, mais craintive. Sa tendresse n'avait-elle pas franchi la chaste enceinte de son âme? Aussi, toute confuse, elle baissa les yeux, et, comme la Galatée de Virgile qui s'enfuyait pour être suivie, elle cacha sa tête dans le sein du vieillard. Telle fut sa première parole d'amour. Elle retentit souvent à mon oreille, mais alors elle tomba dans mon cœur comme le cri de grâce dans celui du captif. A ce moment elle sembla me tendre une main secourable, et nous entrâmes dans le même ciel. L'habitude de nous voir devint un besoin de nos cœurs, et notre mutuelle timidité fut pendant longtemps pour tous deux la source d*un charme nouveau. Âhl le malheur a voulu que nos mains moissonnassent la moindre fleur éclose sur les bords de notre chemin !

» Bientôt, à notre insu, vint insensiblement une délicieuse entente dans la pensée, une même intention dans les mouvements, une même vie dans les regards, une identité parfaite dont nous sentîmes les charmes sans pouvoir les définir. La timidité re«ta, mais l'embarras disparut. Nous étions libres et livrés à cette précieuse communauté de pensées^ d'actions, qui existe entre un frère et une sœur. Quand j'arrivais pour les voir, il me semblait que j'entrais chez moi, le vieillard et

la jeune .ttie m'atlendaient : parlait-elle, j'accoasais : souhaitais- je un regard, je l'obtenais; nous avions les jeux de Tenfance comme nous en avions la pureté; Mfin, quand je voulais Tentendre chanter, j'apportais la harpe, et soudain elle se rendait à mon désir avec cette tendre soumission qui semblait m'accorder un secret empire. Aussi le moindre de ses signes était un ordre auquel j'obéissais avec une joie qui lui disait : Je suis à toi I Mais la nature de mon caractère me condamnait à dévorer ces enivrantes délices avec la même avidité qui m'avait fait passer du bonheur de la voir en secret à celui de venir vivre auprès d'elle, et de cette joie aux voluptueuses émotions de la folle espérance. Je m'accoutumai trop vite, hélas I à cette vie d'innocence et de paix. Je vou* lais... Que voudrais-je ? aujourd'hui je suis embarrassé de le dire, je suis honteux d'avoir si peu vécu dans ce matin de l'amour, et je ne peux expliquer cette progression dans mes désirs que par un instinct terrible qui pousse toujours l'homme vers de nouveaux rivages. Eût-il l'univers tout entier, son œil inquiet se tournerait vers les cieux. Je voulais alors savoir si j'étais aimé, je voulais savoir si cette chère créature était à moi 1... Et à qui pouvait-elle appartenir? J'étais le premier, le seul être qu'elle eût aperçu sur sa route. Aujourd'hui mille preuves d'amour reviennent à ma mémoire comme des remords. Combien de fois elle resta sans faire un point à sa broderie, croyant travailler en m'écoutant! avec quelle naïveté elle contemplait mon uniforme I comme elle tremblait en touchant les aiguillettes^ et comme elle tressaillait quand je lui parlais ! Je n'étais pas content du bonheur d'être attendu I de savoir que dans un coin du globe un être aimable et faible me voyait comme, son seul protecteur, me donnait tous ses soupirs, reconnaissait mon approche au bruit de mes pas, accourait à ma rencontre,

Id« XAMB LA pAtE

épiaU Bn regard, coâservait dans son ixeur ctiaque parole oomme un monument, chaque sourire comine une fête, et, p«r cet entier dérouement, marchait vers la perfec^ tion de Tamovr saifô croire aimer 1 Je voulais plus, je voulais qu'elle confessât son amotur» quand moi-même je ne rasais pas encore. J'étais comu^ ^ monarque insensé de l'Écriture qui, possédant la Judée, voulait s'enorgueillir de sa progre grandeur en comptant ses sujets.

» Un soir que ces idées avaient jeté sur mon front un voile d'inquiétude, sir Smithson nous laissfi seuls par hasard. Jane était depuis un moment penchée sur sa harpe, et, rêveuse parce que je rêvais, elle en tirait des sons vagnea comme nos pensées. Je n^osais parier, elle était muette. La lampe se trouvail placée derrière nous ; alors la Idmière^ et glissant autour d'elle, la laissait presque dans l'ombre, et sa chevelure enveloppait soq TÎsàge; elle me regarda et tressaillit; je vins m'asseoir auprès d'elle, et, levant mes yeux suppliants vers les siens^ je saisis sa main' pour la presser doucement.

» — Oh 1 s'éeria^trelle, Horace, ne me prenea jamais ainsi la main I..*

» Elle quitta sa place et courut s'asseoir loin de 9u>i ; alors je pleurai; M'observaat à la dérobée, elle revint avec un délicieux abandon en voyant couler mes larmes, et, tout émue, me dit :

» — • Horace, vous «urais-je fait de la peine ?

» — Oui, fépoBdi&je... Elle parut en proie à une vive douleur.

» •— Écoutez, chère Ghlora, repris-je en la regardant avec une tendre sollicitude, nos âmes s'eptendent et nous ne parlons paa : n'y a-t*il pas entre nous un monde de pensées qu'un mot peut détruire comme un rayon de lumière dissipe la nuit?

» •«* Oh ! ottiy di^elle avec naïveté.

JAN£ LA PAl*^

» — £h-]^al continuai-je, m'aijpioa^yoïift c(HDn%jf[ vous aime? .^^j^g

» — Oui, répondit-elle avec un sourire d'inQQCWWi et une simplicité d'attitude qui m'imprimèrent un respect profond. ^ [

» — Mais m'aimez-vous comme je vous aim«| autant que je vous aiiiie ? >

» — Je ne sais, dit-elle avec un regard où se peignaient| confusément la pudeur et l'amour, mais je croirais que c'est plus 1 car je ne vous aurais jamais demandé si vi>u% m'aimez. ^

» — Pourquoi? répondis-je dans mon désir de prolon^r ger le charme de cette gcène. ^

» — Parce que j'en étais sûre! j^

j> -— Ange céleste 1 m'écriai-je ; et^ poussé par ipa% ivresse : N'y a*t-il pasy lui dis*je, une dissonance entr% ce vous et j'aime? est-ce là le mot du ccsur?. Elle b^is9% les yeux, qu'elle releva soudain pour me regarder aye^ un embarras qui peignait son amour; puis, voilant eqcoffi une fois ses regards, elle s'assit en silence, semblablci ^ ces généreuj^ coursiers qui se couchent quand on leuj^ demande une tâche au-dessus de leurs forces, et ell% pleura. Je tombai à ses pieds. „

» — Reçois donc, m'écHai-je, le don de mon âmel sai% ma sœur, sois ma femme^ je t'aiipe, et pour toujours I jj

n J'ignore le terrent d'idées que j'exprimai, mais j^ sais qu'elle pleurait de joie et que je tenais ses maiq& embrassées lorsque sir Smithson entra... Jane ne change^ pas d'attitude^ elle reporta seulement ses yeux brillanf% à travers ses larmes sur son prot^eteiir immobile, qui nous regardait avec inquiétude. ^ 9l

» -^ Âmi, me dit-elle, je t'ai écouté!... sa^s ^ Mj^ taire, ajouta-treHe en se retournanr vers ^cdi père^ j'tt pris plaisir à t'enttindre I... Ohl mon cœur ^ ^st gonfi^l

n m'a sembM, Horace, que ta parlais pour moi.., Ahl lyouta-t-elle, je t'aime depuis longtemps!

» *— Mauvaise, dit sirSmithsonenrintiBiTompant et en venant s'asseoir entre nous deux, pourquoi donc me Tavez-vous nie Tautre jour ?

» — Mon père, dit-elle avec un sourire tout à la fois plein de la finesse d'une femme et de la naïveté à'un en— faut, c'est que je voulais qu'il fût le premier à l'entendre. ' » — Enfants I s'écria sir Smithson avec un indulgent sourire, aimez-vous... soyez heureux I... Jeune homme, me dit-il, si tu ne l'avais pas aimée j'aurais été à toi un jour, et, te prenant la main, je t'aurais dit : — Ami, tu as une -belle âme I je l'ai reconnue au seul son de ta voix, à ton geste, à ton front ; sans cela tu ne serais pas mon àmu Écoute : Ghlora est un ange, épouse-la. Tù l'aurais épousée. Vous auriez été heureux, parce que vous êtes ités au même ciel I aujourd'hui je réponds de votre bonheur; je suis vieux, et les vieillards voient quelquefôis dans l'avenir; ils en sont plus près que tous les autres. Mais, mes chers enfants, je n'aurais pas sitôt jjarlé que vous; j'eusse attendu quelques années; vous êtes trop jeunes. Horace, à peine es-tu majeur, et Ghlora n'a pas encore seize ansi Va, mon ami, cours au champ d'honneur, acquitte ta dette envers ta patrie, et reviens ; tu trouveras Ghlora telle qu'elle est aujourd'hui... Je dërai son protecteur jusqu'à ce que je l'aie unie à une plus durable protection... Mes chers enfants, ajouta-t~il éh nous rassemblant sur son sein et en nous contemplant à^ec orgueil, vous serez le plus beau couple de la terre 1... ^"» Jane levji les yeux au ciel et les reporta sur moi en tenant la main du vieillard. Gette muette réponse, qui disait : « Après Dieu, c'est toi! » cette attitude, ce ^upe... ah I je vols tout encore... Malheureux! Gomme èèux anges qui vont en mission sur la terre, et, s'igno-

JANB LA PALB 169

rant l'un Tautre, ne se reconnaissent qu'au moment où la flamme céleste brille au-dessus de leurs tètes, nous avions été deux mois entiers livres au charme de marcher de jouissance en jouissance dans une carrière au milieu de laquelle la religion et la musique nous avaient servi de tendres interprètes ; réunis maintenant, nous confondîmes nos âmes en une seule, et dès lors s'ouvrit une ère nouvelle de sentiments plus tendres. Nous allions parler coeur à cœur, nous étions amants l Voilà, mademoiselle, comment la vie s'est ouverte pour moi. »

A cet endroit Eugénie s'arrêta, ses larmes l'empêchaient de lire, son cœur était gonflé, elle respirait à peine, un poids horrible l'oppressait. — Que leur est-il donc arrivé?... se dit-elle tout émue de ce tableau que la lettre d'Horace déroulait devant ses yeux. Elle reprit bientôt sa lecture.

» La fin de ce jour, le plus beau de ma vie, compléta le bonheur qui l'avait commencé. Jane prit sa harpe et joua d'inspiration. Toutes les impressions qui l'avaient assaillie dans cette journée trouvèrent dans la musique un divin interprète, le seul qui pût recevoir et redire les confidences de cette âme naïve. Le lendemain, quand je racontai cette scène à Salviati, ses yeux brillèrent d'une expression que je n'avais jamais observée en lui ; il me sauta au cou, m'embrassa et me dit :

D — Horace, tu es heureux, toi I tu as trouvé le plus grand bien ! Oh I j'en jouis autant que toi I ne suis-je pas ton ami, ton frère? Tu es aimé, et je ne le serai jamais, moi! où trouver une autre Ghlora?

» — Ohl lui dis-je, j'avoue qu'elle est unique!... Je m'arrêtai en lui parlant, car je vis ses yeux se remplir de larmes. Il me serra la main pour me remercier de mon silencQ, et me dit avec un son de voix que je n'ai point oublié, car il m'a dévoilé toute son amitié :

ilO JANB th fhUl^

» —le ne puis plus être Ion oenfideot, (on liOnbeiir me tue I . .. attends que je sois aimé I . . .

» — Noble ami, lui dis-je, ton amitié, celle de mon tuteur, celle de sir Smithson, et... Tamour de Chlora, c'est trop de bonheur pour un seul 1... Oh I que je vive L.. nul n'est plus heureux que moi sur la terre! Dès lors mes jours se passèrent tout entiers auprès de sir Smithson et de sa fille adoptive. J'abandonnais mon hôtel dès le matin pour n'y rentrer que le soir. Les jours nous paraissaient des heures, et les heures des minutes. Je ne sois jamais entré dans la chambre où elle demeurait sans voir errer le plus doux sourire sur ses lèvres adorées. La naïve liberté qui régnait dans nos discours, dans nos enfantines caresses, n'eût pas effarouché les anges. Jamais il n'y eut sur terre d'amour plus pur, plus vivement senti ; mille fois ma pensée fut prévenue par la aienne^ comme mille fois nos mouvements furent ordonnés par la môme volonté. Que d'heupes entières nous passâmes à nous regarder en silence, détachés de toute affection terrestre, comme dans un rêve ou comme lorsqu'on regarde le ciel!

» Un souvenir entre tous les autres m'est resté. Bile était occupée à broder, et je baisais à la dérobée tout ce qu'elle avait touché. Elle feignait de ne pas me voir et riait. Elk riait î Je crois devenir fou en me rappelant ce rire. Une lueur surnaturelle semblait l'environner, ses cheveux étaient ornés d'une rose blanche. Le caractère virginal de ses traits n'excluait en rien l'aotiour qui brillait dans ses yeux, et sa tête, doucement penchée comme pour fuir un regard qu'elle savourait avec bonheur, ajoutait à toute sa personne une grâce que l'on eroyait deviner pour la première fois. Le jour, car elle était pift^ cée dans l'embrasure d'une croisée, passant à travers les rideaux de mousseline, ne tombait que sur elle et

JANE %k PALE t7i

Mait la caresser doucement; tout à coup elle se retourna, et tirant de son sein une petite croix noire qu'elle portait toujours, elle me dit : — Embrasse plutôt ce gage d'un autre amour, «t je pourrai confondre mes deux cultes en un seul !... Je couvris la croix de caresses ; mais, emporté par mon ardeur, je déposai sur sa main un baiser brûlant. Elle la retira avec un geste d'humeur et me dit : — Horace, c'est trop! Le feu s'échappa de ses yeux comme un éclair quand elle ajouta : — Tu me fais mal ! mon amour ne te suffît-il pas?

■ Laisser voir tout son amour lui paraissait un crime, et un jour elle déchira une lettre pour éviter de me la montrer.

» Elle m'aurait donné de l'orgueil, disait-elle. 9 Honteux à mon tour, je m'en allai à côté de sir Smithson, qui écrivait sa musique, et je me mis à regarder les notes qu'il traçait en fredonnant.

» — Jugez*moi, lui dis>je à voix basse, suis-je coupable pour lui avoir embrassé la main?

» — Laquesûon, me dit-il en souriant, est difficile à résoudre : Jane est et n'est pas votre femme ; mais ne vous plaignez pas de sa colère, dit-il en s'interrompant. Et il se retourna vers elle.

m — Elle méconnaît, dis-je assez haut, la nature de Ta-mour qu'elle m'inspire : c'est l'adoration la plus pure. J'avais à peine achevé ces mots que je sentis ses lèvres se poser sur mon front. Je me retournai sur-le-champ, je la vis prosternée, disant, avec un accent comique plein de reproche, d'amour et de gaieté :

» — Aurais-je offensé mon maijre? Enfin chaque minute en amenait une semblable, et toutes étaient marquées par la plus douce folâtrerie. Je ne m'attache, mademoiselle, à vous peindre ce profond amour sous tous ses aspects, dans toutes ses phases, que pour vous bien faire

172 JANE LA PALB

sentir toute Thorreur do la catastrophe qui mit fin à mon bonheur quand je fus trahi par Jane. Ces détails vous feront comprendre en même temps combien il faut que vous m'inspiriez de confiance pour que je omette mon sort entre vos mains. Chaque jour notre amour croissait, à notre grande surprise. Ghlora s'était imposé la loi de se conformer à mon caractère. Elle s'efforçait d'être habituellement gaie, parce que la gaieté me plaisait, et cependant la mélancolie lui était plus naturelle ; car à elle plus qu'à tout autre il appartenait de rire comme les anges et de pleurer comme eux. Elle sacrifiait ainsi ses plus chères pensées à mon bonheur. Pour moi, elle aurait voulu, disait-elle, rassembler en elle toutes les perfections; pour moi, il me semblait qu'elle n'avait rien à désirer.

» Ce soin perpétuel de voler au-devant de tous mes vœux, ce contentement de voir mes pensées les plus fugitives devenir la loi sacrée d'une créature plus parfaite que moi ont peut-être flatté mon jeune amour-propre, et telle est la cause secrète do la passion qu'elle m'inspirait. Quoi qu'il en soit, le son et l'écho, deux glaces polies se renvoyant le même reflet, sont d'imparfaites images de notre union ; elle était arrivée à toute la perfection que les sentiments peuvent avoir sur cette terre. Irai-je évoquer parmi de douloureux souvenirs d'autres scènes pour vous convaincre de la supériorité de cette trop chère créature I J'ajouterais à mon chagrin et je ne vous donnerais qu'une faible idée de cette vie céleste. Ah I croyez plutôt que Jane n'avait d'autre mérite que celui de me plaire, que j'étais aveugle, et laissons périr la mémoire de tant de bonheur. Un jour j'arrivai plus tôt que de coutume : ses cheveux étaient encore emprisonnés dans quelques fragments de l'ouverture de notre opéra. — Sainte Thérèse I ditr-elle en riant, quand vous parliez à Dieu vous ôtiez vos papillotes, Dieu me pré->

serve donc de paraître jamais devant le roi de la terre sans être paréel Et elle s'enfuyait avec un ensemble de gestes et de peureuses précautions, me regardant, m'évitant de manière à exciter cette folâtrerie si douce pour un cœur, et murmurant elle disait : — Il ne m'arrêtera pas, vous verrez que j'aurai la honte de courir à lui. — G Jane I tu t'arrêteras, lui dis-je. Elle me regarda, restant stupéfaite d'apercevoir sur mon visage l'expression du chagrin. J'avais reçu l'ordre de partir, et je ne savais comment le lui apprendre. Elle accourut près de moi, m'amena vers son père et, me prenant la main, me dit : — Qu'as'tu donc ? avec un accent, un regard, une contenance qui me donnèrent une plus haute idée de son amour que tout ce qu'elle avait répandu de bonheur, de grâce et de gentillesse sur deux mois et demi que j'avais passés auprès d'elle. Quelquefois une voix m'éveille la nuit et j'entends : — Qu'as-tu donc? Jane est là, avec son geste, son regard... Je la vois et je frissonne; il me semble qu'elle me dit : — Je Vaime toujours t

» Le vieillard dit en me regardant avec aiixiété :

» — Quel malheur nous est donc arrivé, mon ami ?

» — Un seul mot vous le fera connaître, lui dis-je.

» Je pars. Jane tomba presque rouge dans mes bras en disant : — J'étouffe et j'ai froid. Je la réchauffai sur mon cœur, je la couvris de baisers. Elle revint à elle, et voyant mes yeux lui sourire elle sourit à son tour. — H est encore là 1 dit-elle avec un reste d'effroi. Oh ! ajoutât-elle, ne nous quitte pas d'une minute jusqu'au moment fatal ! Cette crainte de Jane répandit sur les derniers instants que nous devions passer ensemble une mélancolie qui me montra combien je lui étais cher. — Ne viens plus en uniforme I me dit-elle un jour après avoir embrassé mes épaulettes sans que je m'en fusse aperçu. Ordinairement, le soir^ elle me disait adiet^; désormais

elie ne pTOncniça plus ce mot cnid. Il m Im échappa cune plainte; elle fut parfois gaie, affeclaot une force qu'elle n'avait pas. Elle s'occupa toujours de sa harpe avec enthousiasme et mit ia même exaltation dana des improvisations, mais il ne s'y trouvait plus c«tte harmonie ineffaUe dont la cause secrète est dans la sérénité du cœur. Elie me regarda bien avec le même sourire, mais il y avait sur ses yeux un voile de tristesse inexplicable. Un soir, au milieu d'une conversation qui ne roulait pas môme sur mon départ, elle dit tout à coup : -* Cette guerre me sera fatale.

» Elle s'habilla avec la même élégance, Hiaig il se rencontrait quelquefois des oublis dans sa toilette. Elle voulut un jour que je lui amenasse le cheval que j'avais Mheté pour m'en servir à la campagne ; elle descendit dans la cour et resta longtemps à le flatter et à le caresser. Un autre aurait accusé le chef du gouvernement, se serait plaint de son ambition, de son insatiable cruauté ; elle était Anglaise, elle l'aurait pu; non, elle géipissait en secret et n'accusait personne. — Horace, me dit^elle un soir^ ce matin je suis allée à Saint-Paul, je me suis assise sur la même chaise, j'avais le même livre, c'était la même église, les mêmes prières, c'était toujours Dieu enfin ; eh bien ! j'ai senti que je n*étais plus la même, je mêlais involontairement d'autres idées à ma pieuse méditation ; les mêmes paroles n'avaient plus le même sens pour moi ; je ne puis plus prier sans toi I... Aussi, ajouta-t-elle, j'ai dit à Dieu que c'était lui qui m'avait donné mon amoa^, et qu'il ne nous condamnerait sans doute pas.

» À chaque moment, il sortait de sa beiiehe et à son insu les paroles les plus tendres et tes pitis touchantep; elle était née pour aimer. On yoyait que la douleur que lui causait mon départ était un sentiment.qui i'absoitiait et qai se tratûnait en toat et nal^elte.

»$a harpe répétait : —-J'aime et je sùnffte 1 Son at6t«d6 le redisait encore ; le son seul de sa voix indiquait U pénible situation de son âme, et son regard la reflétait sans cesse ; elle s'asseyait comme une personne à qui tout est insupportable, et ce spectacle me remplissait moi-môme d'une tristesse amère qui s'augmentait encore à la vue des efforts qu'elle faisait pour me sourire aussi doucement qu'autrefois.

» Quant à sir Smithson, il ne craignait pas de se plaindre, et la douleur de ce vieillard était effrayante; elle ressemblait à celle d'une mère qui, dans un incendie, voit périr son dernier enfant. Il me suivait des yeux comme s'il ne devait plus me revoir : rien ne pouvait le ranimer : il était morne et accablé.

» Enûn le jour fatal arriva. Lorsque Jane et son père me virent entrer en habit (Je voyage, elle s'écria : —C'est donc vfai 1 Elle resta immobile et comme pétrifiée par l'horreur de sa situation. En présence du désespoir elle regrettait le^ affreuses anxiétés dans lesquelles elle venait de vivre.

;..,» Je devais dîner avec Jane et son père : nous dinar Q;\f^,f^ç'est^à-dire que tous les trois nous fûmes ^sis aur j^Hjf ^Jl^ïje table sur laquelle on servit des mets : — Qu'il <$ajç(^,l^cria Jan^e avec un geste djésespéré, et elle s'en- ^j^P^.tf}^/'^ lOhambre sans qu'aucune prière p4i l'en Jajre^gijp^r^,-^ ^JoraQe, disait-eUe, que je n'eatende ^êoa^ >ilftfi#>y%j^^ ^l^iftjjrassai M. Smithson et je partis.

» Telle fut l'aurore d'un amour qui dura cinq années et^qui fut toujours aussi pur. Jamais deux âmes ne s'emparèrent l'iuMttâaxriwUwtiavec umb itAh forme. L'amour, la jeunesse la beauté, l'opulence, radieuses, m'ouvraient olMemlil; âfiRlftrjTiAitfioi&toft'tbfiSf esistences comparées à la îAiAiiMiiACiliii^i'fMnQUliMk» Omu tânèl^nBB. Avec quelle

176 JAITB LÀ PALE

fiertë je regardais la foule des hommes au milieu desquels je marchais !

• La veille de mon départ, j'avais indiqué à Jane et à son père Salviati comme un ami dévoué, dont la position au ministère de la guerre devait nous être d'un grand secours, et il leur rendit en effet d'importants services.

» Au moment où je partais, nous nous trouvions vers la fin de Tannée 4808, je me rendais à Tarmée d'Allemagne, et par la suite je passai en Espagne, pour n'en sortir que furtivement, au commencement de la fatale année de 4844. Vous savez, mademoiselle, combien ces cinq années furent orageuses; j'obtins rarement des congés, et lorsque j'arrivais à Paris, je passais toutes ces journées de grâce auprès de Jane. Telle vous l'avez vue, telle elle fut toujours. Il faudrait vous répéter les mêmes choses. Afin d'éviter de m'appesantir sur une histoire dont chaque détail renouvelle mes douleurs, je vais ajouter ici la correspondance de mon ami Salviati. Je choisirai parmi ses lettres celles qui suffiront pour faire con-cnaitre la suite de mon histoire, mais n'attendez pas de moi que je vous donne une seule de ces lettres de Jane dont il sera question. Elles sont soigneusement cachetées, et jamais Tenveloppe n'en sera brisée. Je ne puis môme, sans une émotion profonde, voir l'endroit où elles sont déposées; alors mes yeux sont comme éblouis, ma tète se trouble, je me sens embrasé par un feu dévorant : Jane est là vivante, elle me parle, je la vois; il faut sortir, car je succomberais sous le faix trop pesant de ces terribles souvenirs*

Première lettre d*Ann%hal à Horace.

« Il y a réellement du plaisir à être ton ami : la belle miss Jane me regarde avec quelque bienveillance. Je lui

JAî^B LA PALS 177

apporté les bulletins de îa Grande Artnée, et ï)\m sais avec quelle avidité Us èô^t lus, et tout cela pouf un pfetît capitaine dechasâéurs qui, dans ce moment, trotté înât perçu parmi cent mille hommes. Je vois venir de bette comtesses, des duchesses, des femmes de généraux ; eïlès traversent la cour du ministère, et, sans craindre dé crotter leurs jolis pieds, elles montent, gollicîtent des nouvelles de leurs maris, avec ardeur, j'en conviens, maiiô demandent aussi, et cela du ton de l'indifférence, sî \in de leurs parents^ un jeune capitaine, a été épargné. Elles remuent ci^l et terre si, par hasard, nouvelle leur manque sur le petit capitaine; elles mettent en l'air gens, voitures, employés, elles vont même jusqu'au ministre!.. Au quartier du Marais vit obscurément une jeune fille qui, par la seule vertu de son sourire, obtient chaque jour, avant tout Paris, l'assurance que l'amour de ses regards galope au son de la trompette en toute liberté. Amitié, voilà ton ouvrage ! Elle veut être mon ami, parce que tu m'aimes... Tu es son unique pensée. Elle est vêtue de blanc, mais elle porte une ceinture noire et des ornements de deuil, et tout cela sans la moindre affectation. Elle prononce rarement ton nom, et quand elle l'entend elle n'est pas maîtresse d'une émotion profonde. Ce que j'ai le plus admiré e» elle, et ce dont tu ne m'avais pas parlé, c'est cette expression de dévouement qui éclate au milieu d'une naïve ingénuité; son nez fin, dont les lignes appar* tiennent encore à l'enfonce, forme un singulier contraste avec la douleur grave qu'expriment sa bouche et ses yeux. Ah ! pourquoi té !'iai-je montrée? J'ai fait un grand plaisir au père et à la fille en leur apportant la carte da théâtre de la guerre, et le lieu où campe ton régiment est pour eux le quartier-général. Une épingle à laquelle «ne banderole est fixée annonce que là vit le bien-aimé, et les yeux de Jane se tournent à. chaque instant vers

i7ê JANE LA PALE

cette carte. Horace, heureux ami ! tout a été couronné par un de ces événements qui me feraient rester comme une statue, éternellement agenouillé ë^ant une si noble créature. Tu m'avais vanté son talent, cette brillante inspiration, cette harmonie angélique ; si je voulais te rappeler tes discours, vingt pages ne me suffiraient pas : tu sens que j'ôl^is curieux d'entendre cette merveille. J'arrive il y a quelques jours, décidé à tout faire pour obtenir cette faveur. Je la demande humblement, au nom de notre amitié : on me la refuse, j'insiste. Jane se lève : l'enthousiasme d'une prophétesse animait ses regards; elle marche à sa harpe, prend un couteau, coupe en un instant toutes les cordes, puis me regarde fièrement et se rassied. Elle était subline ! Un frisson s'est glissé jusqu'à mon cœur. Mon ami, voilà de la musique supérieure à celle que as pu entendre.

