Japhet, à la recherche d'un père
Ceux à qui il plaira de faire aux pages qui vont suivre l'honneur de les lire , n'auront pas à supporter l'ennui d'un long chapitre préliminaire contenant tous les détails d'usage sur ma famille et sa généalogie. Le titre seul de cet ouvrage doit prouver à mes lecteurs qu'à l'époque de ma vie dont il va d'abord être question, je ne savais rien moi - même sur ce point ; et pour le développement de mon histoire, il est à propos que je les laisse dans cet heureux état d'ignorance ; car en lisant les mémoires de qui que ce soit, de même que dans le pèlerinage de la vie, l'ignorance de l'avenir peut se regar-
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(1er comme la plus grande source de bonheur. Cependant, je rapporterai, d'une manière aussi brève et aussi exacte que possible, le peu que Ion connaissait de moi à celte époque.
Je commence donc. Ce fut le... j'ai oublié la date; et pour la trouver, il faudrait parcourir je ne sais combien de liasses de papiers, ce qui n'en vaut véritablement pas la peine — Ce fut
pendant la nuit, à même embarras pour
l'heure, car je ne puis dire si c'était à dix heures du soir ou à trois heures du matin , et j'ignore même si la nuit était claire ou obscure. Mais le lecteur doit excuser un enfant.... De quel âge? peut-être d'un jour, peut-être de deux ou trois, si, enveloppé de flanelle, et placé dans un panier couvert, il ne fait attention ni à l'état du temps, ni à l'heure que sonne l'horloge] de la paroisse. Je ne puis donc faire cette partie de ma relation sans y laisser beaucoup de blanc; et je dirai que le. .. du mois de... de l'an .., à... heures du soir ou du matin , l'état du temps étant .., et alors âgé de — jours, je fus suspendu dans un panier au marteau de la porte de l'hospice des Enfans-Trouvés à Londres. Celui, celle, ou ceux qui m'avaient ainsi suspendu, tirèrent alors le cordon de la sonnette avec une telle force, que le bruit qu'elle fit éveilla en sursaut le vieux por :ier, et en se
levant à la hâte, son bras qui s'étendit , appliqua un coupsi violent surle visage de sa femme, qu'il lui tira le sang du nez, lui meurtrit les yeux; et lui fit vomir des invectives.
Pendant que le vieillard passait ses jambes dans ses chausses, et ses bras dans ses manches, celui , celle ou ceux qui m'avaient apporté, eurent le temps de disparaître, et quand il ouvrit la porte, il ne trouva que le panier suspendu au marteau. 11 rentra chez lui pour prendre un couteau, coupa la corde, m'emporta dans sa loge, alluma une chandelle, et ouvrit le panier. Ce fut ainsi , métaphoriquement , que je vis le jour.
Lorsqu'il ouvrit ie panier, j'ouvris les yeux ; et quoique je ne l'aie pas remarqué alors , sa femme, très - légèrement vêtue, était debout devant une table sur laquelle était un bassin plein d'eau fraîche, et s'épongeait le nez et les yeux.
— C'est, sur ma foi, un bel enfant ayant de grands yeux noirs ! s'écria le vieux portier.
— J'aurai demain les veux noirs et le nez
bleu, dit sa femme.
— Pauvre enfant ! il doit avoir froid !
— Je suis sûre que le froid me fera gagner un rhume.
— Oh ! il y a un papier dans le panier.
— Il me faut du papier brouillard et du vinaigre pour faire une compresse.
— Et il est adressé aux gouverneurs de l'hospice.
— Adressez- vous à l'infirmerie pour m'en avoir.
— Le linge est fin. Cet enfant ne peut appartenir à de pauvres gens.
— Mon pauvre nez ! mes pauvres yeux î
— Il faut que je le porte aux nourrices, dit le vieillard, et je remettrai demain la lettre aux gouverneurs. Et à ces mots, il se mit à traverser la cour, emportant le panier et votre trèshumble serviteur.
La femme, après avoir bien bassiné son nez, et s'être essuyé le visage avec une serviette , voyant que l'hémorrhagie avait cessé , se remit dans son lit. Son mari ne tarda pas à l'y rejoindre, et ils ne furent plus interrompus du reste de la nuit.