» De quelle foule de questions je suis accablé sur ton compte I avec quel bonheur, avec quelle joie je réponds ! Je raconte nos aventures de collège^ notre entrée dans le monde. Elle tressaille, pleure et rit quand je dis que depuis ton arrivée à Paris je n'ai pu te décider à aller dans aucune assemblée; quand je vante ton amour pour les arts, l'ingénuité de ton caractère, ta bonté, ta bienfaisance, et cette nonchalance d'existence, cette heureuse disposition de Tâme qui te font trouver plus de bonheur dans une douce conversation au coin du feu, entre deux ou trois amis, que dans le grand monde. Elle ne t'aime pas, Horace, elle t'adore I Chaque fois je sors le coeur pressé, désirant une Chlora, et pénétré de l'impossibilité d'en trouver une seconde. Eh ! qu'elle soit laide, pourvu qu'elle soit gracieuse; qu'elle brise les cordes de sa harpe en mon absence, qu'elle porte mon deuil et que je vive au fond de son âmel Dans le monde, au bal, je prends pitié de toutes ces pauvres polîtes créatures harnachées

comme des chevaux de cortège, chargées de plumes, de parures. Elles aiment comme elles se lèvent, se couchent, s'habillent, babillent, mangent et se déshabillent tous les jours... Adieu, il faut que j'aille au ministère. Tu trouveras ci-incluses les lettres de ton ange. »

Deuxième lettre d'Annibal Salviati à Horace Landon.

ft Je te féâicite de ta nomination au grade de chef d'escadron, mais tes exploits font frémir ta chère Jane. Plus je la vois et plus je m'étonne : le temps n'affaiblit en rien sa douleur et son amour. On dirait, à l'entendre parler de toi, que ton départ ne date que d'hier. L'empereur a passé une revue aux Tuileries, elle y était. En l'apercevant, elle a éprouvé une émotion fort vive. L'amitié dont elle m'honore, le charme de ses manières, l'agrément de sa conversation, m'ont enivré; ma visite du soir est un-besoin pour moi. Je doute qu'elle soit aussi brillante en ta présence que parmi nous ; son amour doit lui ôter tous ses moyens. J'ai admiré l'étendue des connaissances que son vieil ami lui a fait acquérir, et dont elle ne fait jamais parade comme les Parisiennes. Je t'envoie ses dépêches, dans lesquelles elle te recommande, m*a-t-elle dit, de ne jamais exposer sans motifs graves des jours qui lui appartiennent. La santé du pauvre Smithson n'est pas très-bonne. Jane t'envoie son portrait. Combien on doit être brave quand on porte sur la poitrine une image aussi gracieuse. Quant à ton ami, il répète sans cesse que tu es tropheureux, et, s'il ne t'aimait pas autant, il envierait ton bonheur bien davantage. Il me prend souvent des envies de ne plus voir l'enchanteresse. Adieu. »

IM lANS LA fkhE

Troisième lettre de Sahiati à Landon.

« Aussitôt que j'ai appris la nouvelle de ton affaire à S*** et que j'ai su que tu avais été blessé si dangereusement, j'ai couru chez les amis pour atténuer le terrible coup que devait leur porter cette nouvelle; car tu es cité dans les feuilles. cher ami 1 lorsque j'entrai et qu'elle aperçut mon air triste, elle jeta un cri horrible^ renverra lentement sa tête, dont les cheveux se déroulèrent, et s'ëcria : — Il est mort ! Je courus à elle, lui jurant sur l'honneur que tu vivais. Elle me regarda d'un œil hagard et me dit d'une voix mal assurée : Ne me cachez ri^n^ j'ai du courage. Je lui ai tout raconté. — Y a-t-il une lettre ? demanda-l-elle. Je lui dis que non. Elle resta immobile et silencieuse pendant toute la soirée : il n'y avait plus personne pour elle dans le monde.

» Le lendemain je m'empressai, dès le matin, d'aller savoir de ses nouvelles ; on m'a dit que le père et la fille étaient absents. Voici trois jours qu'on me fait la même réponse, et la plus vive inquiétude m'a saisi. Je m'empresse de t'écrire et vais faire des démarches pour apprendre ce qu'ils sont devenus. Donne-moi de tes nouvelles, je t'en supplie, o

Lettre de M, Horaee Landon à M^ Afmihêl SoMati

• Ne cherche plus nos amis, mon cher Sal viati ; voici mon aventure. Dans la journée de,., j'étais avec mon régiment sur l'aile gaudie; c'était uae bien chaude affaire; mai^ nos gens enrageaient, nous avions Tordre de ne pas marcher. L'affaire ne se décidait pas, et il y avait précisé-

JANE LA PALB 49i

ment en face de bous un carré composé cke bonnes troupes. La nuit arrive, Tordre de donner no«8 est transmis, grands cris de joie, nous partons. Arrivé à portée de fiisil, je me suis approché du colonel, qui m'aime, comme tu sais, et je lui ai dit s —- Je gage, colonel, que ces gens-là masquent une batterie... -* Nous verrons bien I ..4 rëpondit'il d'un air sévère. Notre régiment a été balayé^ le colonel est mort... mais le reste de nos hommes a chargé, et nous avons emporté le poste après une luttg terrible. Je suis resté le seul officier. Pendant que lious nous rendions maîtres de cette partie de la ligne, on triomphait sur Fautre, et ce fut au sein même de la vie» toire quUin dernier coup m'atteignit à la poitrine* L'armée a marché en avant, et on m'a laissé danâ le petit village de S... avec une grande quantité de blessés ; on m'a établi dans une misérable cabane allemande bâtie en bois. La blessure était si grave^ qu'on m'a tenu pour mort pendant longtemps. Je suis resté étendu sur mon lit, immo'* bile, souffrant, et presque sans connaissance. Le chirur« gien a retiré pièce à pièce le portrait de Jane, qui était entré dans ma plaie. Je ne te dirai pas combien de temps je suis resté aveugle. Une nuit, à la lueur d'une mau^ vaise lampe, je distinguai, à travers le voile étendu sur mes yeux, une ombre légère; elle voltigeait dans ma chambre. J'accusai ma raison égarée, et je mis cette apparition sur le compte des songes. Tantôt elle veillait au chevet de mon lit, tantôt elle arrangeait la chaumière, en apportant dans cet asile de la soufiErance l'esprit d'ordre et de propreté qui distingue les femmes. Étaitrce Jane?... Je crus d'abord à la présence de quelque béguine aile* mande. Chaque minute me semblait ôtre ma dernière heure, et je n'avais pas toute la sensation que comportait mes douleurs. Cette ombre légère et ces soins me tourmentaient beaucoup. La nuit, je la voyais toujours les

iSl JÂNE LA PALE

yeux fixés sur les miens, et dans mon délire je reconnaissais parfaitement Texpression des yeux de Jane.

» Enfin, ce matin, je sentis une main si douce et si tendre faire à ma blessure une friction avec un soin si minutieux, recommencer avec tant de patience, y mettre une légèreté, une douceur si grandes, que j'eus l'idée que ce pouvait être ellel... Oh I il faut avoir passé par ce monde inconnu de douleur pour s'en figurer les émotions : les objets ne paraissent plus sous leurs couleurs et dans leurs dimensions véritables; les forces du corps sont anéanties à tel point que lever la main est un supplice : la parole est difficile ; on rassemble tout ce qu'on a d'énergie, et on ressemble encore à une vraie machine. Ainsi tu peux, cher Salviati, te figurer combien mes perceptions étaient confuses. Ce fut alors que je levai la main pour saisir une autre main qui me sembla la sienne, et je pus prononcer son nom. J'pntendis le murmure confus des voix, les expressions de joie, mais bientôt je retombai dans ma première faiblesse. Ce fut quelques jours après, une nuit que, n'ayant plus de fièvre, éprouvant un bien-être qui me faisait croire que je renaissais^ j'aperçus, à la douce lueur d'un flambeau nocturne, ma chère Jane, dont les yeux attachés sur les miens, semblaient se complaire à me veiller. Je la reconnus alors... et je l'appelai doucement. Elle me prit les mains, les baisa, me dit : — Reste calme... et me montra son père qui dormait dans un grand fauteuil... Quel délicieux moment, quelle joie au miliieu de la soufi'rance I Smithson était maigre, ses doigts effilés, toute sa figure déposait de sa vigilante tendresse. La cabane était devenue un temple. Depuis ce moment, soit que la certitude de la présence de Jane ait agi sur moi, soit que ses soins aient augmenté avec son espérance, ma guërison fit des progrès rapides, et j'eus dès lors le touchant spectacle de

son attentive tendresse : une mère I une mère qui soigne son enfant chéri I

Elle me raconta comment, le jour même de la nouvelle, elle était partie avec son père ; elle me peignit ses angois^ies, ses craintes d'arriver trop tard, de ne pas retrouver ma trace; enfin sa terreur quand elle m'aperçut aux portes de la mort, mais elle ne dit rien du reste. La délicatesse des soins d'une femme, Salviati, ne peut être appréciée que par ceux qui en ont été l'objet ; j'admire maintenant son adresse à deviner mes pensées : elle voit avant moi qu'un rayon de soleil trop fort me blesse, et. gaiement elle attache un mouchoir au rideau, drape un châle devant la fenêtre ; je n'ai pas le temps de désirer. Avant-hier, le vieillard s'est penché sur mon lit et m'a dit : — Horace, ordonnez qu'elle se couche ; voici vingt jours qu'elle n'a pas dormi!... Le vieillard pleurait. Elle a consenti à prendre du repos en voyant le chagrin que m'avait causé une telle confidence. Ce matin, à mon réveil, j'ai entendu les sons les plus doux, le chant le plus pur. Jane était penchée sur une harpe et me regardait en chantant. Cette délicieuse musique m'a pour un instant rendu toutes mes forces. La raison, le courage sont revenus. Je me suis levé, elle m'a donné son bras, m'a conduit, aidée par le vieillard, sur un banc de gazon, sous un peuplier. Vois-tu ce tableau? le soleil était brillant, le" ciel était sans nuages : que la nature m'a paru belle ! avec quel bonheur je l'ai saluée! Jane me pressait la main, je l'appelais du doux nom de sœur... elle pleurait 1 ... Oh ! si tu pouvais la voir mesurer ma nourriture et me la faire prendre ! Sa fatigue cesse, elle revient à la santé avec moi, nous croissons ensemble, elle semble vivre tout à fait de ma vie, respirer de mon souffle. Dans tout le village on l'a nommée VAnge! Jane a quelque chose d'imposant qui la fait respecter partout; elle a ce

i»4 lÀNE hK PALE

attrait et cet empire qui arrêtent un oiot sur des lèvres

impures... elle est reine 1 Non, mon cher Galviati, tu ne connaîtras jamais Jane, car tu ne l'as pas vue dans l'asile de la souô'rance^ tu ne l'as pas vue sur son trône de gloire^ répandant toqtes les richesses de sa présence et ^son esprit dans une hvqibie eabane.*. Bla tète sefa- Ugue, yai fait écrire cette lettre pendant son sonâneil, elle i^'aurait empêché de la dicter; Jane est mon second médecin, il £aut obéir quand elle ordonne. Toutes ses fa-, eultés sont tendues vers un seul but qu'elle poursuit fkvec une opiniâtreté extraordinaire; elle a voulu ma ^nté comme elle veut mon bonheur, comme elle veut Xùovk amour l...

» Adieu^ cher Salviati : sois désormais sans inquiétude, et envoie-moi, je te prie, une assez forte somme ; j'ai une horrible peur : tout ce qui s'est fait ici serait-il aux frais de sir Smithsoji? Grand Dieu! quarante livres sterling de rentes 1 le capital en serait bien attaqué. Je pense au moyen de leur faire constituer mille écus de rentes sans qu'ils puissent me refuser. Adieu, écris-moi, car on proclame sourdement que la paix va se conclure, et je voudrais savoir la vérité. »

» JUadempiseUe, à cette époque je fus ramené à Paris, où je restai six mois à recouvrer ma santé. Mais laissezmoi ensevelir dans le fond de mon âme le souvenir de ces jours de bonheur, et reportons-nous brusquement à la fin de cette désastreuse campagne de 48)3 : j'étais alors en Espagne, et la correspondance qui suit vous peindra fidèlement tous mes malheurs. »

QiMirième lettre d'Annibal Salviati à Horace Landon,

« Notre vieil ami est bien dangereusement malade : tous les malheurs, comme tu vois, nous accablent à la

lANB LA PALE i%h

fois. Tu dois rester à ton poste, il est périlleux ; je tâcherai (le te remplacer, mais je ne saurais te cacher qu'il n'y a plus guère d'espérance, Jane est au désespoir!..» Adieu, je t'envoie une lettre qui t'en dira plus que la oaienne, »

Lettre de ait* Stnithson à Landon .

c( Mon fils, je suis aux portes de la tombe, et cette lettre est un testament : quand vous la recevrez, c*est du fond de mon cercueil que s'élèvera ma voix. Landon, quand je te vis pour la première fois, je devinai facilement que je n'étais pas seul l'objet de ta visite. Ma ûlle chérie te plut; tu l'aimes, elle t'adore. Je te la lègue, prends soin de son bonheur : je te confie une âme digne de la tienne. Après de cruelles inquiétudes sur le sort de ma fille, je la rattache dans la vie à un être bon et généreux... ma tâche est remplie; je meurs comme j'ai vécu, sans regret, sans envie, les yeux tournés sur vous, ô mes enfants 1 Ne te vois-jo pas à mon chevet? Adieu I songez que mon ombre vous accompagnera sans cesse. Adieu donc, toi, le protecteur de ma chère Chlora!... »

Cinquième lettre d*Annibal Salviati à Horace Landon.

a Ton digne ami n'est plusl il souffrait déjà depuis longtemps lorsqu'il prit le parti de se mettre au lit. J'ai \u Chlora sans cesse à ses côtés, suivre avec une douleur croissante les progrès du mal; c'est te dire tout on un mot.

ï> Aussi attentifs l'un que l'autre, ne quittant jamais des yeux le lit dans lequel reposait le juste, marchant lé-

186 J'ANE la PALE

gèrement pour éviter le bruit, veillant ensemble, nous comprenant d'un regard, nous entendant comme une seule âme pour tout ce qui pouvait être soulagement et bien-être au malade, nous ressemblions à deux anges , gardiens chargés d'adoucir les derniers moments d'un prophète.

» Il n'a pas laissé échapper une seule plainte, son visage a toujours respiré une résignation sublime, et il a conservé jusqu'au dernier moment ce léger sourire qui disait tant à l'âme. Souvent la nuit, quand, à la lueur tremblante de la lampe, nous le regardions dormir et que nous nous parlions du geste et des yeux, je l'ai vu soulever sa paupière pesante pour jeter un coup d'œil d'inquiétude sur sa fille adoptive. Hier au soir, nous étions assis à sou chevet, le silence régnait. Depuis le matin, toutes les facultés du vieillard paraissaient affais- .sées, et, le visage penché sur lui, nous écoutions avec anxiété sa pénible respiration, craignant que chaque suspension trop longue n'eût annoncé son dernier soupir. La lueur des flambeaux donnait au visage de sir Smithson la pâleur de la mortl... Tout à coup le vieil7 lard releva lentement sa paupière par un dernier effort, et nous montra l'œil éteint de la mort ; cet œil sans expression, sans regard. Nous avons frémi comme si nous n'eussions plus vu que l'ombre de notre père.

» Chlora, dit-il d'une voix qui s'éteignaft, ma fille, je suis ton pèrel... Quoique la force de ton âme me fût bien connue, j'ai gardé ce pesant secret sur mon cœur, craignant de te faire rougir. Je l'ose maintenant qu'un autre moi te reste... J'aurais désiré vous voir... mais l'heure de l'éternité sonne pour moi!... Il s'arrêta, lui jeta un dernier regard de tendresse et de regret et rendit le dernier soupir. Jane et moi sommes tombés ensemble à genoux, et nous tenant par la main, nos âmes ont ac-

JANE LA PALE i87

compagne un instant celle du juste, et le matin nous a surpris à genoux I Ohl je ne veux plus voir Jane!... et cependant dans l'horrible crise où elle se trouve, je suis force de te remplacer. Elle n'a pas encore versé une larme et sent tout son malheur sans le comprendre encore. Quels soins ne faut-il pas lui prodiguer! je vais lui tenir compagnie chaque jour, ne plus la quitter; mais par quels secrets lui cacherai-je le vide affreux qu'elle va sentir ? Elle entendra les accents d'une voix qui lui est à peine connue, elle recevra les soins d'un être qui ne lui est point cher. Adieu. »

Sixième lettre d'Annibal Salviati à Horace Landon.

« Jane va mieux; elle a pleuré. Elle a daigné m'écouter et prendre quelque nourriture. Quel spectacle! je donnerais volontiers ma vie pour adoucir sa peine... Aventure extraordinaire, mon cherOrazio ! le sir Smithson d'Italie était à Paris, cherchant son frère, et l'annonce du décès de sir Smithson dans les journaux lui a fait découvrir la demeure de Jane. Il est arrivé hier; sa présence la prive tout à coup de la faible succession de son père. Heureusement tes mille écus de rentes sont constitués de manière à rester à la pauvre enfant. Par ma première lettre, je te donnerai des renseignements sur nos hôtes nouveaux^ car sir George Smithson a une fille. ï>

Septième lettre d*Annibal à Horace,

« Maintenant, Orazio, miss Jane est sauvée. L'image de son père est comme une ombre qui l'accompagne sans

oease, et pour eonèle de dotilear elle vit au milieu d'une foule d'objets qui tons lui parlent du vieillard. Cependant miss Cécile, la fille de sir George, lui a plu, et cette amitié naissante apporte quelque adoucissement à ses chagrins. Rien n'est plus original que le e<mtraste produit par la réunion de ces trois êtres. Sir George Smithson est un homme de cinq pieds huit pouces; il est maigre^ sec, nerveux. Son visage est sévère, il garde une imperturbable gravité, et, même quand il regarde sa fille, ses traits conservent leur rigidité habituelle. Ses habits noirs ont quelque chose d'antique et de patriarcal; il a des cheveux gris, porte un chapeau à larges bords rabattus, semblable à ceux des quakers, sort rarement, parle plus rarement encore, tutoie tout le monde, et quatre fois par jour lit la Bible avec sa fille; c'est un puritain renforcé, digne du temps de Cromwell.

» Miss Cécile est une jeune Hlle presque aussi grande que son père; elle est svelte, élancée; et comme Jane, quand elle marche, on dirait d'un jeune peuplier balancé par les vents, tant ses mouvements sont gracieux et souples. Sa figure brune est laide au premier aspect, mais on y reconnaît bientôt une grande originalité, et ses yeux bleus ont je ne sais quoi de sauvage et de fier. Elle porte toujours, par l'ordre de son père, une robe noire à grands plis qui ressemble assez au costume de nos religieuses et qui monte jusqu'à son cou. Sir Smithson permet à peine à sa fille de laisser voir sa taille, la ceinture est à peine tolérée; car l'ornement le plus simple est strictement interdit à la jeune miss; ses cheveux sont toujours exactement partagés en deux bandeaux au-dessus d'un front éclatant; elle n'a même pas le droit de friser des cheveux châtains qui cachent son cou sous de grosses boucles brunes. En vain le vieux puritain cherche-t-il à retenir dans les tristes voies du pnrrtanisme

JkKB L4 PALE 189

eeite filla de i^Itaiie, k naturel triomphe : elle tremble devant son père, dont un seul mot de reproche la fait pâlir; aussi, sans examiner la raison ou son goût, elle lui obéit avec la servilité d'un muet de sérail ; elle garde auprès de sir Smithson une morne contenance, et, baissant les yeux, ne hasardant pas un mot, die reste immobile comme une statue. A*t-eile franchi le seuil de la porte et se trouve-t-elle avec Jane, c'est une gaieté foUe, une pétulance d'écolier, une exaltation, *un amour pour la parure, une amabilité, un feu... la fierté de ses yeux a disparu, elle est charmante I L'autre jour Ghloralui avait donné une boucle d'acier bronzé pour mettre à sa ceinture, elle s'en para joyeusement et folâtra comme un papillon, tant elle était heureuse de ce présent. En entrant dans le salos, sir George aperçut cet ornement, et, regardant tour à tour sa fille et cette ceinture. — Cécile! a-t-il dit, et la pauvre enfant rendit la boucle avec une froide impassibilité qui m'étonna.

» Tu peux facilement imaginer la souffrance d'une Amie comme celle de Ghlora en présence d'un caractère semblable; c'est la glace et le feu, l'exaltation du génie et la froideur du cloître. — « Ave2>*T0US été jeune? demandait hier Ghlora à sir George. — J'ai toujours été tranquille. — Àves-vous eu des amis? — Ils sont morts. — Aviez-vous du plaisir à les voir? — D'abord, mais je m'y suis accoutumé. — Avez-vous aimé?... Sir Smitiison la regarda avec une telle insensibilité, qu'elle s^arréta. — Tous ne prenez donc pas de plaisir à voir les beUee créations des arts, à r^entir les émotions d'une musique délicieuse, à contempler un beau tableau? — L'admiration pour les ouvrages des hommes me fatigue, mais la prière et la contemplation ne me lassent jamais. — Êtes* vous heureux?... Il revint à sa première réponse : — Je suis tranquille? ^ Hiais votre fille, a dit Jane, vous at«

tache à la vie?... — H tourna lentement les yeux sur Cécile et la regarda avec plaisir, mais sans passion. — Connaissez-vous la douleur? lui dit Chlora. — J'ai obtenu le calme!... et il prit la Bible. C*est un stoïcien sans grâce, sans cette grandeur qui jadis leur donnait de Théroîsme. Je ne crois pas que Jane reste longtemps en présence de cette statue de glace. Elle a pris Cécile en amitié, et cette pauvre jeune fille adore Cblora. N'est-ce pas la première créature dont le cœur lui ait été ouvert ? elle s'y réfugie comme dans un asile...

Huitième lettre d*Annihal à Horace.

« Suis-je ton ami, ne le suis-je pas? Oserai-je d'une main bardie te réveiller au bord du précipice, ou te verrai-je périr sans rien tenter pour te sauver? Je sais que tu me donnerais à tous les diables ; mais je veille sur ton amour comme un chien sur le trésor de son maitre, et j'aboie parce que j'entends du bruit : ceci est brusque, mais tu me connais, et tu apprécieras ma franchise. La figure de Jane est une de celles sur lesquelles le moindre trouble de l'âme apparaît, comme le moindre souille du vent sur une source. Depuis trois jours cette belle physionomie, jadis empreinte d'un sentiment impérissable, a changé. Jane est distraite, rêveuse; elle commence des phrases sans les achever, parce qu'elle pense à je ne sais quoi de terrible : ses yeux n'ont plus la même expression de calme et de sérénité ou d'apoureuse rêverie; elle pleure quelquefois; elle tressaille au moindre bruit; elle ne parle plus de son père, elle ne parle plus de toi; elle ne me voit pas encore avec peine, elle sent que ce serait donner trop de soupçon, mais elle m'accueille avec un plaisir qui me parait joué. Elle lutte^ et lutte peut-être

avec courage contre un fantôme qui semble lui apparaître à tous moments. Gëcile et Ghlora ont des conférences ensemble, et souvent elles se font des signes qui ne m'échappent point. Que te dirai-je ? ces indices sont aussi légers que l'ombre projetée par une figure quand la lune se lève : je les aperçois, mais je n'en comprends pas la force cachée. L'accent d'un mot, l'insouciance d'un re« gard, ne se décrivent pas»

» L'autre jour je l'ai vue, à son insu, se promener ; elle était parée; elle qui pendant ton absence traîne de longs habits de deuil! Elle est bien en deuil; mais la femme a un art merveilleux pour glisser la joie dans un cortège de douleur et les crêpes de la douleur dans un habit de fête. Hier, miss Cécile voyant ton portrait en parut enthousiasmée : — Si vous connaissiez l'original, ai -je dit, vous sauriez que nul pinceau ne rendra l'expression de son visage. — C'est vrai l a répondu Jane. Je ne pourrais, môme de vive voix, te peindre la froideur de son accent. Le soupçon s'est furtivement glissé dans mon âme, mais rien ne le justifie. Je suis effrayé du mal que* te causera la lecture de cette lettre : mais que veux- tu? je t'aime comme un homme doit aimer. AtU^nds encore ma prochaine dépêche avant de te désespérer, et crois que je suis abusé par quelque vain fantôme... » '

Neuvième lettre d'Arinihal à Horace,

« Non, non, elle est pure comme un beau ciel, comme la neige de mes Alpes chéries ; c'est une créature toute céleste! Je l'ai tourmentée, gênée, épiée; l'enfant qui lève ses mains timides vers les cieux au moment où r.intelligence commence à poindre dans son âme n'est

I9C JANE LA PALC

pas plus candide qu'elle. Je m'incline devant elle I Sois heureux, Horace. .. Cependant je suis bien certain que ces deux jeunes filles-là me cachent un secret. Est-ce une plaisanterie? oui, car Jane et miss Cécile sont depuis quelque temps d'une gaieté folle. Elle jouent comme des enfants et méditent quelque espièglerie, car les entretiens dont on me bannit avec un joyeux mystère sont fréquents, et je ne crois pas que ces deux jeunes filles soient assez perfides pour couvrir une trahison sous les riantes joies d'un commerce aussi naïf : voilà ce que je me répète. Eh bien! ce'mystère me tourmente. »

Dixième lettre d'Annihal à Horace.

« Quelle terrible situation ! Mon amitié pour toi ipe fait éprouver toutes les angoisses qui te déchireraient si tu étais présent à toutes les scènes qui se passent ici, et qui varient comme les visages de ces deux jeunes filles. Je vis incessamment menacé par un orage, les nuages s'amoncellent et disparaiss^t soudain ; je suis balancé par un flux et un reflux continuels d'espérances, de chagrins et de soupçons qui me tuent. Hier au soir j'ai éprouvé une émotion affreuse que tu vas partager; écoute... Miss Jane se trouvant très-fatiguée, Cécile s'est levée et lui a proposé de se retirer dans leur appartement. Alors le vieux puritain a jeté un regard terrible sur sa fille, qui ne s'en est pas aperçue heureusement, car elle se serait évanouie de frafpir. Sir Smithson, lui ai-je dit, votre religion déféndrait-elle aux jeunes filles d'être indisposées? — Non, frère, a-t4l r^ondu. — . Et pourquoi avez-vous regardé miss Smithson avec tant de colère? — Parce que je la vois en danger ici, répliquat-il. GUois est une véritable fille d'Eve; ses grâces

séduisantes et ses talents mondains le prouvent assez. Elle est attachée à la terre^ et je crains môme qu'elle ne préfère une créature au Créateur. — Je crois qu*il en e«it ainsi, lui répondis-je... Le vieux puritain m*a contemp.d avec terreur. — Mais cotnment voulez-vous donc que Ton vive ici-bas? — On y est en épreuve, et nous ne devons penser qu'à la sainte et redoutable éternité 1 — Bien, lui dis-je; mais puisque vous avez une fille, vous avez été marié; vous n'avez pas toujours eu le ciel pour unique pensée... Laissez donc les jeunes filles se marie.r comme vous l'avez fait; quand elles seront plus âgées, elles songeront à leur salut, comme vous faites à présent. — Qu'elles se marient, dit-il, mais qu'elles n'aient pas d'amants, et qu'elles ne se chargent pas d'or et de bijoux, pures inventions du démon 1 -- Ehl repris-je, quand voyez-vous des amants ici ? — Il en vient, dit-il d'un ton grave (à cette parole je frissonnai de rage) ; la femme qui veut se parer et qui se pare ne cherche pas seulement sa propre satisfaction; tu le sais, frère,. il y a dans l'Écriture : Je me suis levée pour aUer ouvrir à mon amant chéri,,, mes mains avaient répandu les parfums en ro^ sées. {Surrexi ut aperirem dilecto meo.., manus meœ stillaverunt myrrham et digiti mei pleni,)

r> Entends-tu, Horace ? il vient des amants ! La première impression calmée, les réflexions que tu fais en cet instant se sont présentée^ en foule à mon esprit. Cette phrase du vieillard ne me concernait-elle pas? Sir Smithson, entraîné par une défiance aveugle, ne pouvaitil pas avoir pris le change sur moi? Jane t'a donné tant' de preuves d'un amour immuable, qu'elle ne saurait être soupçonnée d'inconstance ; enfin cet amant ne serait-il pas plutôt celui de Cécile!... J'ai embrassé cette idée avec une espèce de fureur. Je suis revenu plus souvent et à des heures différentes chez Jane^ eSp^Oi^ recueilli?

t94 JANB LA PALE

quelques indices qui pussent ëclaircir ces nouveaux soup. çons. Cécile, mon pauvre Horace, est l'innocence même ; et où auraii^elie trouvé un amant ? Elle est à Paris depuis trois mois, n'est pas sortie dix fois, et quand elle sort, son père raccompagne et regarde sans cesse autour de lui, comme un dragon qui veille sur un trésor. Je me suis repenti de Tavoir accusée; mais alors quelle chute! ne faut-il pas que mes soupçons retombent sur Jane, sur Janel... C'est tout dire. Maintenant j'ai Tâme assiégée par le souvenir de tous les exemples de légèreté donnés par les femmes. Ces histoires souvent fabuleuses, mais toujours assises sur ce principe vrai, que la femme est une créature essentiellement mobile, viennent tour à tour se dérouler à mon esprit, et je frémis I Mais ne faut-il pas considérer Jane comme un de Ces êtres chez lesquels la perfection de la beauté féminine n'exclut pas la stabilité de sentiments qui est notre partage Y ne t'ai-je pas 4it un jour qu'elle avait l'âme d'un grand homme? Adieu. 9

Fr4i^gnm^ d^ummtre kUn d'Àmibal à Horace.

« Je songe, mon cher Orazio, que tu dois avoir entre tes mains les preuves les plus certaines de la fidélité ou de la trahison, de Jane. Ne t'écrit-elle pas ? chacune de ses lettres n'est-elle pas le reflet de sa pensée ? n'a-t-elle jpas l'âme trop fière pour vouloir dissimuler ses sentiments, môme coupables t et si j'ai observé l'inquiétude de ses yeux et le trouble de ses discours ; malgré ses effbrts pour paraître toigjours la môme, elle n'a pu me cacher sa préoccupation, ne peux-tu pas, toi, scruter le fond de son cœiup? Il te su£Bit, pour cela, de comparer les

lettres d'md^rdliui «yec ceBes d'hier. Ou a beau youloir

JANB LA PALE i^n

les déguiser, les pensées qui prédominent en nous percent toujours dans nos écrits!... En vérité, ma situation est affreuse. Je ne dors plus. Tu me connais, Horace ; tu sais si je suis fier, hautain, si jamais Fidée d*une bassesse a pu souiller mon âme: eh bien! voilà que je descends à Tignoble office d'espion. Je vais sourdement épier les actions d'une créature toute céleste!... Je vais... ab! Ho-* race, que la sainte amitié a des devoirs cruels! ne noua ordonne-t-elle pas d'achever Tami qui languit sur le champ de bataille, atteint d'une mortelle blessure?... »

Douzième lettre d'Annibal à Horaice,

« Hier, sir George Smithson lisait à haute voix

l'évanfile de la femme adultère. -^ Vous voyez, lui disje, quand il eut fini, que Jésus pardonnait mx filles de Baal, et votre devoir est tout tracé... Les deux jeunes miss m'ont regardé avec effroi, et Jane a rottgi : tu sais de quelle émotion cette rougeur est l'indice. — Mon devoir, dit le vieux puritain avec une tmnquiiiité vraiment hoirible, je te eoimais! ma fiHe n'aura jamais besoin du pardofi du Sauveur ; tA\» ne ferait qu'une faute, mm vivêAlt... À QBtte phrase pronônoée comme un arrêt, laae s^est appuyée sur Cécile, et toutes deux soat SQrtiesi^ Cécile sautepatt i|a eousine presque évanouie. »

Dernière lettre d*Annibal à Horace,

SVSGRIPnON.

« Tu auras Mns doute été surpris de mon silence, mais j'ai pris le parti d*en fttire une espèce de journal, et je te 1 envoie. Je n'ai pas la f^ree de t'en dire datantage. »

«9e JANB LA PALE

c Octobre i8lS.

» Mon pauvre Horace, je marche de lumière en lu mière, de douleur en douleur. Tu as du courage, je t'écrirai la vérité. Tu sais qu'au-dessus de Tappariement de Jane il existe une longue mansarde dépendant de son logement; jusqu'ici cette mansarde était inhabitée. Hier seulement j'ai aperçu je ne sais quel air de nouveauté aux fenêtres de ce grenier. Le lendemain je suis revenu, je suis monté comme par mégarde, et je n'ai pas eu honte de regarder à travers la serrure. Horace, tout est fini, je le crains bien !... Tu n'es plus aimél La magniâcence du peu de meubles que j'ai pu voir m'a étonné. J'ai pris le soir môme, en sortant, l'empreinte de la serrure, et j'ai le lendemain trouvé un homme habile qui m'a promis de me fabriquer une clef. »

«Dai7.

» J'ai la clef, je cours à la place Royale, j'arrive et je monte à cette fatale mansarde I J'en reviens sans avoir vu Jane. Ah I mon pauvre Horace, je tremble encore de ragel Quel est le démon, la fée?... Non, c'est Tamour qui a présidé à la création de ce voluptueux palais où il a prodigué ses enchantements I... Mais quel prince a pu semer ainsi Tor à pleines mains, et, nouveau Jupiter, franchir mystérieusement les murs d'airain qui gardent cette Danaé nouvelle? par quels artifices magiques a-t-on dérobé à mes vigilants regards les pas des ouvriers qui ont décoré avec tant de luxe cette amoureuse retraite ?

» Cet ignoble grenier a été distribué en trois vastes salons, et les lignes disgracieuses des combles se trouvent cachées sous la soie dont les rouleaui^ nuancent et s'enla^

cent disposes avec un goût remarquable. Mes pieds ont

partout foulë les tapis les plus somptueux, et dans les

angles rentrants des tableaux m*ont offert les couleurs les

plus fraîches et les plus suaves figures. Ici c'est un vase

magnifiquement dore, là une statue d'albâtre, plus loin

des porcelaines dignes d'un souverain, et des fleurs

fraîches ëcloses charment les regards et enivrent les

sens. Mais je ne te parlerai que de la chambre à coucher :

c'est un temple de volupté, un véritable chef-d'œuvre en

ce genre. Les fenêtres sont garnies en verre dépoli ; les

murs sont cachés par des draperies d'une mousseline

éblouissante que bordent de larges bandeaux de soie

bleue ; le tapis est à fond blanc, semé de fleurs bleues;

tout le reste de l'ameublement est en harmonie avec

la délicatesse' des tentures; le lit est de forme antique et

drapé avec une élégance voluptueuse; il était encore

dans le désordre où l'avait laissé l'amour. Une coquille

d'agathe était suspendue au milieu de la chambre et

servait de lampe; auprès du lit je remarquai une paire

de pistolets, et sur un riche divan de velours bleu je vis

les habits d'un jeune homme : ils paraissaient y avoir

été jetés à la hâte. Je suis promplement sorti; tout mon

sang bouillonnait, mille pensées s'élevaient dans mon

âme. J'étais comme au milieu d'un tourbillon. Je songeais

à la richesse du séducteur, à l'élëgance de ses mœurs,

trahie par les recherches de ce lieu de délices. Je le

voyais beau, noble, brave, élégant dans ses manières et

de parole gracieuse; je voyais la faiblesse de la femme

mise aux prises avec toutes les vanités humaines; Jane

n'avait pu résister, etc., etc.

» Il est impossible, me disais-je, que le vieux portier ne sache rien sur le nouvel habitant de cette maison... J'entrai brusquement dans sa loge et je lui dis : — Vous avez un nouveau locataire dans la maison? — Non, mon*

108 JANB LA PALH

itAur, m'a-t«ii répondu. — > Vous vous moquez de moi; je suis entre dans son appartement et je Tai vu. — Ah 1 si monsieur le connaît, c'est différent I a-t-il répondu. — Mais, lui ai-je demandé, quel est^il? A cette question, imprudemment lâchée, il m'a regardé de son air inquisiteur que tu dois connaître et s'est enveloppé dans un profond silence. J'ai tenté de le séduire» il a repoussé l'or^ rien n'a pu le fléchir. Ainsi toutes les précautions sont habilement prises et Tinconnu n'est pas un étourdi : mais cet homme-là sort, marche, vient, entre... Je découvrirai ce mystère.... Je tuerai ton rival. i. ma tète est en feu. Une fruitière demeure dans la maison voisine; j'ai voulu la gagner^ j'ai réussi ; elle vient de m'apprendre que le vieux portier a marié dernièrement sa fille unique en lui donnant dix mille francs de dot.*. Dix mille francs 1.. payer si cher la langue d'un portierl Je porterai le flambeau dans ce mystère, dût-il en jaillir un incendie ; je te vengerai II.»»

« Mardi, 20.

» Aujourd'hui j'apprends que le magicien est un jeune homme. Je me suis mis en sentinelle pour le guetter : mon espion m'a dit qu'il sortait bien rarement, et toujours si lestement, de si grand matin, qu'il était presque impossible de le surprendre. Ce n'est point un sylphe, et mes yeux le verront, je l'ai juré ! Je ne m'occupe plus de Jane, ni de Cécile, ni du puritain ; je suis sur la trace de ton rival, et jamais tigre n'aura mieux suivi sa proie que je lô suivrai. »

« Mercredi^ tl.

• Je l'ai vu rentrer ; il était onze heures et demie; une voiture l'a jeté au coin du boulevard Saint-Antoine :

c'est un grand jeune homme^ rcd)scuritë ne m*a pas permis de distinguer sa figure. A demain i je serai sur le boulevard à cinq heures du matin. »

« J«udi soir,

» Horace, j'ëtais ce matin sur le boulevard vers quatre heures et demie : à cinq heures^ une brillante voiture attelée de deux chevaux anglais est venue s'arrêter près de la mienne ; des gouttes de ôueur inondaient mon front, et, malgré le froid, dans ma fureur impatiente, je courais de la place Royale au boulevard, du boulevard à la porte de Jane. Je n*ai pas attendu longtemps; un jeune homme de vingt-cinq ans environ est sorti de la maison ; il était vêtu très-simplement ; il m'a regardé d'un air inquiet, car je l'examinais avec une sombre curioûté. Il est bl<Mid, ses cheveux bouclent naturellement; il a l'air doux, mais ûer ; son visage est distingué, sa tournure noble et gracieuse ; ses yeux bleus sont aussi tendres que des yeux noirs sont ardents. J'ai jugé au caractère de sa physio>nomie et à tout l'ensemble de sa personne, qu'il devait être Anglais... Ohl s'il peut être Anglais, me di»ais-je^ malheur à lui I en deux heures je puis le faire emprison** aerl...

i» Il est monté dans sa voiture^ et moi dans la mienne. Après mille détours par lesquels iï semblait vouloir se dérober à ma poursuite, il est arrivé à l'hôtel de l'ambassadeur de Naples. Le soir même, je suis allé à l'ambassade. On y donnait un bal^ j'ai vu mon étranger. J'ai demandé à madame B».. le nom de ce jeune inconnu; elle s'est défendue de répondre pendant environ uikb demi-heure, mais j'ai fini par lui déclarer^ au nom de R..., que je prenais ces renseignements dans l'intérêt même du jeune homme, qui courait des dangers. -^ Annibal^

t06 JANE LA PALE

m'a-t-élle dit, je me oonfie à yotre honneur, et, en vous disant le nom de l'étranger, vous le protégerez : jurez-le moi... Impatient de tout apprendre, je Fai juré, Horace 1... Le jeune homme, reconnaissant en moi son espion du matin et voyant la familiarité qui régnait entre la duchesse et moi, ne pouvait pas déguiser le trouble aflhreux auquel il était en proie. Lui parlait-on, il ne répondait pas ; forcé de danser^ il jetait sur moi d'impatients regards...

B -. C'est, me dit madame de B..., le fils de lord G...^ le ministre anglais. À ce nom tu sens quelle fut ma surprise. Ton rival est donc un compatriote, le fils d'un homme qui, dans le pays de Jane, est presque roi; il en a tout le pouvoir sans l'éclat. Ce jeune homme s'est donc présenté dans toute la splendeur de la jeunesse et de la beauté, à la jeunesse et à la beauté même; il est venu entouré du cortège des souvenirs de la patrie. 11 a dû apparaître à Jane comme la patrie elle-même ; il a parlé I II a parlé le doux langage qui charme une Irlandaise... enfin il a sur toi d'incontestables avantages.

• Le père est immensémehl riche, mais la* fortune du fils est indépendante; sa mère est morte en lui laissant trente mille livres sterling de rentes. J'ai su tous ces détails de madame de B..., et j'ai découvert le motif de l'intérêt qu'elle prend à lui : n'a-t*elle pas une fille à marier? Aussi m'a-t-elle ajouté que le jeune homme était retenu ici pour une affaire amoureuse, — Or, ditelle, je suis certaine que cet amour n'ira pas loin^ parce que le père a déjà refusé une fois son consentement, en annonçant à son fils qu'il le déshériterait s'il épousait cette jeune fille. — La connaissez-vous ? lui ai-je dit. — Non, mais je sais qu'elle est Anglaise, m'a-t-elle répondu. — Voilà où j'en suis, Horace : crois-tu qu'il y. ait de l'eepoir? et que faire? »

Mardi.

V Mes recherches sont vaines, ii m'est impossible de découvrir quand et comment sir Charles G... est parvenu à voir Jane. Cette intrigue diabolique restera toujours dans les ténèbres au sein desquelles elle a pris naissance. »

« i*' novembre.

n C'en est fait^ mon cher Horace, tu es trahi. Je compte sur une fermeté peu commune en te traçant cet arrêt terrible. Mais tu t'envelopperas dans -une froide résignation ; je te connais, ami. J'ai longtemps reculé devant l'affreuse vérité, maintenant la lumière m'aveugle. Un amour de six années n'était-il pas toujours là, plaidant la cause de Jane? Enfin tout est rompu, un autre a su lui plaire. Une grande âme comme la tienne doit faire à Jane le sacrifice d'un amour qui ne saurait plus la rendre heureuse. Je ne suis pas assez insensible pour exiger de toi cette fermeté storqne qui brave toutes les douleurs; non, la perte de Jane encore vivante mérite, je ne dirai pas des larmes, nous autres hommes nous n'en devons répandre que de joie, le môme désespoir que si la mort l'avait ravie. Ton amour s'ensevelira dans une amitié courageuse. Au moment où tu liras ces lignes, songe qu'il est au monde un être qui partage et sent ta douleur; maintenant rassemble toute ta fermeté.

» Après avoir recueilli les renseignements que me donna madame de B..., chez l'ambassadeur de Naples, j'ai avidement cherché les moyens d'éclaircir mes soupçons. Je suis allé voir Jane. Cette jeune fille me confond, elle est toujours tendre, affectueuse... rien ne trahit les

tôt JANB LA PAIiE

secrètes émotions qui Tagitent sans doute; cependant elle est changée, elle est en proie à des souffrances dont

. elle s'efforce en vain de dérober la violence et la cause à mes fegards^ Horace I Horace !..« Du reste, hier encore la scène était la même, rien n'annonçait le trouble - et le désordre des passions dans cette tranquille retraite. Le vieux puritain semble cependant vouloir retourner en Italie avec sa fille, car les affaires de succession du pauvre Smithson n'ont pas été difficiles à régler; et, comme sir George Smithson frémit à chaque instant des dangers que court sa fille en vivant dans Tamitié d'une fille aussi mondaine que Jane, son départ me parait certain.

» Tu sais qu'il existe à 1 autre coin de la place une maison de laquelle il est facile de voir Ce (}ui se passe chez Jane, les appartements se trouvant tous sur la môme ligne et de pareille hauteur à la place Royale. Je résolus alors de me tenir en sentinelle dans un appart»-

' ment de la maison voisine pendant tout le temps qui me serait nécessaire pour acquérir les tristes preuves de l'amour de Jane pour le fils de iord G..»

» Le lendemain même, le portier de cette maison fat à moi, et il me laissa la liberté de m'établir dans le grenier, où, muni d'une longue'Vue et tapi dans un endroit propice à mon espionnage, je restai toute la journée et toute la nuit. À une heure du matin environ je vis briller une lumière dans l'appartement de miss Jane, et à travers les rideaux j'aperçus distinctement les ombres de trois personnes» Je reconnus facilement le jeune homme dont un instant auparavant j'avais entendu la voiture s'arrêter au coin de la rue de Turenne ; il riait et folâtrait avec miss Chlora. La nuit^ les rideaux, tout conspirait contre moi, je ne pus voir que ces ombres sinistres qui voltigeaient. Tantôt dans le silence de la nuit j'entendais quelques sourds accents de cette harpe divine, tantôt

JÀNB LÀ PALE 308

l'ombre d'une jeune fille dans les bras de sir G... se projetait sur les plis de la mousseline, et je frissonnais. Enfin ils ne tardèrent pas à disparaître, la chambre rentra dans une obscurité profonde, et soudain la lumière illumina successivement les différentes croisées de la voluptueuse mansarde* Mais bientôt miss Cécile, rentrant dans son appartement, ouvrit sa croisée; et, comme si l'aspect de ce bonheur l'eût trop agitée, qu'elle eût besoin de la vue d'un ciel étoile pour se consoler de sa solitude, elle resta plongée dans la rêverie, contemplant les nuages qui fuyaient avec rapidité à travers les flambeaux de la nuit. Alors mon dernier espoir m'abandonna, et je fus saisi d'un froid qui pénétra jusqu'à mes os.

» Ami, cherche un prétexte^ viens, accours, tombe comme la foudre, charge- toi seul du soin de ta vengeance. J'irai au-devant de toi aussitôt que tu seras arrivé en France, car tu ne manqueras pas, j'espère, de m'écrire un mot d'ayiSi Adieu. »

» Hélas I Eugénie, vous auriez un tableau bien impar*fait de cette catastrophe si je gardais le silence sur la situation dans laquelle je me trouvais lorsqqe cette dernière lettre alluma dans mon cœur tous les feux de Venfer. Les Français étaient séparés les uns des autres en Espagne^ et,, semblables à des citadelles semées dans une contrée, ces restes de nos armées se défendaient au milieu d'un pays où les murs, les arbres, les fontaines recelaient des ennemis. Accablé par la chaleur du climat, par les longues marches, par tous les soins qu'exigeaient notre subsistance précaire et notre sûreté menacée^ je portais déjà un cruel fardeau, lorsque ce dernitl: malheur vint m'accabler.

» Jusque-là les terreurs d'Annibal n'avaient point encore attaqué^non amour, je dormais tranquille, me con^ fiant au sourire de <fane% Hélas 1 mademoiselle, ses lettres

304 JANB LÀ PALE

changèrent insensiblement ; à ces chères expressions d'un immortel amour, qui me ravissaient, succédèrent lentement des expressions encore tendres, mais dénuées de oette exaltation qui est la vie du cœur. Je ne m'en aperçus pas, car nous n'étions point de ces amants dont la flamme est dévorante parce qu'elle dure un jour. Bientôt son style eut de la tiédeur, puis il perdit cette chaleur dont l'amour est le principe. Enfin ses lettres devinrent froides par des teintes aussi imperceptibles que les dégradations de la lumière au coucher du soleil; alors les avis de Salviati prirent à mes yeux beaucoup de gravité, alors s'élevèrent en moi d'horribles doutes que mon cœur repoussait^ des soupçons démentis par une voix secrète; l'image de Jane planait toujours devant mes yeux comme un soleil et dissipait tous ces nuages. Mais je reçus la dernière lettre de Salviati ; il s'y trouvait une lettre de Jane dont l'indifférence me glaça, et un démon s'empara de moi ; je fus emporté par je ne sais quelle puissance infernale, car je n'avais plus la conscience de ma propre existence.

» Aussitôt je quittai l'armée, disant que ma blessure reçue à S.<. s'était rouverte et demandait les plus grands soins. Le poste que j'occupais était envié, on me savait incapable de commettre une lâcheté; j'obtins sur-le-champ un congé, je partis.

» J'ignore moi-môme en -quelles intentions j'allai à Paris : dans le torrent d'idées, de sensations, de projets qui s'entre-choquaient, je ne distinguais rien ; une espèce d'instinct me guidait et j'obéissais aveugléipent. Je traversai la France, les malheurs de ma patrie ne me touchèrent point ; ce ne fut que longtemps après, et à Chambly même, que je me rappelai les événements politiques comme une vision de mon enfance. Au miMeu des souffrances de cet horrible cauchemar, j'entrevoyais la ven*

geance comme une nécessite, l'amour de Jane comme un espoir, et ces deux pensées étaient seules à tourmenter mon cœur. La vigueur de ma jeune imagination et les événements terribles qui la fatiguaient enfantèrent un chaos de souffrances morales et physiques sous lequel ma raison faillit succomber. Enfin j'arrivai à Orléans; j'y trouvai Ânnibal. A ma vue il se précipita dans mes bras et m'accueillit par un silence qui me fit connaître toute l'étendue de mon malheur. Je le vis pâlir, rougir tour à tour et n'oser lever sur moi des yeux dans lesquels je crus voir briller une larme, et je le connaissais assez pour savoir que son dévouement n'était égalé que par mon infortune.

» — £t Jane?... fut ma première parole. Il baissa la tête par un geste plein de mélancolie. — L'as-tu prévenue de mon arrivée? — Enfant! s'écria- t-il. Et son regard exprima la pitié. Il m'était si difficile de croire à sa trahison que je ne cessais point d'agir et de parler comme si elle était toujours à moi. — Hélas! lui dis-je, c'était cette année même que nous avions attendue pour notre union. A ce terme, je devais acquitter les obligations que le bon père Smithson m'avait imposées par sa lettre dernière. A cette idée, je restai stupéfait en pensant que le souvenir de celte union de nos cœurs, célébrée si religieusement par cet être divin dans une scène, qui ne sortira jamais de ma mémoire, ne s'était pas élevé dans le cœur de Jane pour défendre mon amour. Depuis ce moment, n'étions-nous pas époux? i

» Annibal^ profitant alors de l'abattement dans lequel je tombai, me raconta en peu de mots quegj^ane était mère, que son séducteur était parti depuis deux mois pour l'Angleterre, dans l'espérance de fléchir son père, qu'enfij^le pi^ritain venait de perdre sa fille. Ce récit me causa oes convulsions affreuses; \mo 9èYJS9 cérébrale,

f06 JATfB LA PALE

cansëe par ces secousses terribles, me contraignit de rester à Orléans. Tantôt j'appelais la mort à grands cris, et alors Annibal, veillant sur moi, me dérobait mes armes ; tantôt je refusais toute nourriture, ou je voulais m'enfuir.

» Annibal employait pour me calmer toutes les ressources de Téloquence, et il agissait avec moi comme les chefe de parti avec les masses populaires. Tantôt il me disait : — £h bien f allons la tuer, elle et son amant! Je reculais d*horreur, comme si j*eusse vu une mare de sang, et je refusais d'accomplir le vœu que j'avais exprimé avec fureur. Tantôt il me pariait de sa vive affection pour moi, de la part qu'il prenait à mes chagrins, et sa douce voix apaisait mes souffrances. — Oui, lui dis-je un jour avec un sang-froid qui Tépouvanta, l'amour fait de l'homme un tyran I Ehl quel droit avons-nous d'exiger qu'une pauvre créature qui vit sous Tinfluence despotique des sens aime toujours parce que nous l'aimons ? Mais c'est une folie, c'est vouloir qu'il n'y ait au monde ni hasard, ni plaisirs, ni erreurs... Annibal crut d'abord que ces paroles m'étaient dictées par l'ironie que mon désespoir affectait souvent. — Partons, dit-il. — Partons, répondis-je, je ne crains rien ; je puis regarder maintenant Jane sans être ému. Je disais vrai; quelquefois l'âme a de ces retours et trouve des forces nouvelles en se repliant sur elle-même, semblable à Antëe, qui puisait un nouveau courage en touchant la terre. J'arrivai à Paris, et, suivi de Salviati, j'accourus chez Jane. Angoisse affreuse I je franchissais, à la poursuite du malheur, ce ^éme chemin ^e jadis je me faisais un jeu d'abréger en courant m'éhivrer de ses regards. — Tu pâlis! me dit Annibal quand j*arrivaî nje de Turenne. — Je no crois pas, lui répondis-je, mais j'ai frtfd. Hii vu la porte de lalaMûson, j'ai monté les marches de rescalier,

JANE LA PALE fOT

et j'ai fait retentir cette sonnette, dont jadis les tintements

D J'ai pris un moment de repos, Eugénie; j'ëtouffais. N'y a-t-il pas un monde de douleurs dans ce dernier mot? J'ai repris courage, je vais poursuivre.

D Alors je t'entendis, je la reconnus sans la voir, elle accourait de ce pas léger si connu de mon oreille. Souvent autrefois elle accourait ainsi ; aujourd'hui elle ac • court, joyeuse, auprès d'un autre. Rien n'a manqué à cette catastrophe. C'était elle / A ma vue elle jeta un cri perçant ; je la vis frissonner et rougir ; je frémis. Cette rougeur était chez elle l'indice de la plus grande douleur. Que la honte la rendait belle I Elle me jeta un regard, et je me sentis fasciné par une puissance inconnue ; toutes mes idées se confondirent, et je restai en contemplation devant elle. — Est-ce toi? s'écrîa-t-elle; dans quel moment, hélas I

D Je m'avançai sans lui répondre; elle me suivît en silence dans le salon. Là un autre spectacle s'offrit à mes regards : un homme, ou plutôt un squelette, habillé de noir, tenait un livre dans ses mains décharnées. Notre arrivée n'opéra en lui d'autre changement qu'une vacillation lente et monotone dans ses yeux, qui roulèrent dans leur orbite de telle façon, qu'en s'arrôtant sur nous ils ne me semblèrent pas avoir changé d'attitude. — Ce n'est pas elle, ditril avec une douleur si profonde, que ma douleur se tut devant l'angoisse paternelle. Il ne se leva point, ne fit aucun mouvement, et ses yeux revinrent contempler la chaise qvL*elle avait occupée pour la dernière fois. Je souffrais ; j'avais du bonheur à revoir Jane, même infidèle : j'étais stupéfait àJfli vue du puritain; en un mot, j'étais ivre. Voir cet appartement I être à cette même place oh sir Smithson avait uni nos deux mains

f08 lANE LA PALE

dans les siennes I ohl ce sont des angoisses que personne ne comprendra. Un autre homme eût tué Jane ou Teût accablée de reproches; moi, je sentis ma fureur expirera son aspect, et ma bouche, qui s'ouvrait pour Taccoser, exprima par un triste sourire les sentiments confus dont j'étais agité. Alors sir George, qui m'examinait d'un air sombre, s'écria gravement : — La joie des hommes est une insulte pour qui n'a plus de fille I (La joie!) J'ai cru voir l'ombre du roi Lear.

» Je me retournai vers Jane, elle pleurait! A ce spectacle, je fus près de me jeter à ses pi^s; mais une femme de la campagne sortit de la chambre à coucher, et Jane courut lui parler à voix basse. Annibal se pencha vers moi pour me dire : — C'est la paysanne qui prend soin de son fils ; depuis quinze jours elle va tous les matins à Sèvres... Mon cœur à cette phrase redevint de marbre. Annibal s'éloigna pour nous laisser seuls, en me faisant signe que le puritain ne comptait plus parmi les vivants. En effet, il regardait constamment cette chaise , lui qui voulait tuer sa fille à la première faute qu'elle commettrait.

» Jane revint précipitamment à moi, et, me prenant la main avec cet abandon qui me charmait jadis, elle me dit : — Enfin te voilà!... A cette phrase, sir Smithson leva brusquement la tête et nous regarda ; Chlora baissa les yeux. — Ma lettre t'a parlé, dit-elle, de circonstances fâcheuses ; mais avant tout laisse-moi te dire que je t'aime !... Sa bouche prononça celte phrase avec l'accent d'autrefois. — Eh bien ! continua-t-elle, pourquoi ton étonnement? Soudain elle regarda la pendule avec effroi : — Midi! s'écria-t-elle ; Horace, adieu! adieu I Reste ici ! dans deus heures je reviens à toi. — Comment! lui dis-jeavec une sourde colère, j'arrive, tune ui'as pas vu depuis deux ans!.., depuis deux ans! et

JANE LA PAl-E 209

voilà quel est ton accueil, tu me fuis. Que te dire? trouverai-je des mots pour qualifier tes perfidies ? — Grands dieiix I qu'as-tu? me dit-elle en me regardant avec un étonnoment parfaitement joué. — Où vas-tu ? lui dqmandai-je. Elle resta muette, et par un mouvement involontaire elle regarda la pendule. — - L'heure te presse? lui dis-je. Elle fit un signe de tête affirmatif en me contemplant avec un effroi qui me calma soudain. — Jane! lui dis-je plus doucement en lui prenant la main et la baisant avec ardeur. A ce geste, le vieux puritain se leva, dirigea sur nous des yeux étincelants de rage, ses lèvres tremblèrent, et il s'écria : — Voilà comme on les perd F — Votre heure de prier vient de sonner! lui cria Jane. Le vieillard avait jeté sa Bible par terre, il n'entendit rien et se rassit en silence, — Jane! où vas-tu, mon ange, et que vas-tu faire? lui demandai-je dans le désir de commencer avec calme cette fatale scène.

» — Ami, dit-elle avec un son de voix enchanteur et en mettant son doigt sur mes lèvres, ceci est un secret qui ne m'appartient pas : en aurais-je pour toi? Je suis bien aise de t'apprèndre que ta femme sera discrète!... Elle tremblait, mais elle accompagna cette phrase d'un sourire et d'une expression qui semblaient appartenir à l'innocence. Alors une infernale idée s'empara de moi, je pensai qu'elle espérait encore me tromper et qu'elle avait résolu de m' épouser pour cacher son déshonneur... Elle s'était éloignée de quelques pas, et quand je la vis sortir aussi froidement, je sentis redoubler ma fureur, j'ouvrais même la bouche pour lui dire un éternel adieu, lorsque tout à coup elle revient à moi, m'enlace, me serre dans ses bras, m'embrasse avec amour. — Tu n'as encore rien adressé au cœur de ta pauv:çp Jane, me dit-elle à voix basse, et tu m'arrivea après deux ans d'absence! et je te revQis dans un état déplorable 1 et tu me jettes ds

Uù lANfi LA PALfi

sinistres regards 1 et tu frissonnes... Au nom du ciel! qu'as-tu? — Jane, lui dis-je en la pressant sur mon cœur, après deux ans, quelle affaire assez pressante peut jeter tant de froideur sur Taccueil que tu me fais? — Une affaire I... s'écria-t-elle avec étonnement, uneaf-. faire!... Connais~tu quelque affaire qui m*èmpôchât de rester un an tout entier devant toi, occupée à te regarder, sans me rassasier de ta chère vue? Une affaire!... non, c'est un devoir sacré I un jour tu pourras me comprendre, c'est un devoir enfin I... mais je te connais et je pars tranquille. Il y a pour toi dans celte chambre des souvenirs qui me défendront de tes soupçons... Elle m'embrassa en pleurant, me montra du doigt le puritain, disparut en étouffant ses sanglots, et me laissa en proie à je ne sais quelle espérance. Dans ses regards j'avais reconnu- la céleste expression de son amour, rien n'était changé. Ma colère expirait ; ma langue se glaça par trois fois, quand trois fois je voulus exprimer un reproche. Elle triomphait de moil... ou plutôt je croyais toujours à son amour.