Le lendemain matin, on fit rapport aux gouverneurs de ce qui s'était passé pendant la nuit, et on leur remit la lettre qui leur était adressée. Elle était laconique et ne contenait que ces mots :
— Cet enfant est né en légitime mariage. — 11 doit porter le nom de Japhet. — Quand les circonstances le permettront , il sera réclamé.
Sous la même enveloppe se trouvait un second papier, qui valait bien le premier, car c'était un billet de banque de cinquante livres sterling. Comme les gens qui suspendent leurs enfans au marteau d'une porte dans un panier ont ordinairement suspendu leurs paiemens long-temps auparavant , ou du moins ne sont pas dans l'usage d'y ajouter de quoi payer la layette, cette circonstance ne fit pas peu de bruit dans l'hospice, et j'y contribuai, pour ma part, jusqu'à ce qu'on m'eût assigné ma part du lait d'une jeune femme, qui , comme la Charité, avait trois nourrissons en même temps.
Nous avons dans toute l'Angleterre des écoles préparatoires pour les enfans de trois à sept ans; mais la plus préparatoire de toutes les écoles préparatoires est certainement l'hospice des Enfans-Trouvés, qui reçoit ses élèves à l'âge de quelques jours, et même de quelques heures, quand leurs parens désirent qu'ils reçoivent de bonne heure leur éducation. Elle y commence dès qu'on les sèvre, en leur apprenant à se contenter de bouillie au lieu du lait de leur nourrice. On leur apprend ensuite à marcher, et dès qu'ils le savent, à rester tranquillement assis. On leur apprend à parler, et dès qu'ils en sont en état, à garder le silence. Ils passent
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ainsi successivement de branche en branche de l'éducation jusqu'à ce qu'on les fasse passer la porte de l'hospice pour les lancer dans le monde, avec tous les avantages de l'éducation qu'ils ont reçue, et celui encore plus grand de ne pas avoir à craindre qu'un père, une mère et des parens ne viennent les importuner en leur demandant des secours.
Cefutcequim'arrivaàl'àge de quatorze ans ; car, malgré la promesse contenue dans la lettre, il paraît que ç< les circonstances » ne permirent pas de me réclamer. Mais j'eus un grand avantage sur les autres en fans adoptifs de l'hospice; car les cinquante livres qui m'avaient accompagné dans le panier, ne furent pas ajoutées aux fonds de cet établissement : les gouverneurs, satisfaits de ma conduite, et ayant une idée très-favorable de mes moyens intellectuels, eurent la générosité de les employer d'une manière qui pût être utile à mon avancement dans le monde. Au lieu de me mettre en apprentissage chez un cordonnier, un tailleur, ou quelque autre artisan , ils donnèrent cette somme, avec tous les intérêts qu'elle avait produits, à un apothicaire qui se mêlait en même temps de médecine et de chirurgie, ce qui le détermina à me recevoir comme apprenti, en a'obligeant à m'initier dans tous les mystères
de sa triple profession. Et maintenant que me voilà sorti de l'hospice des Enfans-Trouvés, il ne faut plus voyager avec la même vitesse.