» — Ânnibal, m*ëcriai-je, il existe un mystère que je ne saurais éclaircir!... Annibal vint à moi sans embarras et me parla de la fausseté des femmes. — Songe, lui dis-je en l'interrompant, qu'il mé faut des preuves ! qu'il me faut l'évidence, pour balancer un seul de ses sourires!... Ces preuves, si Annibal ne me lès eût pas données, je l'aurais tué. Aussi je lui dis : Annibal, si tu t'étais trompé, évite-moi alors que je reconnaîtrai ton erreur... H sourit, et ce sourire me fit trembler. Je marchais sur un fil entre deux précipices. Ne fallait-il pas renoncer à Ghlora ou à un ami, voir s'évanouir un des deux rêves de mon c#ur?...

» Pendant que j'étais plongé dans cet égarement; qa^? jeune «ocore, j'offrais le même spectacle que ce vie^^

JANb LA PALE SM

puritain privé de sa ûlle, Ânnibal entendit un grand bruit de chevaux, il courut à la fenêtre, revint précipitamment, et, me prenant par la main : — Horace, me dit-il, du courage, de la prudence, ne l'emporte pasi... Songe qu'il faut, pour tout découvrir et acquérir la preuve de celte horrible trahison, garder un sang-froid imperturbable. Alors j'entendis un jeuoe homme se précipiter dans la maison; il sonna : le vieux puritain, ébranlé dans le fond du cœur, se leva de l'air d'un prophète inspiré, et, levant les bras au ciel, il s'écria, comme un enfant joyeux : — La voilai... c'est ellel... Je ne sais plus ce qu'il fit, car dans ma rage je m'élançai dans l'antichambre et je courus ouvrir moi-même.

9 Je fus surpris^ je l'avoue, en voyant mon rival. Si la beauté des formes, la candeur de l'expression, annoncent une grande âme, ce jeune homme est digne de Jane ; il me regardait avec des yeux si pétillants de joie, que cette vue me rendit ma fureur. Il me souriait^ et peutêtre allait-il me sauter au cou et m'embrasser. — Monâeur, me répondit-il avec cette émotion que cause à un homme joyeux l'obstacle imprévu d'un homme en colère, miss Jane n'est-elle pas ici? — Non, monsieur, lui répliquai-je. — Il faudrait cependant que la visse à l'instant mèmel je lui apporte de la joie... — Monsieur, lui dis-je en me contenant avec peine, miss Jane est sortie... Mon agitation le frappa, il me regarda d'un air indécis et me dit : Sortie?... oh! ne me trompez pas! si elle était ici, inquiète, souffrante, qu'elle ne fût pas visible, portez-lui mon nom, et sur-le-champ... — 'Monsieur, m'écriai-je, je vous ai dit la vérité, miss Jane est sortie. -^ En ce cas, dit-il en réfléchissant^ Jane est à sevrés* ••

» Je restai anéanti : ce mot Jane, cette certitude du lieu même où elle se trouvait... oh! «alors un nuage s'4«

tendit sur mes yeux. Aimihal me soutint, je me réyeiUai dans ses bras. — A Sèvres 1 à Sèvres I... m'écriai-je avec fureur eu m'assurant que mes pistolets étaient sur moi. — Il a quatre chevaux à sa voiture, me dit Annibfil ; nous ne l'atteindrons pas... — £q eût-il cent l il n'ira pas ai vite que pioil Nous parUmes.

% Encore un peu de courage : mon récit, chère Eugénie, touche à sa fin. Ici, je vous ferai observer que, telle rapidité que je mette à vous e:^pri^ler les gestes, les regards, Ips paroles qui ont marqué pour mpi cette iQurné^» rien ne peut vous peindre Thorrible céljérité des scènes qui la remplirent : Thistoire de mes sentiment^ serait aussi par trop pénible, vous connaisses^ mop caractère; je vous raconterai seulement les faits... Hélas l jaminis catastrophe ue fut plus habilement «unei^é^ p^ur le hasard I L'image de iane «vait Qpmb^tti^ des doutes inspirés par ses lettres et confirmés par celles d'Annibai; i^ f^iUe espoir me restait encore, T^pect dft J^W i^û'^vait repdu la vie ; la rencontre de sir /Cto^l^A H-'i v^f^i # me plonger dans le néant. Je commis à â^y^es ^«iirphjv U mort. Nos Qhevau^ h«letaien.t en entrtnt 4axN» 1a villege ; mais av^ une oilérM inouïe mv» avions aitteint, renr contré, défMseé la voiture de mon rival. Attelée de quatre fib0v«#x, cette infernale voîMire attait «veo une effrayante rapidité, et jit a faUu qu» ma p»ge ^ pisié dans l'Ame de ces dei^ chevKm; q^e voui ompsiesi pour que n^^us ftyiina obtenu environ une diaiine de minutes d'avance suy air iCh«riiafiM<

a Ba arrivant ^ Sèvres, »g>m 99UfQ^mm ua fisoe dans lequel j'avais tm vw Jine ; il 4uitfrc4|4àiiwl* quea paa d'Hie maiMm yis4;^ 4e laqueU» le tmivAift »•

restaurateur. Je vis de mes yeux Jane descendre de ttM vnitnre. Aiovs nous enitnlmee dans la oottr da f aufeieige, a^ puâr ooalé aos ahevauixaa matin» m ii^ ^^r

JANE LA l^ALB H%

lài-i&ôiflë à hcltre rencontré, le franchimlii âé}à M c(nir pour tft'ëlâncer dans la maison de Jane, quand je me sentfe arrêté pai* Salviati, qui me dil : -^ Ta6-tu commettre ôtàÈ imprudences, té montrer pour ne rien sairoir?... Prenôtis ded rensèigtiements ! Croift-tu qu'on Igbom à qui cette knaîson appartient t Notis montâmes dans une dalle dont les croisées permettaient de voir la maison, et je fié Tenir l'aUbëtgiste. Le hasard voulut qti6 ce fût uh àtlcieti militaire qui aVait Sefvt sous mes OtdreS; — Mon brave, lui dis-je, connais-tû le pays?... — Comme une consigne, répohdit-il. (Car H ^mble que tnd mémoire ne me fasse grâce d'aucun détail ; lès moiitdHè circonstances sont toujours prëseiites à mon esprit; et les paroles, je les entends; lea gestes, les itiditidus, les nuages même qui couraient alors dans lé ciel; je les voia.) — Voilà pour toi, lui* dis-Jo en lui Jetant ma bOiÉrde; écoute, tu vois cette maison t.. . par qui est elle ôëëupéet — Monsieur, Wponditil, cette maison m loââs à une jëiliie Anglaise... Il poui^ulvit, et les dédétails qtill me donna «ionfifmërent et mes sbupçons et les accusations d'Ânnibal, qui pendant mon colloque avec Tauberglste itail à la croisée. — îîoratel 6*ècria-til, Voici la femme que tu as vue ce matin che2 miss Jane... Je m'approchai de la fenêtre, je iHBConnus la paysanne. Jane était aussi à la fenêtre, et regardait dans la rue eh dbnnant les marques de la plus vive inquiétude.

» — Voulet-Vbus que j'attire celte femme icit me demanda l'aubergiste. J'y consentis par un geste convulsif, demeurant le témoin impassible des efforts que fit l'hôte pour ameher la paysanne devant nous. Elle vint, et, pour qu^eile ne me recohnût pas, je m'enveloppai dahs mon manteau. — Quel est le nom de la personne à laquelle vous louez votre maison? lui demanda Annibal. Elle refusa d6 répondre. On lui présenta de l'or, elle refusa et

%ié JANE LÀ PALE

Youlut se retirer. Alors je tirai mon portefeuille, et, lui montrant des billets de banque, Annibal lui proposa un prix exorbitant pour ses confidences. Elle regarda tour à tour les billets et sa maison; puis succombant à l'appât du gain, elle dit à voix basse : — C'est miss Jane Smithson I... Je n'en entendis pas davantage, un voile épais tomba subitement devant moi; je fis signe de la main qu'on éloignât cette femme, et je me précipitai vers la fenêtre dans l'intention de me jeter sur le pavé, pour qu'elle fût obligée de passer sur mon corps en retournant à Paris, mais la vue de mon rival m'arrêta soudain. Sa voiture était arrêtée à quelques pas, et il allait à pied, demandant de maison en maison la demeure de son enfant. A cet aspect, je devins immobile, et, le contemplant avec une sorte de calme : ^ Jane l'aime donc! Us sont heureux!... me dis-je. Je ne sais à quelle cause attribuer ce moment de relâche que me donna la douleur. Le jeune lord était le bonheur même; il parlait à tout le monde, et, rencontrant la paysanne, il l'interrogea, l'embrassa dans son délire, courut avec elle jusqu'à la maison, dont la porte s'ouvrit pour lui. Alors ma rage me revint tout entière; elle revint d'autant plus violente, que je voyais la preuve de tout ce que j'avais pu soupçonner de pire, et l'anéantissement des espérances qui m'étaient restées malgré tout.

» Haletant, déchirant mes habits, armant, désarmant mes pistolets, je ne criais pas, je rugissais soudainement, le torrent où ma pensée était emportée ne me laissant pas le pouvoir de m'arrêter à des mots, à des phrases : je n'avais plus rien d'humain, j'étais comme un tigre affamé, j'avais besoin de sang. Annibal ne cherchait point à me calmer et se contentait 4e veiller sur mes moindres mouvements. J'allais, par un mouvement précipité, du mur à la fenêtre et de la fenêtre au mur, abso-

lument semblable aux animaux carnassiers enfermés dans leur loge : ce n'étaient plus des idées qui se pressaient dan3 mon cerveau, des myriades de pensées aiguës qui passaient en me déchirant de leur essor. Ah I Ton souffre bien moins pour mourir 1... Tout à coup je vis le jeune lord sortir de la maison de Jane en donnant les marques d'une profonde inquiétude. Il laissa la porte ouverte. Sur-le-champ j'ouvre la croisée, je mesure de l'œil la distance, je m'élance, je saute sur le chemin saos me blesser; à peine sentais- je mon corps! Je me dirige rapidement vers cette maison, qui m'attirait comme un gouffre fatal, et, quand j'y parvins, la terre, les corps, les objets, tout avait disparu sous les flots d'une lueur surnaturelle : mes sensations étaient si vives, si multipliées, que mon âme avait subjugué, anéanti mon corps; je m'agitais dans une sphère inconnue, que je ne puis comparer qu'à ce monde étrange dans lequel s'accomplissent nos rêves ; je marchais comme marche l'ombre, y esprit; enûn le langage manque à peindre de telles scènes.

» Me voici dans cette maison : un escalier se trouve devant moi ; j'entends les vagissements plaintifs d'un enfant et la douce voix de Jane I Mon emportement s'était évanoui; une sueur froide baigne mon front. Je pose mon pied sur la première marche, avec la précaution d'un voleur nocturne préparant l'assassinat : je n'ai point fait de bruit; la marche est franchie; une seconde, une troisième, nul bruit. J'arrive au seuil sans avoir écrasé un seul grain de poussière, je retiens mon haleine, le moindre souffle retentit dans mon oreille comme jadis une parole de Jane en mon âme; je suis devant la porte de la chambre où est l'enfant ; Jane et la paysanne y sont aussi. Je n'ai aucune honte de regarder par cette porte entr'ouverte, et j'ai la vertu, le courage (que

difcl...) de contenir mes cris en voyant Jane, celte Jane qui m'adora, bercer Tenfant d'un autre!... lui sourire, et quel sourire!... Elle lui souriait cnQn, et chantait pour apaiser seâ souffrances! Elle venait sans doute de l'allaiterî Qu'elle ëtait belle! que dis-je, belle?... divine, sublimel... Était-elle coupable?... mon cœur me criait: — JVbn...

» — Elle est perdue pour toit... me dit une voix terrible ; et une force invincible, cette force qui brise notre poitrine pendant un long cauchemar, me clouait à celte porte. — mon Dieu! la trouvera-t-il?.., fut la seule parole que prononça Jane avec les signes d'une profonde douleur. Je m'ëlançai hors de cet infernal repaire et regagnai mon auberge dans un état qui aurait fait pitié à Jane elle-même. Je trouvai Annibal au désespoir : — Dieu soit loué!... s'écria-t-il en me voyant l'embrasser, et, les yeux secs, lui dire : — Perdue!... perdue!... perdue à jamais I Ce fut alors que commença la folie : je tombai dans une démence sombre, et mes yeux hagards effrayèrent l'aubergiste et Annibal. Mon ami fit de moi ce qu'il voulut; nos chevaux étaient sellés, il me mit sur le mien et m'entraîna. Je sortais lorsque lord C... parut : nous nous arrêtâmes l'un devant l'autre. — Tout votre bonheur est là 1... lui dis-je en montrant la maison. — Oui... répondit-il. — Aimez-la bien ! m'écriai-je; et je m'enfuis, car je sentis que j'allais lui faire sauter la cervelle.

» Je revins à Paris, et pendant la route j'écoutai les discours que me tint Annibal, mais je n'y compris rien; sa voix me semblait une musique vague; je savais qu'il me parlait, mais mon âme était morte. Cependant mes dents s'entre-choquaient de froid ; je riais, et mes yeux brûlants me refusaient dos pleurs; je n'étais pas en proie à une souffrance aiguë, mais ma main ne savait

JANE LA PALE élî

plus guider mon cheval. Arrivé thez moi, je fls venir Nikel et lui commandai de tenir deux chevaux prêts ; puis, prenant Annibal dans mes bras î — Mon ami, lui dis-je, mon frère !... Les larmes me coupèrent la parole.

— Tais-toi, me dit-il ; les larmes d*un homme sont terribles I... — Ami, je vais te quitter pour toujours!... Je dis adieu à la nature entière... Annibal, tu n'as plus d*ami... Adieu, je vais vivre oii le hasard m'indiquera un© place, mais je vivrai obscur, gardant un silence absolu. Personne ne sait son nom', je ne Tentendrai donc pas I Je l'aimerai toujours, tu pourras le lui dire si tu la rencontres... Qu'elle soit heureuse et qu'elle oublie mon infortune ! je lui pardonne. Ne fais aucune démarche pour me revoir, et si tu apprends que j'ai succombé au chagrin, viens graver sur la tombe de ton ami : — ïl aimât,,. Je suis fier de mon amour. Adieu. Vainement Annibal essaya de me détourner de ce projet, il lui fallut me quitter. Guérard m'a dit que, désespéré de m'avoir perdu, il s'était réfugié à Tours : Salviati est le modèle des amis! Quand Nikel vint me dire que les chevauk étaient prêts, je lui ordonnai de m'accompagner, et une fois à cheval je partis au grand galoj). Où? L'instinct invincible de la passion me conduisit, hélas 1 sur les boulevards, et en un instant j'arrivai à la place Royale. La revoir ! la revoir, mademoiselle, me sembla le plus grand bonheur ! Oui : la revoir, même perdue pour moi!

— Eh ! oui, criais-je tout haut, je la verrais comtne un beau tableau, comme une image des perfections célestes I A qui mon admiration nuira-t-elle? empêchera-t-elle celui dont jadis elle a sauvé la vie, qu'elle a serré dans ses bras, de rester comme une ombre de sa brillante vie, comme une statue qu'elle éclairera des feux de son bonheur ?... eh bien I je demanderai cette faveur à genoux à mon rival... et il y aura encore au monde uho^joie pour

StS JANE LA PALE

moi I N'ai-je pas assez de force dans Tàme pour aimer sans espoir?... N'étais-je pas heureux quand je m'enivrais de la voir prier à Saint-Paul?... malheur ! elle avait quinze ans alors I... six ans se sont écoulés, et ma félicité a été successivement portée à son comble et renversée sans espoir.

B Je montai rapidement chez Jane, agité par des pensées bien différentes de mes pensées d'autrefois... Ahl si Ton savait lire dans les mouvements humains, que d^angoisses, de terreurs et môme de joies on eût découvert dans mes gestes et dans mes pas, langage souvent plus expressif que la parole I Je sonnai, j'entrai, je parcourus l'antichambre, le salon ; tout était désert : j'entendis parler chez Jane, j'ouvre... je reste stupéfait : Eugénie ! le même enfant que j'avais vu à Sèvres 1... D était chez elle, dans le môme berceau ; elle le balançait, elle avait pleuré I... Le vieux puritain aux cheveux blancs souriait à l'enfant et le regardait d'un air hébété, comme regarde la démence... Jane me sourit, mais soudain elle jeta un cri en voyant mon visage. C'était celui d'un maître irrité, d'un bourreau I... plus d'amour, plus d'espoir ! la mort siégeait sur mon front, inflexible, ^errible I... Elle s'élança sur moi, je la repoussai. Elle alla tomber sur le vieux puritain^ qui, étonné, la retint dans ses bras... — Malheureuse! m'écriai-je, tu m'as tué 1... Nous sommes quittes, je te devais la vie... — Est-ce lui?.** lui?... dit-elle. A ce mot, je ne sais quel démon s'empara de moi, je vis la chambre tout en feu ; j'avais saisi mes pistolets, l'enfer me souriait, je crois; mon doigt lâcha la détente... A travers la flamme produite par la détonation, je vis Jane se débattre et venir à moi en souriant avec innocence; je n'avais atteint personne... Je me sauvai, poursuivi par mille furies et par ce sourire de Jane, plus cruel que les voix infernales qui aboyaient

à mes oreilles. Au milieu de ce tumulte, j'entendis Jane parler et courir; je fuyais, je montai à cheval, faisant signe à Nikel de me suivre, et je partis comme un éclair. Jane est descendue jusque dans la rue, car en détournant je la vis pâle, échevelée» essayant de me rejoindre... mais rien n'a pu m'arréter. Je me suis trouvé bientôt à Chambly : mon cheval s'abattit devant la maison que j'habite, je regardai cet accident comme un ordre d'en haut, j'obéis. Vous savez le reste.

» Jamais, depuis ce jour, le nom de Jane n'a été prononcé devant moi. Par moments, j'entends encore sa voix, je revois ce sourire qui me fait tant de mal ; il m'assassine I J'ignore en quelle contrée elle a porté ses pas. Souvent son fantôme arrive à moi plein de grâce, de charme I Je la vois folâtrant, je vois ses yeux noirs, ses joues pâles, ses cheveux, sa robe blanche, et, penchée sur sa harpe, elle me chante une ballade irlandaise qui parle d'amour... Souvent aussi elle se lève, terrible, menaçante, me montre deux fosses funèbres, deux croix, deux noms ! Voilà mes rêves, voilà ce qui absorbe toutes mes pensées I aussi ma jeunesse est-elle flétrie. Maintenant vous connaissez le cœur sur lequel vous voudriez asseoir votre bonheur ! Pardonnez-moi, mademoiselle, d'avoir soulevé le voile qui dérobait à votre candeur le pitoyable spectacle du monde. Âh I si nous unissons nos destinées, nous n'habiterons pas les villes!

» A présent ma tâche est remplie. Vous allez prononcer sur notre sort : si votre réponse m'est favorable, mademoiselle, elle dissipera sans doute les nuages qui chargent mon front, et, j'ose l'espérer, le jour où nous serons unis Jane cessera de m'apparaître et mes souvenirs de m'accabler. Cette espérance rafraîchit mon âme épuisée par les efforts qu'il m'a fallu faire pour vous retracer ainsi les cruelles agitations de ma vie, »

ttO lANE LA PALB

— Ah î fli'aintera-triî auteiiil?... s'écrtâ Etiginle ôh iWsi^ant tomber ces pages fUnestes; et, ^'abîmant dans une profonde rêverie, elle resta longtenips livide aux réflexions aussi nombreuses que cruelles que cette lecture éveillait en elle. Ce moment était peut* la Jeune fille tm de ceux où Tâme, planant au-deSSus de la vie, jbge l'avenir par le passé et se sent capable de lutter avec la destinée.

Mais Eugénie aimait, elle ne réfléchit pas longtemps sur ce qu'elle devait craindre ou espérer, et ne sonda point ses pressentiments; mais, n'oubliant bientôt entièrement, elle ramena toute èa pehsée sur lëà malhèui^ de son bien-ainîé. Gomme tous ceut dont l'âme a toujoui^ été froissée^ mademoiselle d'Ârneuse était douée d'une expérience précoce. Le tnalheuf rend observateur, il tte d'avance qu'avec ckconspëction, tandis que l'homme accoutumé à réussir procède brusquemerit etsahs exâtaiuer. Eugénie aperçut tout de suite ilh défktit de clarté et de liaison dans les détails de cettt) Catastrophe, Qu'elle dé^ plorait par amour pour Horace; elle accusa surtout le Jeune homme d'avoir Jugé son amie avec trop db précipitation et de colère: se mettant à la place de Landoii, elle s'approcha de Jane. *— L'as-tu donc trahi? lui demandait-elle; as- tu Cessé de l'aimebt... Et alors, Hb rappelant la dernière entrevue des deut amahts et coiAment leurs âmes s'étaient entendue^, rappelAut ëoBA tbute l'histoire si chaste et di touchahie de cet amour, elle y trouvait une réponse sutftsante éi h'hésitait pas à absoudre Jane de parjure ; mais soudaiti retenaient k M ttiémoire d'Eugénie toutes les preuves de là tréhisoii; d*un côté, cette correspondance conntiè dé Lftiidoti @t d'où l'amour s'était graduellement retiré : de l'autre, W» faits accablants racontés par Ânnibal. Ne fellait-il pas ua coupable?... Discutant alors les moindres blrconstanoes,

J4IHS LA PALP Stl

ell^ restait horriblement embarrassée pour condamner ou Jan^ ou Annibal. La répugnance qu'éprouvent les belles âmes à supposer la perfidie lui faisait toujours absoudre Salviati, et la cause de Jane étant celle des fen^meset de Tamour, intéressait dQubleme^t Eugénie, de sorte qu'elle accusait Landon lui-même et cherchait à le convaincre au moins d'emportement. — Une femme, disaitelle, qui le voit peut ne pas Taimer : mais celle qui Ta conpu, qi^i a vécu dans son ime, ne doit jamais le trahir... Tout à coup Eugénie songea avec terreur que tout son bonheur avait 9^ source dans la faute qu'elle reprochait à I^ndoift et ce sentii^ent d'égoisme, qui n'abandonne jfaniais Tamour, vipt jl^^i ^ggérer que si quelque fatale ^rjreur 4vait amené cette rupture, ce n'était pas à elle de Vi4^poayrir; elle essayât donc, mais vainement, de combl^t^ le pi^nchaf^t q^^ l'entraînait à aimer sa rivale et ^ U| {^iAdre. Les âmefi nobles, échappées de la fuém^ source, ne tendent-elles pas à ^e réunir ici-bas?

Le jour surprit Eugénie plongée dans cette méditation pénible, et quand elle descendit, appelée par la cloche qui annonçait le repas du matin, ses deux mères, frappées du changement de ses traits, de sa préoccupation, de ses difltMtctions, se firent im signe d'intëliigenoe,

«n- Vous B'ètes plus neconni^issfJDle aujourd'hui, Eugé? Bie,~lui dil sa aère en rentrant au salon; vous ue ditoa

-^ n me aemt^, ma mère, rëpondit^elle en souriant ë'uB air abaitu, que je n*ai jamais beaucoup parlé..

•«• Eugénie, j6 n^aime pas de tellea répliques; une BiÂve doit toujeur» avoir raison.

<«- JKcGute bien ta mère, qia paitta, dâl oiadame Guérin

^ Sugéaie, conÉfauta maétaw d*Ameuse, que s'est-il vmêé Mtra yoys «t Monsteur le dut? Yoici huit jours qm

12S JAKfi LA PALfi

nous ne le voyons pins ; votre gaieté a fîii, votre ûgure est tellement changée, que je suis inquiète de votre santé... M'écontez-voQS ?

— Ont, madame.

— Eh bien, qa'est-il donc arrivé?

^ Rien, madame.

— Rien? reprit madame d'Arneose avec ironie, j'en suis ravie I Eugénie^ songez que si vous manquez ce mariage je vous ferai entrer dans ce couvent que l*on vient d'établir...

— J'y consens, madame, reprit Eugénie; et son accent annonçait qu'alors elle accepterait la solitude avec joie. Les deux mères, étonnées, gardèrent le silence, et Eugénie attendit avec anxiété le moment où elle serait seule et où elle pourrait répondre à Landon ; mais n'ayant de liberté que pendant la nuit, ce fut la nuit qu^elle écrivit, sans craindre d'être surprise, cette lettre méditée pendant toute la journée :

Lettre de mademoiselle d'Arneuse au duc de Landon*

« J'ai senti bien cruellement toute mon infériorité devant la magnifique image que vous avez présentée à mes regards I... Certes, comme Jane, en votre airaence» je pourrais briser les cordes d'une harpe, porter des vêtements de deuil. J'affronterais tout danger et je sourirais à la mort que m'enverrait votre main. Je ferais toutesces choses comme Jane. Oh ! j'essayerais même de vous donner de plus puissants témoignages d'amour 1 Nulle âme ne peut être plus dévouée que la mienne : mais je sens que la pauvre Eugénie, ensevelie depuis sa naissance dans un obscur village, n'aura Jamais l'éclat^ la beauté, les taienta de miss Jane. Non^ dqo je ne sfturaia paai

JANtt LA PALfi • ^23

avec une grâce aussi enchanteresse, vous exprimer mon amour; tout ce que je sais, c*est que je vous aime. Oui, je vous aime plus que vous ne pouvez le croire, et vous allez connaître mon cœur. Écoutez : il est impossible que Jane ait cessé de vous aimer, et... je vous sacrifie ma vie en vous répondant de sa fidélité. Jane vous aime toujours. Allez, courez sur ses traces, et pour croire qu'elle se soit parjurée, attendez que sa trahison vous soit aussi bien prouvée que son amour. On a calomnié en elle la vertu la plus pure, j'ignore comment on a pu arriver à la noircir, je puis vous transmettre la voix de ma conscience, mais il est au-dessus de mon courage d'étudier cette cruelle vérité ; je n'aurais pas la force d'en écouter les preuves.

» Allez donc auprès de Jane, et... si vous obéissez à la lumière que je viens de faire briller devant vous, ne songez pas à moi : dès mon enfance (je l'avoue aujourd'hui), j'ai été façonnée à la douleur, le ciel m'a sans doute réservé une vie tout amère. Vous pourriez trouver dans cette résignation de la grandeur, du courage ; il n'y a, monsieur, que de l'amour, et je suis sans mérite... N'y a-t»il pas quelque douceur à s'immoler au bonheur de celui qu'on aime ?

» Gomment oser écrire ce que je voudrais vous dire encore ? Si vous retrouvez votre amie, vous devinez que je n'aurai plus rien à chercher dans ce monde, et alors je voudrais... Comment achever? Puisque j'aime Jane, elle aussi m'aimera, et, sœurs en amour, elle me laissera vivre et mourir à l'ombre de son bonheur et sous votre protection, plus heureuse.^ mille fois que si j'avais vécu longtemps sans vous connaître.

» Horace, aujourd'hui je juis maîtresse de moi, je puis rester votre amie et mourir : mais si demain j'avais le droit de reposer mon bras sur le vôtre, je veux votre cœur

««4 : JANP L^ PALB

tout entier, je le veux en despote ; je serais jalouse du nom seul de Jane prononcé dans votre sommeil... Hélas! y a-t-il au monde des créatures semblables à Jane ? ne serait-ce pas une création à laquelle vous auriez prêté vos propres perfections ? L'avez-vous bien vue ? ne vous çiv^it-Qlle pas fasciné ? et ne vous a»t-elle trahi que parce qu'elle n'était pas aussi parfaite ? .Hélas ? elle a été élevée par un être sublime I un ange vous avaij offert un ange. Eh bien, daignez être pour Eugénie ce que sir Smithson a été pour sa fille; vous me formerez à l'image de cette belle créature, j'étudierai avec ardeur ce qui vous plaira, et... vous m'aimerez au moins comme votre ouvrage!

v Enfin une espérance me reste au milieu de mes larmes : c'est que, si je n'ai pas été trouvée digne de votre premier amour, vous serez, vous, le premier, le dernier amour d'Eugénie; et pourrez-vous ne pas être touché de ma tendresse et ne pas finir par m'aimer ?. .. Ne désirais-]^ pa$ votre bonheur aux dépens du mien? Hélas! être votre Eugénie !... être à vous, que je vt)is si grand! Vos écrite me font trouver mon âme petite : vous m'avez inspiré un respect que je suis heureux de vous porter. Regardez-moi comme votre création, ce titre me sera doux. Puis-je espérer?... Oh! mon coeur se brise!... Amie ou épouse, je serai glorieuse de mes sentiments, ne voyant que petitesse à vous déguiser combien vous m'êtes cher. Laissez-moi donc vous prendre la main, vous regarder en face et vous dire : — Ami, êtes-vous content de ma réponse? Eugénie mérite-t-elle votre amitié?... Je n'ai plus qu'une crainte, c'est de trouver la vie trop courte pour vous prouver mon ^mourl... Adieu, j'ose encore espérer. Eugénie. »

Aum^tii)^ I4 fidèle Rosalie port4 Siocrètement cette let- ' ire 4fi9r4C9. ^génie rest» d'dbgrd plpngée da^âte^ ao"

JANE LA PALB Sttt

goisses d'une morne attente ; ses regards avaient quelque chose de farouche, elle se sentait comme suspendue entre la vie de la mort^ elle frissonnait au moindre bruit, et, pâle, tremblante, elle fut obligée de laisser son ouvrage : incapable de rien faire^ elle sortit de la maison et se mit à courir follement à travers le jardin, éprouvant le besoin de déverser daiis une extrême agitation du corps la cruelle activité de son âme.

La profonde préoccupation d'Eugénie, Tabse Landon, et la tristesse qui, chez tous les deu^, avait précédé cette confidence solennelle, donnaient depuis . huit jours les plus vives inquiétudes aux deux mères ; dans le cercle étroit de leur vie, ces incidents étaient des événements aussi importants que Test une déclaration de guerre pour un souverain. Aussi Rosalie avait déjà pré^ venu sa jeune maîtresse que les conférences du soir roulaient entièrement sur les causes secrètes d'une situation si désespérée ; et madame d'Arneuse, trop acariâtre pour dissimuler longtemps^ lit sentir à sa fille le poids d'une colère concentrée.

Pendant les huit jours que durèrent les chagrins des deux amants, les idées de madame d'Arneuse avaient complètement changé. En effet, du moment où elle apprit que son gendre était duc^ duc de Landon, un Landon- Taxis, un jeune homme aussi distingué par son esprit que par ses manières, possédant une fortume considérable, des terres, des châteaux, un h&tel à Paris, cachant

22B iAîîE LA TE>ALE

avec mylstèrb nn gradé èans doute supérieur et des décorations itiéritées, madame d'Arneuse ne tarda pas à s'enthousiasmer de nouveau pour son gendre : Landott devint son idole^ elle se trouva fière d'une telle alliance, et, au milieu d'une gloire si éclatante, elle ne vit plus sa fille que comme une tache au soleil. Eugénie était-elle digne d'un homme aussi distingué, d'un cavalier si accompli ?... Lui enviant môme secrètement son bonheur, elle ne se borna plus bientôt à s'immiscer dans l'amour de sa fille ; reprenant cet air inflexible qu'elle avait déposé le jour où elle avait vu Eugénie dans les bras de la mort, madame d'Arneuse redevint d'autant plus impérieuse, qu'elle Sentait son pouvoir près de lui échapper et qu'elle voulait prévenir la rébellion. Eugénie, absorbée par les pensées de son amour^ laissa voir qa'elle ne sentait jplus le bras pesant de sa mère; alors la marquise, furieuse, accordant à Landon la place qu'Eugénie devait occuper dans son cœur, ne jeta plus sur celle-ci que des regards d'indignation et de colère.

Pendant que la jeune fille parcourait le jardin, sa mère et sa grand' mère avaient commencé une longue conférence, jugeant qu'il était urgent d'examiner la position respective des deux maisons et de porter de prompts remèdes aux dangers que courait la gloire des d'Arneuse. La mârcjuise avait eu soin d'îibord dé fermer la porte du salon ; celte porte, au sujet de laquelle on faisait de quotidiennes observations à Rosalie, ressemblait à celle du temple de Janus, mais avec cette différence que fermée elle artnonçait la guerre entre l'antichambre et le salon.

Séparées par une table de jeu, les deux dames se regardaient àVee l'attention de deux avares pesant de l'or : Turie tehaît son ouvrage d'une main, ses lunettes do l'autre, et ittadame d'Arneuse feuilletait machinalement un livre. — Eugénie, dit-elle à voix basse, aura fait

JA^Ë Là l^Âtfi Stf

(juelqtté sollteôl... hilèôlîô t-emûâ vertlcaîeméht la lèie de droite à gauche, de gauche à droite, et ce geste ne lui paraissant pas assez expressif, elle le conimenta en soupirant et éh levant les yôuk au ciel, ce qui voulait dire : — Qu*une mère est souvent à plaindre !.. .

— Voilà huit jours qu*tï n'est venuî... répondit madame Guérin ; qui, par ces paroles, mit le feU aux poudres.

— Vous verrez, s*écrîa madame d^Àrneuse, qu'Eugénie manquera ce mariage 1... et que le malheur nous poursuivra en tout... en toull répéla-t-elle en frappant sur la table : voilà huit jours que le duc n'est venuî... Cette petite sotte-là ne lui convient pas, ou elle aura commis quelque faute... Elle est froide comme marbre, elle change à vue d*œil, elle est laide I... Elle ne m'écoule pas, et croit avoir plus d'expérience que hous. Ah 1 la

méchante fille! elle me donne la fièvre I Si elle n'est

pas duchesse de Landon, je mourrai de chagrin î... Perdre la seule occasion qui puisse se prènettter de reparaître à la cûur et dans le grand monde aveé éclat et

tôUt dépend d^ellel... Âhl je né lui ustrouverai ma foi pas un prétendu comme celui-là. -

En entendant cette philippique, ihadamô (juérin îaiàsa tomber sur le tapis un mouchoir qu'elle marquait des initiales fi. L. ; l'entretien s*animait trop pour qu'elle pèt tirer un seul point de plus. — Comme tu t'effrayes, ma chère amie! Eugénie est triste, mais C'est tout simple; elle n'a plus que huit jours à être demoiselle l le jètine bômmè ne vient pas! eh hiôn, nô faut^il pas qu'il fsosâè $éâ appfètÈ?...

— Une semaine sans venir!... répéta ihadame d'Ârneuse, èl feù^éhië a les îaHnes aux yeûx.

— këte&l répondit niâdatoô Gttérin, n'étais-tU pas Vîste àûâSi, toi, ta veillé de f^ti niaHagéf

t38 JANE LA PALE

— C'était un pressentiment 1... dit madame d'Arneuse.

— Ohl oui, ma pauvre fille; ce jour-là est bien la cause de tous nos malheurs 1 Ici les deux dames soupirèrent simultanément, et la fille répondit à sa mère :

— Effets naturels de votre ambition ! vous m'auriez déshéritée si je ne m'étais pas soumise.

— Allons, allons, ma fille, c'était écrit là-haut I que veux-tu? le mal est fait.

— Oh! oui! s'écria madame d'Arneuse, mais il ne s'agit pas de moi ; tâchons de questionner Eugénie et d'apprendre la cause de cette rupture... Je veux que ce mariage-là se fasse, et il se fera ! Maintenant Eugénie no dira pas un mot, ne se permettra pas un geste, un regard que je ne l'aie ordonné. En conduisant ainsi l'affaire, elle réussira peut-être;... après... cela ne me regardera plus. EnGn, après de longs discours et une multitude d'hypothèses, madame Guérin termina en disant :

— J'espère, ma chère amie, que tu ménageras cette petite ; elle est gentille ! . . .

— Mais je pense, reprit madame d'Arneuse, qu'elle n'a pas à se plaindre! Si j'ai un reproche à me faire, c'est de la traiter avec trop de douceur!...

A ce moment la porte du salon s'ouvrit et Eugénie parut; elle marchait lentement, les yeux baissés et le front altéré. Parvenue au milieu du salon §ans rien apercevoir, elle se sentit saisie avec force par le bras, et sa mère, la conduisant devant une glace, lui dit d'un ton sévère :

— Si M. le duc venait!... Voyez votre figure! vous avez encore vos papillotes, et vous êtes à faire peurl...

— Mais, maman...

— Chut! lui dit madame Guérin, écoute ta mère.

— Eugénie, lui dit madame d'Arneuse, qu'avezvous?.. Elle ne répondit pas.— Qu'avez-yous^ Eugénie?...

JANE LA PAL£ âi9

— Mais, maman, rien, je vous assure!

— Comment, rien?... vous êtes triste, et M. le duc reste huit jours sans nous faire une seule visite...

— Ehl madame, puis-je le forcer?...

— Je sais fort bien, mademoiselle, que vous êtes assez gauche pour Tëloigner; mais que s*est-il passé entre vous?... je veux le savoir!...

Eugénie garda encore le silence.

— Eh bien 1 ajouta madame d'Ârneuse en lançant à sa fille un regard terrible, répondrez- vous à votre mère?...

A ce moment Eugénie ne trembla plus comme jadis, et, soit que déjà son courage s'accrût avec les circonstances, soit qu'elle se sentit plus forte à la veille d'avoir un protecteur, elle regarda sa mère en face et lui répondit doucement : — Ah I ma mère, pourquoi vous plaire à me tourmenter?...

Madame d'Arneuse se tourna vers sa fille, et, les lèvres presque blanches de colère, lui dit d'un son de voix dont elle chercha vainement à déguiser le trouble : — Le joug de votre mère vous est donc bien pesant pour lui parler ainsi? vous croyez-vous déjà mariée? Il faut mon consentement, mademoiselle. Ah! je vous ai trop gâtée, et voilà la récompense de mes soins : aucune confiance en moi, des plaintes, des reproches! Est-ce donc pour nous punir que le ciel nous donne des enfants?... Si jamais vous en avez, Eugénie, je ne souhaite pas qu'ils vous ressemblent... vous seriez trop malheureuse!... Eugénie pleurait à chaudes larmes; mais, sans faire attention à ces marques de sensibilité, sa mère ajouta : — Retirez-vous, mademoiselle, on ira vous chercher à l'heure du diner. Eugénie se leva, franchit avec rapidité les escaliers, les appartements, afin de ne pas rendre les domestiques témoins de sa douleur, et, arrivée dans sa chambre, elle put au ipoins y pleurer

en liberté. Pendant le dîner^, madame Qi^érin intercéda yainement en faveur d'Eugénie, le dîner se passs^ sans que madame d'Arneuse eût Tair de st^yoir qu'il y eût à sa table une jeune fille triste et souffrance qui était sa propre fille. Rosalie haussa plus d'une fois les épaules à rinsu des convives, et la tristesse de maden^oiselle fut le sujet d'une longue discussion entre ellQ et ]|(arianne : tout ce qui agitait le salon avait toigours v^n contrecoup dans l'antichambre. Il en est ainsi partout|; 9t l'on ne saurait l'empêcher; ui^ maître aurait beau ne rien dire, ses laquais seraient muets aftn de l'imiter,

L^ pauvre Eugénie, cpn&Qée dans ^ chftmbre, se trouvait l^eureuse de pouvoir penser k Hoface saqs (tre interrompue, lorsque madame Guérin vint la prouver : — Ilf a chèr^ ^^fant, tu as facile ta mère, et il ne fimt pas bouder aussi les uns contre les ai^tres, cela me fait owlt yois-tu... AUons, viens, descends, pr^ds ^ jolie pe^te minç, ne sqis pluQ sérieuse : tu entreras et ta comm^coraa par demander pardon ^ ta mère,

•p^ Et de quoi? dit Eugénie.

— - Je n*en sais rien, répondit la grand^mère, mais de* mande-lui toujours pardon, embrasse-la bien gentme^ly feites la paix et ne la] troublons plus. Ta mère on sait plus que toi, mon enflant, et tu dois l'écouter; tâche de ne pas la contrarier; elle est ta mère, ne veut que ton bien, ne peut que te donner de bons avis... Viens.

Eugénie se laissa ramener au salon, et vint s'offirir à sa mère avec l'air candide d*un enfant, elle implora timi' midement son pardon en balbutiant les mots de reconnaissance, de devoir, respect, etc. Madame d'Arneuse tendit gravement la joue à sa fille, et lui dit avec un geste dramatique :

— Me direz-vous maintenant pourquoi % lian^R"

— Maman, réppodit Eugéuie en l'interrompant, il m*est impossible de vous répondre...

— Allons I s'écria la grand'mère, tu vois bien qu'elle ne sait seulement pas ce que tu veux lui dire.:, elle souffre de l'absence de M. Landon et n'en devine pas les motifs : n'est-ce pas, mon enfant?... Eugénie garda le silence et on en resta là. Mais cette paix ne fut qu'une courte trêve; au bout d'une demi-heure, ces mots :

— Eugénie, allez vous habiller, prononcés comme un arrêt par madame d'Arneuse, renvoyèrent de nouveau la jeune fille dans sa chambre.

A peine Rosalie commençait-elle la toilette de sa jeune maîtresse, que Marianne annouc^ au salon M. le duc de Landon. En entendant ce nom et en voyant paraître son gendre chéri, madame d'Arneuse sut facilement prendre un air gracieux et enjoué. — ïlh I bonjour, mon ûwi, voilà un siècle que nous ne vous avons vu...

Elle se leva, et, tendant la main à Horace, elle s'approcha de façon que le duc se trouva forcé de l'embrasser.

— Que vous est-il donc arrivé? j'ai été vraiment daps l'inquiétude.

— Et moi aussi, dit madame Guérin avec une sensibilité, vraie.

Horace ne pouvait que sa^luer de la tête. En s'asseyant il baisa la main de madame Guérin.

— Daignez m'excuser, mesdames, dit- il, j'ai été indisposé, accablé d'affaires, de soins...

— Indisposé 1... s'écrièrent à la fois les deux dames; seriez-vous encore malade ? Vous êtes changé 1 voulezvous prendre quelque chose? parlez... Qu'avez-vous eu ? mon Dieu l

— Oh! rien, répliqua Landon... Cependant son .front s'assombrit lorsqu'il prononça ces derniers ^nots.

fSf JÀNB LA PALE

Madame d'Ameuse avait trop de finesse dans Tesprit pour ne pas voir, à Tair et aux manières d'Horace, qu'il n'avait point varié dans son projet de mariage et qu'il n'avait nulle envie de retirer sa demande. Cette perception lui ayant rendu toute sa gaieté, elle déploya visà-vis de son gendre toutes les ressources de son adresse, toutes les ruses de sa coquetterie, essayant, comme une fée, de décrire autour de lui un cercle magique d'où il n'aurait ni le pouvoir ni l'envie de s'échapper.

— Mais je ne vois pas mademoiselle Eugénie I s'écria Landon aussitôt qu'il pût se soustraire aux obsessions de la marquise.

— Eugénie! répondit-elle en jouant la surprise, elle est dans sa chambre; elle s'habille, cette chère enfant. Si vous saviez comme elle est aimable ! C'est au moment d'être séparée de son enfant, de perdre son unique bien, dit-elle en cherchant à pénétrer les intentions de son gendre, c'est alors que l'on sent à quel point on y tient : tous ces jours-ci Eugénie a été vraiment étonnante; elle est d'une douceur, d'une sensibilité... Méchant, de nous enlever notre joie!

— Vous l'enlever l... madame! s'écria Horace avec une imprudente vivacité; j'espère que nous ferons une même famille.

— Bien, pensait madame d'Ârneuse, je serai maîtresse chez mon gendre; j'aurai mes gens, mon hôtel, mes voitures, ma terre, etc. Allons, dit-elle, pénétrée de la plus vive joie, venez, que je vous embrasse, mon pauvre amil j'avais besoin d'un fils tel que vous!... Ah! vous m'êtes bien cher!...

Madame Guérin lui tendit la main, serra la sienne en s'écriant : — Mon cœur m'avait bien dit que j'aurais un petit-fils...

Horace fut tput étonné de rester froid à ce manège et

JANE LA PALE fSS

de ne trouver rien à répondre à ces expressions pathétiques. Involontairement il avait comparé cette scène à c«lle où sir Smithson lui offrit sa fille; ce souvenir le rendit morne et distrait.

— Souffrez-vous? lui dit aussitôt madame d'Arneuse, dont la sollicitude ne concevait que la douleur physique.

A ce moment Eugénie entra, elle salua Landon du plus doux sourire, et, sans interrompre la partie d'échecs que sa mère avait commencée avec Horace, elle s'assit auprès de madame Guérin, de manière à pouvoir, dans Tombre où elle se trouvait, contempler son bien-aimé; religieusement elle examina son visage, ses cheveux, ses yeux, interrogeant son front, épiant ses pensées, et quand elle rencontra ses regards, elle sentit son cœur s'épanouir comme une plante au soleil du matin. Elle voyait en» lui non-seulement l'homme qui s'était rencontré pour recueillir son cœur, mais un être auguste paré de ce charme que nous trouvons aux illustres infortunes, une âme dont toute la richesse lui était connue.

Un premier regard, recueilli avec reconnaissance, ne sembla-t-il pas lui dire : — Désormais tu seras pour moi ce qu'aurait dû être Jane!... Tout ne lui souriait-il pas dans l'univers?... La cloche qui sonna pour annoncer le dîner tira Eugénie de sa douce rêverie, et la jeune fille se plaignit en elle-même de la rapidité des heures. Au dîner, l'on convint de signer le contrat dans quatre jours, et de conduire aussitôt après les deux amants à l'autel. En écoutant ces conventions, Eugénie tressaillit et resta stupéfaite de trouver de la douleur au milieu de sa joie.

Après le repas, la fraîcheur du soir invita à la promenade; madame d'Arneuse était trop politique pour ne pas laisser sa fille causer librement avec Landon : elle ne

les suivit donc que de Ipin. Lorsqu'il^ arrivèrent près du bosquet, Horace, montrant alternativement à Eugénie et son étoile chérie et l'astre des nuits, lui dit :

— Vous comprenez aujourd'hui les paroles vagues que je prononçai quand nos cœurs s'entendirent ici pour la première fois.

— Aussi vous répéterai-je, Horace, en vous montrant cet astre, que Jane est pure comme lui.

— Chère Eugénie, dit-il avec une profonde émotion, votre innocence vous empêche de concevoir le mal.

— Ah I je me tairai volontiers, reprit-elle en retenant ses larmes. Eh bien, vous consentez donc à faire le bonheur d'Eugénie?...

Elle le regarda avec une simplicité touchante ; et Landon, savourant le pharme de cet aveu, se contenta de baisser la tète par un mouvement plein de grâce ; et Eugénie dit encore :

— Ohl mon cher, ouij, bien cher Horace! je ne comprends point ces conditions dont les hommes ont imaginé d'entourer l'union céleste de deux cœurs qui s'aiment. Nous sommes seuls. Une de vos paroles, un regard de vos yeux, me seront p]us sacrée que toutes les pompes imaginables : jurez-moi de me protéger toujours, de vous laisser aimer par moi, de ne jamais repousser loin de vous une créature qui ne peut vivre qu'à vos côtés. Je ne vous demande pas de me promettre un éternel amour, c'est folie : tant de circonstances...

Elle s'arrêta, des pleurs inondèrent son visage, et elle s'écria : .

— Il y a dans mon àme une frayeur que je ne puis expliquer, je ne sais si elle vient de la force de mes sentiments ou s'il faut l'attribuer à cette scène... mais je tremble comme devant le malheur, et vous êtes là... vous !..

Ils î^vai^nt, saii^ s'en apercevoir, c\\\\\\>é le bosquet,

JANB LA PALE S35

lû jardinai et au milieu des champs gravi une ëminence assez élevée d*où Ton découvrait toute la campagne ; la lueur de ia lune était plus douce. Ils se sentaient emportés par une de ces extases connues des seuls amants. Le calme de la nature avait quelque chose de solennel et semblait ^interprète de leurs cœurs dans les moments de silence. H y avait auprès d'eux une pierre couverte de mousse qui, s'élevant comme un monument, leur parut un autel digne de la simplicité de leurs serments.

-^ Eugénie, dit Horace en s'emparant de ses mains qu'il s^rra avec eifusion, Eugénie^ Jane est, je le vois, iin fantôma q^i vous poursuivra sans cesse : écoutezmoi donc bien. Je tiens encore à elle par le souvenir de mes premières douleurs; înais les joies pures que vous m*9vez données m*attachent à vous pour la vie.

— Je vous crois, et je suis en ce moment la plus heureuse des femmes.

pile appuya s^ tête sur Tépaule (l'Qorace, qui la baisa au front avec la tendresse d'un amant. — Maintenant j'existe, dit-elle, maintenant j'ouvre les yeux à une nouvelle vie, et cet(e heure sera éternellement présente à m^L pensée ; elle sera le charme devant lequel fuirpnt mes craintes. Souvenez- vous en toujours aussi... alors elle me sera doublenient chère.

Us revinrent à pas lents et en silence. Arrivés à vingt pas de la porte, Horace, ému comme Eugénie par les diverses sensations qu'il avait éprouvées, et regardant cette jeune fille comme son seul espoir (il était sans parents, sans famille), )a prit dans ses bras, la serra avec force, et, ^embrassant, lui dit : — Oh ! oui, Eugénie, ne crains rien. A ce moment parut madame d'Arneuse, qui, s'avançant d'un p9S grave et dans une attitude comiquement imposante; s'écria : — Mes enfants, vous n'êtes pas s^ges... Elle crut remplir à merveille son rôle de

âd6 JANE LA PALE

mère, et cette phrase, son accent, détruisirent soudain le charme auquel Eugénie et Horace étaient soumis. Au milieu d'un divin concert une cré(^Ue avait crié. — Vous avez raison, madame, répondit gravement Horace, douloureusement affecté de voir qu'il vivrait avec un être dont il ne serait jamais compris. Pendant le temps qui s'écoula entre cette soirée et le jour du mariage, Eugénie eut bien encore à supporter de petites contrariétés : elle aurait maintes fois désiré aller se promener le soir avec Horace; mais madame d'Arneuse lui interdisait formellement de passer le seuil de la maison, car il était contre les convenances de laisser voir le bout du pied d'une jeune fille promise; elle eut bien des moments d'orage, ils furent pour elle semblables au bruit de la pluie pour celui qui repose sous un toit hospitalier; un regard, une parole d'Horace, guérissaient les blessures faites par sa mère. Une nuit elle rêva même que Jane reparaissait et brûlait le palais habité par elle ; mais elle secoua toute superstition en se voyant si près de saisir le bonheur.

Le jour du contrat, Horace arriva de bonne heure, et, trouvant toute la famille réunie au salon, il jeta en riant une lettre à madame d'Arneuse et lui dit :

— Si vous aimez les dignités, ma mère, et je vous soupçonne de cette faiblesse, vous aurez un gendre général, grand'croix de la Légion, commandeur de Saint- Louis, etc./

— Un commandeur! s'écria la marquise (à ce mot, Tombre de l'ancien régime apparut à ses yeux], un commandeur! Elle voyait déjà des talons rouges. La cause de l'avancement extraordinaire de Landon était trèssimple : il avait pour cousin le duc de P... Ce vieux seigneur, en rentrant en France avec le roi, n'oublia pas Horace ; et comme, au retour de nos princes légitimes,

JANE LA PALB 337

on venait de réunir les deux noblesses, les deux armées sous la même enseigne et par les mêmes faveurs, le duc de P... avait représenté qu'on pouvait, sans craindre d'exciter l'étonnement, combler d'honneurs un militaire aussi distingué que Landon. Son départ de TËspagne, quand il revint à Paris attiré par la trahison de Jane, fut présenté sous un nouveau jour, et le fit regarder comme un de ceux qui étaient restés fidèles au fond du cœur. L'éclat de son nom, le désir qu'avait le duc de P... de rendre sa famille puissante, tout contribuait à mettre Landon dans une situation politique très-brillante; son cousin l'avait peint comme un des fidèles soutiens du trône. Aussi le vieillard, charmé de la gloire militaire d'Horace, finissait-il sa longue épitre en donnant à son cousin l'espoir de s'asseoir bientôt auprès de lui sur les bancs de la chambre héréditaire. Eugénie^ peu touchée de ces nouvelles, sentit mieux que jamais combien son caractère était différent de celui -de sa mère ; elle ne partagea ni la joie ridicule de celle-ci ni l'enthousiasme puéril de madame Guérin.

Ce jour était alors un jour de triomphe pour tout le mbnde ; Rosalie chantait victoire.

— Les contrats signés! s'écria-t-elle, après sept mois de marches et de contre*marches ; est-ce là conduire une intrigue?

— Allons, mademoiselle, répondit le maréchal, vous serez maintenant mon chef de file.

— Je le sais bien, dit-elle en riant; aussi mes talents sont-ils récompensés! M. le duc nous dote de huit cents livres de rentes.

— - Et je serai cuisinière d'une duchesse I s'écria Marianne.

La joie régnait partout.

Le 42 octobre 4814 fut le jour désigné pour le ma*

S38 JANB LÀ PALE

riage. En attendant, on iormk la maison dé madaihe \i duchesse de Landon-Taxis. Nikel resta le valet favori él Rosalie première femme de chambre ; Marianne eut une pension^ et le reste de la maison Fut choisi par Eugénie, qui voulut attacher à sa personne dés get^s dont elle avait déjà soulagé la misère. Ëygénie et Horace désl^ raient tous deux faire un voyage à la terre qu'ils possé^ daient en bourgogne ; au mois de novembre seulemeht ils consentaient à venir habiter leur hôtel à Parié. Landon abandonna à sa belle-mère le petit hôtel Landon; car madame d'Arneuse, dévorée du désir de reparaître dans le monde, avait refusé, au grand contentement des époux, de les suivre à Lussy. Elle fit observer que sa présence était nécessaire à Paris, où elle aurait à diriger la restauration de l'hôtel Landon et à le meubler au goût d'Eugénie, qu'elle consulterait pour la moindre tenture, les couleurs, les bois, les dorures, les étoffes, les meubles, etc. Ces soins, ces détails annonçaient la plus grande opulence, et Eugénie croyait rêver; elle demanpdait naïvement à Horace s'il ne se ruinait pas. Landon lui apprit que le vieux Guérard avait si bien administra ses revenus, que sa fortune était doublée, et ce vieil àmi lui avait annoncé, en outre, qu'il leiiait en réserve une somme de cinq cent mille francs pour les frais du mariage de son cher élève.

Au milieu de cette joie, madame d'Arneuse éprouva un chagrin violent : Landon n'offrait pas une épingle à Eugénie. Cette aimable enfant l*avait exigé d'avance et en secret d'Horace; mais aux yeux de madame d'Arneuse un mariage sans corbeille ne devait pas être heureux. Aussi, quand, après bien des questions laites avec sa finesse ordinaire, elle apprit que cet ornement pribcipal d'un mariage comme il faut manquerait absolument, elle dit en conûdènce à madame Guérin :

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— îl SB dément mû peu, notre jeune homme : je liô l'aurais pas cru avare.

Mais lé lendemain lès superbes présents apportés par Landon aux deux dames lui valurent les compliments les plus affectueux ; et le soir, madame d'Arneuse dit à sa mère avec un air de conviction :

— Ne vous ai-je pas toujours répété qu'il était impossible de refuser à M. Landon une magnificence bien entendue ? Aux moindres détails de sa conduite on reconnaît un homme qui a de la grandeur.

La veille du mariage arriva, et Eugénie ftit tout étonnée de l'intérêt que sa toilette et sa figure inspirèrent à ses deux mères.

— Eh ! ma pauvre enfant, lui dit madariie Guérîh eh l'embrassant, j'aperçois à la joue une J)etile tache roûge. Viens, viens.

Et la grand'mèro lui doiinâ une eau souveraine pour faire disparaître ce défaut. A tout instant ses deux mères la iregardaient avec une inquiétude môléô d'intérêt. Parfois madame Guérin prertatt lés maitià d'Eugénie, et léâ serï-ant avec tendresse, disait : — Pauvre petite 1 Madame d'Almeuâè la contemplait aussi en souriant él s'écriait : — Mon enfant, c'est poUrtatlt demain ! ftosalié, LangUedocienbe qu'elle était, souriait en entendant ceâ discours. Oelte tendresse du mortient, exprimée par hiillé réticences, semblait voiler up mystère, et Eugénie était trop heureuse pour cherchei^ à lé deviner. Rosalie et Nikel ett étaient déjà à tu et à toi ; Marianne prétendait mètne les avoir vUs s'embrasser ; mais pure jalousie de femme ! M. Landon ayant envoyé fees gens à Lussy et vendu sa maison de Chambly à son ancien propriétaire, coucha, la veille dé sônïttâriage, chefe madame d'Arneuse. Alors tous les personnages de ce dtame dormirent sous lé mm un : d^rrùlVéttll... vèîltotil. Cette conduite

n*ëtait pas très-orthodoxe, mais l'aspect de lacouronne ducale avait dissipé tous les scrupules de madame d'Arneuse.

A la pointe du jour Eugénie ouvrit sa fenêtre; elle aperçut à l'horizon de gros nuages noirs qui annonçaient un orage : — Quel malheur, se dit-elle, que le temps ne soit pas beau pour notre voyage I...

A ce moment elle vit entrer sa mère, qui, s'asseyant auprès d'elle, lui dit : — Ma fille, M. le duc de Landon a voulu partir après la bénédiction nuptiale pour sa terre de Lussy, sans être accompagné de votre mère; j'ai cédé... (ce mot parut très-difficile à prononcer à madame d'Arneuse); c'est vous dire, Eugénie, que votre situation et la mienne sont tout à coup changées : si votre mère a fait plier sa volonté devant les désirs de votre mari, vous devez vous soummettre, vous, à ses moindres caprices. Cette conduite m'a déplu : il vous emmène loin de nous au moment où des soins affectueux sont plus que jamais nécessaires; alors je suis forcée de vous donner ce matin les avis qu'une mère doit à sa fille...