L'apolhicaire qui me reçut ainsi sous ses ailes était un M. Phinée Cophagus, dont la maison était située d'une manière très-propice pour son commerce, donnant, d'un côté, sur le marché de Smithfield, et de l'autre, sur la principale rue conduisant hors du marché. C'était une maison faisant un coin , mais non cachée dans un coin. De chaque côté de la boutique étaient deux cabarets à gin, puis deux gargotes, et ensuite deux cabarets à bière, maisons qui servaient de rendez-vous aux bouchers ainsi qu'aux nourrisseurs et conducteurs de bestiaux. Si l'on y buvait au point de se quereller et d'en venir aux coups, M. Cophagus et ses emplâtres étaient au service des têtes entamées; si un gros fermier avait une attaque d'apop'exie, la lancette de M. Cophagus était, prête; si un bœuf donnait un coup de corne à quelqu'un , M. Cophagus paraissait avec son diachylon et sa charpie; et si la frayeur faisait tomber une femme en syncope, c'était dans l'arrière-boutique de M. Cophagus qu'elle en revenait. Les jours de marché lui procuraient toujours dexcellens marchés; et si un bœuf renversait quelques personnes, cela ne faisait
que le placer plus ferme sur ses jambes. Nos fenêtres en souffraient quelquefois; mais fenêtres, bras, jambes ou têtes cassées , tout payait contribution à M. Cophagus, et il ne souffrait pas qu'un seul patient lui échappât. Nos croisées étaient garnies du nombre ordinaire de grosses bouteilles bleues, rouges, vertes et jaunes; nous avions, à l'une, un cheval blanc, et à l'autre, un cheval brun, pour annoncer que nous vendions toutes les drogues qui sont employées par l'art vétérinaire. Nous avions une collection complète de tous les remèdes de charlatans, sous la forme dejuleps, de sirops, de gouttes, et surtout de pilules, jusqu'à l'élixir guérissant toutes les maladies de M. Énouy. A mon arrivée, je fus surpris qu'on se donnât la peine de préparer tant d'autres médicamens, puisqu'il en existait un qui pouvait tenir lieu de tous. La boutique était spacieuse, et l'on voyait au fond un immense mortier en fer, avec un pilon d'une dimension proportionnée. Le premier étage était occupé par M. Cophagus, qui n'était pas marié; le second était loué; le troisième contenait les chambres à coucher des apprentis et des domestiques. Mais il est temps de quitter la boutique pour nous occuper du maire.
M. Phinée Cophagus pouvait avoir environ
quarante-cinq ans lorsque j'eus l'honneur de lui être présenté dans une des salles de l'hospice des Enfans-Trouvés; il était de moyenne taille, avait la bouche grande, les yeux petits, mais vifs, le nez en bec de corbin , et un air de bonne humeur ; son buste s'arrondissait sous sa poitrine d'une manière remarquable, formant une protubérance sur laquelle il avait coutume de passer la main avec une espèce de complaisance. Malgré cet embonpoint, ses jambes n'étaient que des fuseaux, de sorte que son extérieur vous donnait l'idée d'un oiseau de la famille des grues. 11 portait un habit et un gilet noirs, une cravate blanche, un col de chemise très-haut, des pantalons de tricot bleu et des bottes à la hessoise; mais ces deux dernières parties de sa toilette lui collaient si exactement sur les jambes, qu'on aurait dit qu'il était fier de les avoir si minces. Il avait un chapeau à forme basse et à larges bords , et il tenait en main une canne dont il avait coutume d'appuyer fréquemment la pomme d'or sur son nez, comme on voit représentés dans les caricatures des docteurs assemblés pour une consultation. Mais, si son extérieur était étrange, ses manières et ses discours l'étaient encore davantage. Il parlait comme certains oiseaux volent, par saccades, car il était rare qu'il prononç-U une
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phrase complète, et il entrecoupait chaque période de « hum , hum , » et finissait ordinairement par a et ainsi de suite. » Presque toujours en mouvement, il changeait de position dès qu'il avait cessé de parler, et se promenait dans l'appartement, sa canne appuyée sur son nez, avec un air content de lui-même, et sa lète penchée d'un côté. Lorsque je fus mandé en sa présence, il était avec deux des gouverneurs de 1 hospice.
— Voici le jeune homme, dit l'un d'eux; il se nomme Japhet.
— Japhet, répéta M. Cophagus, nom tiré de l'Écriture. — Hum! Sem, Cham, et ainsi de suite. — Il sait lire ?
— Certainement, et il écrit fort bien. Il s'est toujours bien conduit, monsieur Cophagus.
— Lire, écrire, compter, fort bien. — Hum ! à présent, rudimens de la pharmacie, spatule, étiquettes, hum !... un homme quelque jour, docteur en médecine, et ainsi de suite.
Tout en parlant ainsi, cet étrange personnage tournait autour de moi , la pomme de sa canne appuyée sur le bout de son nez, et m'examinant avec ses yeux étincelans. Après cet examen, qui me fut favorable, je fus congédié; et le lendemain matin, on me fit mettre un habit neuf complet, et le portier de l'hospice
me conduisit chez M. Cophagus, qui n'était pas chez lui quand j'arrivai.