Là, madame d'Arneuse fit une pause^ et Eugénie, pour la première fois, était tentée de sourire à l'aspect du masque de gravité mystérieuse qui couvrait le visage de sa mère.

— Eugénie, reprit-elle, l'honneur d'une femme est son bien le plus précieux...

Madame d'Arneuse s'arrêta encore, et, jugeant qu'il

fartait débiitôf pur des généralités, elle poursuivît ainsi :

— L*hortneur cependant sera maintenant d^obéir à ton mari en tout. Nous sommes les plus faibles, ïnon enfant, et c'est paV la tuse que nous obtenons quelque pouvoir en ménage.

— Ohî maman, jo n'aurai jamais besoin de ruse, j6 l'aimerai ! voilà toute ma science : faire sa volonté sera mon plus grand bonheur. i

— Bien, ma fille, ce sont là les principes que je.vouâ ai inculqués : mais, écoutez : il n'y a pas de femme qui ne veuille être la maîtresse... tu peux penser autrement en ce moment, mais ta mère a deux foix ton âge et connaît la vie I or je t'engage à bien suivre mes conseils, à n'eii prendre jamais que de moi, et surtout à toujours me dire ce qui se passera entre, ton mari et loi, même dès le commencement de ton mariage; alors nous prendrons des mesures, Eugénie, pour que tu puisses être tout à fiût heureuse. Ah ! ma chère enfant, il y a deux grands systèmes à suivre pour s'emparer du cœur des hommes : mai, j'ai débuté par les larmes, les attaques de nerfs, les vapeurs, et j'ai reconnu qu'il était infiniment plus aisé de leur imposer notre empire en saisissant le pouvoir avec audace et en leur disant en face qu'ils ne nous valent pas. A force de leur répéter la même chose, ils finissent par nous croire, de guerre lasse... Tu sens que je ne te parlerai pas du parti de la douceur : se soumettre est la plus grande sottise que puisse faire une femme. A chaque instant Eugénie témoignait son désir de répondre, tÉis aussitôt madame d' A rneuso lui imposait silence et continuait : — Ce n'est pas là tout, j'ai une foule de choses à te dire... Ici elle fut heureusement interrompue par l'arrivée de Landon.

En écoutant ce discours, Eugénie rendit grâce à Horace d'avoir exigé un mois de solitude à Lussy et son

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âme pure applaudit par instinct à la délicatesse de cette conduite. Bientôt neuf heures sonnèrent. Accompagnes de madame d*Arneuse, de madame Guërin, de Rosalie et de Nikel/ils se rendirent à la mairie de Ghambly et à l'église ; puis à dix heures le postillon fit entendre son fouet. Une calèche de voyage attendait les deux couples. Puis vinrent les adieux de madame la marquise d'Arneuse à sa fille et à son gendre : ce fut une scène pathétique et jouée avec assez de naturel. Elle commença par serrer Eugénie dans ses bras et sut trouver quelques larmes qui firent un très-bon effet ; puis elle la regarda de temps à autre d'un œil morne, elle lui tendait la main et pressait la sienne avec un tendre sourire. — Pauvre, petite 1... Enfin, quand Eugénie se leva, madame d'Arneuse la retint dans ses bras sans vouloir la rendre à Landon. Alors Eugénie, étonnée de ce luxe de tendresse, s'accusa d'avoir ,^"Ç(ial jugé le cœur de sa mère. Pour madame Guérin, elle était sincèrement affligée et ne pouvait pardonner à son petit-fils l'idée bizarre d'emmener ainsi Eugénie : aussi, lorsque madame la duchesse de Landon fut partie, que les deux mères rentrèrent dans le salon désert, madame Guérin, regardant sa fille, s*écria : — Certes, tel n'était pas l'usage avant la révolution ! — Le jour qu'il nous a parlédes mœurs et du monde, je me doutais de tout ceci. — Pourvu qu'il ne lui arrive rien ! — Quelle originalité de nous laisser seules et sans société I— Pauvre petite, que va-t-elle devenir ? Telle fut la litanie de madame Guérin. r.ftUg de madame d'Arneuse était bien différente : — Jo v^lionc quitter Chambly ! — Nous allons habiter Paris et un bel hôtel! — Je vais être occupée à monter la maison de ma fille I — Recevoir des v^isites de toute ma famille et des parents de mon gendre I-^Enfin, voilà Eugénie duclîessel — Ah! c'est un beau "èiariagel — Nous n'en pouvions pas faire un moindre!:— Eugénie.a

un long voyage à faire. — Pauvre petite, que va-t-elle devenir sans moi ?. . .

Là les deux dames se trouvèrent à Tunisson et continuèrent sur ce ton pendant une partie de la journée tout en s'occupant des préparatifs de leur départ. Bientôt elles se rendirent à Paris et sMnstallèrent avec joie au petit hôtel Landon. Là elles reçurent la cour et la ville, et ce fut bien autre chose : pour la marquise, les plaisirs, les réceptions, les attitudes de reine, la toilette, tout revint avec plus de fureur qu*au premier âge. A Tinconstance et aux caprices près, Marianne prétendit que madame n'avait pas eu un moment d'humeur. Elle rajeunit, et il n'est pas besoin de faire observer qu'elle partageait les sentiments et les opinions de la haute aristocratie : — Les d'Arneuse 1... Ah ! les d'Arneuse I... prrr, les d'Arneuse 1

Enfin, pour bien connaître madame la marquise, laissons de côté son équipage aux armes des d'Arneuse, ne faisons pas mention du chasseur, des laquais en livrée rouge et or, et entrons dans le salon du petit hôtel Landon ; voyons-le, non pas décoré avec cette simplicité noble qui indique la grandeur sans faste, l'opulence sans la petitesse du parvenu, mais orné de tapis précieux, de meubles dorés, de draperies rouges, en un mot le salon d'un agent de change millionnaire ou d'un prince de nouvelle création. Madame d'Arneuse est entourée de ses parents, qui depuis peu daignent la reconnaître et la voir. Elle est mise, non plus avec cette mesquinerie dont elle rougissait à Chambly, mais avec un luxe ridicule. Elle porte une robe de velours bleu de ciel; les dentelles, les fleurs, tout est prodigué. — Madame, lui dit-on, vous avez conclu pour mademoiselle d'Arneuse un très-beau mariage... — Oui, madame; M. le duc de Landon était un parti fort avantageux, j'en suis satisfaite... L*air dont

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elle accompagne ces paroles veut dire s — Maintenant que la noblesse reprend ses droits, une d'Arneuse aurait pu trouver mieux!... Sur sa figure, mobile comme celle de Gélimène, mille sentiments divers se succèdent : elle sourit à Tun, reçoit froidement l'autre, ëcorche celui-là par un mot, caresse celui-ci, change vingt fois d'expression et de caractère : elle est sérieuse, grave, et tout à coup vive, enjouée; elle politique et parle modes; détruit la Charte et sape une réputation ; prend un air imposant, et ne retient pas une idée triviale, reste de son éducation première. Elle est spirituelle, fine, occupe tout son salon d'elle-même, règne, contente une foule d'esprits superficiels, et à peine se trouve-t-il un seul cœur qui la juge I Celui-ci la croit franche, celui-là la trouve dissimulée. Les années n'ont rien enlevé à la vivacité de ses sensations, à la pétulance de ses manières. C'est la corde qui dans le feu pétille, s'élance, se tourne, se retourne; à l'humidité, s'assouplit, se plie, s'allonge, s'amollit, et qu'un souffle d'été détendra tout à coup. Eûùa, à l'examiner froidement, on devine, dans le mouvement excentrique qui l'agite^ le besoin qu'elle éprouve de se fuir elle-même.

Madame Guérin, simplement mise^ est reléguée dans un coin : heureuse quand elle trouve un notaire, un avoué (les affaires exigent quelquefois leur présence) oa l'un de ces jeunes gens qui ne connaissent pas encore le monde; alors elle s^empare avec adresse de ces humbles comparses et réussit quelquefois à faire sa partie. Le soir, quand le salon est vide^ madame d'Ameuse entrevoit sa mère :

— Eh bien I maman, avez-vous fait votre boston ?

— Oui; M. Giraud^t.

— Oh! quel nom allez- vous chercher là? mais«at>e6 que je reçois de oes gens-là) moi f

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— Mais il est notaire...

— Ehl qu'est-ce qu*un notaire, madame?... Quand Eugénie sera de retour, il faudra balayer mon salon, et que mon gendre n'y trouve que des gens comme il faut...

A ces mots elle salue sa mère, et madame Guërin se dit : — Toujours la même... Elle gémit, mais elle Taime : c'est sa fille, la seule qu'elle ait eue ; c'est l'arbre auquel elle s'attaohe, son asile, le seul être au monde qui s'intéresse ou doive s'intéresser à elle. Au moment où Eugénie monta dans la calèche qui l'entraîna vers la Bourgogne, elle entra dans un nouveau monde. Voyager avec eelui qu'on aime, voyager rapidement, se sentir emportée avec lui par un même mouvement^ et, comme dans un nuage, voir les pays entiers, l'aurore se lever, le soleil se coucher chaque fois sur des sites nouveaux, et avoir pour point de vue un horizon immense, pouvoir, à l'aspect dSin charmant paysage, d'une côte vineuse où mille voix ebantent la vendange, presser une main chérie, et^ sans dire un mot, faire tout entendre par un regard, telle est la peinture imparfaite du bonheur d'Eugénie. Elle goûtait pour la première fois une volupté pure et sans mélange ; la voix de sa mère ne retentissait que par souvenir à son oreille; elle se sentait comme délivrée d'un fardeau, elle était heureuse enfin I Et quand sa pensée et ses yeux étaient distraits pour un moment de son propre bonheur, elle voyait Nikel et Rosalie heureux et sans nul souci. Souvent Eugénie versa des larmes de joie sur le sein d'Horace, qui goûtait pour la première fois le bonheur d'être aimé plus qu'il n'aimait lui-même. Il avait presque oublié Jane, et Eugénie vit errer sur ses lèvres un rire franc et dégagé de mélancolie. Loin de tous les yeux, ils se livrèrent à leur amour avec toute la fougue des premiers désirs. N'existe-t-il donc pas de grandes et de

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nobles âmes que le bonheur ne conduit pas à la satiété ? Eugénie eût désiré vivre toujours loin de Paris auprès de son bien-aimé. Cette solitude était pour elle un monde : une fleur qu'elle avait vue sépanouir la veille et qu'elle avait fait admirer à Horace devenait un souvenir pour le lendemain ; elle s'entourait ainsi des monuments de son amour. Mais ce désert qu'elle avait peuplé de riantes images^ il fallut bientôt le quitter. Les lettres de sa mère se succédèrent si pressantes,qu'£ugéDie,après quatre mois, fut obligée de retourner Paris. Elle y revint avec douleur, et quand sa voiture roula entre ces rangées de maisons si tristes, elle eut un pressentiment de malheur qui se dissipa promptement à la voix d'Horace. Eugénie surprit agréablement sa mère en lui annonçant une grossesse. Madame d'Arneuse accueillit sa fille avec tant de joie et de tendresse qu'elle ne remarqua pas d'abord le changement prodigieux opéré par Landon dans l'esprit et dans lejs manières d'Eugénie. En revoyant après quatre mois une fille dont la situation dans le monde, la beauté, la richesse, étaient pour elle des titres de gloire qui flattaient si fortement son amour-propre, madame d'Arneuse lui prodigua des soins presque maternels. Elle fit observer à Eugénie avec quel scrupule elle avait suivi son goût et ses désirs pour l'ameublement de son hôtel, elle l'initia aux mystères de la société au sein de laquelle elle vivait, lui raconta ses plaisirs^ sa vie, espérant bien partager avec sa fille les joies de la frivolité, les pâles illusions du monde. Alors, durant ce premier mois, madame d'Arneuse, enivrée, ne vit pas tout de suite qu'Eugénie d'Arneuse était devenue madame la duchesse de Landon. Ce n'était plus une jeune fille craintive et taciturne : elle s'exprimait avec grâce, elle avait acquis des manières nobles et attrayantes; Landon, enfin, dans le désir de la soustraire à l'autorité maternelle, lui avait inspiré la conscience de sa propre valeur

JANE LA PALE Ut

et de sa propre force. Loin de partager Tenlhousiasme de sa mère à l'aspect de son hôtel et de ses gens, elle examina tout froidement et parcourut ses appartements sans donner aucune marque d'ëtonnement. Elle administra sa maison avec une facilite, une prestesse, une habitude qu'elle possédait naturellement. Elle parut au cercle de sa mère comme son devoir l'y obligeait, mais sans le fréquenter habituellement, et eut soin de s'y tenir comme une étrangère^ laissant sa mère maîtresse dans son salon pour l'être elle-même dans le sien. Bientôt ce changement total, cette indépendance, cette séparation dans les intérêts, étonnèrent madame d'Arneuse ; et à la fin de l'hiver elle fut surprise de voir sa fille «rester au coin du feu avec son mari au lieu de la suivre chez la Gatalani et au bal.

Alors, en montant en voiture avec madame Guérin, elle lui dit :

— Je ne sais pas, mais je trouve Eugénie prodigieusement changée.

— En mieux ? répliqua la grand'mère.

— Non, répondit madame d'Arneuse; elle a oublié que je suis sa mère et n'a plus pour moi les mêmes attentions I Demoiselle, elle était plus aimable... Son devoir ne l'obligeait-il pas à me suivre ? Elle est d'une réserve ridicule ! Ah ! je me souviendrai longtemps du silence imperturbable qu'elle a opposé à toutes mes questioniSy quand, à son arrivée, je lui demandais de me dire tout ce qui s'était passé entre elle et son mari. Là elle m'a blessée au cœur.

— Eugénie est chaste 1 dit madame Guérin avec émotion.

— J.e suis sa mère, répondit madame d'Arneuse en prenant un air de dignité.

— Quand uno fîllo est mariée, ma chèrO; il ne faut jamais Taccuser, car un mari...

— Ne doit jamais l'emporter sur une mère ! répliqua madame d'Arneuse.

Madan^e Guérin sq tut en Yoya^t régner sur la figure de sa fille une expression de sévérité redoutable. Madame d'Arneuse avait réellement ressenti pour sa fille et pour son gendre une amitié qui, sans être bien tendre, était cependant tout ce que son cœur pouvait atteindre; mais, arrivée à cette élévation, la mobilité de son caractère lui faisant une loi de redescendre, comme d'ailleurs, dans le monde paoral a^fisi bien que le monde physique, on descend toujours plus rapidement qu'on ne s'élève, il était probable que la marquise ne tarderait pas à trouver des motifs pour détester Eugénie et Horace. En effet, la noblesse du maintien d'Eugénie devint roideur; le soin qu'elle prenait de gouverner sa maison, défiance de sa mère; 9es manières nobles, de l'orgueil; les grandeurs lui avaient tourné la tête ; elle écrasait sa mère par son luxe; un dîner donné sans que madame d'Arneuse y assistât indiquait le mépris de ses parents. De telles dispositions ne tardèrent pas à changer en contrainte la réserve qu'apportait Eugénie dans ses rapports avec sa mère, et madame d'Arneuse, toujours arrêtée comme par un rempart d'airain quand elle essayait de reprendre quelque empire sur sa fille, arriva bientôt au dernier degré d'exaspération. Alors, examinant le changement qui s'était introduit dans la manière d'être d'Eugénie depuis qu'elle habitait Paris, elle se répandit en plaintes sur l'ingratitude des enfants, la philosophie du temps, les mœurs, le peu de religion du siècle, etc. Ces idées fermontèrent dans sa tête, et son mécontentement se corrobo'ra sans qu'un seul motif raisonnable fût nécessaire pour cela. Il semblait que madamo 4'Arnçuse fût con*

trariëe d'un bonheur constant. Un an s'était à peino écoulé qu'elle était redevenue aussi aigre et aussi sévère avec sa fille qu'elle l'était au commencement de cette histoire, et elle n'avait plus même pour excuse, dans son injustice, Tennui que lui causait alors une vie en opposition avec ses goûts.

Eugénie, sans se tourmenter comme autrefois de la mauvaise humeur de s^ mère, redoubla d'attention > et d'empressement pour elle. Pendant trois mois madame d'Arneuse chercha vainement l'occasion d'éclater. Landon conservait avec sa belle-mère un tel décorum, que, malgré son envie de se fâcher contrj© lui, elle ne pouvait rien trouver à redire à sa conduite. Eugénie et Horace, se fiant dans leur amour mutuel et heureux chaque jour d'un bonheur nouveau, déploraient, sans s'en inquiéter, les caprices de leur mère, et s'étonnaient du malheur de certaines constitutions : ils pensaient, dans leur bonté filiale, qu'il fallait, au sujet de ces travers, accuser las nerfs plutôt que le cœur de madame d'Arneuse, et nous pensons de même, mais par une autre raison. Un soir, madame d'Arneuse, recevant des compliments sur la satisfation qu'elle devait éprouver de voir sa lille tenir dans le monde un rang distingué et jouir d'une considération flatteuse : — Ah 1 madame ! répondit-elle, si le monde est satisfait, je n'ai ' rien à dire. Eugénie, en entendant ces mots^ eut de la peino à retenir ses larmes. Quand le salon fut vide, la duchesse, étant seule avec sa mère et madame Guérin, demanda l'explication de cette phrase. La question, faite avec une espèce de timidité, sembla rendre à ipadame d'Arneuse toute sa supériorité, et, sans prendre garde au mal qu'elle pouvait faire à une jeune femme sur le point d'accoucher : — En quoi vous m'avez déplu, ma fille?... en rien... non, en rien : seule* men^ YQua \ousatfranc})i&$Q9( chaque jour 4e yqs devoirs,

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et moi, bonne que je suis, je le souffre : vous n'avez plus aucune affection pour moi ; les grandeurs vous tournent a tète. Madame va à la cour I... madame voit des diplomates, des ministres; cette société Ta rendue tout à coup une femme d'État ; vous dirigez votre maison sans me demander un conseil ; aussi tout y va de travers. Vous promettiez d*être une femme aimable, douce, gentille : vous êtes fière... vous ne connaissez que votre mari, vous raime:& bourgeoisement ; je ne sais quelle folie sentimentale m*a ravi le cœur de ma fille... Un jour vous saurez ce que vaut une mère I vous verrez que son cœur est toujours le même, et un jour vous en aurez peut-être besoin... Vous me retrouverez, Eugénie; vous aimer avec constance sera ma seule vengeance. On peut perdre un mari, une mère est immuable dans sa tendresse.

Engénie, à ces sinistres prophéties prononcées avec enthousiasme, jeta un cri d'effroi : elle regarda sa mère qui, les bras levés, Tœil enflammé, la parole éclatante, ressemblait à une devineresse expliquant un songe ; puis elle lui dit :

— Ma mère, pouvez-vous rn'affliger ainsi?... Vous m'accusez d'aimer mon mari, vous me reprochez un sentiment si naturel 1 n'est-ce pas un devoir écrit dans mon cœur.

— Vous pourriez bien dire, reprit madame d'Arneuse, que vous tenez ces principes de moi... je me suis donné assez de peine à vous former^ pour que vous ne rendiez justice...

— Madame, répondit froidement Eugénie, je n'oublierai jamais ce que je vous dois ; mais si, en vous rendant mes devoirs, je viens à essuyer de tels reproches, ils sont trop pénibles et trop peu mérités pour que je ne me les épargne pas.

— Madame i . . . répéta ironiquement madame d'Ameuse,

madame!... une mèrel... une mère qui Ta faite duchesse!...

A ces mots Eugénie embrassa sa grand'mère, s'approcha pour embrasser sa mère, mais madame d'Arneuse se recula d'un pas, et madame de Landon sortit les larmes aux yeux.

L'imagination de madame d'Ameuse lui ^représenta sa fille comme perdue pour elle... — Mai^ qui l'avait ainsi perdue?... Horacel £h I sans doute, se dit-elle un matin ; c'est lui ; il serait désolé si la mère et la fille s'accordaient et si Eugénie écoutait mes avis : il est la cause de nos malheurs (car c'étaient déjà des malheurs) I... Alors elle dressa le catalogue des défauts de son gendre, les compta, les grossit à son microscope, et tout à coup son langage changea ; Eugénie rentra en igrâce. — Oui, sa fîlle était heureuse sous le rapport de la fortune et des honneurs^ mais son mari n'avait pas un caractère aimable, il était d'une humeur inégale, difficile à vivre, jaloux, jaloux au point de lui enlever, à elle, le cœur de sa fille... La pauvre petite souffrait... Elle essaya de morigéner Horace comme s'il eût été son fils; mais Horace ne fit que rire de ces tentatives et complimenta sa belle-mère sur son talent pour débiter des sermons. Ce dédain irrita madame d'Arneuse plus que n'eût fait une sérieuse opposition et son amour-propre surtout en fut blessé. Aussi quel redoublement de haine contre son gendre I que de plaintes répétées à l'oreille des bonnes amies et sous l'éventail 1 « Mon gendre est un homme sans procédés I... il n'aime pas sa femme; c'est un égoïste, ma chère; il est jaloux, môme de moi I... Oh I il faut vivre avec les gens pour les connaître. Je n'ai cependant pas à me plaindre de lui, ma chère ; il est respectueux avec moi et rend même ma fille heureuse : on ne peut pas peindre ces nuages qui troublent une famille !..

S5i JANI LA PALE

Enfin il m'a enlevé le cœur de taa fil'e; elle en souffre, je ne peux pas lui donner un avis, un conseil ; elle est obligée de faire à sa tête... Excellent mai%*du reste, mais original, fantasque, ombrageux. Enfin, le croiriez-vous ? ils vont à la cour quand ils veulent^ ils ne m'y ont pas menée une seule foisl... C'est une bagatelle, mais cela donne l'idée de leur conduite. » Sa bonne amie la quitte pour danser et se trouve interrogée par une autre bonne amie.

— Que vous disait donc madame d'Arneuse?

— Ah ! ma chère 1 une folle !... cette fémme-là n'est jamais contente ; sur un lit de roses, elle trouverait un pli... La voilà maintenant qui prétend que son gendre n'aime pas Eugénie...

Par ces propos et par mille autres, madame d'Arneuse sapait sourdement la réputation d'Horace, et le duo s'aperçut trop tard peut-être de l'importance que pouvaient acquérir de tels discours. En épousant Eugénie, il avait juré de prendre soin de son bonheur, de veiller à sa tranquillité, et il voyait avec peine que le dédain qu'il affectait pour les manoeuvres de madame d'Arneuse n'empôohait pas celle-ci de redoubler ses efforts pour essayer de ressaisir quelque empire sur sa fille. La duchesse souffrait déjà de cette mésintelligence intérieure, et Horace résolut d'imposer silence à sa belle-mère. Il serait difficile de déterminer les causes de la scène qui eut lieu quand il voulut, s'expliquer; les acteura eux-mêmes perdront le souvenir de ces premières paroles, que les regards, les intentions, les gestes enveniment, et de ces nuances qui font passer d'une phrase aimable par la forme à une réponse ironique, de l'ironie à la plainte, de la plainte à l'irritation. Madame d'Ar^ neuse semblait ne pas redouter oes sortes de scènes, soit qu'elle eût besoin d^^motions, soit que TApretë de

lANB LA PAbK ÉS^

son caractère les lui fltrechercherv On eût dit, en effet** qu'elle courait au^evant des discussions comme les âmes fortes au-devant des dangers. Madame d'Arneuse fut vivement choquée de s'entendre dire par son gendre que les honnêtes gens devaient avoir pour principe de couvrir les torts de leurs amis d'un manteau protecteur, loin de prendre le public pour confident de peines sou* vent imaginaires... £nûn, lorsque Landon, poussé à bout par sa belle-mère, déclara qu'il voulait que sa femme restât maîtresse absolue chez elle : — Je vous entends, répondit madame d'Àrneuse, je suis de trop dans votre hôtel, je vous géne> ma présence \om humilie. Soyez tranquille, je ne vous importunerai pas longtemps. — Ma mère, vous ne nous importunez jamais, et vous donnez un autre sens à mes paroles. — - Oui, je sais que je prends tout de travers : lorsque ma fille refuse par votre ordre de me présenter chez l'ambassadeur de Naples^ je dois croire sans doute qu'elle est fîère de moi... Ici madame d'Arneuse commença à dérouler le tableau de tous les griefs qu'elle avait dessein de reprocher à son gendre, et Landon, impatienté, ne put se défendre de lui peindre la cruelle mobilité de ses affections, en lui rappelant quelques traits qui prouvèrent combien Eugénie avait soufffert dans son enfonce. A ce moment l'inimitié de madame d'Arneuse devint terrible, elle résolut de se séparer pour toujours de son gendre et de sa fille. •**• Son cœur, disait-elle, était ulcéré ; elle ne voulait jamais les revoir...

Par une volonté expresse de Landon, le bien d'Eugénie était resté à madame d'Arneuse ; et lorsqu'elle se vit établie au petit hôtel Landon, elle avait réalisé la fortune de sa fille et celle de sa mère, afin d'acheter la terre d' Ameute, qui^ par un hasard extraordinaire, était alors vente, et les cent mille éous de la marquise ne suJQ&sant

S54 JANE LA PALB

pas aux frais de cette acquisition, Landon avait donne cent mille francs à sa belle-mère pour lui procurer la jouissance de posséder son ancien fîef en entier. C'était donc à sa terre d'Arneuse qu'elle comptait se réfugier, suivie de madame Guérin, à laquelle elle avait fait épouser son ressentiment. En apprenant ce projet, Landon se mit à rire, espérant bien que les plaisirs de Paris et les couches d'Eugénie ramèneraient bientôt la marquise au sein du tourbillon où elle trouvait la vie. Le lendemaia de cette explication et pendant que madame d'Arneuse faisait ses apprêts, Landon et sa femme eurent soin de lui laisser le champ libre en s'absentant de la maison, où leur situation était fausse et pénible. Le soir, Horace et Eugénie allèrent se promener à pied, et le hasard les conduisit vers le boulevard Saint-Antoine. — Eugénie, dit Horace à voix basse et en tremblant, c'est là que pour la première fois j'ai rencontré Jane Smithson... Et il lui montrait l'endroit même où Salviati lui avait dit : — Tu n'as pas vu celte jeune fille?

La duchesse frissonna et ne répondit rien. A ce moment même et au nom de Jane, ua homme, appuyé sur l'arbre même qui servait de monument à Landon pour reconnaître cette place, se leva et passa lentement devant eux. La faible lueur qui éclairait alors le boulevard donnait à ce personnage l'apparence d'une ombre. Eugénie pressa le bras d'Horace, et, comme elle, Horace remarqua la pâleur de l'inconnu, sa maigreur, la roideur de ses mouvements, l'animation de ses yeux, la bizarrerie de son attitude et de ses gestes; en lui tout était sombre. Bientôt à Tétonnement de la duchesse succéda une sorte d'effroi quand elle vit cette figure s'agiter, suivre leurs pas, les regarder avec des yeux inquiets, semblable à un mauvais génie qui décrivait de longs cercles autour de sa proie avant de s'en saisir. Landon, sentant Eugénie

trembler, se pencha pour l'interroger : — J'ai peur!.. • dit-elle. II l'entraîna plus vite, pour fuir l'inconnu, qui volait sur leurs traces. Landon, s'apercevant qu'Eugénie pâlissait, s'arrêta soudain et se retourna vers ce sombre compagnon de route pour le forcer à la retraite. Au moment où Landon et l'étranger se regardèrent en face, Eugénie sentit tout le corps de son mari frissonner, comme si la ûèvre l'eût tout à coup envahi; il resta muet, immobile, La duchesse stupéfaite essaya de contempler l'inconnu, mais elle fut contrainte de baisser les yeux devant la farouche expression de son visage. Cet homme semblait cloué sur le sol, et lui aussi gardait .le silence. Enfin il tendit sa main à Horace, et Horace la prenant s'écria :

— Est*ce bien toi?...

— Oui, c'est moil... répondit Annibal d'une voix sinistre.

Après avoir prononcé ces mots, il regarda tour à tour Horace et Eugénie, et cherchant avec peine une lettre cachée dans son sein, il la tendit à Horace. Alors sur ses lèvres flétries vint errer un sourire satanique exprimant à la fois le désespoir du damné, ses remords et l'horrible jalousie que lui inspire la vue des anges de lumière. Ho-> race prit la lettre sans avoir la force de dire une parole. Annibal se pencha vers l'oreille de son ami et ajouta à voix basse :

— Je vais à ton hôtel... tu me trouveras dans l'appartement que j'occupais autrefois...

Puis il disparut avec la rapidité de l'éclair.

— Quel est cet homme?... demandait Eugénie à Horace pour la seconde fois, et Horace n'entendait pas. Il avait serré la lettre dans son sein, et marchait précipitamment. La duchesse, renfermant ses craintes au fond de son cœur, respecta le silence de son bien-aimé. Lan-

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don monta en voiture et se rendit promptement à l'hôtel. En arrivant, le duc prit son vieux concierge à part et lui dit:

— Vous n'avez pas sans doute encore vu Annibal? Le concierge fit un signe nëgatiF.

— Eh bieni préparez son ancien appartement, et quand il viendra vous le conduirez vous-même sans répondre aux questions qu'il pourrait vous adresser... Je vous charge do recommander le même silence à Nikel, qui m'avertira de son arrivée.

Le duc trouva dans la cour Eugénie, qui l'attendait avec anxiété, et pour la première fois Landon se plaignit en lui-même de l'amour d'Eugénie; il regretta d'avoir vécu dans une telle intimité, qu'il lui fût devemi'impossible de dérober à sa femme une seule démarche. Il essaya de ne pas voir les regards pleins d'amour et de soumission qu'elle jetait silencieusement sur lui, et fut forcé d'admirer sa reserve. Ils arrivèrent ensemble dans leur appartement et là, Landon n'osant pas renvoyer Eugénie, se mit à lire loin d'elle la lettre suivante :

Lettre d' Annibal Salviati à Horace Landon.

* Tours.

» Mourir, oh! oui, mourir lorsque la conscience vous assassine, quand le cœur est mort, que l'air vous étouffe, que la lumière est odieuse, la mort est un bienfait du ciel. Combien do fois nel'ai-je pas appoléel et... la flatteuse voix, les riants mensonges de l'espérance m'engageaient à poursuivre ma route. Aujourd'hui, plus d'espoir! une voix terrible me crie : — Voici Gai'n! Un regard s'arrôte-t-il sur moi, je voudrais m'ensevelir dans les pro-

JÀNB LÀ PÂLE tiT

fondeurs de la terre. J*ai vécu cent ans, mourons! Aht cette idée rafraithit mon cœur. La tombe est silencieuse, •plus de reproches; elle est obscure comme la nuit, je ne verrai pluô Jane. Ce soir elle a prononcé mon arrêt : — Sortez! a-t-elle dit. Oui, je vais sortir. Après quinze mois, infernale créature, après^ quinze mois passés près de toi, après avoir espéré chaque jour de te plaire, tu te lèves terrible et menaçante, semblable à l'ange qui, de son épée flamboyante et de ses yeux éclatants, défendait à l'homme l'entrée du jardin. Ah ! que cet écrit me serve de testament et qu'il apprenne à ceux qui le liront quelles mains ont creusé ma tombe. Hélas ! pendant qumze mois j'ai essayé de charmer la solitude de Jane^ de la plus amable, de la plus touchante des femmes. Chaque jour j'arrivais, et d'une voix amie j'adoucissais son chagrin. supplice! j'étais dévoré des flammes du désir et je couvrais ma passion insensée sous les dehors d'une sincère amitié. Elle demeurait froide et sévère, environnée de mes feux. Elle a vu ma vie s'éteindre lentement sans me dire : — Ami, souffres-tu ? sans môme me consoler par un regard. J'ai désiré souvent entendre ses chants divins et les magiques concerts de sa harpe. La mort aTirait desséché ses doigts avant qu'ils eussent effleuré les cordes harmonieuses. Que de fois j'ai voulu la tuer pour l'entraîner avec moi loin du monde. Hélas ! je concevais bien ce nouveau crime loin d'elle; mais comment le consommer en la voyant ? Tout à l'heure, poussé par la passion, le désespoir, le désir, je suis tombé à ses pieds, je les ai mouillés de mes larmes; j'ai parlé, j'ai raconté les douleurs d'un amour qui me dévore depuis cinq années : j'ai dépeint ce long supplice sans qu'une seule de mes paroles pût blesser sa craintive innocence. — Taisez-vous 1 Je me suis tu. Bais, hélas! mes regards ont parié. — Sortez! Je suis sorti; je ne la reverrai plus

%$g JàNS LA PàLK

J'ai dit adieu à la vie. Elle attend son Uen-aimë. -* n reviendrai dit-elle. Et sa voix, son geste, son regard témoignent de sa noble confiance. — Il reviendra I il re- « viendra, cruelle, si je le veux. Si je le veux! Horace! ombre chère et sacrée, ami que j*ai tant outragé, tu m'apparais, et voilà que je pleure. Ah ! c'est à toi que je dois adresser cet écrit funèbre; il t'apportera tout à la fois la joie, la joie enivrante de savoir que Jane ne t*a jamais trahi, et la douleur d'apprendre la mort d'Annibal. Que dis-je, la douleur ? Si tu me voyais, ta main vengeresse ne se plongerait-elle pas justement dans mon gang? ne suis-je plus Gain? n'ai-je donc plus assassiné mon frère ? Reçois donc en expiation de mes crimes l'horreur et le désespoir de toutes mes nuits. Acc^ate, en réparation de mes offenses, les angoisses de cinq Wiées, angoisses affreuses, car j'éprouvais à la fois tes douleurs et les miennes; mais non, rien ne peut expier mes crimes, ils sont aussi grands que mon désespoir. Écoute : il me reste à te faire l'aveiî de ma trahison, et j'aurai quelque mérite à tes yeux en me refusant à cette horrible tentation, qui me tourmente encore, de tuer Jane. Je te la laisse, brillante de beauté, de vie, d'espérance, d'amour. Ya, elle t'a cruellement vengé. «

Jadis,, en me prenant pour confident de ton amour, tu as allumé dans mon cœur cette passion qui a causé nos malheurs. La jalousie m'a dévoré, j'ai aimé Jane. Ohl flrère, longtemps j'ai résisté, longtemps j'ai combattu son amour, j'ai appelé l'orgie au secours de ma raison; j'ai cherché la vertu dans le vice ; mais l'ivresse du vin n'a point dissipé l'ivresse de l'amour, et les "poignantes émotions du jeu n'ont pu distraire ma pensée de l'unique objet qui l'absorbe. Alors j'ai voulu t'assassiner... oui, je l'ai voulu. Une nuit je sais entré chez toi, tu dormais. Te voir dormir et t'entendre au sein de la nuit murmurer

Y4NB Là PàLB !«•

mon nom quand j'étais là, un stylet à la main !... La force m'a manqué ; mais le démon m'a attaqué avec d'autres armes, et sa voix m'a dicté un plan qui n'a que trop bien réussi. J'ai falsifié les lettres de Jane. Toutes celles que que tu as reçues pendant ton séjour en Espagne sont fausses, et j'ai mis une .sorte de gloire à composer cette correspondance, dans laquelle le sublime amour de Jane a décru jusqu'à l'indifférence par des nuances impercei>tibles. J'ai commencé cette intrigue peu de temps après la mort du vieux Smithson, car si Jane n'eût pas été sans guide et comme livrée à mes coups, vous ne m'auriez plus revu, j'aurais été mourir en de lointains climats; mais l'arrivée de sir Smithson et de Cécile m'a donné les moyens de réussir. En effet, Cécile était aimée de sir Charles G..., et je conçus l'audacieux projet de te faire croire que sir Charles était l'amant de Jane. Hélas 1 tle loin je pouvais agir en toute liberté et t'abuser à mon gré ; mais quel écueil que ta présence I... pouvais-je t'empècher de venir toi-même reconnaître cette prétendue trahison de Jane? Et je continuais... oui, je marchais vers mon but, incertain du succès, mais aveuglé par TespérancOy un regard de Jane m'enivrait ! enfin j'espérais que ta bra« voure te serait funeste. Ce vœu fratricide, je l'ai cent fois formé pendant que je t'écrivais, avec une joie infernale : *- Horace, garde-moi tes jours, qui m'appartiennent... J'imaginais te porter malheur en te donnant souvent de semblables avis. Bientôt je découvris la grossesse de miss Cécile, et j'appris que Jane se dévçuait entièrement pour sauver sa cousine de la fureur d'un père. Hélas ! par <iuelles expressions te peindre la scène sublime qui eut lieu entre les deux cousines ? Caché dans les replis des rideaux de leur q>partement, j'en fuselé témoin invisible, — Cécile, disait-elle, si ton père découvre ta faute, songe ^uo je prends tout sur moi, ton enfant sera le mien, ce

160 JAKB LA PàLB

sera moi qui te louerai près de Paris une maison où tu seras soustraite à tous les regards, je te couvrirai de mon corps, et... mon honneur ne court aucun danger... Je connais Horace: devaot lui j'avouerais sir Charles pour mon amant, un sourire lui dirait que c'est un jeu I Une lettre pleine d'amour t'instruiaait de ces ëvënements, je la remplaçai par celle qui devait t'amener à Paris au moment où je jugeais que ta présence ne pouvait nuire au succès de cette fatale intrigue. Lorsque sir Charles G... se vit au moment d'être père, il courut implorer sa famille^ espérant obtenir la permission d'épouser miss Cécile. En son absence, la pauvre enfant donna le jour à un ûls, et, sir Charles C... tardant à revenir, Cécile devint folle : elle avait abandonné l'enfant qu'elle nourrissait pour aller sur les chemins demander à tous les passants des nouvelles de Charles. Lorsque tu arrivas

d'Orléans, Jane se trouvait obligée »

A ce moment, Horace, en proie à une sauvage fureur, froissa cette lettre entre ses mains, la jeta au feu par un mouvement convulsif> et ses dents choquèrent avec bruit ; puis frissonnant comme s'il eût été en proie à une fièvre mortelle, les yeux fixes, il parcourut la chambre en rugissant, car les mots arrivaient à sa bouche en cris inarticulés ; mais tout à coup, à l'aspect d'Eugénie, quij pâle et tremblante, suivait d'un œil éprouvante ses moindres mouvements, il vint se rasseoir sur un fauteuil, garda une attitude tranquille, et, passant la main sur son front en sueur, il retrouva un de ces faux airs de calme sous lesquels les hommes de courage cachent de profondes douleurs. Nikel entra, ût un signe à son maître, et Landon, sans prononcer un seul mot, s'élança et disparut.

IAKË tA PÀtË 191

Horace arriva sur le seuil de Tappartement où se trouvait Annibal, et il tremblait tellement que Nikel fut obHgé d'ouvrir la porte lui-même. A Taspect d* Annibal, Horace resta immobile et stupéfait, sa fureur s'éteignit, il frissonna et se tut. Salviati, à l'époque où son ami l'avait quitte, était d'une beauté remarquable : en le voyant dépouillé de tous les agréments qu'il avait admirés lui-même, Horace ne put se soustraire à une émotion dodlôureuse ; ses cheveux noirs étaient épars, en désordre ; son front livide menaçait comme celui du fou ! A 1^ vue de Landon, il détourna la tète, ses dents claquèrent et rendirent un son métallique ; il tendit à Horace une main froide ; ses yeux étaient attachés sur la table qui se trouvait auprès de son lit, et sur laquelle Landon vit des papiers et plusieurs flacons pleins de vin^ parmi lesquels était une fiole à demi pleine d'une liqueur brune. Soudain Annibal releva la tète, et, lançant à Horace un éclair plutôt qu'un regard, il lui dit:

— Je viens de m'empoisonner, et... je m'enivre. Landon s'avança précipitamment comme pour loi porter

secours, la pitié étouffant tout autre sentiment ; mais un geste impérieux d'Annibal désigna une chaise sur laquelle il se laissa tomber, et Salviati, avec un sourire ironique, lui dit :

— Va, laisse-moi mourir...

Il pencha la tète sur sa poitrine pour cacher sa honte, et reprit :

— Horace ! je me suis mis, comme un lâche, dans la situation d'un enfant auquel personne ne fera jamais que

tet IAKB LÀ Pkht

des careaees parce qu'il est faible et débile, et cela pour exercer encore une sorte d'empire... Je veuxl osai-je vouloir?... Je serais mort loin de toi ; mais te voir, Horace! te voir et entendre ta voix me pardonner... oh 1 pour eela je souffrirais mille morts 1 ...

— Te pardonner!... à toi, mon bourreau !...

— Eh! s'écria le moribond d'une voix éclatante, n'astu pas été le mien?

. — J'étais aimé, moi ! . . .

— Et moi j'aimais...

— * Elle m'appartenait.

— Non, c'est moi qui te l'ai montrée.

— Tu m'as assassiné!...

-* Je meurs!...

— Meurs donc, traître!...

— Horace, jadis tu m'appelais du nom d'ami !... -* Tu n'es plus rien pour moi.

•— Je meurs, Horace! et... tu seras heureux, toi!... tu l'épouseras, elle t'attend.

— Tais-toi!... tais -toi!... s'écria Horace en fureur.

— Oh!... répondit Ànnibal, un mot de toi calmerait mes souffrances, et je mourrais heureux!...

Landon fut attendri ; il tendit la main à SalviaU, qui s'en empara avec une sorte de rage et fondit en larmes. Alors sa figure devint sereine, et pendant un moment elle recouvra tout l'éclat de la jeunesse.

— Me pardonnes-tu, ami? Horace baissa la tète, et le moribond effrayé s'agita en frissonnant.

— Où est-elle donc? demanda Horace.

— Elle est à Tours!... tu la reverras!... Ah! Horace! ce mot seul expierait des milliers de crimes...

Annibal se tut un moment et reprit :

— Tu la verras ensevelie dans une maison funèbre, dans ce qu'ils appellent le CloUre.,. je ne l'ai jamais tra«

lANB LA PALE tCS

verse sans terreur... Je te répéterai ce que jadis tu as dit à sir Charles G...: — Rends-la heureuse...

A ce dernier mot. Annibal trembla de tous ses membres, et avec tant de force, qu'il écarta par cette convulsion les draps dont il était couvert^ puis il se le\a menaçant : Landon lui répondit par un regard farouche; il retomba sur sa couche avec effroi.

— Croirais-tu que je t'ai calomnié au point de lui an« noncer que tu étais marié?...

Horace frissonna.

— Alors elle s'est levée, m'a regardé en disant : — Que m'importe, s'il m'aime I . . .

Horace poussa des cris inarticulés, en restant néanmoins immobile et semblable à un fou.

Bientôt Annibal, en proie à des convulsions affreuses, fut hors d'état de prononcer une seule parole ; il poussa des gémissements sourds et profonds^ en indiquant à Landon le chevet du lit: il souleva, par un geste désespéré, l'oreiller sur lequel il se débattait, et montra des papiers ; Horace s'en saisit, et Annibal, avec un sourire qui vint errer sur son visage décomposé comme un rayon de lune sur des ruines, lui dit :

— Ce sont les véritables lettres de Jane... je les sais par cœur...

Horace les parcourait déjà avec avidité, mais un soupir de son ami les lui fit déposer sur la table, et ij contempla en silence, mais avec une inexprimable douleur, l'agonie de cet infortuné : c'était là cet ami naguère florissant et remarquable par sa beauté ; des larmes roulèrent dans ses yeux ; Annibal les vit et les remercia par un regard. Alors^ avec les regards effrayants d'un avare qui compte son or, il détacha silencieusement un ruban noir de son cou et montra dédaigneusement la couleur à Landon. Le portrait de Jane la Pâle roula sur le lit. Cette

te4 JANB LA FAL8

pâature était due k un piaoeau célèbre, et il était lacUe de voir qae la Yoluptueuse ivresse de la figure avait Umgtempa fût le bonheur du mourant. Annibal tendit le portrait à Horace, pour lui indiquer qu'il le lui donnait, mais il le ramena précipitamment vers lui en ajoutant à ce geste on regard significatif.

Landon interpréta ce langage secret, et réussit à di^)oser cette image de manière qu'Annibal pût la voir jusqu'à son dernier soupir, n fit un mouvement de tète et dit:

— Que de bonté l...AhI tu me pardonnes?

— Oui, dit Horace.

— Horace! ma mort est bien doucel...

Une lumière magique rendit encore à son visage réclat de la jeunesse ; il regarda l'image de Jane.

— Elle est belle, mais terrible I...

Telle fut sa dernière parole : un instant après il parut s^endormir et ne se réveilla plus. Horace, en voyant son ami exhaler le dernier soupir, resta pendant quelque temps en proie à un sombre terreur. Le portrait de Jane gisait sur ce corps, et pour la première fois cette belle créature reparaissait brillante à ses yeux, mais entourée du spectacle le plus lugubre : cette sinistre pensée passa comme un éclair ; Landon prit aussitôt sa résolution avec une énergie qui la rendit irrévocable. Il sortit, appela Nikel, et lui dit :

— Annibal est mort, je te charge d'empêcher que l'on étourdisse la duchesse de cette aventure. Le testament de Salviati est sur la table, il expliquera cet événement, mais tu empêcheras surtout que dans l'hôtel on s'entretienne de cette aventure, et tâcheras de faire passer le convoi, de grand matin, par le petit hôtel... Entends-tu?...

— Oui, mon général.

ANE LA PALB i««

Horace prît ia main de son cliasseur lui dit d^une voix émue :

— Adieu, Nikel 1... et fit quelque pas; Nikti courut) et l'arrêtant :

— Pourquoi donc adieu, mon général? quand vous iriez au diable... je dois vous accompagner.

— Tu n'es pas assez discret.

— Ah I faut-il que ce soit mon général..,

— Eh bien I Nikel, dit Horace à voix basse, pas un mot, ou je te brûle la cervelle.

— Suffit, mon général.

— Alors reste ici trois jours pour exécuter les ordres que je viens de te donner, et tu viendras me rejoindre à Tours : mais garde-toi de faire une seule démarche qui puisse trahir ton voyage, tout serait perdu... Nikel s'inclina.

Landon, jetant un dernier coup d*œil plein de pitié sur Annibal, sortit de ce fatal appartement. En traversant la cour, ses regards se portèrent malgré lui sur Tappartement d'Eugénie. Elle était à sa fenêtre, épiant avec la sollicitude de l'amour le moment où Horace rentrerait, et en Tapercevant elle quitta la croisée pour courir au-devant de lui.

— Horace, dit-elle d'une voix troublée, qu'est-il donc arrivé?...

n garda le silence. Quand tous deux furent parvenus dans la chambre, la lumière permit à la duchesse de re^ marquer le changement des traits de Landon, et elle s'écria avec un douloureux accent :

— Tu es pâle!... ohl qu'as-tu donc, mon amour?»..

— Eugénie, dit Horace, Annibal est venu 1...

— Ouil dit-elle avec un sourîre convulsif.

— Il est mort tout à l'heure dans mes bras... Eugénie respira. Landon reprit ;

tM JÀNS LA PALE

— Eagënie, oet événement me contraint de ftdre uo voyage.

— Tu vas partir ?... dit-elle, partir en ce moment ?...

— A rinstant.

— Me quitter au moment où ta pauvre Eugénie va te donner un enfant!... un fils, mon angel... ton fils ne t'arrétera-t-il pas?...

— Je reviendrai, Eugénie.

— Dois-je l'espérer f... dit-elle en pleurant. Ahl je vais partir avec toi!...

— Gela est impossible.

— Pourquoi?

— Veux-tu risquer ta vie, celle de notre enfant?... Eugénie, ne me force pas à te refuser. Mon voyage exige la plus grande célérité...

— Écoute, Horace, dit-elle en l'interrompant, tu es embarrassé... mon cœur est le tien, et je le sens gèoé, oppressé 1... Souffres-tuf je veux ma part de ton chagrin. Ta fortune, ton honneur sont-ils compromis?...

Landon s'assit, croisa ses bras sur sa poitrine et resta absorbé dans une profonde rêverie.

— Il ne m'écoute pas, dit-elle avec désespoir.

Elle se mit à le contempler à la dérobée et surprit les regards presque effrayants qu'il lui lançait par intervalles: alors il y eut un moment de silence, pendant lequel Eugénie essaya de secouer les sinistres pressentiments dont elle était agitée. Horace se leva pour aller dans son cabinet.

— Où vas-tu ? dit-elle.

Cette incessante inquisition de l'amour, qui fait le charme de la vie intime, devient au jour du refroidissement une insupportable tyrannie. Landon, égaré par le malheur qui l'accablait, jeta un regard de maître à sa

JANE LA PALE tST

femme (en ce moment Eugénie était m femm$ ) ; il lui répondit :

— Ehl pour Dieu! ma chère, laissez-moi !..« Je vais dans mon cabinet chercher Targent nécessaire pour mon \oyage... Ce ton, qui tout à coup discordait avec une année entière d'amour et de confiance, fit frissonner Eugénie ; ses yeux devinrent secs, elle pâlit, refoula sa douleur au fond de son âme, le regarda avec amour, et d'une voix pleine de douceur :

— Mon ami, dit-elle, je te le demandais pour savoir si je pouvais t'éviter une peine 1...

Landon, trop ému, voulut sortir.

^ Tu pars ! s'écria-t-elle, et... sais-tu ce que vaut une minute pour ton Eugénie? Laisse-moi Raccompagner, je te verrai quelques instants de plus !

Sa figure suppliante et craintive respirait Tamour, et, ses genoux tremblants ne pouvant plus la soutenir, elle se prosterna aux pieds d'Horace.

Landon voulait prendre les fausses lettres qu'Annibal lui avait fait parvenir jadis, afin de dévoiler à Jane Smithson la trame odieuse dont il avait été victime, et, comme un criminel qui efface les vestiges d'un assassinat nocturne, il eut peur qu'Eugénie ne le vit toucher à ces papiers qu'elle ne connaissait que trop et ne devinât l'affreuse vérité; car les femmes qui aiment ont un sens si délicat pour ce qui concerne leur unique bien, que Landon craignait môme un regard : il' refusa donc cette faible grâce à Eugénie. Elle baissa la tète sur son sein, se tut et ne poussa pas même un soupir. En un moment Landon revint avec une telle rapidité, que, quand sa femme releva son visage baigné de pleurs, elle le trouva à ses genoux. U lui prit les mains, les couvrit de baisers, la saisit dans ses bras, et, en proie à un délire croissant :

*- Adieu Idit-U, adieu L..

tet lANB LA PALS

-^ Horace» tu reviendraft pour voir Um enfant? -Oui.

-^ Tu retiendrai pour consoler ton Eugénie db ses éouleurs?

— Oui.

— Ne manque pas à revenir; je mourrai si je ne le revois bientôt.

— Oui I... et il se leva pour partir.

— Et tes chevaux?...

-*- Je vais à pied jusqu'à la voiture...

— Seul ?

— Oui, seul...

Eugénie se leva, ouvrit la croisée et attira son mari près d'elle ; puis, lui montrant le ciel dans toute sa magnificence et la lune qui roulait entre des nuages àt bronze :

— Horace, tu n'abandonneras jamais ton Eugénie... to es mon protecteur, ma vie, tu es à mot/... tu me dois le bonheur !». Àh ! tu me Tas promis par un regard, par un baiser I... Pars donc, mon amour, je ne crains plus rienl...

Landon se tut, serra la main d'Eugénie en versant des larmes, embrassa sa femme dans une étreinte d'amour et de désespoir et disparut. Eugénie resta clouée à cette fenêtre, attendit que son mari parût dans la cour, écouta le bruit de ses pas, le suivit des yeux, l'entendit ouvrir la porte, et lorsqu'il la ferma elle crut avoir vu Horace tomber dans un gouffre.

Malgré sa noble confiance, la duchesse resta en proie à de tristes réflexions qui se succédèrent avec rapidité. C'était la première absence dont elle subissait le supplice, elle en ignorait les motifs. Hélas! rien n'est affreux comme les premiers moments qui suivent le départ d'un être qui nous est cher et avec lequel surtout on a oon-

traoté une longue habituâe de bonheur. Alors il n'y a plus ni heures, ni jours, on soufire, et, sans qu'on puisse désirer la mort, on a trop de la vie. Les pensées arrivent en foule, et on ne les coordonne plus ; tout est machinal. Eugéuie prévoyait vaguement tout le malheur de sa si* tuation, mais elle en ignorait la cause ; elle ne pouvait qu'en pressentir les suites. Le lendemain matin, sa mère Yint la voir et la trouva changée. Eugénie lui apprit le départ subit de son mari avec une simplicité afi<ectée et en lui cachant la peine que ce voyage lui causait.

— Je ne m'en irai certes pas I dit madame d'Ârneuse à madame Guérin; abandonner ma ûlle dans Tétat 6ù elle est I... Un mari seul en est capable ; moi, rien au monde ne m'arracherait d'ici. Les hommes ont des affaires importantes que nous ne comprenons pas, ajouta-t-elle, et cette absence inconcevable me force à rester auprès de ma fille I...

— Je reconnais là ton bon cœur, dit madame Guérin.

— Ma mère, je vous remercie, car la solitude me serait cruelle...

— N'est-ce pas, ma fille ? Abandonner sa femme quand elle est sur le point d'accoucher I...

— Ma mère, ne l'accusez pas, je connais son cœur^ et la nécessité seule...

— Allons donc! c'est mal, très-mal, c'est affreux!... Cet homme-là, je l'ai toujours dit, a un cœur sec... il est égoïste...

On apprit dans la journée la mort d'Annibal, et Nikel ayant réussi par ses soins à étouffer les détails de cette aventure, cet événement fît croire à madame d'Arneuse que son gendre pouvait avoir des affaires sérieuses à traiter. Eugénie se livra sans résistance à tous les caprices de sa mère, qui ne trouva plus en elle qu'une fille craintive et soumise; il semblait que rame d'Eugénie eût

iTO lANB hk FÀLB

suivi Landon. Elle restait constamment distraite, ràvevee, et ne remerciait même pas sa mère des soins qu'elle lui prodiguait avec une activité, un empressement extrêmes. Madame d'Arneuse, ravie d'avoir trouvé un prétexte honorable pour rester à Paris, enchantée de la soumission de la duchesse, avait subitement changé d'opinion : ^ Elle avait, disait^lle^ reconquis tous ses droits sur le cœur de sa fille, et M. le duc de Landon seul avait causé la mésintelligence qu'elle déplorait depuis si longtemps... Quatre jours après le départ de Landon, Rosalie entra diez sa maîtresse et lui dit :

— Madame, le valet a fait comme le maître, il s'est enfui...

— Pauvre Rosalie I...

— Oh! madame, répondit-elle, je ne m'afflige pasi... si Nikel est avec M. le duc, je suis tranquille, et si mon traître m'a quittée sans me dire adieu, c'est marque certaine d'un prochain retour.

— Dieu le veuille, Rosalie !

— Ohl mon Dieu! comme madame est triste! elle ne prend même plus aucun soin de sa toilette; je pourrais l'habiller de travers sans qu'elle me dît un mot...

Plongée dans une morne douleur, chaque jour la duchesse attendait le lendemain avec une impatience croissante : tout la fatiguait, elle aurait voulu dévorer le temps; le passage des voitures lui causait une sensation si douloureuse, qu'on fut obligé d' empocher le bruit de la rue d'arriver jusqu'à elle. Tout à coup les lettres vinrent à manquer, l'existence lui devint à charge, et, chose digne de remarque^ plus elle souffrit, moins elle se plaignit : sa douceur et sa résignation augmentèrent avec sa peine.

Le terme de sa grossesse la surprit au milieu de ces angoisses. Elle se souvint d'avoir écrit jadis à Horace qno

lANK LA PÀLB iTt

fioufflrir pour s<m bonheur, mourir même, sersit pour elle une sorte de joie, et ce souyenir lui rendit quelque courage. Madame d'Ameuse attendait son gendre avec impatience, mais on ne reçut aucune nouvelle de lui. Eugénie fut gardée par ses deux mères, et à tout moment die appelait Horace. Elle eut un fils, et pleura de joie en remarquant la parfaite ressemblance de l'enfant et du père; elle voulut le nourrir^ et son chagrin fut souvent allégé par le plaisir qu'elle éprouvait à contempler cette vivante image de son bien-aimé. Plus d'une fbis on la vit sourire quand sa mère disait : — Apportez monsieur le'marquisde Landon... Mais ce sourire était plein de tristesse. Madame d'Ameuse entoura de son ostentation habituelle les soins qu'elle prodigua à sa fille; elle semblait à tout moment accuser son gendre en montrant avec quel zèle elle le remplaçait. — Il ne m'écrit pas! disait Eugénie Quel nom donnerons-nous à son fils?... Elle leva cette difficulté en le nommant Horace>£ugène.

— C'est la meilleure manière de nous rendre inséparâbles!... dit-elle avec amertume.

Au milieu de ces événements, madame d'Ameuse devint souveraine maîtresse dans la maison de sa fille. Elle en éprouva une joie que, par décence, elle aurait bien voulu cacher ; mais son bonheur ne fut un secret pour personne : elle proclamait ses ordres avec une dignité, avec une habitude, un instinct du commandement qui la rendaient heureuse, ne fût-ce que de la manière dont elle s'acquittait de ces nobles fonctions. Quelquefois elle daignait se familiariser avec les gens et leur demandait : — Monsieur le duc n'arrive donc pas? Hélas! que je désirerais voir monsieur le duc icil Ma fille peut devenir bien dangereusement malade!... Alors son activité d'esprit et de corps trouvant une pâture, elle joua très-bien son rôle de mère auprès d'Eugénie. Si parfois cette ten-

iTt JANB LA PALB

dresse avail eacore une expressiott dure, il fallûi en accuser sou paturei et la nécessite, disait-elle, d'en imposer à une jeune femme qui répugnait à se conserver la iFifi...

Madame d'Arneuse, au milieu de sa profonde douleur, conservait une singulière présence d'esprit : elle était ingénieuse et fertile en ressources pour tromper Eugénie sur le temps écoulé depuis l'absence de son mari, et madame Guérin admiraft les inventions nouvelles par lesquelles e^le savait distraire sa ûUe. Une circonstance qui aggravait chaque jour le chagrin d'Eugénie, était ce défaut de nouvelles : madame d'Arneuse se procura plusieurs lettres de Landon, et avec une patience incroyahle, elle découpa tous les mots nécessaires pour fabriquer une lettre qu'elle avait composée à l'avance ; puis, rassemblant ce pasticcio sur une feuille de papier, elle en fit tirer un foc nmile, imita assez adroitement sur l'adresse de Landon le timbre de la poste, et présenta cette lettre à Eugénie. On peut juger de la joie qu'éprouva la duchesse à la lecture de cette lettre, qui expliquait assez bien le silence de Landon depuis trois mois; Eugénie ne discuta pas le mérite du style, qui ressemblait assez peu à celui de Landon. Heureuse mille fois, elle laissa tomber le papier quand elle lut la recommandation que lui faisait son mari de donner à son ûls les noms réunis d'Eugène et Horace. ^ Ah! s'écria«t-elle en pleurant, il m'aime! il m'aime toujours!... Nous avons encore cette chère et précieuse communauté de pensée, ce sixième sens des amants I... Dès lors son chagrin se dissipa, elle recouvra quelque tranquillité, et ne soupçonna point la sincérité de cette lettre, sa santé revint même dans tout son éclat.

Quelques mois se passèrent ainsi, et Eugénie espéra en vain d'autres lettres, car madame d'Arneuse n'osa pas recommencer deux fois la même supercherie : elle avait cru

faiire ainsi gagner à Eugénie le moment ou Landon setail de retour, et Landon ne revint pas. Alors la duchesse retomba promptement dans ses premières alarmes : le fantôme de Jane la Pâle lui apparut, elle l'accusa de la désertion d'Horace; la mort d'Annibal ne confirmait que trop de tels soupçons.

La mère et la grand*mère d*£ugéme avaient coutume^ depuis que celle-ci était malade, de venir le matin dans sa chambre, et souvent elles s'y rendaient avant son réveil. Un jour le hasard voulut que la duchesse s'éveillât sans faire aucun bruit, elle entendit ses deux mères chuchoter à voix basse. Aussitôt elle ferma les yeux, feignit de dormir et écouta.

— Quelle affaire assez pressante peut retenir Landon cinq mois hors de chez lui sans donner signe de vie?... Serait-il mort?... disait madame d'Ameuse.

Eugénie frissonna.

— On me trompe... pensa-t-elle avec effroi.

— Il y a quelque mystère là-dessous, répondit madame Guérin, et il est probable que nous ne le découvrirons pas, mais certes il est arrivé quelque événement important.

— Quel événement? reprit madame d'Arneuse. Landon n'a éprouvé aucun échec dans sa fortune, et le duc R***^ a dit l'autre jour qu'on allait le nommer pair de France...

— Tout cela est bien, reprit madame Guérin en inter* rompant sa fille, mais tu ne sais pas que ce jeune homme, mort il y a six mois, est mort empoisonné.

— Empoisonné ! s'écria madame d'Arneuse, et par qui... serait-ce...

•— Il s'est empoisonné lui-môme : il paraîtrait qu'il s'est puni de je ne sais quel crime dont il était coupable envers Landon.

Eugénie jeta nn grand cri et s'évanouit. Son heure était venue. Pour elle la vérité fatale avait lui dans tout 8oiiJour%

i74 JANB^ CA' P'AIB

-^ Jesms abandobnëe! s'ëcria-t-eile) je suis irakie!...

Puis tout à coupv ^ v«)yant 'dans les bras de sa mère, elle se tut. Âlux questions nraltipUées de madame d'Arneiise, elle répondit conëtamme&t que ses exclamations avaient été causées par un rêve.

Madame d'Arneuse et madame Guérin furent abusées par le calme apparent sous lequel Eugénie déguisa son désespoir. Mais la contrsofite qu'elle s'imposa redoubla ses tourments, on la vit bientôt tomber dans un profond anéantissement. Elle bannit de sa présence sa mère, sa grand'mère, son enfant méme^ qu'elle ne vit plus que pendant le temps strictement nécessaire pour Tâllaiter ; elle annonça même l'intention de le sevrer, elle qui trouvait tant de bonheur et mettait tant d'orgueil à le nourrir!... Dévorée par la jalousie et par le désespoir, elle renferma héroïquement ses souffrances dans son âme, toute expansion lui étant interdite par la sécheresse de madame d'Arneuse et par la banalité, de madame Guérin, qui toutes deuî lui prodiguèrent d'impuissantes et maladroites consolations. La duchesse avait été accoutumée à remplir les devoirs initposés par la religion, elle était vraiment pieuse, mais elle avait négligé Dieu pendant Tannée de bonheur qui venait de s'écouler; car il est à remarquer que Tamiour est de toutes les passions celle qui se suffît le pliïs à elle-même et qui écarte des autels les âmes amoureuses qui doivent y trouver un jour leur dernier refuge :. aknrs Eugénie courut aux pieds du Dieu vivant, et scm cœur y resta muet. Vainement elle essaya de prier, le ciel était vide pour elle, Landon régnait seul dans son âikie. Après avoir langui pendant longtemps, elle se rattacha tout à coup à. la vie avec une sor^e de fureur. Ce pa* roxysme lui rendit toute son énergie ; elle résolut d'aller cbei^cher son époux, dereconiquértr ce bien qui lui appartenait, ait mams en verhi des lois bnmaines« Ce projd

lui apparut sous son vrai jour. — Irai-je, pensa- t-elle, redemander au nom des lois un cœur que mon amour et mes soîns n'ont pas su conserver?... Elle conçut alors le dessein sublime de se rétirer à Lussy pour y mourir en emportant le secret de ses douleurs ; puis tout à coup la jalousiç lui inohtra les deux amants épouvantes par son arrivée. Mais elle prit le change sur ses véritables sentiments quand elle se crut inspirée par la haine qu'elle portait à sa rivale. L'amour seul la poussait à ce dernier parti : le voir!.,, périr sous ses yeux s'il la repoussait, ou obtenir la faveur de vivre là où il vivait; elle aurait bien des souffrances à supporter, mais elle pourrait au moins glaner quelques regards. Et... son enfant I... son enfant ne vaudrait-il pas un sourire à la mère?... Elle résolut de partir.

Alors, avec toute la finesse des femmes, elle chercha les moyens de découvrir le lieu où Jane et Horace s'étaient retirés. En s'occupant ainsi de son départ, ses douleurs se calmèrent. Eugénie se sentait renaître en pensant qu'elle allait infailliblement revoir son bien-aimé, et peut-être était-il encore tout à elle. Elle se rendit à la place Royale. En approchant de cette maison, longtemps habitée par Janè Smithson et où Landon avait été si heureux, elle fut saisie d'un tremblement convulsîf, elle hésita mônie longtemps à entrer. Elle aussi allait questionner le concierge!... Elle ne trouva plus ce vieillard qu'Horace lui avait dépeint; un jeune homme lui apprit où le vieux portier s'était retiré. Il habitait Vincennes : Eugénie y courut : car lui seul savait ce qu'étaient devenus les anciens locataires.

— Madame, lui dit-il, miss Cécile Smithson a épousé lord C... et j'ai vu là un beau mariage ; deux enfants qui s'aimaient bien, deux anges, puis, ma petite dame, auprès d'eux était miss Jane Smithson, jadis si belle et

ite lAUB LA PklÈ

déjà flétrie» malheureuse, ëplorée... Ah! excusez, madame, si je pleure, mais cette douleur est toujours là, sur mon cœur... Je leur dois tout, cet asile, ce champ. Alors madame, elle était abandonnée...

— Abandonnée!... s'écria Eugénie. — Abandonnée par un jeune officier qu'elle aime, et... elle seule au monde sait aimer! Pour la distraire, lord etlady C... ont voulu l'emmener avec eux à Tours, mais rien ne pourra la consoler... Elle a cependant consenti à les suivre... D me semble encore que j'assiste au départ de miss Jane : elle m'ordonna de faire porter dans la cour tous les meubles qui étaient dans son appartement, et elle les a brulés, madame... Elle ne voulait plus voir ce qu'avait vu et touché ce jeune homme... Elle a dû mourir de chagrin... Eugénie tressaillit : était-ce de joie ou de douleur? EUeJ'ignorait elle-même.

— Etes-vous sûr qu'elle soit à Tours?...

» Je le crois, madame, et elle doit y être seule, car lord et lady G... ont passé par Paris il y a environ un an.

— Seule! s'écria Eugénie, seule!...

Elle disparut. A quelques jours de là, madame d'Arneuse et madame Guérin, plongées dans un étonnement profond, soumettaient Eugénie à ces différents chefs d'accusation : — Pourquoi Eugénie avait-elle quitté Paris sans prévenir sa mère du but de son voyage?... — Emmener Rosalie, une ûlle sans expérience! quelle folie !... — Agir sans demander de conseils ! — Quels événements extraordinaires pouvaient donc autoriser une semblable conduite?... — Quels malheurs n'arriveraient pas à des femmes d'une si grande jeunesse livrées à elles-mêmes I — - Telle est l'ingratitude des enfants !... Enfin le courroux des deux dames s'apaisa. Des mille sentiments qui les agitèrent successivement il ne resta plus que la curio* site, le seul qui soit impérissable cbei les femmes ; eilea

yànb hk Pkhz itt

cherchèrent à le satisfaire par tous les moyens qu'elles purent imaginer.

Jane la Pâle avait choisi pour sa retraite le quartier le plus solitaire de la ville de Tours. Le seul aspect de sa demeure révélait la somhre mélancolie qui la lui avait fait chercher. Empreinte de la sombre couleur que lui ont léguée les siècles, la cathédrale de Saint-Gatien est environnée de grands bâtiments aussi noirs que les arcs nombreux qui soutiennent sa grande nef et, à Tendroit où, derrière Tabside, les arceaux se réunissent et abon* dent, comme pour protéger le tabernacle, est une place morne et silencieuse ; Therbe y croît entre les pavés, elle est presque toujours déserte. A peine dans le jour trois ou quatre habitants passent-ils à travers celle enceinte, et alors leurs pas retentissent dans le silence. Non loin du chœur s'élève une maison qui faisait jadis partie du cloître, comme l'indiquent les pignons séculaires, sa forme antique, la conslruction des croisées et la teinte sombre des pierres. Auprès de cette maison est le séminaire, plus loin les bâtiments de l'archevêché. La fabrique, en employant pour son usage presque toutes les consi tructions qui dépendaient jadis du domaine de l'Église, semble avoir abandonné par grâce aux victimes du monde cette habitation solitaire. Là demeurait Jane, gardée par une double enceinte de paix et de mystère. Parfois celle effrayante solitude était troublée, mais par les mille voix du peuple et par les chants relipeux qui, traversant les murs, venaient mourir à son oreille comme le bruit du monde qu'elle avait quille.

t7S JÀNB LÀ PÀLB

C'est là que Landon put oublier en un instant tous les maux qu'il avait soufiTerts. H fut saisi d'admiration pour Jane en traversant cette solitude glaciale. regarda l'entrée du cloître, et une voix lui disait : — Ici finit le monde... Il regarda la maison de Jane, et la même voix lui dit : » Là elle est ensevelie!... Landon s'arrêta, et des larmes coulèrent sur son visage. A ce moment il perdit tout souvenir d'£ugënie et il entra dans une vie nouvelle. Il allait revoir Jane, la revoir enveloppée de l'éclat d'un amour sans tache... Elle n'avait pas faiUi, elle, aux saintes promesses du premier amour! et lui... comment oserait-il s'asseoir au banquet céleste, ivre encore des plaisirs d'un amour parjure?... Vivre auprès d'elle à côté d'un précipice... qui devait l'engloutir peutêtre... n contemplait cette maisondont l'aspect agitait son cœur plus puissamment que toutes les joies d'un hymen détesté. Jamais Eugénie n'avait, avec tout son amour, excité dans son âme une sensation aussi délirante. Il avança lentement, souleva le marteau de la porte, et le coup retentît dans son cœur.

Une jeune fille d'une dizaine d'années environ parut et resta debout, inquiète, en le voyant entrer et regarder avec curiosité cette cour silencieuse : des rosiers, des chèvrefeuilles, des jasmins encore fleuris, tapissaient les murs. Horace revint vers la petite fille et lui dit :

— C'est ici que demeure miss Jane Smithson?

— Oui, monsieur.

— Elle y est, sans doute?... demanda- t-il en restant dans une affreuse anxiété.

— Non, monsieur...

Puis la petite fille, le regardant d'un air malin, ajouta tout bas :

— Mademoiselle nous a recommandé de répondre ainsi à tout le monde.

JàNK LA PAIiB tV»

-rrCUe y estdone?...

— Non, monsieur ; maintenant elle est à la mesae.

— Seule ?,.. reprit Horace»

-r- Oh ! non ; maclem(»selle ne sort jamais sans Nelly...

Nelly était la nourrice de Jane'; depuis Tftge de vingt* cinq ajis elle avait suivi les destins du père et de laûlie : c'était un de ces domestiques que Sterne appelle d'huntrbUs amis» Alors Landon, s'asseyant sur ane marche avec cette naïveté enfantine qui revenait en lui, compagne du bonheur et du véritable amour, prit la jeune fille sur ses genoux, et tirant quelques pièces d'or de sa bourse, il les lui montra en lui disant :

— Réponds, mon enfant, à toutes mes questions, et tu auras tout cet or-là pour toi...

La petite fille parut chagrine; elle remua la tète et dit :

— Je vous répondrai et je- ne veux pas de votre argent... Votre fortune ne vaut pas un sourire de mademoiselle, et elle me gronderait, elle qui ne gronde jamais, si elle apprenait que «a petite Gertrude s'est fait payer une réponse... Je ne devrais rien dire, mais je parlerai, parce que vous ressembiez au portrait du bon ami de mademoiselle... celui qu'elle attend... Pourquoi pleurez- vous?... Vous faites comme Nelly quand elle entend miss s'écrier : — Aujourd'hui, Nelly, c'est aujourd'hui!... Eh bien! Nelly pleure, et elle dit tout bas que mademoiselle est folle, mais je sais bien qu'il n'en est rien, car elle m'apprend à lire.

Landon, charmé du babil de Gertrude, l'embrassa. .

— Oh bien ! vous dites donc, mon enfantj que Jane ne reçoit personne ?

— Jane!... s'écria Gertrude en colère, voulez-vous bien dire Jane Smithson!

— Allons, ne nous fâchons pas; réponds-moi.

— Oui, monsieur, depuis un an, depuis le jour que

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lord et Iftdy C.» sont partis, miss... entendei-TonsT miss Jane n'a yu personne... excepté un jeune honune^ l'ami de celui qu'elle aime, et... il y a quatre jours... le soir, il a commis une faute, et mademoiselle l'a banni... Il était devenu maigre... maigre ; il faisait peur... Là, Gertrode baissa la voix et dit : — Nelly prétendait qu'il aimait miss...

— Mais il faut toujours, répondit Horace, que miss Jane voie quelqu'un, quand ce ne serait qu'en se promenant.

-*- Nenni, reprit Gertrude avec vivacité, mademoiseOe ne sort pas; et quand elle va à la messe, elle met un grand voile noir bien épais.^.

— Pourquoi noir?

— Elle est toujours en deuU. Elle est belle I... on dirait qu'elle s'habille ains» par coquetterie... elle est si blanche I

— Vous l'aimez bien?...

— Si je raimel... ah! monsieur, miss Jane estime mère pour moi !

•— Et vous dites qu'elle ne sort jamais?

— Oh! quelquefois Nelly fait ta malade; et alors, le soir, au crépuscule, elle va se promener sur le bord de la Loire, et elle marche lentement, elle parle de lui à Nelly; parce que Nelly le connaît. Horace pressa Crertrude sur son cœur et l'embrassa. ^

— Écoute, mon enfant, lui dit-il, laisse-moi entrer dans les appartements de miss Jane.

— Entrer chez mademoiselle!... s'écria Gertrude avec effroi, ôtes-vous fou? mais personne n*y entre... Entrer chez mademoiselle!... Venez, diUelle en se levant et ouvrant la porte sur le seuil de laquelle ils étaient assis, voici la pièce où tout le monde vient parler à Nellfi mais mademoiselle ne voit jamais personne.

- 7AKB Là PALB lit

*- Bt où miss Jane reoevait^lle donc Ànnibalt

— Ahl reprit Gertrude avec naïveté, dans le salon qui

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Et, traversant les appartements, elle conduisit Horace à rhabitation de Jane. Parvenu au vestibule, Laodon aperçut une trôs-belle statue de marbre. Elle représentait TAmitié gravant sur un arbre les noms de Cécile et de Charles ; il soupira en voyant cette invitation constante faite à Jane de se rejeter dans le sein de Tamitié.

— Eh bien I venez donc, lui dit Gertrude en lui montrant un salon décoré avec cette simplicité anglaise qui s'accordait merveîîleusement avec les goûts de Jane. Tout y respirait Tordre, la propreté, la noblesse et une élégance sévère.

Landon s'avança, par un mouvement brusque, à la porte de la chambre à coucher de Jane, et rouvrit avant que Gertrude, qui s'élança sur lui, arrivât assez t6t pour Ten empêcher. La petite ûlle fondit en larmes en criant :

— Monsieur, mon bon monsieur, je vous en supplie! n'entrez pasi mademoiselle me renverrait sans pitié...

Et elle tomba aux genoux d'Horace. Horace ne l'écoutait pas, il regardait avec étonnement son portrait qui était d'une ressemblance étonnante. Il courut avec une sorte de dépit arracher un crêpe qui le couvrait, et aux cris de Gertrude il lui montra le portrait. Gertrude, soit stupeur, soit plaisir, resta muette en reconnaissant l'original : elle pensa vaguement qu'il était possible que ce monsieur fût Tami de sa maîtresse, et dès lors elle laissa Landon maître de la maison. Des pleurs inondèrent le visage d'Horace en voyant la harpe de Jane : ses cordes étaient brisées pour la plupart, et à peine en restait-il une dizaine des plus grosses. Landon, se souvenant avec ivresse qu'il avait autrefois coutume d'accorder la harpe de Jane, répara le désordre du temps, et, déchirant le

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crêpe qui mettait en deuil cette joyeuse ^sonquigiie de ses

amourSy cette confidente des premiers transports de celle qu'il aimait, il attacha aux cordes de la harpe une rose qu'il venait de cueillir dans le jardin de Jane. Une chaise contrastait par sa simplicité avec Télëgance des autres meubles, c'était la chaise sur laquelle il s'asseyait jadis auprès de Jane, à la place Royale ; il s'y assit avec une sorte de délire, et sur la table, devant lui, il reconnot toutes les lettres que, pendant ses longues absences, il avait écrites à son amie. Ces lettres étaient tout usées, presque noires, et en plusieurs endroits des larmes en avaient effacé les caractères. Horace écrivit sur l'enveloppe de la correspondance ces paroles de TÉvangile qui lui vinrent à la mémoire : a Mon fils que voici était mort et il est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé ; apportez promptement la plus belle robe pour l'en revêtir... »

Tout à coup il éprouva un désir si violent, de voir Jane, qu'il s'élança hors de la chambre, emporté par un mouvement de folie :

— Ma petite, dit-il à Gertrude, garde-toi bien d'avertir miss Jane de mon arrivée.

— C'est donc bi.en vous, répondit-elle, qu'elle appelle toit.,.

Landon était déjà sorti et courait à la cathédrale. Il entra dans ce vaste édifice, et, connaissant trop bien Jane pour la chercher au milieu de la foule, il ^'avança lentement le long des chapelles latérales, jetant son regard aussi loin qu'il pouvait atteindre. Arrivé près d'une chapelle dédiée à la Vierge, il reconnut Jane Smitbson. Elle était séparée de lui par divers groupes de femmes agenouillées, elle priait!... Il la contempla longtemps en silence, admirant son attitude suppliante, l'abandon de sa tôle, ronction de sa pose, la douleur qu'elle exprimaiti

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et alors ce moment devint pour lui d'une frappante SQtennitë. Le moindre son fut une voix, le moindre accident un présage. On chantait un passage du Dies irœ, et Landon frissonna involontairement. Il regarda Jane.: elle était bien comme jadis à Saint-Paul au pied des autels, mais à Saint-Paul il l'avait admirée vêtue d'une robe blanche, présage de bonheur, d'une vie céleste et pure; aujourd'hui, elle pleurait en longs habits de deuil... il la regardait avec amour, mais aussi avec douleur... Elle lui apparaissait comme le doux génie de la religion, comme ces anges de la mort que la sculpture représente éplorés sur les tombes. H détourna la tôte et pleura, mais bientôt il s'endurcit contre ces sinistres présages, et après avoir passé plusieurs fois devant la grille de la chapelle, il se dit : —Je l'ai vue et je ne là perdrai plus I... Quand je la reverrai, elle ne sera plus vêtue de noir.

— Nelly, dit Jane en sortant de l'église , ma pauvre Nelly, ce que tu redoutes est arrivé, je suis folle, j'ai cru entendre son pas dans l'église : ne l'as-tu pas vu?... il n'y a que lui qui marche ainsi.. .

Elle soupira, et Nelly répondit :

— Miss, allons plus vite, voici des gens qui vous regardent.

Jane précipita son pas.

— Tu as raison, Nelly, tu me réponds comme à une folle ; mais, que veux-tu, si je suis folle, c'est par amour, et par amour pour lui. Nelly, n'ai je pas toujours dit qu'il reviendrait? et je t'assure, c'était son pas...

Elle arriva chez elle, et en voyant la petite fille ;

M4 lANI LA PALB

— Qn^as-tu, Gertrodet dit-elle, ta pards étonnée de me voir...

— Je n'ai rien, mademoiselle...

Elle rentra dans son appartement, et, parvenue dans sa chambre à coucher, elle regarda le portrait de Landon en disant :

— mon Dieu I tu es mueti et je payerais une parole de ma vie!...

Elle ne pouvait voir que le portrait, Tabsence du crêpe ne la frappait pas encore. Elle jeta les yeux sur la cheminée et sonna Gertrude.

— Gertrude, dit-elle, on a touché à ces papiers...

— Ce n'est pas moi, mademoiselle!

— Et qui donc?...

Gertrude rougit et baissa les yeux.

— Qui est venu ici ? s'écria Jane, est-ce Annibal?...

— On m'a défendu de le dire, répondit Gertrude.

— On est entré ici ! reprit Jane en laissant échapper un geste d'horreur.

— Oui, répliqua la petite fille effrayée.

— Qui? qui?... réponds-moi! A-t^on emporté quelque chose?... Qui donc?... parle...

— Il a dit que vous verriez bien!...

Jane, craignant qu' Annibal ne se fàt livré à quelque violence, en proie d'une autre part à l'espérance d'un bonheur auquel elle n'osait croire, tourmentée enfiîi par mille pensées qui la torturaient^ restait immobile, et déjà sur ses joues apparaissait une terrible rougeur, quand elle tomba soudain dans les bras de Nelly et de Gertrude; puis jetant un grand cri :

— C'est lui! dit-elle...

Elle avait jeté les yeux sur la harpe. Elle resta quelque temps évanouie : Nelly effrayée lui faisait vainement res-

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pirer des sels, et déjà Nelly et Gertrude tremblaient lorsqu'elle ouvrit ses yeux mourants. Ils se portèrent sur le tableau, et voyant que le crêpe avait disparu :

— C'est lui!... rëpëta-t-elle d'une voix faible. Nelly, il est ici, il est venu! Ahl Nelly, je me meurs! Nelly pleurait, et Gertrude tout interdite se taisait.

— Gertrude, s'ëcria-t-elle avec force, tu Tas vu ?

— Oui, mademoiselle, il ressemble au portrait.

•— C'est donc bien luil... je n)en puis plus douter I Ahl Nelly! que je suis heureuse, et... c'est lui que j'ai entendu dans l'église, j'en suis sûre !... Elle se leva tout à coup, parcourut ses appartements comme enivrée.

— Il revient 1 disaitr-elle... Arrivée devant la statue de l'Amitié :

— Sir Charles, et toi, Cécile, vous aidez tort!... oh! bien tort! il est revenu, et, s'il m'aime?,., ce n'est pas une question? Obien-aimé, c'est toi! dit-elle au portrait, je vais te revoir, t'en tendre, te parler...

— Nelly, ma Nelly^ des fleurs dans tous les vases, ôte toutes les housses aux meubles, que tout prenne un air de fête, tout, jusqu'aux pavés de la cour; je voudrais les joncher de fleurs et de feuillage. Toi^ Gertrude, tu vas m'aider à quitter mon deuil, je veux revêtir la blanche parure qui plaisait tant à ses regards.

— Gertrude? qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait?... Que tu es heureuse d'avoir eu son premier regard, sa première parole!... Viens m'habiller, tu me conteras tout.

La folie dirigeait tous les mouvements de Jane : le moindre bruit la faisait courir à la fenêtre et regarder la porte; lorsque Gertrude lui tendit sa robe pour qu'elle la passât, loin de se prêter à cette nécessité de la toilette d'une femme, elle s'échappa et courut appeler Nelly.

— Nelly, ma Nelly, tu sens que je ne veux pas qu'il m9 quitte une minute I

S96 lAKS LA PALS

— lii N^y, fl dînera arec moi.

— NeDy, on joli dioer, les mels tes phis amples, les pins recherchés, un diner d*amants enfin. Et surtout^

pownneqne toi ne nous servira, ne nous dérangera

Je le senrirads à genoux avec tant de bonheur I... Ta, Nellv, goette-le dans le cloître et avertis-moi!... Sois bien sûre que mon cœur sera trop faible quand tu me diras :

— Miss, le voidl...

Elle revient, elle chante; ce n'est plus le jour qui Téclaire, c'est une lumière divine. Elle est habUIëe et s'assied. Assise, elle se lève et va demander à Nclly ;

— Vient-il?

— Pas encore, miss.

Elle frappe <du pied, elle revient, se rassied. Elle se lève, regaide le portrait, passe ses doigts sur sa harpe, en tire un accord céleste, jette les yeux sur ses lettres, lit la phrase écrite par Landon, reconnaît Técritare, y colle ses lèvres, baise ce qu'il a écrit, tressaille, et mille foiss*écrie : — Ahl que je suis heureuse î... Elle court, — Nelly, vient-il?... Le : Pas encore; missi tombe sur son cœur comme un poids; elle retourne s'asseoir et altendre. Attendre 1 attendre ce qu'on aime, est-ce un bonheur, une peine, un supplice?... ou plutôt, n'est-ce pas tout cela à la fois? En revoyant la harpe et la rose et la phrase et le portrait, elle s'attache à tous ces objets, les contemple: — mon ange! dit-elle; oui, c'est toi, car toi seul au monde connais ces délicatesses de sentiment!... Elle va et vient, eonsulte toutes les pendules, examine si tout est en ordre, comme pour se donner une occupation, et s'écrie : — Oh! si je connaissais sa demeure!... L'impatience la gagne, son sang court dix fois plus vite dans ses veines; enfin, fatiguée comme si elle avait fait une longue rQutOi elle se couche sur un sofa, et

lÀÏ^fE LA PALE W*î

son imagittation seule s'agite et se tourmente, son corps n'a plus de forces. ^

Tout à coup elle entend Nelly ; alors elle court, et NelîV n'a eu que le temps de fkire un signe, Jane est déjà sur le seuil de la porte, elle attend le coup de marteau; Landon frappera sur le cœur de Jane. Il a frappé, elle ouvre la porte et s*élance, de ses deux mains elle s'empare de lui, elle est sur son cœur, elle Tembrâsse; il lui rend en pleurant ses caresses, et le chemin qu'ils font ainsi jus» qu'à la harpe est rempli par un seul baiser. Ils se regardent, pleurent et se taisent. Enfin, après ce silence enivrant, après ce moment où l'on croit ne pas vivre assez; :

— Ah 1 dit Jane, je n'ai demandé qu'une seule grâce -au ciel, et je l'obtiens : c'est de te voirl Parle, mon

bien-aimé; ta voix, après un an d'absence, c'est... ohl rien ne peut l'exprimer I te voilà donc!... là, près de moi!...

— Oh ! oui !.. . pour toujours. . .

— Horace, dit-elle, je savais bien que tu reviendrais, mais j'ignorais cette joie nouvelle. J'ai eu bien des tourments pendant ces deux années: je te vois... ô toi que j'aime l . . . tou t est oublié 1 . . .

Landon fondit en larmes ; dans ce peu de mots il retrouvait son amie : il ne sortait pas des lèvres de cette chère créature un seul mot de regret. Il avait passé deux ans sans lui écrire un seul mot ; en la quittant il avait emporté la vie, l'âme de celle qu'il aimait; il la revoyait, et la grâce, la joie d'autrefois était celle d'aujourd'hui : le dédain le plus méprisant pour une femme n'excitait pas même un regard de reproche. Non, elle était sûre d'être* aimée. L'homme qui l'honorait de son amour n'avait pas pu se tromper ; ce qu'il avait fait était bien, elle soumettait humblement son intelligence à la sienne : le soleil' s'élait caché, il luisait maintenant, voilà tout : elle avait

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